V. L'amortissement
I. Le véritable facteur économique de l'intérêt du capital, c'est le temps.
L'homme préhistorique, pour construire sa hache de pierre, doit pouvoir vivre pendant quinze jours, un mois. Il ne peut, si habitué qu'il soit à supporter la faim, rester tout ce temps sans manger. Il absorbe donc des capitaux circulants, sous foi-me d'aliments, qui se transformeront en capital fixe, comme la hache de pierre. C'est une avance qu'il est obligé de faire.
Plus la civilisation se développe, plus cette avance est considérable. Un kilomètre de chemin de fer coûte 500.000 francs. Qu'est-ce que cela veut dire ? Pendant trois ans, quatre ans, il a englouti, sous forme d'aliments pour les ouvriers, pour les moteurs animés, de houille pour les machines à vapeur, de matériaux, une quantité de capitaux circulants équivalant à cette somme.
Or, ce capital fixe ne rend pas en utilité immédiate les capitaux circulants qu'il a consommés.
Il faut attendre qu'il soit constitué définitivement ; et une fois constitué, il ne donne que peu à peu l'équivalence des utilités absorbées par lui.
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Ces capitaux circulants seront consommés d'une manière ou d'une autre ; mais, comme nous l'avons constaté, la plus grande partie sera convertie en capitaux fixes.
II. Le crédit ne produit rien, dit-on. En fait, il raccourcit le temps comme le transport raccourcit l'espace.
A possède un capital de 50.000 francs ; avec ces 50.000 francs il peut acheter une usine à Z, qu'il payera en partie seulement ; il achète du charbon à Y, qu'il payera seulement dans trois mois, quand il aura eu le temps de fabriquer un produit qu'il aura vendu à N. Chacun fait exactement de même pour ses propres affaires ; si le crédit n'était pas en usage, Y n'aurait pas donné à A ces matières premières. Celui-ci n'aurait pas pu s'en servir, et la production qui en est résultée n'aurait pas existé.
Mais si Y n'avait pas eu de matières premières, il est évident qu'il n'aurait pas pu en faire crédit à A. Le crédit s'exerce toujours sur quelque chose, exactement comme le transport ; mais le transport, en rapprochant des matières premières d'origines diverses, en mettant les produits à la portée des besoins des consommateurs, a une conséquence indiscutable : la multiplication des capitaux. Il en est de même pour le crédit.
Le crédit n'augmente pas la quantité des capitaux existants au vioment où il se produit ; mais il augmente le pouvoir producteur de ces capitaux.
Stuart Mill se moque des gens qui parlent « d'une extension de crédit, comme si c'était une extension de capital, tandis que le crédit n'est que la permission d'user du capital d'autrui ».
Si Stuart Mill a raison, ces gens n'ont pas tout à fait tort. Extension de crédit équivaut à extension de capital ; car il met à la disposition de ceux qui le demandent un capital qu'avec une dépression du crédit ils n'auraient pas eu. Crédit n'implique pas toujours usage du capital d'autrui ; il peut signifier simplement caution, garantie. Un capitaliste ouvre un crédit à un industriel. Sur cette assurance, celui-ci prend des engagements ; mais si ses affaires prospèrent, il est possible qu'il n'ait jamais recours au capital représentant son crédit. Le crédit ici est donc bien une extension de capital.