‹ La science du vinChapitre 11 sur 12 · DES CONSOMMATEURS PARISIENS · texte numérisé non relu

DES CONSOMMATEURS PARISIENS

Pour faire 2 b pièces de vin de Bordeaux :

Bordeaux bas ... U barriques.

id. pire 5 id.

Sologne ou Cher .... 8 id.

DE VOUGEOT 59

On vient heureusement de soustraire la couronne de la Bourgogne à ces fabricants de bijouterie fausse. Et il était temps : tout notre grand vin s’en allait en déshonneur. Une compagnie de propriétaires et de consommateurs illustres s’est formée, et a trait ëpour douze ans de la disposition exclusive des récoltes du Clos de Yougeot, de la Romanée-Conti, d’une partie

Environs de Paris. . .

id.

Graves (eau)

id.

Narbonne

id.

Autre cuvée plus corsée , sans vin cle Graves , c'est-à-dire

. sans eau:

Bordeaux bas 5 barriques.

id. pire 6 id.

Sologne ou Cher .... 8 id.

Environs de Paris... 3 id.

Narbonne 2 id.

Pour faire 8 pièces de vin de Mâcon, ainsi que les deuxtiers de Paris le consomment :

Mâcon 2 barriques.

Sologne ou Cher .... 1 id.

Anjou blanc ........ 2 id.

Bordeaux pire 2 id.

Tavcl 1/2 id.

Roussillon «1/2 id.

On gagne peu sur les deux premières : la troisième, celle de Mâcon, est la bonne; elle donne de 20 à 25 pour cent, et on la renouvelle tant qu’on veut.

de celles du Chambertin, etc. Cette compagnie s’appelle la Compagnie des Grands Vins de Bourgogne ; sa volonté est la restauration du commerce, sa mission de faire arriver le produit intégralement et directement du lieu de production au lieu de consommation. Nous donnons ci-après — et nous en sommes heureux, parce que nous y voyons la première phase d’une ère nouvelle de gloire nationale agricole — les termes principaux de la convention passée entre M. Ouvrard et la société Passier et Compagnie, le 1er juin 1858 :

«M. Ouvrard déclare, par ces présentes, céder et abandonner pour douze années consécutives qui prendront cours a paitii de la récolte de 1858 et finiront par la récolte de 1869, à ladite société Passier et Compagnie, le droit à la totalité des récoltes des vignobles dont la désignation suit :

« 1° Le Clos-Vougeot, situé sur le territoire de Vougeot (Côte-d'Or), de la contenance de 48 hectares ;

« 2° LaRomanée-Conti,sisesurle territoire de la commune de Vosne (Côte-d’Or), contenant 1 hectare 38 ares en une seule pièce : lesquels vignobles et crus M. Ouvrard possède seul exclusivement ;

«3° En Chambertin, etc.

«M. Ouvrard aura chaque aimée la faculté, suivant ses convenances, de réserver à son choix, sans pouvoir les vendre ni en faire l'objet d'aucune espèce de commerce, soit par échange, soit autrement :

« 3 pièces 1/2 (7 liect. 98 litres) Clos-Vougeot -,

« l pièce (2 hect. 28 litres) Romanée-Conti ;

« i pièce 1/2 (3 hect. 42 litres) Chambertin.

LÀ

ROMANËE-CONTI

Si, en effet, le Clos de Yougeot est la couronne de la Bourgogne vinicole, la Romanée-Conti est le joyau qui la surmonte; et bien des villes, Bordeaux en tête, céderaient des lieues de leur banlieue pour ces trois petits arpents. Pourquoi cela s’appelle-t-il la Romanée? Nul ne le sait. Des débris romains, on en trouve partout ; toute la France serait romaine, à ce compte. Passons sur l’origine et tenons-nous-en au document suivant; il résume tout ce que le lecteur et nous avons besoin de savoir. Ce n'est pas littéraire, mais c’est exact.

