SUSPENSION DE LA FRAPPE DE L'ARGENT
Suspension de la [rappe de l'argent. — Démonétisation de l'argent en Allemagne, suspension do la frappe de l'argent en iprance. — ^-Les silvermen. — Le Bland Bill. — Conférences de 1878 et de 1881. — Les agrariens en 1895 et en 189G. — Il est impossible d'établir un rapport fixe entre deux valeurs.
Le double étalon n'avait pas mieux réussi en Allemagne qu'en France : après la guerre, le 4 décembre 1871, la frappe de l'argent fut suspendue. La loi du 9 juillet 1873 restreignit le pouvoir libératoire de l'argent à 20 mark et ordonna de retirer de la circulation les anciennes monnaies d'argent.
Le total des pièces d'argent en circulation était de 1.535 millions de mark. On en laissa de 408 à 450 en circulation, au taux de 10 mark par tête. Le retrait de 1.100 millions de mark fut réparti sur plusieurs années. En 1879, Bismark termina les ventes d'argent et garda environ 380 millions de mark en vieux thalers d'argent qui continuèrent à avoir un pouvoir libératoire indéfini jusqu'à la loi du 1^'' juin 1900 qui en ordonna la démonétisation.
Le Danemark, la Suède et la Norvège suivirent immédiatement l'exemple de l'Allemagne, puis la Hollande en 1875.
La France eut le tort de ne pas adopter la même mesure. L'argent y reflua. En passant par la Monnaie, 15 grammes 1/2 étaient investis du pouvoir d'acheter toujours un gramme d'or, ce qu'ils n'auraient pu faire sur un marché libre. En 1873, la frappe de l'argent fut en France de 154.649.000 francs, en Belgique de 111.000.000 francs. Le ministre des Finances belge fut alarmé de cette invasion et suspendit la frappe de l'argent pour les particuliers. La Suisse convoqua en 1874 une conférence
SUSPENSION DK r.A FRAPPE tiE t'aRGENT HT)
ponr limiter la frappé de l'argent dans chaque Etat. Le 5 août 1876, M. Léon Say fit autoriser par le parlement le gouvernement à supprimer la frappe des pièces de 5 francs quand il le jugerait bon ; et, par la convention du 5 novembre 1878, tous les Etats de l'Union latine s'engagèrent à ne plus frapper de pièces de 5 francs. L'article 8 de la convention qui, promulguée le 30 dér-embre 1885, renouvela l'Union latine pour cinq ans et qui, depuis, est maintenue par tacite reconduction d'année en année, maintint la suspension de la frappe des pièces de 5 francs. Si un Etat voulait la reprendre, il devrait provoquer la réunion d'une nouvelle conférence.
Le gouvernement français fit à la Belgique une concession fort onéreuse en consentant, lors de la dissolution de l'Union, à garder la moitié du solde des pièces de 5 francs qui se trouveraient en France, pourvu qu'il ne dépassât pas 200 raillions.
IL Les Etats-Unis (1) avaient établi £n 1792 le rapport de 15 à 1 : l'or était évalué trop bas, l'argent trop naut : l'or disparut. Pour essayer d'obvier à cet inconvénient, Jefferson arrêta la frappe de l'argent en 1806, et elle ne fut reprise qu'au bout de 31 ans. Des monnaies d'argent de tous pays vinrent aux Etats-Unis, mais pas une pièce d'or.
Pour le rappeler, on établit le rapport de 1 à 16 par les actes de 1834 et de 1837. L'or revint, l'argent disparut.
En fait, la base du système métallique aux Etats- Unis était l'or : Tact du 13 février 1873, instituant le
gold coin de 25,8 grains aux - ■ de fin, frappé en pièces
dont la plus petite était de $ 2,50, déclarait l'or étalon monétaire, en ouvrait la monnaie à la frappe illimitée et sans frais, et réduisait l'argent au rôle de monnaie divisionnaire (2).
Les « silvermen » les hommes de l'argent, dénoncèrent la conspiration des <( rois de l'or » de Wall Street, complices de ceux de Lombard Street. En 1878, Allisson, au
(1) Voir lord Plwf.mr, The Working o/ Bitnetallistn in ihe. United Stales.
