I.A SriRWr.K KT I.A CONRCIENCE
(le celle école; ils n’imnginent pas qu’on puisse scienlifiquemenl expliquer la notion de cause et le principe (le causalité par une aulrc loi que celle de l’habitude. Pour eux, comme pour leur maîire Hume, la prétendue nécessité logique de ce principe se résout, quand on l’analyse, dans une simple association formée par l’expérience et transformée par l’habitude en celle disposition de l’esprit dont l’école de l’« priori lait une loi propre de la raison.
•S’agit-il d’expliquer telle conception dite rationnelle, comme l’idée de l’infini dans le temps ou dans l’espace? L’école expérimentale ne trouve pas qu’il soit nécessaire de recourir à l’hypothèse d’aucune loi de l’esprit. Elle ne voit Ih que le résultat de celle association toute naturelle, en vertu de laquelle l’idée d’une chose suggère en même temps l’idée d’une aulrc chose que l’expérience nous a toujours fait voir unie è la première. «L’expérience, dit Mill, ne nous ayant jamais montré un point de l’espace sans d’autres points au delà, ni un point du ttunps .sans d’autres qui le suivent, la loi de l’inséparable association ne nous permet pas de penser à un autre point quelconque de l’espace ou du temps, si loin soit-il, sansqu’immédiatement et irrésistiblement il ne nous vienne à l’esprit l’idée d’autres points encore plus éloignés (1). »
S’agit-il d’expliquer tout à la fois les sentiments et les idées sur lesquels on fonde la morale? C’est encore par l’association convertie en habitude. Selon Bain, les sentiments moiaux sont d’un caractère très-complexe; ils résultent en grande partie de la combinai-
(1) Stuart Mill. Psychologie d’Alexandre Bain. Revue des Cours liltcroires, numéro du ik août 1809.
LA l'SYCHOLOr.lE EXPÉIUMENTALE. 71
sondes idreclums sociales ol des émotions syinpaLliiqnes ou anlipalhiques'. Quant à l’idée d’obligation qui constitue la loi morale proprement dite, Bain la regarde comme un produit de la loi écrite, par conséquent encore de l’expérience, dont la loi écrite n’est que la formule. Selon lui, c’est parce que l’esprit associe l’idée de punition au fait qui la provoque que l’idée d’obligation lui arrive. I^onc rien d’absolu, rien d’à priori dans cette notion : un simple fait associé à un aidre fait. Quant aux sentiments moraux qui résultent d’une culture particulière de l’esprit, il les cite comme lin des nombreux exemples servant à démontrer qu’un sentiment peut être, en vertu de la loi de l’association, attaché à des objets qui ne contiennent pas en eux-mômes ce qui originairement pouvait l’exciter.
S’agit-il enfin d’expliquer le jeu de l’activité volontaire? C’est toujours par une association de phénomèdes dont l’un détermine fatalement l’autre, absolument comme dans le jeu des forces naturelles. L’école expérimentale fait du problème du libre arbitre une question de loi, laquelle ne peut être déterminée que par une profonde étude philosophique et non en faisant appel aux fantaisies et aux idées d’uni ndividu au sujet des choses (|ui le concernent. Pour cette école, la volonté libre est un ellet sans cause, c’est-à-dire un mystère qu’il n’est pas plus scientifique d’admettre (pie l’innéité de certaines idées et la nécessité logique do certains principes rationnels. Stuart Mill oppose à la doctrine du libre arbitre un argument que M. Littré cite comme irréfutable. «Les déterministes atlirment comme une vérité d’cxpéflence que, dans lofait, es voûtions sont consécutives à des antécédents mo^
raux avec la môme uniformité, el quand nous avons une connaissance suffisante des circonstances, avec la même certitude que les effets physiques sont consécutifs à leurs causes physiques. Ces antécédents moraux sont des désirs, des aversions, des habitudes, des dispositions combinées avec des circonstances extérieures propres à mettre en action les mobiles internes (1). » Stuart Mill en appelle, avec toute l’école qui nie le libre arbitre, à l’observation que chacun de nous fait de ses propres voûtions, aussi bien que des actions volontaires de ceux avec qui nous sommes en contact. Il invoque la possibilité de prévoir ces actions avec un degré d’exactitude proportionné à notre connaissance préalable de l’esprit et du caractère des agents, et souvent avec une certitude presque égale à celle qui s’attache à la prévision des mouvements des agents purement physiques. Il en appelle enfin aux relevés statistiques, portant sur des nombres assez grands pour éliminer les influences particulières et pour laisser le résultat à peu près tel que si les voûtions de la masse entière n’avaient été affectées que par celles des causes déterminantes qui furent communes à tous (2).
