CHAPITRE I
Matière et forces. — Modes d'appropriation. ~ L'oatil. — Importanoe de l'outil. — Aversion ponr Teffort. — L'instroment , Tanimal, la femme, l'esolave. — La chasse. — Civilisation pastorale. — CiriliBation agricole. — Civilisation industrielle. — Prédominance de cette dernière.
L'homme a en face de lui, à l'état objectif, des matières et des forces. Elles deviendront pour lui des utilités, s*ii sait les approprier à ses besoins.
Cette appropriation peut se faire à l'aide de :
i^ Changements d'état de la matière, physiques, chimiques, physiologiques, etc.;
2« Changements de lieu;
3° Changements de temps;
4* Changements de possesseurs.
Etudions d'abord comment s'accomplissent les premières transformations.
On a trouvé dans les calcakes de la Beauce des silex taillés et retaillés. Il y avait donc à l'époque tertiaire un être qui, déjà, voulait se procurer des outils. On en a fait l'homme tertiaire. M. de Mortillet lui a donné son vrai caractère, celui de précurseur de l'homme.
Aussi loin que nous pouvons remonter dans l'histoire de l'humanité, nous trouvons chez l'homme, ou chez l'animal qui s'en rapproche le plus, cette préoccupation : faire des outils. On a défini l'homme : un animal qui a des outils. Cette définition
n'est évidemment pas complète, mais elle n'est pas inexacte. Cet effort de Thomme a un caractère si prédominant, que, pour déterminer les diverses phases de la civilisation préhistorique, nous les désignons par la qualité de leurs outils : âge de la pierre, âge du bronze, âge du fer *.
Voyez le naturel de la Terre de Feu : ses outils sont si primitifs, que la femme est obligée de plonger dans la mer pour pêcher des moules, pendant que l'homme se repose. Il a des chiens qui Taident à prendre la loutre. Son alimentation est si aléatoire, qu'il est souvent réduit à dévorer les femmes.
Trois faits caractérisent cette période :
Insuffisance de l'outil.
Animal utilisé déjà comme outil.
Femme utilisée comme outil par l'homme.
Défaut ou impuissance de prévoyance.
Insuffisance de l'outil : par conséquent, plus l'outil sera perfectionné, plus le degré de civilisation sera élevé.
Défaut ou impuissance de prévoyance : l'homme, grâce à l'imperfection de son outillage, est obligé de faire tant d'efforts pour se procurer sa nourriture indispensable, qu'il n'a pas le temps de perfectionner son outil, ni d'épargner une certaine quantité de nourriture, qui lui permettrait de vivre sans la préoccupation constante de la faim.
Le seul outil perfectionné qu'il ait, c'est le chien. Il l'a dompté, il le fait travailler pour lui, il lui fait prendre les loutres.
L'autre outil, c'est la femme. Nous verrons le même fait se reproduire dans les diverses phases des civilisations.
L'homme a de l'aversion pour l'effort. Le plus fort cherche donc à faire faire ici l'effort par le plus faible et à conserver la satisfaction pour lui. Le premier être qui se trouve dans ces conditions est la femme. La femme commence par être l'esclave de l'homme. Le degré de la civilisation est en raison inverse de la sujétion de la femme.
1 Voir le Préhistorique, par de Morlillet; la Sociologie, par Letoumeau.
Du même seolimeat est veau l'esclavage. Le vainqueur s'est ^ arrogé le droit de satisfaire son besoin, il impose au vaincu ^ le devoir de faire l'effort. L'esclave est considéré comme un ^ outil plus commode, plus producteur que tout autre. Presque ' tous les peuples, partant de cette idée, ont cherché non à tra- '^ vailler par eux-mêmes, mais à dépouiller les autres, puis à se '* procurer des esclaves qui travailleraient pour eux.
L'esclave est un outil vivant.
Dans la première phase de la civilisation, IHiommc est pê- ' chcur et chasseur. Son outil est une flèche ou une hache.
Dans la seconde phase de la civilisation, nous voyons l'homme pasteur. Il a pu dompter ou au moins grouper des animaux autour de lui ; ce sont des instruments qui lui fournissent du lait, de la viande, de la laine.
La phase supérieure est la phase agricole. Là, Thomme prend la terre comme instrument de travail. Par l'observation, il est arrivé à constater qu'en y enfouissant du grain à UH ^ moment, il aura une récolte à tel autre. Il est prévoyant. Il sait garder une partie de sa récolte pour la semer. Il sait attendre.
Enfin, vient la phase industrielle de l'humanité; elle utilise alors toutes les forces que lui fait découvrir la science, et dont elle ignorait l'existence et la nature. Pendant des siècles, elle se sert du vent, de l'eau, comme forces motrices; un jour, elle se sert de la vapeur, de Télectricité, elle emmagasine la chaleur du soleil. Mais c*est toujours une nouvelle phase du môme phénomène : l'effort constant pour l'homme d'ajouter à sa force la force de l'outil.
Chez un môme peuple, ces diverses phases peuvent coexister: seulement, on les désignera par la phase caractéristique.
Mais, quand reconnaitra-t-on qu'un peuple est supérieur à un autre sous le rapport économique ? Quand, ayant des outils plus perfectionnés, il pourra plus facilement approprier les agents naturels à ses besoins.
Comme dans les civilisations les plus primitives, il y a des pécheurs en France, en Angleterre: seulement, ils ont des
barques, des filets ; ils ont des engins inconnus aux naturels de la Terre de Feu ; et suivant le mouvement général de la production, ils commencent à remplacer la voile et la rame par la \apeur : c'est elle maintenant qui relève leurs filets.
La chasse n'est devenue dans la consommation qu'un accessoire dont rimportance est destinée à diminuer de plus en plus ; dans les pays très peuplés et agricoles, l'outil de destruction est tellement perfectionné, qu'abandonné à lui-même le gibier ne pourrait y résister; on l'élève comme de la volaille.
Certes, nous avons encore des troupeaux; mais les patriarches hébreux seraient fort confondus en voyant une étable anglaise ou un pâturage normand. On calcule avec précision la production, Télevage, le produit de Tanimal, soit sous le rapport du travail, soit sous le rapport du rendement en laitage ou en viande. Un bœuf est une machine qu'on construit, qu'on établit et qui doit rendre un effet utile, proportionnel au combustible qui lui est fourni sous forme d'aliment. C'est un problème de mécanique.
De même, au point de vue agricole, l'outillage mécanique tendra de plus en plus à remplacer l'effort de l'homme. Celui-ci a d'abord employé des animaux; maintenant à ces moteurs animés il commence à substituer la vapeur, demain il y substituera l'électricité. L'agriculture est encore empirique sous bien des rapports; mais plus nous allons et plus la terre est considérée comme un instrument de travail semblable à tous les outils. On calcule ce qu'on lui donne, on calcule ce qu'il doit rendre.
Ces faits généraux incontestables prouvent que la phase industrielle absorbe maintenant toutes les autres. Ce qui la caractérise, c'est la puissance et la précision de l'outil.
Il résulte de ces observations que l'homme, dans sa lutte contre la nature, tend à obtenir :
i** Une appropriation d'agents naturels destinés à augmenter la satisfaction de ses besoins et à diminuer ses efforts ;
2o Une appropriation d'agents naturels destinés à rendre postérieurement plus facile la satisfaction de ses besoins.