LE CRÉDIT
III. Le crédit est extension de capital, comme diminution du temps.
Voici un billet escompté à trois mois. Ce billet me permet de me procurer des capitaux circulants, matières premières qui, transformées en produits, me permettront de payer ce billet à échéance. D'où vient la valeur de ce billet ? De la garantie qu'il sera payé au terme fixé. Sans doute, grâce à ce billet, j'ai pu me procurer (( le capital d'autrui », j'ai pu en user, je puis le transforrmer en capital d'une valeur supérieure ; opération que je n'aurais pu faire autrement. Il n'y a donc pas là simplement déplacement de capital, il y a extension de capital.
— Mais, me dit-on, si le crédit produit une extension de capital, il suffirait donc d'étendre indéfiniment le crédit pour augmenter indéfiniment le capital ?
Cette objection confirme ma thèse. Le crédit ayant pour résultat d'absorber les capitaux circulants dans les capitaux fixes, il en résulte qu'une trop grande extension du crédit provoque cette absorption trop rapidement ; alors, l'équilibre est rompu, les capitaux circulants manquent pour utiliser les capitaux fixes.
Stuart Mil! reconnaît lui-même que le crédit a une puissance d'acquisition semblable à celle de la monnaie.
Le crédit a l'avantage de mettre à la disposition du plus capable de l'employer un capital que le possesseur laisserait moins productif ou même improductif, pour un motif ou pour un autre.
Ainsi, Bagehot a très bien montré le caractère principal de « Lombard street ». Il y a des parties tranquilles du pays qui accumulent les capitaux ; il y a des parties actives qui les emploient : (( Lombard street » sert d'intermédiaire entre les deux.
Voici un exemple des préjugés qui dominent encore en France. Dans le Moniteur officiel du commerce, du 23 avril 1903, a paru une étude de M. Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, intitulée : Angleterre, Artirles élogieux sur la Banque de France. On y trouve le passage suivant :
« Les Banques anglaises sont loin de prêter à l'activité britannique tout le concours désirable et même nécessaire. Leur direction a été mal assurée depuis vingt ans ; elles se sont crues certaines de leur situation et de leur richesse et elles n'ont pas assez cherché à con-
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sen'er dans Tintérienr du Royniime-Uni les capitaux et les épargnes qui lui seraient si utiles à l'heure actuelle. »
Mais ce qui fait précisément la force de « Lombard street », c'est que tous les matins les banquiers se demandent sur quel point du globe ils embarqueront les capitaux anglais. D'après les communications faites par M. Paish, à la Royal Statistical Society, les capitaux anglais placés à l'étranger montent à plus de 80 milliards de francs (1). Le professeur Eteocle Lonici dit dans son livre sur IV debito publico Argentino : (( Toutes les sociétés industrielles, commerciales et minières portent la marque étrangère limited, de sorte qu'on finit par avoir l'impression qu'on étudie une colonie purement anglaise ».
Les questions relatives au crédit étaient si mal connues à une date relativement récente, que J.-B. Say écrivait : « Il vaut mieux, chaque fois que la chose est possible, travailler avec ses propres capitaux. »
Voici la réponse :
« La puissance d'acquisition des négociants qui ont des capitaux et du crédit s'étend, dit Tooke, bien au delà de ce que peuvent imaginer ceux qui n'ont pas une connaissance pratique des marchés sur lesquels se font les spéculations. Si celui qui a la réputation de posséder un capital suffisant pour ses affaires et qui jouit d'un bon crédit dans son commerce, vient à prévoir sérieusement une hausse du prix de l'article dont il fait le commerce ; s'il est favorisé par les circonstances au début et dans le cours de sa spéculation, il peut effectuer des achats énormes, hors de toute proportion avec son capital (2)... »
M. Bagehot va encore plus loin.
« Il a surgi, dans toutes les parties de 1" Angleterre, une foule de petits commerçants qui escomptent des quantités considérables de papier, et qui, au moyen de ce capital emprunté, circonviennent et terrassent le vieux capitaliste, en admettant même qu'ils ne parviennent à le chasser. Le nouveau commerçant a évidemment d'immenses avantages pour soutenir la lutte. Admettons qu'un négociant ait un capital à lui, capital de 1.250.000
(1) Yves Guvot, La campagne contre les- Etablissements de
crtdil. Journal des Lconoiuistes, nov. 1909 et janv. 1911. p. 164.
et) Recherches sur le principe de la circulation, p. 78 et 136-138.