Voilà la méthode, la théorie, les conclusions de l’école psychologique qui se personnifie surtout dans les noms de Stuart Mill, d’Alexandre Bain, de E. Littré. La méthode consiste à étudier l’homme dans la succession des phénomènes de la vie morale et à en dégager les lois, abstraction faite des causes, dont cette école n’entend s’occuper en aucune façon. La théorie,
(1) Stuart Mill. Philosophie de Hamilton, traduit de l'anglais par M. Gazelles.
(2) Idem.
produit nécessaire d’une lelle méthode, est l’explication de tous les phénomènes moraux par une association de faits ou d’idées, tantôt une association de faits organiques et psychiques, tantôt une association de faits purement psychiques. Les conclusions peuvent se résumer en trois thèses capitales : 1“ négation de tout a priori dans le domaine de l’entendement; 2® négation de toute innéité affective dans le domaine de la sensibilité; 3® négation de toute spontanéité libre dans le domaine de la volonté. Toute espèce de rapport entre les phénomènes se réduit à un rapport de succession ou de concomitance. A part un très-petit nombre de facultés élémentaires et de faits vraiment primitifs qui sont le point de départ de la vie morale, tout s’explique par l’habitude, et l’école psychologique dont on vient de parler pourrait prendre pour devise ce vers si connu:
La nature, crois-moi, n’est rien que l’habitude.
A ne considérer que les conclusions de celte école, on serait tenté de regretter que la psychologie de notre temps ait abandonné la voie de la cowsctence, qui a toujours été celle des grandes révélations, pour s’engager dans la voie laborieuse et obscure de Vexpérience proprement dite. Mais ce serait mal apprécier la valeur d’une méthode féconde en résultats positifs; ce serait méconnaître les services d’une école qui répond à un point de vue nouveau, dans l’élude de la nature humaine. N’oublions pas qu’il y a plusieurs manières d’étudier l’homme, et que chacune de ces méthodes est bonne, à condition de ne point poursuivre des pro-
blêmes qui ne sont pas de sa compétence. Ou a vu comment la méthode des naturalistes qui procèdent par la statistique, la méthode des historiens qui procèdent par l’érudition, la méthode des ethnographes qui procèdent par les explorations de voyage et les recherches de philologie, arrivent à des vues neuves et précieuses sur les races, les peuples, les œuvres, les institutions de notre espèce, sans pénétrer jusqu’aux éléments simples, aux facultés primordiales qui constituent le fond de la nature humaine et forment la seule matière d’une véritable définition. Il en est de même de la méthode des psychologues de l’école de Stuart Mill et de Littré. Il est vrai qu’ils n’étudient plus l’homme dans la statistique des faits et dans l’histoire des races; mais, en l’observant dans la succession des faits de la vie individuelle, c’est toujours du dehors et non du dedans qu’ils contemplent l’homme. Ils se trouvent ainsi placés vis-à-vis leur objet à peu près comme les physiciens vis-à-vis la nature. N'en pouvant voir l’intérieur, ils renoncent, eux aussi, à connaître les causes pour se borner à la recherche des lois.
Of , c’est encore là un objet très-intéressant pour la science, et que, par parenthèse, le genre d’observation usité dans l’école spiritualiste de Maine de Biran et de Jouffroy n’est pas propre à nous révéler. Stuart Mill Ta dit avec une grande raison : la conscience ne peut pas plus apprendre à un homme à quelle loi son esprit obéit que la contemplation des corps qui tombent ne peut lui donner l’idée des lois de la gravitation (1). Les travaux de Bain, de Spencer, comme de tous les
(1) La Ptychologie de M. Alexandre Bain, par Stuart Mill, dans la Hevite des Cours liUéraires.
