RAPPORT DE L ESPACE AVEC LA VALEUR DES CAPITAUX
I. Le renchérissement et le débouché. — Le nivellement des prix. — Le transport du blé. — Ecart du prix du blé sur les divers marchés, d'après Caird. — Fret de Chicago à Liverpool.
IL Rayon d'approvisionnement. — « Une terre doit se suffire à elle-même ». — « Une nation doit se suffire à ellemême ». — Les progrès des moyens de transport provoquent, dans chaque région, la production pour laquelle elle est la plus propre et y [ont abandonner les productions pour lesquelles elle a moins d'aptitude. — Protestations des agrariens. — Leur illogisme. — Loi implacable.
I. J'ai indiqué comment l'homme, en dépensant une certaine quantité de capitaux circulants pour construire une route, un canal, un chemin de fer, arrivait, à l'aide de cette quantité finie de consommation, à diminuer indéfiniment la consommation des capitaux circulants qu'exigerait le transport des objets qui lui sont nécessaires. Je vais en indiquer les résultats.
Quand un chemin de fer pénètre dans un pays perdu, immédiatement vous entendez les gens qui y vivaient tranquillement dire : « Les chemins de fer font renchérir les denrées ! »
Ils ont raison s'ils parlent des denrées produites dans le pays : les chemins de fer leur créent des débouchés, et par conséquent leur donnent une plus-value : mais en même temps les chemins de fer apportent des capitaux circulants à plus bas prix que les anciens moyens de locomotiori ne le permettaient. Ils font, par conséquent, baisser le prix des capitaux circulants étrangers à cette région et hausser le prix des capitaux circulants produits dans la région. Ils provoquent ainsi le nivellement des prix.
Mais, en même temps, ils portent aux capitaux fixes des régions qu'ils traversent des matières premières qui
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leur manquaient : des calcaires, des phosphates, des amendements pour le sol ; de la houille, des minerais, etc. Ils permettent donc aux capitaux fixes de produire ce qu'ils ne pouvaient produire auparavant. Ils leur donnent une plus grande puissance d'utilité.
Autrefois, les terres situées dans les en\'irons de Paris pouvaient seuls pourvoir à son alimentation ; et la différence du prix (le transport donnait à leurs récoltes un avantage considérable sur celles qui étaient situées dans une zone plus éloignée.
Sur les routes, le transport de l'hectolitre de froment (75 kilogrammes) coûtait 2 centimes par kilomètre, 2 francs par 25 lieues, 20 francs par 2.50 lieues. De là des écarts énormes selon que la récolte était abondante sur un point et faisait défaut sur un autre. Maintenant les tarifs pour les céréales varient sur les chemins de fer de 3 à 7 centimes la tonne kilométrique. Une tonne de blé contient plus de 13 hectolitres. Il en résulte que l'écart des prix du blé entre les diverses régions tend à diminuer de plus en plus.
Dans les deux premières éditions de la Science Economique, j'ai publié, d'après Caird, un tableau du prix des blés en France, à New-York, à Odessa, de 1825 à 1877. En 1837, l'écart avait atteint jusqu'à 22 francs l'hectolitre; en 1862, il avait été encore de 11 francs ; en 1877 il était de 2 fr. 59.
En 1880, le fret du blé de New-York à Liverpool était de 2 francs par hectolitre. En 1910, il était de 1 1/4 de moins par hectolitre, ce qui fait 4 francs par tonne.
II. Moins les moyens de transport sont développés, et plus est étroit le rayon d'approvisionnement de l'homme.
Sous le régime féodal, chaque château essayait de se suffire à lui-même. Les cultivateurs ont peu à peu abandonné cette conception, qui n'a plus de raison d'être avec la facilité et la sécurité des transports. :Mais il est encore vivace sous la forme suivante :
« Il faut qu'une nation se suffise à elle-même et ne soit pas tributaire de l'étranger. »
Mais ceux qui le répètent n'essaient pas de cultiver le coton dans la Beauce et du café à Montreuil.
Les moyens de transport sont le plus grand agent de la division du travail.
Leur progrès provoque dans chaque région la produc-
Hon pour laquelle elle est la phis propre et y font abandonner les productions pour lesquelles elle a moins d'aptitude.
De là, par conséquent, une augmentation de puissance utile, donc de valeur pour les capitaux fixes, une diminution de prix pour les capitaux circulants, puisque ceuxci sont produits ou amenés à moins de frais.
D'où cette conclusion :
La valeur des capitaux fixes est en raison de la puissance des moyens de transport.
J'entends la protestation des agrariens non seulement de l'Europe, mais m.ême de l'est des Etats-Unis. Ils sont placés dans l'alternative suivante : ou réduire les frais de production par unité de produit et en augmenter la valeur globale, et, dans ce cas, ils contribuent eux-mêmes à l'abaissement des prix ; et ils s'en plaignent.
Ou trouver un autre emploi à leur capital fixe, et les moj'ens de transport le leur permettent.
La terre est un capital ûxe qui se prête à toutes sortes de transformations (1). Les Danois ont su se servir de l'amélioration des moyens de transport pour approvisionner de beurre l'Angleterre.
De cette alternative, ou produire à plus bas prix ou donner un autre emploi au sol, le progrès économique profite.
— Le progrès général ? soit, crie l'agrarien, mais en attendant, ma propriété est perdue et je suis ruiné.
Jadis, la diligence, capital fixe, a été ruinée par le chemin de fer. Le progrès économique détruit la valeur des capitaux fixes qui ne peuvent plus rendre de services ou fournir d'objets à un prix égal à ceux que donnent d'autres capitaux fixes ayant une plus grande puissance d'utilités.
Comme toutes les lois naturelles, cette loi est implacable, nul ne peut s'y soustraire ; et ceux-là mêmes qui essaient d'en atténuer les effets à l'aide de droits de douanes le sentent si bien, qu'aucun n'ose demander de couper à la frontière les chemins de fer et de combler les ports.
De là, ces lois inductives : Les moyens de transport, ayant pour résultat de donner aux capitaux circulants
(1) Edwin a. Pratt. Transition in Af]rir.ullure.
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ime plus-value sur les lieux de production et une moinsvalue sxi.r les lieux de consommation, en nivellent les prix.
Ils ouvrent un débouché aux capitaux circulants et ils donnent aux capitaux: fixes une plus grande puissance d'utilité en leur apportant des matières premières et. en remportant leurs produits.
Ils détruisent la valeur de ceux des capitaux fixes dont les détenteurs sont incapables d'utiliser ces avantages ; mais ils augmentent celle des autres capitaux.