‹ La science économiqueChapitre 159 sur 210 · L^INTÉRÊT DU CAPITAL ET LA SCOLASTIQUE · texte numérisé non relu

L^INTÉRÊT DU CAPITAL ET LA SCOLASTIQUE

Quoiqu'il admette qu'il y ait des théories éclectiques, il suppose que les principales sont séparées par des cloisons étanches. De tels catalogues sont plus commodes (lu'exacts.

Je vais le suivre dans l'exposé de ses cinq théories.

III. Productivité. — M. Bœhm Bawerk dit que, d'après cette théorie, « le capital est la cause d'un rendement supplémentaire particulier ». C'est la vieille formule : « Le revenu est un produit du capital. <> Or, le revenu n'épuise pas le capital. M. Bœhm Bawerk prend l'hypothèse célèbre, mais invraisemblable, de Roscher.

Des pêcheurs prennent chaque jour 3 poissons, ni plus ni moins, avec leurs mains. Un pêcheur avisé en économise un et sait sans doute l'empêcher de pourrir, chaque jour, pendant 100 jours. Deux poissons lui suffisant pour vivre, il a 50 jours disponibles pour faire une barque et un filet grâce auxquels il en prend 30, ni plus ni moins, chaque jour.

Sur cette donnée, Roscher construit des calculs pour pi'ouver que ce capital, barque et filet, peut produire un capital supérieur à sa propre valeur. Il ne s'inquiète pas de savoir comment ce capital pourrait acquérir une valeur si personne n'achetait les 27 ou 28 poissons représentant le surplus des besoins de ce pêcheur capitaliste.

M. Bœhm Bawerk résume ainsi les postulats des théoriciens de la productivité. Le capital a la propriété de servir à la production a) de plus de biens qu'on n'aurait pu en produire sans lui ; b) de plus de valeur qu'on n'aurait pu en produire sans lui ; c) oe plus de valeur (fu'il n'en possède lui-même (T. I, p. 139).

D après M. Bœhm Bawerk, dans cette théorie, la production a pour origine <( trois sources distinctes : la nature, le travail, le capital. Ces trois fleuves se séparent à l'embouchure dans le rapport où ils sont sortis de leurs sources respectives. » (T. II, p. 187).

M. Bœhm Bawerk attribue à Jean-Baptiste Say la paternité de la théorie de la productivité et nomme comme ses partisans les Autrichiens et Allemands Oietzel, Philippovich, Wieser, Diel, Julius Wolf, les Italiens Maffeo et Pantaleoni, le Français Maurice Bloch, qui, en réalité, est éclectique.

IV. La théorie de VutUisation, que M. Bœhm Bawerk résume dans les termes suivants : « La valeur de l'uti-

lisation vient s'ajouter à la valeur de la substance du capital et forme a\ec cette dernière la valeur du produit. »

M. Bœhni Bawerk répond que ce n"est pas exact : <( Car la valeur ordinaire d'estimation ou d'achat d'un bien comprend non seulement la valeur du bien en lui-même mais encore la valeur de ses utilisations futures, si celles-ci existent. » (T. I, p. 342).

Cette valeur peut exister pour l'emprunteur mais non pour le prêteur. Si j'emprunte un capital X, celui qui me le confie espère bien que je le lui rendrai en payant un intérêt ; mais à moins qu'il n'en ait stipulé expressément l'emploi, comme dans le cas d'un commanditaire, il ne sait pas ce que j'en ferai ni à quelles utilisations je l'appliquerai.

D'après M. Bœhm Bawerk, cette théorie est fondée sur l'hypothèse que les capitaux possèdent « une utilisation se présentant comme un bien économiquement distinct et possédant une valeur pro})re. « (T. I, p. 281). La valeur de l'utilisation vient s'ajouter à la valeur de la substance du capital et forme avec cette dernière la valeur du produit. M. Bœhm Bawerk le compare au phlogistique de l'ancienne chimie et est d'accord avec les canonistes pour déclarer qu elle n'existe pas. Sans doute, le capital donne des prestations en utilité ; mais M. Bœhm Bawerk fait une distinction captieuse entre l'intérêt brut qu'elles donnent et l'intérêt net que viserait seulement la théorie de l'utilisation. « Say, dit-il, semble admettre que le capital fourait des services différents des prestations en utilité et susceptibles de devenir la base spéciale d'un intérêt net. » (T. I, p. 301). Ces réticences prouvent que M. Bœhm Bawerk est plus certain de prêter une théorie à Say que de la lui emprunter. Hermann résume mieux sa théorie de l'utilisation (1) : a Les fonds de terre, les bâtiments, les ustensiles, les livres, l'argent ont une valeur d'un usage durable. Leur mise en usage pendant laquelle ils subsistent s'appelle leur utilisation. Celle-ci peut donc être considérée comme un bien spécial susceptible d'une valeur d'échange propre appelée intérêt. » M. Bœhm Bawerk reconnaît que l'usage d'un fonds de terre, de bâtiments peut être estimé et vendu à part.