(2) Louis Bamberger, le Métal Argent à la (in du dix-huitième siècle, trad. franc., p. 188.
Sénat, et Bland, à la Chambre des représentants, n'ayant
pu obtenir la frappe illimitée de l'argent, proposèrent
d'obliger l'Etat à frapper, chaque mois, au minimum,
pour 2 millions et au maximum pour 4 millions de
dollars ayant force libératoire. Le président Hayes
opposa son veto. Les deux chambres l'annulèrent en
votant, le même jour, aux deux tiers des voix, la loi
du 28 février 1878, connue sous le nom de Bland Bill.
Cette mesure qui avait pour but d'assurer, pour le
profit de quelques propriétaires de mines, l'écoulement
d'une marchandise dépréciée, entassa dans les caves du
trésor pour 2.250 millions de dollars : et cependant de
52 — deniers l'once que le cours de l'argent était à Lon-
dres en 1878, il tomba à 47 — .
Les « silvermen » s'agitaient : ils appartenaient surtout au parti démocrate. En 1890, la majorité dans les deux chambres était aux républicains. Ceux-ci, redoutant qu'à la suite d'une campagne politique, leurs adversaires n'établisesent la frappe illimitée de l'argent, adoptèrent le Sherman act (14 juillet 1890).
L'Etat n'était plus obligé de frapper des dollars, mais il achèterait plus du double de l'argent prescrit par le Bland Bill. A partir de ce moment, il devait acheter annuellement 54 millions d'onces d'argent. Il y eut un beau moment pour la spéculation qui avait pris position. A Londres de 44, le cours remonta à 56 pence en août ; mais, malgré l'achat de 48 millions d'onces par l'Etat, les cours retombèrent à 39 pence, plus bas qu'auparavant.
En même temps, le stock d'or, destiné à payer les intérêts des emprunts des Etats-Unis, tombait à 28 p. 100 des engagements.
M. Bland voulut assurer la frappe illimitée de l'argent ; mais quand il se croyait certain de la majorité au congrès, dans le débat ouvert le 22 mars 1891, il se heurta contre l'amendement de Harter : « Alors même que l'argent frappé sans limitation aurait pleine valeur libératoire, néanmoins, les dettes des caisses d'épargne, les pensions et les salaires des ouvriers ne pourront être payés qu'en or. » Les débats furent ajournés sine die
SUSPENSION DE LA FRAPPE DE l'aRGENT 117
et depuis ce moment la frappe des dollars d'argent a été, en fait, suspendue, quoiqu'ils conservent un pouvoir libératoire illimité.
Mais, dès 1873, les silverraen avaient fait, en Europe, ^ des démarches actives auxquelles le gouvernement français se prêta d'une manière ridicule.
En 1878 eut lieu à Paris une conférence où douze Etats furent représentés. Elle échoua. D'accord avec le gouvernement des Etats-Unis, le gouvernement français proposa une seconde conférence en 1881, dans laquelle dix-neuf Etats étaient représentés. Pourquoi cette collaboration du gouvernement français'? Etait-ce pour • augmenter la valeur des 26.000 kilogrammes d'argent (moins de 600.000 francs par an) que produit la France ? était-ce pour défendre le stock d'argent existant en France ? c'était montrer une étrange naïveté. La conférence aboutit à un échec. Les Etats-Unis, qui produisent un tiers de l'argent du monde, provoquèrent une nouvelle conférence qui fut tenue en Belgique en 1892 et qui s'ajourna à l'année suivante pour conclure. Elle ne s'est jamais réunie.
Le 26 juin 1893, les monnaies de l'Inde furent fermées
à la frappe de l'argent. Le prix tomba à 35- d. Des
mines du Colorado cessèrent leurs travaux. La panique éclata dans les banques. Le public s'aperçut un peu tard que le Sherman act écrasait le trésor des Etats- Unis d'un métal déprécié et en réclama le rappel. Le Trésor dut acheter de l'or en Angleterre. Le président Cleveland convoqua en session extraordinaire le congrès qui, après de longues discussions, finit par adopter le bill du sénateur Vorhees suspendant l'achat de l'argent, mais maintenant le bimétallisme (17 novembre 1893).
