CHAPITRE III
LE CAPITAL FIXE ET LE CAPITAL CIRCULANT
Classiûcatioa d'Adam Smith. — Observations. — Critérium.
Depuis Adam Smith, tous les économistes ont divisé le capital en capital fixe et en capital circulant.
Quel est le critérium pour distinguer l'un de l'autre? Adam Smith n'en a pas donné. Il s'est borné à faire la classification suivante :
« Le capital fixe, dont le caractère distinctif est de rapporter un revenu ou profit sans changer de maître, consiste principalement dans les quatre articles suivants :
« 1° Toutes les machines utiles et instruments d'industrie qui facilitent et abrègent le travail ;
a. 2^ Tous les bâtiments destinés à un objet utile, et qui sont des moyens de revenu non seulement pour le propriétaire qui en tire un loyer en les louant, mais même pour la personne qui les occupe et qui en paye le loyer; tels que les boutiques, les magasins, les ateliers, les bâtiments d'une ferme, avec toutes leurs dépendances nécessaires, étables, granges, etc.. Ces bâtiments sont fort différents des maisons purement d'habitation : ce sont des espèces d'instruments d1adustrie, et on peut les considérer sous le même point de vue que ceux-ci ;
« 3* Les améliorations des terres, tout ce qu'on a dépensé d'une manière profitable à les défricher, dessécher, enclore, marner, fumer et mettre dans l'état le plus propre à la culture et au labourage. Une ferme améliorée peut, avec grande raison, être considérée sous le même point de vue que ces machines utiles qui facilitent et abrègent le travail, et par le moyen desquelles le même capital circulant peut rapporter à son maître un bien plus grand revenu. Une ferme améliorée
LE CAPITAL FIXE ET LE CAPITAL CIRCULANT. 8t
est aussi avantageuse et beaucoup plus durable qu'aucune de ces machines : le plus souvent, les seules réparations qu'elle exige, c'est que le fermier applique de la manière la plus profitable le capital qu'il emploie à la faire valoir;
« 4» Les talents utiles acquis par les habitants ou membres de la société. L'acquisition de ces talents coûte toujours une dépense réelle produite par l'entretien de celui qui les acquiert, pendant le temps de son éducation, de son apprentissage ou de ses études, et cette dépense est un capital fixé et réalisé pour ainsi dire dans sa personne. Si ces talents composent une partie de sa fortune, ils composent pareillement une partie de la fortune de la société à laquelle il appartient. La dextérité perfectionnée, dans un ouvrier, peut être considérée sous le même point de vue qu'une machine ou un instrument d'industrie qui facilite ou abrège le travail, et qui, malgré la dépense qu'il a coûté, restitue cette dépense avec un profit.
(( Le capital circulant est aussi composé de quatre articles :
« !• L'argent...;
« 2® Le fonds de vivres qui est dans la possession des bouchers, nourrisseurs de bestiaux, fermiers, marchands de blé, brasseurs, etc., et de la vente desquels ils espèrent tirer un profit;
a 3' Le fonds de matières, ou encore tout à fait brutes, ou déjà plus ou moins manufacturées, destinées à l'habillement, à l'ameublement et à la bâtisse, qui ne sont préparées sous aucune de ces trois formes^ mais qui sont encore dans les mains des producteurs, des manufacturiers, des merciers, des drapiers, des marchands de bois en gros, des charpentiers, des menuisiers, des maçons, etc.;
« 4<> Enfin, l'ouvrage fait et parfait, mais qui est encore dans les mains du marchand ou manufacturier, et qui n'est pas encore débité ou distribué à celui qui doit en user ou le consommer; tels que ces ouvrages tout faits que nous voyons souvent exposés dans les boutiques du serrurier, du menuisier en meubles, de l'orfèvre, du joaillier, du faïencier, etc.
« Ainsi, le capital circulant se compose des vivres, des matières et de l'ouvrage fait de toute espèce, tant qu'ils sont dans les mains de leurs marchands respectifs, et enfin de Pargent qui est nécessaire pour la circulation de ces choses et pour leur distribution dans les mains de ceux qui doivent en définitive s'en servir ou les consommer.
« De ces quatre articles, il y en a trois, les vivres, les matières et l'ouvrage fait, qui .;Sont régulièrement, soit dans le cours de l'année, soit dans une période plus longue ou plus courte, retirés par le capital circulant, pour être placés, ou en capital fixe, ou en fonds de consommation*. »
J.-B. Say, Stuart Mlll, Mac-Culloch, MM. de Molinari, Courcelle-Seneuil, Stanley Jevons, se bornent à de simples commentaires du tableau d'Adam Smith. M. Gourcelle-Seneuii a même fini par dire : a Cette distinction, contestable en théorie, est souvent difficile à reconnaître en pratique*. »
Faut-il considérer encore cette distinction comme un sujet de raffinement d'école ou est-elle une réalité?
Pour répondre à cette question, je rappelle que nous avons constaté dans l'appropriation des agents naturels aux besoins de l'homme deux caractères distincts :
1° Appropriation d'agents naturels pour la satisfaction immé^ diate de ses besoins;
2° Appropriation d'agents naturels destinés à rendre postérieurement plus facile la satisfaction de ses besoins.
Observons les faits : Un homme a un hameçon pour prendre du poisson. Cet hameçon lui servira toujours sous sa forme d'hameçon. Du jour où il le perdrait, il ne pourrait plus prendre de poisson. A quel usage, au contraire, l'homme qui prend le poisson le destine-t-il? A être mangé ou à être vendu. S'il est mangé, il ne rend de service à l'homme qu'à la condition de subir certains changements chimiques qui le transformeront complètement. S'il est vendu, il n'est pas moins transformé,^
* Smith, Richesse des nations, t. I, p. 340.
* Manuel des affaires j p. 38.
LE CAPITAL FIXE ET LE CAPITAL CIRCULANT. 85
à l'égard de l'homme qui l'a poché, car il est devenu pour lui des noix de coco, de l'argent, de l'eau-de-vie, etc.
Prenons un outil plus perfectionné que Thameçon : voici une machine à vapeur. Elle ne sert qu'à la condition de rester complète avec ses rouages et ses engrenages. Au contraire, la houille qu'on jette dans sa chaudière n'est utile qu'à la condition de se transformer en force motrice.
Voici une filature de coton : le coton entre en laine; il ne produit d'utilité qu'en supportant un changement physique : il devient du coton filé. La broche qui a accompli celte transformation ne rend au contraire de service qu'à la condition de rester broche, identique à elle-même.
Le coton filé perd toute son utilité pour le filateur, s'il ne le transforme pas en argent ou en autres produits. Gomme marchandise, ce coton ne donne de l'utilité qu'en se transformant par voie d'échange.
Ces observations démontrent donc qu'il y a une distinction réelle entre le capital fixe et le capital circulant.
Pour la première fois, le critérium suivant a été établi dans l'ouvrage: Théorie et Application de l'impôt sur le capital, par M. Alenier*.
Le capital fixe est toute utilité dont le produit ne change pa^ l'identité.
Le capital circulant est toute utilité dont le produit change l'identité.
Ou autrement :
Le capital fixe produit de l'utilité sans se transformer.
Le capital circulant ne peut produire de Vutilité qu'en se transformant.
Ou plus simplement encore :
Le capital fiae, c'est l'outil.
Le capital circulant, c'est la matière première et le produit.