(1) Slaalswrlhsclia{tliche Untersuchungen, 2' éd., p. 109.

l'intérêt du capital et la scolastique 281

(T. I, p. 302.) Mais en est-il de même pour les biens consomptibles ? Hermann répond oui, en prenant pour exemple le minerai, le charbon et le travail nécessaires pour obtenir de la fonte. (( La somme des biens primitifs est liée qualitativement à la nouvelle utilité et quantitativement à sa valeur d'échange. » Ainsi, il y a un usage existant à côté du bien lui-même. M. Bœhm Bawerk se livre à une longue critique des propositions obscures de Knies, fondées sur l'hypothèse du prêt d'une mesure de froment qui devra être rendue dans six mois. Sera-ce l'identique ?

V. Uabstinence. — Cette théorie, qu'on peut appeler celle de l'épargne, considère que les capitaux sont acquis par une abstinence plus ou moins pénible, avec l'espoir d'un avantage proportionnel. Le capitaliste qui plante un arbre s'interdit pour un certain temps de consommer cet arbre. Les frais de production égalent la somme de travail et l'abstinence.

Lassalle a raillé la théorie de l'abstinence dans un passage déclamatoire que citent volontiers les socialistes. « Le profit du capital est le salaire de l'abstinence ! Heureux, inestimable mot ! Les millionnaires européens sont des ascètes, des derviches indiens, des saints canonisés ! Ils .se tiennent sur une colonne, la mine pâle, le corps penché, le bras tendu pour présenter le plateau dans lequel ils recueillent le salaire de leurs privations (1). »

La théorie de l'abstinence due à Senior (1836) a eu de nombreux partisans : en Angleterre, Scrope, John Stuart Mill, Cairnes, levons ; en France, Rossi, de Molinari, Cherbuliez, Bastiat, Courcelle-Seneuil, Garnier ; en Allemagne, Roscher, Nebenius, Schûtz, Max Wirth ; en Italie, Wollemborg ; en Amérique, Carver (1893) qui a voulu en donner une nouvelle explication.

VI. Théorie du travail. — Cette théorie a plusieurs formes. Elle est due, en Angleterre, à James Mill (2), qui a défini le capital du travail accumulé, et à Mac- Culloch. Le profit du capital est le salaire d'un travail médiat.

Une machine a coûté 100 jours de travail ; la machine dure 10 ans. Elle dépense donc chaque armée 10 jours

(1) Ka/nlal and Arhcii, 18G4.

('2) Llenicnts o{ poliUcaL ccunoiny, l" éd., 1821.

de travail antérieur. Donc il faut payer au propriétaire ses 100 jours de travail à l'aide d'une annuité calculée de façon à couvrir au bout de ce temps la valeur primitive de la machine. C'est le salaire fourni médiatement par l'outil que la main a construit.

Telle est la théorie du groupe anglais. Voici celle du groupe allemand :

Schœffle dit : « Le profit doit être considéré comme l'indemnité à laquelle le capitaliste peut prétendre pour la fonction économique qlii consiste à réunir les forces productives au moyen d'une utilisation spéculative du capital. »

Wagner définit les capitalistes « des fonctionnaires de la collectivité chargés de la formation et de l'utilisation du fonds national du moyen de production (1).

Stolzmann (2) considère que le « gain du capital est une indemnisation socialement nécessaire de la formation socialement nécessaire des capitaux et des fonctions ayant pour objet l'emploi du capital.

« Le capital coïncide dans sa valeur avec les frais de travail employés à sa foniiation. Les frais de travail sont identiques avec les unités de subsistance de l'ouvrier payé aux ouvriers comme salaire. »

En France, Courcelle-Seneuil avait émis une théorie intermédiaire entre celle de l'abstinence et celle du travail : (( Tandis que le travail musculaire est rémunéré par le salaire, le travail d'épargne l'est par l'intérêt ».