LA PfcYüHüLOC.IE EXPÉRlMENtALÊ.
psychologues physiologistes de l’école anglaise, ont puissamment contribué aux progrès de cette science positive et tout expérimentale de l’homme, qui se borne à constater les rapports des phénomènes psychiques et à en déterminer les conditions. Toute cette théorie de l’association des idées, par exemple, n’est pas simplement ingénieuse, elle est vraie par un côté, et féconde en explications heureuses, du moment qu’il ne s’agit que do connaître les antécédents et les conditions d’un phénomène donné. De même que le système exposé dans le Traité des sensations de Condillac ne doit plus être tenu pour un paradoxe, réfuté d’avance par le bon sens et le témoignage de la conscience, pourvu qu’on voie dans la sensation non plus le principe générateur, mais le point de départ et la condition de l’exercice de toutes nos facultés, de même la psychologie de l’école expérimentale conserve sa part de vérité, abstraction faite de ses prétentions à la méthode psychologique par excellence, 11 ne faut point oublier qu’elle est une réaction salutaire à certains égards contre les tendances peu scientiOques des écoles qui l’ont précédée, soit en Angleterre, soit en France. D’une part, l’école dite rationaliste, l’école de l’a priori, ainsi que l’appelle Stuart Mill, avait abusé des idées innées, des vérités soi-disant indépendantes de l’expérience , produit d’une sorte de faculté révélatrice qu’elle nomme raison. Un jeune philosophe de l’école expérimentale, qui porte dans les recherches de ce genre la netteté d’intuition, la vigueur d’analyse, la précision de langage propres à l’esprit français, M. Taine, a singulièrement réduit, s’il ne l’a pas tout à fait supprimée, la catégorie de ces jugements dits synthétiques
a priot'i, pour lesquels toutes les écoles rationalistes, depuis Kant jusqu’à Victor Cousin, avaient cru devoir reconnaître certaines facultés et certains procédés irréductibles à l’expérience. De son côté, l’école de Ueid, bien que plus circonspecte et se rapprochant davantage de la méthode de Bacon, avait étendu outre mesure la liste des principes primitifs et inexplicables de la nature humaine, soit dans l’ordre des vérités métaphysiques, soit dans l’ordre des vérités morales. En faisant trop fréquemment intervenir le sens commun comme un machina deus, pour trancher les difficultés qu’une analyse incomplète ou superficielle ne pouvait dénouer, cette école tendait à énerver l’esprit de recherche et à faire prédominer les instincts et les préjugés du sens vulgaire sur les analyses et les explications de la science. Sous ce rapport, la nouvelle école a rendu un service signalé à la philosophie de l'esprit humain, en ramenant à l’expérience ou à l’analyse la plupart de ces principes dits naturels, de ces idées dites innées, de ces vérités dites à pt'iori, pour l’explication desquelles l’école spiritualiste tient encore aujourd’hui à ses mystérieux procédés et à ses facultés transcendantes.
Où l’école expérimentale montre sa faiblesse et son insuffisance, c’est précisément dans les questions qu’elle a eu le plus à cœur de résoudre par les méthodes qui lui sont propres. Son principe de l’association et de l’habitude est contredit par l’analyse sur les trois points capitaux de la doctrine. Ainsi,
qu’il soit possible d’expliquer autrement que ne le fait l’école ralioniiliste les caractères de nécessité et d’universalité que présente toute une classe de nos jugements, c’est ce que l’analyse semble avoir démontré ; mais rien n’est moins évident que l’explication du lion qui unit les termes de ces jugements par l’association des idées convertie en habitude. Il faudrait pour cela qu’on piU identifier la nécessité logique avec celle espèce de nécessité propre à l’habitude, c’est-à-dire convertir un fait, si fréquent, si constant qu’il fût, en un principe. Tout changement a une cause ; le tout est plus grand que la partie; ne fais pas à autrui ce que lu ne voudrais pas qu’on te fît, etc.; etc.; etc.; à quelque opération de l’esprit, synthèse ou analyse, qu’on attribue ces jugements nécessaires et universels, toujours est-il qu’on ne peut voir dans cette liaison toute logique entre deux termes un simple fait d'expérience tournée en habitude. De même, tous les jugements qui dérivent de ces principes et composent l’ordre entier des sciences de raisonnement, sont également inexplicables par la même théorie, par cela seul qu’ils ont les mêmes caractères de nécessité et d’universalité. Mon esprit n’a pas besoin d’une association habituelle pour lier d’une façon indissoluble les termes de ces jugements. Il suftit d’une première intuition pour qu’il aperçoive la nécessité logique de pareils rapports. Et cette nécessité ne devient ni plus impérieuse ni plus évidente par la fréquence des actes intellectuels dont elle fait le caractère propre.