(( La Romanée-Conti est une pièce de vigne célèbre par la qualité exquise du vin quelle produit. Elle est estimée dans le territoire vignoble de \osne comme étant dans la position la plus avantageuse pour que le fruit obtienne la plus parfaite maturité. Plus élevée à l’occident qu’à l’orient, elle présente son sein aux premiers rayons du soleil, ce qui lui procure les impulsions de la plus douce chaleur du

jour.

a Le terrain qui nourrit cette vigne est suffisamment profond, de la qualité la plus propre qu il soit possible de désirer pour opérer la végétation et le soutien de la vigne. On y cultive le pinot noir; les ccps portent bien leur fruit et ne sont pas susceptibles de coulaison, comme dans beaucoup d autres

climats.

« La Romanée-Conti est de la contenance de quarante ouvrées, ou cinq journaux. Elle est fermée de murs du côté de 1 orient^ et bornée à 1 occident et au nord par dix-sepl bornes. La propriété a trèslongtemps appartenu a la famille Cioonembourg. On n’a pas connaissance de l’époque à laquelle elle y est entrée; on sait seulement que cette lamille la possédait au quinzième siècle. Cet héritage précieux y a été conservé jusqu’après le décès de Philippe Croonembourg. André, son fds, voulant liquidei les charges de l’hoirie de son père, résolut devendie

cette propriété. Elle fut convoitée par la Pompadour, qui ne réussit pas dans ses intrigues. Jean- François Joly, conseiller d’État, à Paris, fit des propositions qui eurent leur effet. Croonembourg consentit à la vente de la Romanée, moyennant le prix de 80,000 livres, et cent louis de chaîne, en 1760.

« Cette pièce de vigne avait été vendue comme étant de cinq journaux. L’arpentage n’ayant eu lieu qu’ après la vente faite, et ne s’y étant trouvé que trente-sept ouvrées, le vendeur Croonembourg fut obligé, pour parfaire les qnarante ouvrées, de donner trois ouvrées qui ne sont séparées de la Romanée que par un sentier.

« Le prix de cette propriété paraissait excessif à l’époque de la vente, d’autant plus que cette vigne était sujette à la dîme, qui se payait au seizième des fruits , et d’un cens de trente sols, nature emphytéotique,le tout envers le prieur de Saint-Vivant.

« Mais la renommée acquise par les vins de cette vigne était telle alors, et les riches facultés de celui entre les mains duquel elle devait passer, furent des motifs assez puissants pour faire de légers sacrifices. Le prince de Conti, pour lequel avait acquis Jean-François Joly, fit acquitter les lots de son acquisition et s’abonna pour la dîme envers la maison de Saint-Vivant.

« Avant l’ année 1735, cette vigne tut pendant plusieurs années cultivée par feu Nicolas Tisserandot, qui la négligea et la réduisit en mauvais état. Elle ne produisait alors qu’une feuillette de vin par journal, année moyenne A Depuis 1735, elle fut cultivée parla famille Denis Mongeard, de \osne, jusqu’en 1783. La bonne culture et les bons soins qu’il y donnait lit que ce cultivateur fut continué par le nouvel acquéreur. La vigne était revenue en meilleur état. D’ailleurs, ce qui y contribua encore davantage , ce fut le transport de cent-cinquante voitures de terre neuve en gazon, prise sur la montagne, que Croonembourg fit amener et répandre sur cette vigne, en 1749 ; et alors, comme depuis, le produit de cette vigne a été, année commune, d une pièce de vin par journal.

« En 1785 et 1786, Grimelin, régisseur du prince de Conti, fit creuser près du bas de cette vigne, et fit enlever beaucoup de terre, qu’il fit répandre dans les endroits dénués de terrain et dans les parties faibles et stériles de cette pièce de vigne. Il fit remplir le creux de pierrailles, remettre dessus du terrain neuf de bonne qualité, et repeupler cet endroit. Cette amélioration lui causa une dépense de mille livres pour le moins.

i Cinq feuillettes en totalité.

