CHAPITRE I
UNE CONTRADICTION ÉCONOMIQUE
Qoestion de J.-B. Say. — Prondhon : la contradiction économique. — DiminntioB de la valeur : augmentation de la production. — Valeur utile et valeur échangeable.— Réponse de M. H. Pasay. — Son insuffisance. — Erreur de Bastiat. — Capitaux fixes et capitaux circulants. — Une chute d'eau. — Un champ, — Conclusion.
J.-B. Say avait posé la question suivante :
« La richesse d*un pays étant composée de la valeur des choses possédées, comment se peut-il qu'une nation soit d'autant plus riche que les choses y sont à plus bas prix? »
Proudhon, qui cherchait bien plus les jeux de la dialectique que la réalité des choses, s*empara de la question de J.-B. Say et en fit son livre : les Contradictions économiques.
Il disait :
« La valeur décroît comme la production de l'utilité augmente, et un producteur peut arriver à l'indigence en s'enrichissant toujours.
ff Trois années de fertilité dans certaines provinces de la Russie sont une calamité publique ; comme, dans nos vignobles, diverses années d'abondance sont une calamité pour le vigneron *.
f il résulte du rapport utile à valeur échangeable que si, par accident ou par malveillance, l'échange était interdit à l'un des producteurs, avec des magasins remplis il ne prélèverait rien...
* Contradictions économiques, ch. ii.
SCIENCE ÉCONOM. 8
t L'utilité est la condition nécessaire de l'échange ; mais ôtez réchange, l'utilité devient nulle.
i< L'effet inévitable de la multiplication des valeurs est de les avilir.
f II y a donc contradiction entre nécessité du travail et ses résultats.
ff Je somme donc tout économiste sérieux de me dire, autrement qu'en répétant ou en traduisant la question, par quelle cause sa valeur décroît à mesure que la production augmente.
ff En termes techniques, la valeur utile et la valeur échangeable nécessaires l'une à l'autre sont en raison inverse l'une de l'autre. »
Proudhon ajoutait : f Cette contradiction est nécessaire. » Donc, plus les peuples travaillent pour s'enrichir, plus ils deviennent pauvres. Il donnait comme sous-titre à son ouvrage : Philosophie de la misère.
Il faut bien le dire : la question n'est pas seulement captieuse ; elle contient une certaine partie de vérité, et jusqu'à présent les économistes n'y ont pas plus répondu que les mathématiciens n'ont résolu le problème de Fermât.
D'abord nous devons débarrasser la question d'une proposition incidente qui n'a rien à y faire : Proudhon dit : t Otez l'échange, l'utilité devient nulle. » Robinson se charge de répondre : il ne peut échanger sa cabane, son fusil, son parasol, et cependant ils, lui sont fort utiles.
Mais le problème n'en reste pas moins posé. M. H. Passy a essayé de le résoudre : il ne l'a point éclairci.
« La richesse privée, dit-il, est en rapport avec la valeur des choses dont elle se compose, mais quant à la richesse générale, faute d'être échangeable, elle ne saurait être évaluée en aucune manière ; plus les choses abondent, plus la richesse est grande et plus sa valeur relative diminue *. »
D'après cette argumentation, plus un pays serait riche,
* Dictionnaire d'économie politique^ art. Vàlsur.
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moins il vaudrait. Chacun des particuliers pourrait dire : — Je suisriche^ car j'ai des choses d*une valeur de X; et puis si Ton additionnait ce total de richesses particulières qui fait la richesse générale, on arriverait à zéro I M. Passy a confirmé la contradiction, il ne Ta pas supprimée.
Bastiat a essayé de résoudre la question à Taide d'une brillante et subtile théorie ^.
« On peut donner et Ton donne légitimement deux sens au mot richesse :
<c La richesse effective, ou la somme des utilités que le travail humain, aidé du concours de la nature, met à la portée des sociétés.
« La richesse relative, c'est-à-dire la juste part proportionnelle de chacun à la richesse générale, quote-part qui se détermine par la valeur.
K Chacun prend à l'utilité générale une part à la valeur qu'il crée. »
Là n'est pas encore la solution. Il essaye de la donner dans le chapitre suivant : Propriété, Communauté.
« Il y a les dons naturels, dit-il, les matériaux gratuits, lès forces gratuites : c'est le domaine de la communauté.
« Il y a de plus les efforts humains consacrés à recueillir ces matériaux, à diriger ces forces, efforts qui s'échangent, s'évaluent et se compensent : c'est le domaine de la propriété.
<K En d'autres termes, à l'égard les uns des autres, nous ne sommes pas propriétaires de l'utilité des choses, mais de leur valeur, et la valeur n'est que l'appréciation des services réciproques.
« Propriété, communauté, sont deux idées corrélatives à celles d'onérosUé et de gratuité, d'où elles procèdent.
« Ce qui est gratuit est commun, car chacun en jouit et est admis à jouir sans conditions.