D’autre part, les phénomènes de la sensibilité ne résistent pas moins à l’explication de l’école expérimentale. Que certaines alfcclions résultent de l’asso-
cialion habituelle de tels phénomènes sensitifs; qu’on puisse expliquer tels mouvements d’arnour ou de haine, de sympathie ou d’antipathie par des sensations répétées dè plaisir ou de peine, sans recourir à un principe spécial de la nature humaine : cela h’est guère douteux. Mais combien d’affections, les plus profondes et les plus fortes, les plus désintéressées, se refusent à cette explication? Pourquoi une mère aime-t-elle son enfant? Est-ce parce qu’il lui fait éprouver telle sensation de plaisir? C’est juste le contraire qui est vrai. La sensation s’explique ellemême par une affection innée, par un instinct de nature. Ici, c’est l’amour qui est le principe de tout un ordre de. sensations et de sentiments, au lieu d’en être le résultat. On pourrait démontrer la môme thèse pour bien d’autres affections : la sensibilité est pourvue d’une variété d’instincts qui préexistent aux phénomènes sensitifs qu’onleur assigne bien à tort pour antécédents. Comme l’a fort bien montré un philosophe d’une tout autre école, Théodore Jouffroy, ce n’est pas la sensation cllc-môme qui est le principe moteur de la vie morale, c'est l’instinct ou plutôt le penchant, selon sa propre expression. Bain lui-môme, qui a si bien développé la théorie de l’association et en a étendu les applications à l’ensemble des phénomènes psychiques , est forcé de reconnaître l’existence d’instincts irréductibles à la loi de l’habitude.
Reste l’explication de l’activité volontaire. Encore ici il est facile de voir que l’école expérimentale confond les conditions des phénomènes avec leurs causes. Quand elle a montré, parle genre d’observation et d’analyse qui lui est propre, que l’acte volontaire a son
antécédent dans un acte intellectuel, tout n’est pas dit sur la cause véritable du phénomène dont elle a constaté la loi. Et alors même qu’il serait prouvé qu’il n’y a pas une seule exception à cette loi, que toujours et invariablement l’acte volontaire est déterminé, tantôt par un jugement de la raison, tantôt par un mouvement de la sensibilité, serait-on fondé à en induire que cette condition est la cause, et que l’acte n’est pas réellement libre î Que l’observateur placé en dehors de la conscience en juge ainsi, rien de plus naturel. Ne pouvant voir la réalité elle-même, en ce qui concerne la libre spontanéité de nos actes, il en est réduit à juger de la causalité sur de simples apparences. Supposez deux sujets d’observation très-divers au fond, un être libre et un être qui ne serait qü’une machine, et soumettez les aux procédés de l’école expérimentale. Il est évident que la scène extérieure étant la même dans les deux cas, la conclusion pour l’un et pour l’autre sera identique, quant à la nécessité des mouvements de ces deux agents.
