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LE MALTHUSIANISME THÉORIQUE

I. La population ancienne et moderne. — Voltaire. — Hume. — ■ Cantillon. — Adam Smith. — Bentham : Les besoins et les subsistances. — Eï^ts de la Poor lato. — Cause du livre de Malthus. — Déclaration métaphorique. — Souffrances du pauvre. — La loi mathématique de Malthus. — La progression géométrique de l'Homme. — Progression géométrique de la fécondité des poissons, des mammifères et des végétaux. — La progression géomélrique de la reproduction humaine ne peut être mise en opposition à la progression arithmétique de celle des moyjenS' de subsistance. — Progression de la population et de la richesse aux Etats-Unis.

H. Obstacles répressifs pour animaux et végétaux. — Malthus : obstacles préventifs. — Forme utilitaire de l'ascétisme. — Anathèmes contre Malthus. — Les cénobites et les utilitaires. — Le docteur Charles Knowlton. — Le procès contre Bradlaugh et Annie Besant. — La science ne peut être l'apanage d'une minorité. — La Malthusian League. — La solution de la question sociale par la suppression de l'humanité.

1. Richard Cantilllon, dans son Essai sur le Commerce (1756), demande « s'il vaut mieux avoir une grande multitude d'hommes pauvres et mal entretenus, qu'un nombre moins considérable, mais plus à leur aise ». Adam Smith constate la mortalité infantile des familles pauvres. Cohdorcet, préoccupé du développement indéfini de l'humanité, compte sur une diminution raisonnée de l'accroissement de la f opulation.

Au dix-huitième siècle encore, des hommes, comme Montesquieu, s'imaginaient que le monde avait été beaucoup plus peuplé dans le passé qu'il n'était à ce moment. Rousseau disait : « La population diminue partout d'un dixième tous les trente ans (1) ». Voltaire répondait que la population de l'Europe avait dû tripler depuis Charlemagne (2). Hume, dans son essai sur les

(1) Lettres de la Montagne, VIII, note.

(2) Population. Dictionnaire Philosophique.

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Populations anciennes, disait : « Prenez Douvres o\i Calais pour centre fixez un cercle dont le rayon soit de 200 milles : vous comprendrez Londres, Paris, les Pays- Bas, les Provinces-Unies, et quelques-unes des provinces de France et d'Angleterre les mieux cultivées. Où peut-on trouver dans l'antiquité un espace de terrain de pareille étendue qui ait contenu autant de villes grandes et peuplées et fournir autant de richesses et d'habitants ? »

En 1798, Townsend montrait la Poor law éloignant les hommes industrieux du mariage et provoquant la reproduction des assistés (1). C'est la préoccupation des conséquences de la Poor law qui a inspiré l'ouvrage de Malthus. Fils d'un modeste propriétaire compagnard, il avait été élevé selon la méthode de VEmile, et il était entré dans l'Eglise. Il desservait une cure près d'Albury, quand, en 1798, il fit paraître VEssai sur le Principe de Population. Son succès le fit nommer professeur d'Histoire et d'Economie politique, en .1805, au collège d'Haylesbury, près d'Hertford. Sa vie s'y écoula paisiblement et modestement, coupée seulement par des voyages sur le Continent qu'il mit à profit pour étudier les conditions de la population.

Le public connaît deux choses de Malthus : une déclaration métaphorique, qui fut supprimée dans la seconde édition de son livre parue en 1803, et la formule mathématique qui porte son nom.

Voici le morceau de rhétorique beaucoup moins déclamatoire que celui que certains adversaires de Malthus ont arrangé et qui est reproduit par les compilateurs.

a Un homme qui naît dans un monde déjà possédé, s'il ne peut obtenir de ses parents la subsistance qu'il peut justement leur demander et si la société n'a pas besoin de son travail, n'a. aucun droit.de réclamer la plus petite portion de nourriture, et, en fait, il est de trop Au grand banquet de la nature, il n'y a pas de couvert mis pour lui. Elle lui commande de s'en aller, et elle mettra elle-même promptement son ordre à exécution, s'il ne peut recourir à la compassion de quelques-uns des convives du banquet. Si les convives se serrent et lui font place, d'autres intrus se présentent immédiatement demandant la même faveur. Le bruit qu'il existe des ali-

(1) Dissertation on the Poor Law.

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ments pour tous ceux qui arrivent remplit la salle de nombreux réclamants. »

En réalité, la mise en œuvre de cette entité, de ces images, signifiait que la loi des pauvres multipliait des malheureux, voués à la disette, mais convaincus qu'ils devaient être nourris et entretenus par (( la société » sous la forme tangible de la « paroisse ». Dans sa seconde édition, Malthus demande une loi portant que l'assistance des paroisses soit refusée à tout enfant né d'un mariage contracté plus d'un an après la promulgation de cette loi et à tous^^s enfants nés deux ans après la même date. Certes ce procédé est dur ; mais loin que Malthus niât les souffrances de la misère, il disait : (( Il ne faut pas croire que les pauvres soient des visionnaires ; leurs maux sont toujours réels, mais ils se trompent sur les causes qui les produisent (1). » Et il essayait de dégager scientifiquement cette cause.