VII. L'exploitation. — Si la théorie de l'exploitation a été largement exploitée par les socialistes, elle n'a pas été émise par eux. Ricardo avait déclaré que le travail était seul productif ; alors, pourquoi le travailleur ne reçoit-il pas la valeur totale de ce que son travail a créé. Quoique Sismondi ne condamne pas l'intérêt, il pose la même question (3). Willam Trompson déclare nettement :

« Le travail étant la source de toute valeur, les créateurs de la valeur doivent recevoir le montant intégral de ce qu'ils ont créé (4). »

(l)All(jemeine oder tlieoretische Volkswirtlischaflslehre, 1879.

(2) Die sociale Kalcgorie, in der Wolkswirtlis€ha[tslehre, Berlin, 1896.

(o) h'ouveaux principes d'économie poljlique, 1821.

(4) And Inquiry into the principleS' o/ Ihe DisLribulion ol wcallli niosl conductivc /o hutnan happiness, 182-i.

l'intérêt du capital et la scolastioue 283

Mais la théorie de l'exploitation est réellement due à Cari Rodbertus-Jagetzow, né en 1805, mort en 1875, grand propriétaire et agriculteur de la Poméranie, représentant de la grande propriété au Parlement prussien, monarchiste, conservateur passionné et ayant horreur de toutes les libertés (1). Il a exposé ses idées dans des publications parues en 1837, en 1842, en 1850, tandis que le premier volume du Capital de Karl Marx ne date que de 1867. Il déclare que « la rente du sol et du capital est un prélèvement sur le salaire, lequel reviendrait tout entier à l'ouvrier si le capital n'appartenait à personne. » La rente du sol ou l'intérêt du capital est <( le revenu prélevé sans travail personnel et du seul fait de la propriété ». Toute rente est une exploitation, un vol du travail d'autrui. Mais le gain est le produit du travail non seulement de celui qui a conduit la charrue, mais aussi de celui qui a fait la charrue. Dans le régime de la division du ti'avail, il est impossible que chacun prélève son produit en nature. C'est la valeur du produit qu'il doit obtenir. Donc il faut procéder à une répartition initiale de toute la valeur du produit entre les ouvriers en réservant ou en ne réservant pas la rémunération secondaire que doivent avoir d'autres membres utiles à la production, quoique n'y étant pas manuellement engagés.

Sans tenir compte de ces difficultés, Proudhon a repris la théorie de Rodbertus, en disant : <( L'ouvrier ne peut pas acheter son propre produit. Si 20 millions d'ouvriers fournissent 20 milliards de produits, ils sont obligés d'en acheter 25 milliards. Les travailleurs qui ont dû vendre ces produits pour vivre sont forcés de payer 5 ce qu'ils ont créé pour 4. Ils doivent jeûner un jour sur 5. » S'il avait obsei-vé deux minutes le sort d'une paire de souliers, Proudhon aurait compris qu il y avait en plus que le travail, les matières premières qui la formaient, l'intérêt des capitaux qui les avaient réunies et emmagasinées, l'intérêt des capitaux à rémunérer entre le moment de son achèvement et le moment de sa vente, tous les frais résultant de l'organisation de cette vente.

Karl Marx, qui malgré ses dénégations, a été inspiré par Rodbertus, a complété cette théorie de rexploltation

(1) \'oir les Or'Kjincs du Socialisme (VElal en Allemagne, par Ghakles Andleh (un vol. iii-8, 1897) ; le Capital, par Rodbertus, traduit par Châtelain, un vol. in-8 (Giard et Brièrc).

par celle de la plus-value. Si la production des moyens de subsistance pour le travailleur coûte six heures de travail, tout travail en plus est le surtravail, qui donne le pi'ofit du capital (1).

VIII. Différence de valeur entre les biens actuels et les biens futurs. — Cette théorie est celle de M. Bœhni Bawerk. Il pai-t de cette constatation dont il attribue la paternité à Cari Menger (1871) mais qui avait été certai nemeiit faite auparavant par quiconque avait cultivé un champ ou fabriqué une charrue : « Dans la série des conditions de la production, il y a nécessité de disposer d'une certaine quantité de capitaux pendant un laps de temps déterminé. » Telle est l'origine de l'intérêt du capital, dit Cari Menger.

