CHAPITRE III
I. La monnaie lesponcable de tous les manz. — Préjagés. — L'homme peut créer de larichesse,"- Valeur de la monnaie. — IL Le troc. — Monnaies diyerses.^Utilité de la monnaie. — Hypothèse de Stnart Mill. — IIL Définition de la monnaie. — lY. Stanley Jevons, Aristote.* Lamonnaie, affaire de foi. — Fausse monnaie en France et en Angleterre. •» La loi de Gresham. — V. Equivalents commerciaux de métaux.— Qualités de Tor.— L'argent. — Coût de l'emploi des métaux comme monnaie* —> Disparition fntore de la monnaie. — VL Le double étalon. — Les pays à étalon d'or et les pays à étalon d'argent. — La monnaie française. — L'union latine. — Vil. Production de l'or et de l'argent d'après M. Sœtbeer. — Rapport de la production de l'or et de l'argent. — Variations du rapport des valeurs de l'or et de l'argent. — VIII. J.-B. Say : erreur de la définition française.— La valeur^des monnaies et des métaux précieux. — Origine des préjugés.— Le prix du blé et de l'or. — IX. L*or est-il en hausse ou en baisse t — Fausse question. — Le développement des affaires et la production des métaux précieux. — Comparaison. — Baisse et hausse relative. — Désaccord des économistes. — Question mal posée. — Cela dépend,
I. Certains commuaistes et socialistes de 1840 rendaient la monnaie responsable de tous les maux. Proudhon, qui avait cependant des prétentions à connaître les questions économiques, voulait la supprimer par sa banque d*écbange. Il aurait donné une adhésion enthousiaste au 'journal anglais Exchange and Mart, fondé pour servir d'intermédiaire entre ceux qui veulent troquer un vieux cheval excellent contre un charmant chien, aussi désagréable que possible. Dans les réunions publiques de 1868 et de 1869, nous avons entendu lancer de furieux anathèmes contre la monnaie. Il parait qu'en Angleterre certains membres de la Chambre des communes partagent des préjugés analogues ; car Tun deux, il y a peu d'années, raconte M. Stanley levons, disait : « Je ne m*étonne pas que le peuple soit pauvre, puisqu'il y a insuffisance de pièces d'un shilling et de 6 pence, et que le seul montant des taxes et des impôts payés dans une année dépasse la somme totale de petite monnaie circulant dans le royaume. )>
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Créances hypothécaires et chirographaires. 10 —
Fonds d*État français et étrangers .... 26 — Valeurs mobilières françaises et étraDgèr. 34 —
259 milliards
Monnaie (1884) : or 4890
D*après Sœtbeer : argent.. • . 3B90
On voit que la monnaie représente en France quelque chose ie^^mme 3 pour 100 de la valeur des terres et des maisons. Ce l'est donc qu'une infime partie de la richesse du pays. II. L'humanité a commencé par le troc. Seulement il avait petit inconvénient, que deux hommes pouvaient avoir chacun échanger des choses dont ni Tun ni l'autre n'avaient besoin. Is auraient préféré un équivalent avec lequel chacun aurait u se procurer les objets de son désir. Les hommes cherchèrent alors cet équivalent et firent ea- servir, à cet usage, les bœufs à Athènes, les fourrures en Siu'iijbérîe et au Canada, le thé dans la Tartarie chinoise, les clous dé- en Ecosse, le blé et le tabac dans les anciennes colonies an- >ur glaises de l'Amérique, des coquilles dans l'Amérique du Nord or ' et aux Indes, des bouts de paille dans les possessions portuî gaises d'Angola, le sel à Sumatra et au Mexique.
Les Européens ont, dans leurs rapports avec les peuples prij mitifs, employé largement le wiskey, et aujourd'hui tout le commerce de l'Afrique se fait avec des cotonnades bleues, fabriquées en Angleterre, qui ont reçu le nom significatif de guinées.
Seulement, quand un Athénien avait un bœuf pour monnaie, le change ne devait pas être toujours facile, et puis un bœuf n'est pas toujours égal à un bœuf. Ce sont là des inconvénients. I Avec le système du troc, la tenue des livres ne serait pas facile. Entre 100 articles, il y a 4 950 échanges possibles, chaque denrée devant être évaluée en termes de chaque autre denrée.
SCIENCE ÉCONOM. 9
John StuartMill conseille d'examiner rembarras qu'on éprouverait si rintermédiaire de la monnaie venait à être supprimé. D*abord, plus de commune mesure de valeur : les ménagères seraient bien embarrassées tous les matins pour estimer leurs achats. Puis, la monnaie est un instrument d'échange « servant à voiturer des valeurs )», comme disait Adam Smith.