« Ce qui est onéreux est approprié, parce qu'une peine à pren-
^ Harmonies économiques, ch. v.
lift LA 8CIENCB ÉCONOMIQUE.
dre est la condition de la satisfaction, comme la satisfaction est la raison de la peine prise. »
Bastiat établit que la coopération de la nature est gratuite pour rhomme ; la coopération de l'homme seule est onéreuse. Or, le progrès humain consiste à rendre la coopération de la nature de plus en plus grande : donc elle est de plus en plus gratuite.
« Nous gagnons d'autant plus que nous réussissons mieux à épargner notre travail et celui de nos capitaux qui est nécessairement coûteux, et que nous parvenons à faire exécuter, au moyen des services gratuits de la nature, une plus grande part des produits. />
« La richesse de l'homme, c'est l'abondance des choses. »
Bastiat conclut :
i® Que l'utilité tend à devenir de plus en plus gratuite, commune, en sortant progressivement du domaine de l'appropriation individuelle ;
2® Que la valeur, au contraire, seule appropriable, seule constituant la propriété de droit et de fait, tend à diminuer de plus en plus relativement à l'utilité à laquelle elle est attachée K
Dans les observations de Bastiat, il y a une part de vérité : nous l'avons constaté nous-même : le progrès industriel consiste en une appropriation de plus en plus grande de la matière à nos besoins. Mais Bastiat, loin de répondre à la question de Say et de Proudhon, tombe, avec sa distinction de richesse effective et de richesse relative, dans la même confusion que Smith, que Say, que H. Passy.
Si la richesse est en raison inverse de la valeur, alors pourquoi les individus estiment-ils leur fortune d'après la valeur ? pourquoi un peuple est-il riche quand il possède plus de valeurs?
Si le progrès consiste à faire prévaloir la quantité des utilités gratuites sur les utilités onéreuses, les, nations les plus riches seraient celles dont la valeur est la plus basse.
' Harmonies économiques, cb. v.
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1 qu'il en soit de même, commeai un particulier appré- 1 la progression de sa fortune ?
J'avais une propriété valant 100000 francs ; maintenant .ut 200000 francs. »
ce qui est vrai pour un particulier ne saurait être faux me nation ; car la richesse d'une nation n'est que le total chesses des individus qui la composent.
lOus en revenons toujours à la question : — Y a-t-il con- Jon entre la valeur, utile et la valeur échangeable, me servir des termes de Smith et de Say; entre é et la valeur, d'après les définitions que j'ai données aul*?
e question devait rester insoluble avant qu'on eût vu le :^cis des capitaux fixes et des capitaux circulants dans luction.
défini la valeur : le rapport de l'utilité possédée par un lu aux besoins d'un autre individu, constaté que l'effort est productif d'utilité en raison de ssance de l'outil.
. mon outil, champ, usine, etc., est puissant, plus je vaux pport aux autres individus, car plus je me suis approprié :és et plus je peux leur rendre de services, chute d'eau fait tourner une méchante roue de moulin nt une force de 10 chevaux- vapeur ; agis-sant sur une e, elle donne une force de 40 chevaux-vapeur ; elle rois fois plus d'utilité : or, cette utilité s'échange avec 3s; ma chute d'eau vaut donc trois fois plus que précé- Bnt ; mais si j'emploie cette chute d'eau à moudre du en résulte que je puis en moudre trois fois plus, avec le effort. En diminuant donc le prix total de pia mouture itié, je gagne encore le double de ce que je gagnais auint et par conséquent, par rapport à moi et par rapport itres, ma chute d'eau vaut le double de ce qu'elle valait lemment.
ir liv. I, eh. m, iv, v.
De même, j*ai un champ; mon champ était éloigné de routes, capitaux fixes ; on ne pouvait lui fournir les matières premières nécessaires, engrais et amendements ; on ne pouvait ensuite en mettre les produits à portée des besoins. Il produisait alors 10 hectolitres qui, vendus sur le marché, avaient nécessité Teffort d*un cheval et d*un homme ; maintenant il en produit 20, qui, rendus sur le marché, ne nécessitent pas plus d^efforts, en nécessitent même moins. En vendant mon blé moitié moins, je fais un bénéfice égal à celui que je faisais jadis . Mais mon champ, produisant plus d'utilités, a une plus grande valeur pour moi et pour les autres.
Reportez-vous au graphique I : il constate la diminution de la consommation de la houille par rapport à la production du fer, grâce au perfectionnement des usines. Donc leur valeur doit forcément augmenter, puisqu'elles contiennent une plus grande puissance d'utilité, tandis que les utilités qu'elles livrent aux consommateurs doivent baisser de valeur, puisqu'elles sont en plus grand nombre et coûtent moins de frais de production. Ces exemples nous donnent la solution du problème posé par J.-B. Say et Proudhon.
C'est la valeur des capitaux fixes qui constitue la richesse : car elle constate leur puissance d'utilité. Or, quel est le caractère de l'utilité des capitaux fixes actifs ? C'est de produire une plus grande quantité de capitaux circulants. Mais plus leur production est grande, moins elle est onéreuse, par conséquent leur utilité peut être livrée à plus bas prix.
Donc :
La valeur des capitaux fixes est en raison directe de l'abondance des capitaux circulants, et la valeur des capitaux circulants est en raison inverse du pouvoir d'utilité des capitaux fixes.