Mais M. Bœhm Bawerk considère que le prêt est un véritable échange de biens actuels contre des biens futur.s. (T. I, p. 332.)

Les biens actuels possèdent une valeur supérieure à celle des biens futurs de même sorte pris en quantité égale.

Donc une quantité déterminée de biens actuels ne peut être acquise qu'à l'aide dune somme plus considérable de biens futurs. Les biens actuels donnent naissance à des frais de change, à un agio, quand on les paie en biens futurs. Cet agio, c'est l'intérêt.

Il est l'équivalent partiel de la somme prêtée, somme dont l'équivalent total est formé par le capital restitué, augmenté de l'intérêt.

M. Boœhm Bawerk dit que a les dépenses productives donnent d'autant plus de produits que la durée du processus productif est plus longue. Le produit sera d'autant ])lus fort que la dépense pour 1 obtention de ce produit sera plus ancienne. » Pour le démontrer, il fait un calcul d'intérêts composés qui n'a rien de réel. Les tables des compagnies d'assurances montrent que vous avez intérêt à ne pas attendre l'âge mûr pour vous assurer. Voilà, tout.

Loin de s'attribuer la paternité exclusive de cette théorie, M. Bœhm Bawerk déclare modestement que cette théorie de la différence de valeur entre les biens actuels et les biens futurs a pour partisans, Galiani, Turgot,

{]) \ . .suprù, liv. \'\l\. chap. II.

i.'i\TKnf:T ni: c\pit.\i. et la scolastioiif, 285

r Américain Jolin Rae, levons, Launhardt (1885), Emile Sax (de Vienne) (1887) ; les Américains Simon N. Patten, G.-M. Macnave, J.-B. Clark.

Dans un volume intitulé : Vlntérêt du Capital (1), M. Adolphe Landry se livre à de nombreuses, savantes et subtiles, démonstrations pour arriver à cette conclusion très réaliste :

« S'il y a un intérêt du capital, c'est, d'une part, parce qu'on ne consent à avancer ou à prêter certains capitaux que moyennant l'espérance d'en retirer des intérêts ; c'est, d'autre part, parce que l'on trouve des placements à faire qui peuvent rapporter des intérêts et parce qu'il y a des emprunteurs qui trouvent ou qui estiment trouver leur avantage à emprunter à intérêt. »

L'intérêt du capital est un fait nécessaire. Voltaire, qui n'était pas économiste, mais qui était perspicace et qui connaissait le maniement des affaires, a résumé le raisonnement de l'emprunteur et du prêteur dans le passage suivant :

(( J'ai besoin de monnaie ou de blé, ou de diamants pour un ail ; le marchand de blé, de monnaie ou de diamants me dit : « Je pourrais, pendant cetle année, vendre avantageusement ma monnaie, mon blé, mes diamants. Evaluons à 4, à 5, à 6 p. 100, selon l'usage du pays, ce que vous me faites perdre,, vous me rendrez par exemple au bout de l'année, vingt et un carats de diamants, pour vingt que je vous prête, vingt et un sacs de blé pour vingt, vingt et un mille écus pour vingt mille écus : voilà l'intérêt (2). »

Je paye cet intérêt parce que j'ai besoin de ce capital.

L'intérêt du capital est fondé sur les faits suivants :

1° La mise volontaire de sa propriété, par un propriétaire, à la disposition d'une autre personne ;

2° La privation de Vusage de cette propriété pour le propriétare ;

3° Le prix du service rendu au locataire ou à Vemprunteur par cette transmission de propriété ;

4° L'assurance du risque du prêteur ;

5° Le prix du temps pendant lequel l'emprunteur de cette propriété Va à sa disposition ;

(1) Un volume in-8, 1904.

(2) Dictionnaire philos., art. Intérêt.

6° Vemprunfeur payr le service qui lui a été rendu ; s'il ne veut j}as le payer, personne ne le lui rendra.

Supprimer Vintérêt du capital, c'est supprimer le prêteur. Quand la législation le condamnait, l'emprunteur y trouvait-il avantage ?

Les théories sur la nature du taux de l'intérêt constituent de la scolastique économique. La science économique doit étudier non pas l'hypothèse des poissons de Roscher, mais les phénomènes suivants :

Quelles sont les conditions qui déterininent le taux de Vintérêt ?

Quelles sont les organisations instituées jusqu'à présent pour le qrand avantage des bailleurs et des locataires, des prêteurs et des emprunteurs ?

Page 1