‹ La science économiqueChapitre 158 sur 210 · X. Conclusions · texte numérisé non relu

X. Conclusions

I. Ricardo en attribuant un caractère distinct de l'intérêt à la rente de la terre ne faisait que reproduire une distinction établie par les canonistes que Turgot exposait dans les termes suivants : « Si vous avez 100.000 francs, vous pouvez acheter un fonds de terre et toucher une rente. Les canonistes ne protestent pas. Vous prêtez cette somme à une autre personne. C'est de l'usure, d'après les canonistes ». Les canonistes prohibaient l'intérêt du prêt en s'appuyant sur cette phrase de saint Luc : Mutum date nihil inde speranter (ch. VI, vers. 35). Prêtez sans espérer aucun avantage. Les scolastiques qui complétaient l'autorité de l'Evangile par celle d'Aristote se basaient sur ce passage du livre I" de sa Politique : « La haine de l'usurier est juste : car il tire son

gain de l'argent lui-même qui n'a été inventé que pour faciliter l'échange des marchandises. » L'argent ne peut produire de l'argent. Numnius nummum non parit. Saint Thomas d'Aquin conclut que l'intérêt ne provient pas de l'argent qui est stérile, mais du travail d'autrui ; donc le prêteur s'enrichit aux dépens d'autrui (1).

Les protestants ne tinrent pas compte de ces condamnations, qui n'étaient pas seulement renfermées dans des livres, mais qui existaient dans la législation. En 1545, en Angleterre, Henri VIII lève l'interdiction du prêt à intérêt. Rétablie par Edouard VI, elle fut définitivement abrogée en 1576 par Elisabeth. La législation impériale allemande en 1654, admettait un intérêt déterminé d'avance, tandis que Louis XIV continuait à le proscrire, excepté pour Lyon. Calvin, le jurisconsulte Dumoulin (2), le hollandais Salmasius (3), Puffendorf, Leibnitz, soutiennent la légitimité de lïntérêt. François Bacon en parle comme d'une nécessité économique et ne la discute plus. II ne s'occupe que des conditions du taux, \loltaire représente un janséniste allant dire à un Hollandais : — Il n'est permis <( de recevoir l'intérêt de son argent que lorsqu'on veut bien perdre son fonds. Pour 20.000 écus que vous ne recevrez jamais, vous et vos hoirs recevrez pendant toute l'éternité mille écus par an (4) ». En France, Turgot rédige un Mémoire sur le prêt, d'argent (1769) adressé au Conseil d'Etat, contre des emprunteurs qui poursuivaient leurs créanciers au criminel pour ne pas les payer : le Conseil d'Etat les condamna. Mais Pothier proscrivit les prêts d'argent, et la prohibition ne disparut que le 12 octobre 1789. Ce n'est que le 18 août 1830 que la Cour de Rome rendit un arrêt laissant la question pendante, mais portant que les confesseurs ne devaient pas inquiéter les prêteurs ; et il souleva des protestations de la part de certains prêtres et pi'ofesseurs de théologie. Les socialistes, avec Proudhon et Karl Marx en tête, les ont reprises pour leur compte. Proudhon clamait, vers 1848 : « Ma pierre philosophale, c'est la gratuité du crédit ; si je me trompe làdessus, le socialisme est un vain rêve. » Je me rappelle

(Ij G. DE MoLiNARi, Coins d Econ. polit., t. I, 12* leçon. (2) Dumoulin, jurisconsulte français prolcslanl (1550'-156G). (.3) De iisuris, 1638. (4) V. Dict. Philosophique : Inlérél.

ma stupéfaction lorsqu'en 1868 et 1869 je vis, dans les réunions publiques, discuter fort longuement la question de la gratuité du crédit. Les disciples de Proudhon la présentaient comme une panacée universelle. Cependant, ce n'est pas le taux du crédit qui gène les gens dans l'embarras, c'est l'absence de crédit. Pour eux, avant la préoccupation de son taux, vient la- problème de l'obtenir.

II. En 1884, un représentant éminent de l'Ecole autrichienne, M. Bœhm Bawerk, a publié un important ouvrage dans lequel il a traité sous toutes ses faces la question de VJntérèt du Capital. Il pose le problème de la manièz'e suivante : « Chercher et exposer les raison^ qui conduisent dans les mains du capitaliste une partie du flux de biens qui prend annuellement sa source dans la production nationale. L'intérêt du capital est un problème de répartition des biens (1) ».

M. Bœhm Bawerk commence par détemiiner ce qu'il faut entendre par revenu du capital.

L'intérêt du capital est la rente ou le revenu du capital. Ce revenu est brut, conmie la rente touchée par le propriétaire d'une maison sur laquelle il prélève l'entretien et l'amortissement de l'immeuble ; ces dépenses déduites, il est appelé net : c'est ce revenu ou intérêt net qui est en question.

On fait encore une nouvelle distinction. Quand le possesseur du capital l'utilise lui-même, on appelle les profits qu'il en tire,, intérêt « originaire » du capital. Quand il le prête, on appelle le revenu du capital intérêt « stipulé » ou (( intérêt du prêt ».

Les auteurs qui se sont occupés de l'origine de l'intérêt du capital ne traitent guère cependant que de l'intérêt du prêt.

Avec l'habitude des Allemands de faire des classifications, M. Bœhm Bawerk fixe à cinq les théories de l'intérêt du capital sous les titres suivants : 1° la productivité ; 2° l'utilisation ; 3° l'abstinence ; 4° le travail . 5° l'exploitation.

(1) M. BoEHM Bawerk, ancien professeur à 1 Université d Innsbruck et de Vienne, ancien ministre des Finances d Autriche, Histoire critique des théories de liniévêl du capital, 2 vol. in-8, l" édit. 1884, 2* édit. 1900, Irad. française de la première partie, 1902 (Giard cl Brière. éditt.

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