D'après les observations faites dans les Etats du Nord de l'Amérique, Malthus avait constaté que « la population, pendant plus d'un siècle et demi, avait doublé plus rapidement que tous les vingt-cinq ans ». De cette observation restreinte, il conclut : Lorsque la population n'est arrêtée par aucun obstacle, elle va doublant tous les vingt-cinq ans et croît de période en période selon une progression géométrique (2).

Mais, si l'homme peut engendrer deux, quatre enfants qui consommeront pendant quinze, vingt ans sans produire, il ne peut cependant produire que comme un ; Il en résulte donc que la production sera toujours en retard de toute une génération sur la production.

Les moyens de subsistance, dans les circonstances les plus favorables à Vindustrie, ne peuvent jamais augmenter plus rapidement que selon une progression arithmétique.

Malthus est parti de ce fait, que, lorsque plusieurs produits ont chacun une force reproductive égale à celle du producteur, on arrive nécessairement à une progression géométrique plus ou moins rapide ; le fils de l'homme a une force génératrice égale à celle de son père. Mais pourquoi Malthus ne pose-t-il la question que pour le fils de l'homme ?

d) 'Voir Malthus, par G. de Molinari.

(2) L. I, chap. I.

r.ll r.A SCIENCE ECONOMIQUE

En 1868, Buckland a évalué de la manière suivante le nombre des œufs d'une morue : le poids moyen était de 140 œufs par grain, donc 67.200 œufs par once. Or, le tout pesait 7 livres trois quarts. Le nombre des œufs était donc de 7.536.400.

La fécondité des mammifères comme le lapin est humiliante pour l'homme.

Un grain de blé peut en donner 150.

Donc la progression géométrique de la reproduction humaine ne peut être viise en opposition à la progression arithmétique de celle des moyens de subsistance.

Les moyens de subsistance, appartenant au règne végétal ou au règne animal, se reproduisent en une progression géométrique, dont les quotients sont, pour certains d'entre eux, des millions de fois plus élevés que le quotient considéré par Malthus.

Malthus, prenant, pour point de départ de sa conception, les Etats-Unis, avait été au-dessous de la réalité. La population des Etats-Unis, avec le concours de l'émigration, il est vrai, a plus que doublé tous les vingt-cinq ans. De 1800 à 1900, elle a passé de 100 à 1.387.

Si depuis un demi-siècle nous comparons l'augmentation de sa richesse et de sa population, nous trouvons :

Ricb($se <»tailc

Ritlesse par tête

liilioRS de dellars

dollars

Si on prend ces deux dates, on trouve que la richesse par tête a augmenté de 333 %. Donc chaque individu a des moyens de subsistance plus de trois fois supérieurs à ceux qui existaient en 1850 : c'est rassurant.

IL Obstacles répressifs ou moyens préventifs.

Les morues auraient depuis longtemps comblé l'Océan, si des obstacles répressifs de divers genres n'en avaient arrêté la multiplication.

Ces obstacles répressifs pour l'espèce humaine Sont la misère, les vices, la destruction.

Malthus voulut y substituer l'obstacle préventif qu'il

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appela le self restraint et que nous avons appelé la contrainte morale. En réalité, c'est la forme utilitaire de l'ascétisme.

En vertu du principe de l'économie de la peine, les Benthamistes étaient partisans de l'obstacle préventif, mais en vertu du principe de la satisfaction des besoins, ils ne pouvaient demander aux adultes de renouveler les vœux de chasteté des cénobites, qui s'engageaient à supprimer l'instinct de la génération. Ils abordèrent nettement la question physiologique : un fîls de Robert Owen, Robert Dale Owen, qui fut sénateur des Etats- Unis, publia en 1830 un traité intitulé : Physiologie morale ; et le docteur Charles Knowlton, de Boston, publia à la même époque, un volume sur le même sujet intitulé : Les Fruits de la Philosophie.

Le 17 juillet 1877, fut fondée à Londres la Malthusian league sous la présidence du docteur Drysdale. Voici quelques paragraphes de son programme :

4. Les obstacles préventifs consistent dans la limitation des enfants par l'abstention du mariage ou la prudence après le mariage.

« 5. L'abstention prolongée du mariage — que prônait Malthus — est la source de beaucoup de maladies et de vices sexuels ; l'union précoce, au contraire, tend à assurer la pureté sexuelle, le confort domestique, le bonheur social et la santé individuelle ; mais c'est une grave offense pour les hommes et les femmes de mettre a» monde plus d'enfants qu'ils ne peuvent convenablement en loger, nourrir, habiller, élever.

« 6. La surpopulation est la source la plus féconde du paupérisme, de l'ignorance, du crime et de la maladie.

« La discussion entière et ouverte de la question de la population est vitale pour la société et une telle discussion doit être absolument affranchie de la crainte de toute pénalité légale. »

Il est difficile de retourner la question et de dire qu'il est bon que les hommes et les femmes mettent au monde plus d'enfants qu'ils ne peuvent convenablement en loger, nourrir, habiller et élever ; mais que représente ce long adverbe « convenablement » ? Certains Malthusiens entendent résoudre la question sociale en supprimant l'humanité. Ce suicide préventif est la solution du nirvana.

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