III. Elle doit réunir les qualités suivantes : avoir une valeur par elle-même, être une marchandise, être très divisible, être toujours identique à elle-même, être durable.
La valeur de la monnaie doit être une réalité. Cependant chez les peuples civilisés, où la monnaie est considérée comme un instrument de circulation, elle est plutôt un a sentiment de valeur », selon l'expression de lord Gastlereagh, qu'une valeur même.
C'est fort utile de savoir combien de blé on peut acheter pour i Ijvre d'argent, et combien de cire pour la même quantité d'argent, La marchandise choisie, comme le dit fort bien M. Stanley levons, devient ainsi un commun dénominateur ou une commune mesure de valeur^. Aristote a fort nettement indiqué l'origine et le caractère de la monnaie :
t( On convint de donner et de recevoir dans les échanges une matière qui, utile par elle-même, fût aisément maniable dans les usages habituels de la vie : ce fut du fer, par exemple, de l'argent, ou telle autre substance dont on détermina d'abord la dimension et le poids, et qu'enfin, pour se débarrasser d'un continuel mesurage, on marqua d'une empreinte particulière, signe de sa valeur*, ou plus exactement de son poids et de son titre.»
Parmi les définitions récentes, nous citons celle de M. Michel Chevalier, complétée par M. Stanley levons, qui nous paraît fort exacte :
a Les pièces de monnaie sont des lingots dont le poids et la pureté sont garantis par l'intégrité de dessins imprimés sur les surfaces du métal. »
> La Monnaie, 1877.
« Politiqtie, liv. I, ch. m.
j LA MONNAIE. 181
Ou plus simplement :
Les pièces de monnaie sont des lingots dont le poids et le titre sont certifiés.
La monnaie, môme métallique, est depuis longtemps une affaire de foi.
M. Stanley levons déclare qu*en 1869, par une enquête attentive et fort étendue, il s'est assuré que 31 et demi pour 100 des souverains, et près de la moitié des pièces de 10 shillings, étaient au-dessous de la limite de poids. Jusqu'à ces dernières années, la monnaie française est encore moins bonne que la monnaie anglaise. Mais je puis assurer, comme membre de la commission de contrôle de la circulation monétaire, qu'elle est maintenant plutôt au-dessus qu'au-dessous du titre droit.
Dans les pays à trésor, où la monnaie est considérée comme un instrument servant à emmagasiner la valeur, on regarde de plus près au titre. En Orient, on réclame des pièces d'argent très fin, au titre de 960, 979 millièmes, afin qu'elles soient plus faciles à contrôler. On sait que les pièces d'argent divisionnaires de l'union latine sont seulement au titre de 835 millièmes. Cependant la loi de germinal an XI déclare, après la loi du 3 thermidor an III, que 5 grammes d'argent, au titre de 9 dixièmes de fin, constituent l'unité monétaire sous le nom de franc.
Notre étalon monétaire est donc devenu de la fausse monnaie depuis la convention de 1866. Mais personne n'y fait attention dans les usages de la vie, La psychologie joue un grand rôle dans les questions monétaires, comme dans toutes les autres questions économiques.
C'est lace qui explique la loi de Gresham : La mauvaise monnaie chasse la bonne et la bonne monnaie ne peut chasser la mauvaise. Pourquoi ? Parce que la majorité ne fait pas attention à la qualité de la monnaie. On a une pièce plus ou moins usée ou efi'acée, peu importe. Au contraire, les spéculateurs sur les monnaies gardent la bonne, mettent au creuset les pièces neuves, donnant au public les mauvaises. C'est pourquoi l'Etat, seul, peut retirer les mauvaises pièces.
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IV. Voici les équivalents commerciaux des métaux au cours 1 , de 1877 :
Or 1 Étain m
Platine 3i/î Cuivre 1696
Aluminium 7 Plomb 6360
Argent 16 Fer en barre. . . . 15900
Nickel 71 Fer eu lingot. . . . 50 880
Il suffit de jeter un coup d'œil sur ces équivalents pour comprendre la prépondérance de plus en plus grande de l'or comme monnaie : 6 grammes suffisent là où il faut 100 grammes d'argent et où il faudrait 800 kilogrammes de fer. L'économie de transport est évidente.