Les « silvermen » redoublèrent d'efforts : et ils trouvèrent pour alliés les agrariens de tous les pays d'Europe.
En France, le droit de 5 francs sur les blés établi en 1885, celui de 7 francs en 1894, n'avaient pas produit les effets miraculeux qu'en promettaient leurs auteurs.
Les agrariens déclarèrent alors que c'était de la faute de la suspension de la frappe de l'argent en Allemagne puis dans les autres pays, et ils fondèrent des ligues en
118 LA SCIENCE ÉCO.NOMlOli:
Angleterre, en Allemagne, en Autriche, en France, pour assurer le triomphe du bimétallisme, comme panacée. Le gouverneur de la Banque de France, M. Magnin, par une étrange aberration, s'engagea dans la Ligue bimétalliste qui avait M. Méline pour président.
Au mois de mars 1895, la Chambre des communes, le Reichstag, la Chambre des députés, furent saisis de propositions en faveur du bimétallisme ; celle de M. Méline, revêtue de 348 signatures, déclarait que l'établissement d'un bimétallisme serait d'un grand profit pour les intérêts agricoles, industriels et commerciaux, comme l'avait été, sans doute, le régime des assignats. La Société des Agriculteurs de France allait même jusqu'à demander qu'« au cas où une entente internationale serait reconnue impossible, le gouvernement étudiât les conséquences du retour pur et simple à la frappe libre de l'argent ». La loi de l'offre et de la demande aurait fait tout simplement de la France le dépotoir de tout l'argent produit dans le monde. En vertu de la loi de Gresham : la mauvaise monnaie chasse la bonne, tout l'or existant en France aurait passé la frontière, et nous aurions reçu des kilogrammes d'argent, valant 70 ou 80 francs auxquels la frappe de la monnaie aurait donné un pouvoir libératoire envers l'Etat et envers les créanciers de 222 francs.
Voilà la prime que voulaient offrir les protectionnistes agrariens européens aux propriétaires des mines d'argent des Etats-Unis : et en septembre 1896, leur élite réunie à Budapest envoyait à M. Bryan, alors candidat à la présidence des Etats-Unis, une adresse dans laquelle ils prenaient l'engagement, s'il réussissait, « de faire tous leurs efforts pour rétablir l'argent comme étalon monétaire ». L'élection de M. Mac Kinley ne les découragea pas. Voulant donner une satisfaction apparente aux « silvermen », il envoya, en 1897, des commissaires en Europe pour provoquer une nouvelle conférence ; juste au moment où ils allaient de France en Angleterre, en août 1897, le prix de l'argent tomba à 24 deniers par once et le prix du blé monta à 30 francs le quintal métrique.
Ce fait détruisait un de leurs arguments économiques : ils prétendaient que le blé était à trop bas prix parce qu'il y avait une « contraction monétaire ». Or, le jour
SUSPENSION DE LA FRAPPE DE l'aRGENT 119
OÙ le prix de l'argent atteignait, pour cette année, son étiage, le prix du blé montait à un prix tel que M. Méline était obligé de suspendre le droit de 7 francs.
Il y avait donc d'autres causes au bon marché du blé que la suppression de la frappe de l'argent !
J'avais complète confiance que l'Angleterre ne consentirait jamais à perdre le bénéfice de l'étalon d'or et à jeter gaiement plus de la moitié de ses créances sur l'étranger par-dessus bord. Aussi je fis deux paris successifs, l'un en 1894, l'autre en 1897, à M. Edmond Théry, secrétaire général de la Ligue Bimétalliste, que tous ses efforts échoueraient.
Nous avons célébré, en 1903, dans un dîner, les funérailles du bimétallisme : mais si nous n'avions pas eu l'Angleterre comme garde-fou, les bimétallistes auraient jeté la France dans un cataclysme qui lui aurait encore coûté plus cher que la guerre de 1870.