« Quoiqu’il soit vrai de dire que le climat de la Romaûée produit en moyenne une pièce de vin par journal, il ne faut pas oublier que dans les bonnes années elle donne beaucoup plus ; on y fait alors douze à quinze pièces de vin. En 1772, on y récolta dix-huit pièces de vin; en 1785, vingt pièces; en 1787, dix pièces 4.

« Nous ne pouvons dissimuler que le vin de la Romanée est le plus excellent de tous ceux de la Côte-d’Or et même de tous les vignobles de la République française. Sa couleur brillante et veloutée, son parfum et son feu charment tous les sens. Ce vin, bien entretenu et bien conditionné, arrivant à sa huitième et dixième année, augmente toujours en qualité. Il devient le baume des vieillards , des faibles et des infirmes, et rendrait la vie aux mourants. Louis XIV, ayant été traité de la fistule, fut réduit dans un état d’affaissement déplorable et inquiétant. Les médecins s’assemblèrent pour trouver les moyens de ranimer ses forces. Ils furent d’avis que le remède le plus efficace était de choisir les plus excellents vins de la côte de Nuits et de Reaune. On en fit emplette, le malade en fit usage, et sa santé fut rétablie ; celui de la Romanée opérerait sans contredit les plus grandes merveilles.

1 On a récolté 19 pièces en 1858 et 14 pièces en 1859.

« En 1733 et dans les années suivantes, le prix du vin de la Roraanée, fixé par le propriétaire, était de 900 francs, 1 ,000 francs et 1 ,1 00 francs la queue. Depuis 1750 jusqu’à l’époque où ce vignoble fut vendu, le prix de la queue de vin fut fixé, selon la qualité de l’année, à 1,200, 1,300 et 1,400 francs; et le propriétaire ne le débitait qu’en feuillettes.

« Le prince de Conti le réserva pour lui pendant tout le temps qu’il en fut propriétaire.

« A Vosne, le 18 messidor an n de la République française.

« Signé Renaudot, expert. — Rreton, mairey <r Esmonnin et Mongeard, adjoints 1. »

M. Nicolas Defer, jardinier à Paris, acheta a cette époque la Romanée-Conti pour 112,000 !r. De lui, le vignoble diamant a passé à MM. Tourton et Ravel, les mêmes qui avaient acheté le Clos a M. Focard, et de ces banquiers à M. Ouvrard, avec

le Clos.

La qualité unique, sans rivale, du vin de la Ko manée-Conti tient, sans doute, à la nature particulière du sous-sol de ce vignoble. Car ni la plante, ni la feuille, ni le fruit, ni la terre ne diffèrent là sensiblement de ce qui les avoisine. Ces souterrains

i Archives de la Côte-d’Or. Pièces relatives à la vente des biens nationaux.

sont pleins de secrets que nous n’avons plus la poésie d’expliquer. Lepanthéismé des anciens aurait mis dans celui-ci le tombeau de Bacchus.

On fait le vin de la Romanée-Conti au Clos de Vougeot. Les précieuses grappes une à une choisies, sont transportées là dans des balonges fermées : il y a une heure de chemin. Une cuve spéciale les attend ; elles deviennent vin à part, dans un lieu consacré, embaumé depuis quarante ans de leurs parfums successifs. La Compagnie des Grands Vins ne vend pas ce vin autrement qu’en bouteilles : le prix est de 12 à 20 francs, selon les années. On peut en trouver à six francs sur les prix courants du commerce : quels magiciens que ces marchands de vins !