L*or a, en outre, plusieurs autres qualités. Il est d'une couleur qui en fait un objet d'ornement. Il est malléable, d'une pesanteur spécifique élevée, peu oxydable et peu soluble. Aillé à un dixième de cuivre, il est dur. Son point de fusion n'est pas trop élevé ; il ne subit aucune volatilisation aux plus hautes températures. Les vieilles monnaies peuvent être fondues avec (une perte très légère.
Toutes ces qualités — et surtout la première : sa valeur | sous un petit volume — doivent assurer sa prépondérance sur i l'argent ; on a commencé par des monnaies de cuir, d'étain, de cuivre, d'argent, puis [on arrive presque exclusivement à la monnaie d'or. C'est une marche logique qu'auraient dû observer les alarmistes qui, comme M. Michel Chevalier, dans leur épouvante de la découverte des placers de la Californie, conseillèrent à la France d'adopter l'étalon unique d'argent.
L'or doit disparaître à son tour, au moins dans une large mesure, parce que son emploi est onéreux et qu'il devient de plus en plus inutile. D'après M. W. Fowler, 99 pour 100 des affaires sérieuses se font en Angleterre à l'aide des instruments de crédit.
Le Clearing House anglais fait pour 150 milliards de transactions sans un sou.
En 1876, la valeur totale des métaux employés par la monnaie, en Angleterre, était :
Monnaie d*or en circulation 100 000 000 liv. st.
Métal en lingots 15 000 000 —
Monnaies d*argent 15000000 —
Monnaies de bronze 1000 000 —
Total 131 000 000 liy. st.
3275000000 fr.
Llnlérêt à 3 un quart pour 100 est de 4 262000 livres sterling.
Perte d'intérêt 4 2620C0liv.st.
Usure de la monnaie 48 000 —
Fabrication de la monnaie 42 000 —
Total •. . . . 4 352 000 liv. st.
108 800 000 fr.
On comprend que les Anglais sont trop bons calculateurs pour ne pas essayer de restreindre, autant que possible, cette dépense. Jjsl monnaie représente chez eux à peu près 100 francs par tête, tandis qu'elle dépasse près de 217 francs en France.
Newmarch remarque avec raison que Tor est la monnaie divisionnaire du billet de banque, comme le billet de banque est la monnaie divisionnaire du chèque, le chèque de la lettre de change, la lettre de change des virements de parties et des comptes courants.
Le billet de banque perd tous les jours de son importance en Angleterre et aux États-Unis : Tusage du Clearing House en restreint l'usage, comme lui-même avait restreint l'usage de la monnaie.
Dans la décade de 1806 à 1875, le .commerce extérieur de l'Angleterre employa 327 millions de € d'or; de 1876 à 1885, elle n'en a employé que 278 millions pour plus de 6700 millions de £ de transactions, tandis que les transactions ne s'étaient élevées qu'à 6 milliards dans la période précédente *.
* Appréciation of gold, by W. Fowler, p. 13.
M. Mulhall estime que, daas le commerce d*outre-mer, le rapport de la valeur des métaux précieux était de 12 pour 100 eu 1861-65, et n*est plus que de 5. Le 30 juia 1881, 1966 banques des Ëtats-Unis, sur 2106, ont effectué leurs payements de la manière suivante :
Or 0,65 0/0
Argent 0,16
Billets {paper currency) 4,06
Chèques, traites, virements 95,13 ^
L'or ne compte que pour i pour 100 dans la manière dont se règlent les affaires aux États-Unis. Cette proportion est encore réduite à New-York, à Boston, dans les grands centres de TEst. L*or n*est utile, aux États-Unis, que dans les États de rOuest, psiys neufs où le système des banques n'est pas bien établi.
On estime qu'en France 44 pour 100 des transactions sont effectuées par billets de banque ou monnaie, et seulement 1 pour 100 en Angleterre. En Espagne et en Portugal, toutes les transactions sont effectuées par échange de monnaie ou billets. On peut dire que Tusage de la monnaie est en raison inverse du développement économique d'un pays.
C'est une conséquence du progrès de la circulation. On allège les organes de transmission de mouvement, on diminue le poids mort. Deux chiffres sur un livre remplacent le va-et-vient de sacs d'argent ou d'or.
V. C'est en raison de ce mouvement que les pays qui gardent encore le double étalon sont condamnés à subir dans un temps donné une perte considérable.
Il est vrai que la HoHande, avec sa monnaie d'argent, vit augmenter le nombre de ses exportations ; mais, comme elle était payée avec une monnaie dépréciée, elle perdit les bénéfices qu'elle avait cru réaliser. Elle est revenue à l'étalon d'or.
