LA POLITIQUE DE GUERRE ET LA POLITIQUE UTILITAIRE
Timidités et déviations de MM. Marshall et Pigou. — Nécessité des conclusions précises. — Dangers et erreurs de la politique de guerre. — Principes de la politique utilitaire.
Certains économistes, comme M. Alfred Marsliall, apportent de tels scrupules dans leurs conclusions qu'elles sont vacillantes. Ils ont peur qu'on ne les accuse de prendre parti. Quant à moi, je ne saurais pratiquier cet excès de prudence.
M. Pigou vient, dans un nouvel ouvrage, de développer celui qu'il a publié en 1912, sous le titre de Wealth and Welfare. {La Richesse et le Bien-Etre). Le titre de son livre indique la tendance qu'il exprime. Il considère que les économistes devraient subordonner la recherche des vérités économiques au bien-être des populations. Nous répondons que c'est fausser le caractère de la recherche scientifique. Elle doit avoir pour but la vérité et, quand les économistes donnent des conseils, iils doivent ne mettre qu'elle en avant, en invitant les hommes à en tirer îe meilleur parti possible.
Mais ils doivent parler nettement et sans réticence. Comment préserver Thumanité des dangers du Bolchevisme, si ceux qui, après une étude désintéressée des questions économiques et sociales, n'osen/t commoiniquer tous les résultats de leurs études et de leur expérience?
Aussi je termine en montrant les dangers et les erreurs de la politique suivie pendant la guerre et en lui opposant les principes qui doivent être la base de la reconstitution du monde :
1° Le désordre et le gaspillage de la gestion par l'Etat et les municipalités (1);
(1) V. Yves Guyot : La Gestion par l'Etat et les municipalités, 1911, F. Alcan, éd.
2" Le danger des émissions de papier qui n'ont pas pour garantie un portefeuille commercial et de l'or;
3" Le danger de la politique dite des « œuvres sociales » qui aboutit à la ruine des finances publiques;
4" Les perturbations apportées au crédit public par des dé^jenses sans contrôle et les conséquences de l'idée que l'Etat peut « créer de la monnaie » ;
5" Le danger de la politique de réglementation des heuires de travail et des salaires qui apprend aux ouvriers que ces coefficients de la production peuvent ne pas dépendre des conditions économiques, mais du chantage politique;
6° L'impuissance, la cherté et l'immoralité des lois dites sociales, dont les unes ne sont pas appliquées, dont les autres ne sont que partiellement appliquées, en dépit du principe de l'égalité de tous les Français devant la loi;
7° Les conséquences du protectionnisme qui a condamné la France à des prix de famine, alors qu'il y avait des stocks américains disponibles; qui frappait les automobiles étrangers d'un diroit ad valorem de 70 0/0 qu'on a consenti à réduire à 45 0/0 et qui a empêché les réparations en nature de donner leur plein effet.
Le malaise que tous les peuples subissent prouve, une fois de pluSj les vérités suivantes :
Toute conception qui a pour objet de subordonner l'individu à une organisation figée, est régressive.
Tout essai de reconstitution des anciennes castes, des anciens ordres, des anciennes corporations en opposition avec la mobilité des personnes et des choses entraine l'impuissance et la ruine.
La vieille civilisation stratifiée doit faire place à la civilisation fluide, dans laquelle les molécules glissent les unes sur les autres, dans un déplacement continu, amenant à la surface tantôt les unes, fantôt les autres.
Depuis que Darwin a fait, en ISô'S. à la Société Linéenne de Londres, sa communication sur l'évolution, on ne conteste plus l'influence de la concurrence vitale.
Aujourd'hui, dans nos sociétés fondées sur l'échange, le grand facteur moral, c'est la concurrence économique; et toute mesure qui a pour résultat de la restreindre est une mesure régressive (1).
(1) V. Yves Guyot : La Morale de la concurfence. (A. Colin, éd.)
DEPUIS LA GUERBK 441
L'évolution est en raison de l'aptitude de l'homme à transformer son milieu intellectueL moral et social, aussi bien que son milieu physique.
L'évolution d'un groupe dépend de l'aptitude individuelle de chacuin de ses membres à l'évolution.
Toute mesure, toute organisation qui a pour objet ou pour résultat de diminuer l'initiative et la responsabilité de l'individu, frappe le groupe d'arrêt de développement et l'expose à la régression.
Toute mesure qui tend à soustraire un grouipe humain à la conicurrence est une cause de stagnation ou de régression.
Tout appel au fétiche politique est une preuve d'arrêt de développement.
Le progrès est en raison directe de l'action de l'homme sur les choses et en raison inverse de la coercition de l'homme sur l'homme.
Tels sont les caractères de la politique utilitaire.
La nécessité de les faine prévaloir est prouvée par les conséquences de la civilisation guerrière que l'Empire allemand a voulu imposer au monde.
Cette entreprise s'est effondrée, mais au milieu de ruines telles que l'humanité n'en avait jamais subies d'aussi effroyables : elles doivent servir de fondement à la civilisation de l'échange qui a pour critérium : remplacement de l'idéal de rapine et de la concurrence politique par l'échange et la concurrence économique.
Avril 1923.