Un mot d’hygiène pour finir. Si le vin est une nourriture, il est aussi un médicament; c’est pourquoi certains hommes indignés des abus, des tromperies, des falsifications dont ils étaient témoins, demandèrent un jour que les grands vins fussent réservés par l’autorité, qui en eût permis la vente seulement aux pharmaciens ou autres fonctionnaires de la santé publique, répondant de leur source et de leur pureté. Au point de vue de son action meilleure sur l’économie humaine, faut-il boire le vin jeune ou faut-il le boire vieux? Les avis se partagent; et parmi les simples œnologues les uns veulent qu’on mette le vin en bouteilles après la seconde année au plus tard, pour le boire à trois ou quatre ans; les autres professent une doctrine inverse. Il y aurait peut-être à prendre le parti intermédiaire, toujours, bien entendu, selon 1 espèce et la qualité.

Notre avis, qui est celui de beaucoup de savants amateurs, est qu’il faut boire le vin à peu près au rebours des âges : vieux quand on est jeune, jeune quand on est vieux. Le vin très-vieux ne convient pas aux vieillards; ii contient trop d’alcool, ne possédant plus suffisamment les modérateurs de ce principe. Le vin rouge, vieux au point d’en être décoloré, ressemble trop au vin blanc dans ses effets ; l’alcool n’y est plus assez voilé par le tannin et les matières extractives, qui se sont précipitées ou attachées. Voilà pourquoi toujours un excès de vin blanc est plus incommode, plus douloureux à porter qu’un excès de vin rouge. C’est par le vin blanc qu’autrefois les Perses torturaient leurs coupables et les faisaient avouer : genre de question que bien des buveurs trouveraient agréable à subir. Mais nous n’admettons point 1 excès, qui va directement contre le but proposé par la nature à l’homme dans l’usage de tout ce qui existe. Le bon vin rouge de quelques années restaure, dit le docteur Gaubert, à la façon d’un bouillon concentré ; et de tous les vins rouges le plus excellemment réparateur est celui de la Romanée-Conti, comme celui du Clos de Yougeot sera le vrai ressort vital de l’homme intelligent, robuste, actif, voulant user utilement de ses facultés et de sa vie, sans une trop grande dépense de forces musculaires. C’est l'éperon du penseur et

l'aliment du chef, , diraient les Orientaux, s’ils en buvaient. A ces deux vins-là surtout s’applique une description très-charmante et très-exacte de la dégustation, que nous demandons à son aimable auteur la permission de reproduire ici : « Si l’on boit un de ces vins rouges des premiers crus, pris à point et servi à la température qui lui convient le mieux, sa limpidité plaît à l’œil; son arôme et sa saveur s’associent pour produire sur le goût et 1 odorat une impression délicieuse; son corps s’étend dans la bouche, y roule avec souplesse et laisse à toute sa surface, en passant vers l’estomac, une sensation moelleuse et chaude. La bouche vide n’est ni d’une sécheresse désagréable ni d’une humidité aqueuse, les deux sens flattés demandent le retour de la stimulation. Au bout de peu de temps, une douce chaleur s’étend de l’estomac à tout le corps; les esprits vitaux sont réveillés, suscités; 1 action du centie nerveux s’accroît, et la vie de relation grandit avec la stimulation des organes, au grand profit de la sociabilité. Depuis la première impression reçue, par le sens de la vue, jusqu’à la dernière qui a retenti aux points extrêmes de l’ économie, il n en est pas une qui n’ait concouru au bien-être ; et si 1 usage a été proportionné à la susceptibilité individuelle, le dégustateur reste bien légitimement convaincu que parmi tous les bienfaits du ciel et toutes les

merveilles de l’art, le vin, le grand vin occupe un des premiers rangs »

C’est bien véritablement un esprit qui entre en nous, comme vous voyez ; infernal ou céleste : démon par l’ eau-de-vie et le vin frelaté, ange par le vin comme ceux que voilà. Ne buvons plus d un vin quand il est mort i son alcool était son aine. Il n’y est plus, l’âme est partie. Comment? On ne le sait ni pour la sienne ni pour la notre. Par toute la nature, un mystère se cache à la fois et se révèle, ce mystère s’appelle Dieu.

1 P. Gaubert. Etude ? sur les vins et les conserves.

IUP. DÉÜAnn ET C'*, 2, RTE OVMIRTTE.

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