Maintenant les pays à étalon d'or unique comprennent 140
i Réponse à une enquête officielle faite par M. G. Knox.
LA MONNAIE. Ift5
millions d'habitaats ; ceux qui ont le papier-moaaaie, Targeat,
oa le double étalon, comptent 940 millions d'habitants. Parmi ceax-ci sont l'Inde et la Chine ; parmi les premiers, TAngleterre depuis <816.
Cette question de l'étalon est fort simple.
On appelle : étalon de mesure, une mesure fixe à laquelle on puisse rapporter toutes les autres ; étalon de poids, un poids invariable, auquel puissent se rapporter tous les autres ; mais, étant donné le caractère de la monnaie, l'étalon monétaire sert seulement à désigner la monnaie iyi^e d'un pays, ayant cours forcé pour toutes les transactions.
Eq France on a pris deux monnaies : le franc à 5 grammes xl'argent aux 900 millièmes et le louis de 20 francs à 455 par kilogramme. On a établi ainsi un rapport fixe de 15 et demi pour 100 entre les deux métaux, sur cette fiction que toujours i kilogramme d'or pourra acheter ni plus ni moins que 15 kilogrammes et demi d'argent.
Cependant, dès le dix-septième siècle, William Petty et Locke avaient montré qu'il est absurde de prendre, pour mesure de la valeur commerciale des choses, des matières qui n'ont pas entre 2lles un rapport fixe et invariable, et qu'il ne doit y avoir dans chaque pays qu'un seul métal qui soit la monnaie de compte, le ^age des conventions et la mesure des valeurs.
Certains gouvernements ne l'ont pas encore comprise, cette .érité si simple; la France entre autres. Il y a môme des finanûers et des hommes d'État qui, sous l'influence des propriéaires des mines d'argent de la Sierra-Nevada, ont provoqué lue conférence monétaire à Paris, en 1881, dans le but de faire idopter ce rapport fictif et conventionnel chez toutes les naions et à perpétuité.
Les peuples qui composent l'union latine : la France, la Belgifue, la Grèce, l'Italie et la Suisse, ont pris des mesures de défense !n suspendant la frappe des pièces de 5 francs. De fait, il n'y a •lus qu'un seul étalon : l'étalon d'or, puisque le possesseur de ingots d'argent ne peut pas les faire frapper. Toutefois, les
136 LA SCIBNCB ÉCONOMIQUE.
pièces de 5 francs continuent à aYoir cours forcé pour des sommes illimitées. Il faudra nécessairement les réduire le plus t6i possible au rôle de monnaie d'appoint. Autrement la situation est trop simple : le commerçant français achète en Angleterre et est forcé de payer en or; le commerçant anglais achète en France et paye en argent, avec un métal valant 10, 15, 20 pour 100 de moins. Le bénéfice est aussi net pour lui que la perle est nette pour nous. De là le résultat suivant, attesté par Tétat de l'encaisse de la Banque :
Or. Arçent.
Millions. Millions.
Novembre 1876 1541 6Î7
Grâce à la suppression de la frappe de l'argent , la part de Tor s'est relevée dans ces dernières années, mais celle de l'argent n'a que peu baissé :
Or. Argent.
Millions. Millions.
11 novembre 1886 1320 1136
Ce livre étant un livre de science, et non de polémique, je ne fais qu'indiquer cette question, pour montrer que l'or et l'argent, marchandises comme toutes les autres, ne sont point des mesures fixes, mais des expressions de rapports variables. La monnaie est un mètre qui s'allonge ou se raccourcit. En mesurant les objets, elle se mesure elle-même.
VI. Les tableaux suivants feront comprendre le rôle des métaux précieux, depuis la découverte de TAmérique.
J'emprunte ces chiffres à l'ouvrage du docteur Sœtbeer (de Gôttingue) : Production des métaux précieux et Valeur relative de Por et de l'argent, publié en 1879 *, et aux tables parues depuis dans VAlmanach Gotha. La Statistique a commis les plus formidables erreurs en ces matières. M. Sœtbeer en relève beau-
^ Jules Perthes, éd. Gotha.
coup ; je me couvre de son autorité. Dans le tableau suivant, il n'entre pas moins de six ou sept cents éléments ; mais quelle est la valeur exacte de chacun d'eux? M. Sœtbeer a essayé de la dégager avec soin ; il n'est arrivé qu'à la plus grande vraisemblance possible.