Mais c’est en cela que se trompe l’école expérimentale. L’observateur des phénomènes physiques, ne pouvant saisir que des apparences, n’a pas d’aütfe méthode que l’induction pour arriver en dégager la réalité. N’atteignant pas directement les causes des phénomènes, il ne peut qu’en rechercher les lois, lesquelles ne se révèlent à lui qu’à la suite d’une laborieuse observation dont le Novum organum a décrit tous les procédés. Et comme d’ailleurs il opère sur un monde livré à l’empire de la fatalité, il n’y a pas lieu de voir si l’intuition directe des causes ne montrerait pas la nature sous un jour dillérent. Lois ou causes,
il n’est pas douteux que tout obéit à une inflexible nécessité. L’observateur des phénomènes psychiques est dans une toute autre situation. S’il se borne, comme le font les psychologues de l’école expérimentale, à observer ces phénomènes du dehors, il sera toujours tenté de juger de la réalité par l’apparence. Mais si î\ ce genre d’observation qui lui fait voir les lois des phénomènes à travers leur succession, il joint cet autre genre d’observation qui plonge dans le for intérieur du sujet observé, il comprendra bien vite la nécessité de modifier les conclusions auxquelles il s’était laissé aller tout d’abord. 11 sentira que les mêmes phénomènes peuvent se produire, les mômes lois se manifester avec des caractères très-différents, en ce qui touche la liberté ou la nécessité de nos actes. L’expérience démontre, ainsique le remarquent StuartMill et Littré, qu’il règne une telle constance, un tel ordre dans la succession de certains phénomènes moraux, qu’il est possible d’en prévoir le retour, sinon avec l’absolue certitude qui s’attache aux prévisions de l’ordre scientifique, du moins avec une très-grande probabilité. Étant donné tel esprit, tel caractère, tel instinct, telle passion, telle idée fixe, on peut prédire le genre de vie de l’homme ainsi fait, sinon dans les plus menus détails, du moins dans les principaux traits qui la caractérisent. Voilà une loi dont l’école expérimentale se fait une arme qu’elle croit invincible contre le libre arbitre. Mais qu’est-ce que cela prouve ? Que la vie morale a ses lois comme la vie physique, rien de plus. 11 y a do l’ordre partout, comme disaient les stoïciens, dans la maison de Jupiter ; mais cet ordre a dos caractères bien différents, selon les divers règnes de la vie
universelle. Quand la lolonté obéit la raison, elle est libre, alors même que cette obéissance, en devenant constante, prend le caractère d’une loi. Quand la volonté obéit à la passion, au penchant, elle est encore libre, alors même que celle faiblesse serait passée en habitude. La loi ici n’implique pas la nécessité, comme dans le monde physique. L’entière et constante soumission de la volonté à la raison est la loi du sage. Kn est-il moins libre pour cela? Les moralistes de l’école expérimentale diraient oui. La conscience du genre humain a toujours cru le contraire.
Et c’est la conscience qui a raison contre la science, parce qu’elle est seule compétente dans ces sortes de problèmes. Elle seule, en effet, voit le fond des choses, le fond de l’ôlre humain, tandis que la science de l’école expérimentale n’en saisit que les manifestations extérieures. Maine de Biran l’a démontré avec une irrésistible évidence : si l’expérience vise aux lois, la conscience seule peut viser aux causes. « Reconnaissons dès à présent que toute la suite des procédés physiques et logiques d’observation ou de généralisation, quelque utile qu’elle soit au perfectionnement des sciences naturelles, ne fait pas avancer d’un seul pas dans la recherche ou la véritable science des causes. Tout au contraire, la notion sous laquelle l’esprit ou le sens commun conçoit toujours nécessairement l’existence de quelque cause ou force productrice qui fait commencer les phénomènes, s’éloigne, s’obscurcit et se dénature de plus en plus par les procédés mêmes qui tendent à dissimuler son titre et sa valeur réelle... Vainement donc on se flatte A'éliminir cette inconnue, cause ou force, qui subsiste toujours dans l’in-
limité de la pensée, sous quelque terme conventionnel qu’on la désigne, ou alors même qu’on ne la nomme pas. Malgré tous les efforts de la logique, celle notion réelle de cause ne saurait jamais se confondre avec aucune idée de succession expérimentale ou de liaison quelconque des phénomènes. » Voilà pourquoi Maine de Biran répétait si souvent et avec tant d’énergie que la méthode de Bacon égare et fausse la véritable science de l’homme (1). « Newton disait ; O physique, préserve-toi de la métaphysique ! S’il existe un monde dont tous les éléments ou les faits échappent à tous nos moyens d’observation extérieurs, et ne tombe que sous un sens intime; si les faits de cet ordre, supérieurs à tout ce qui se présente à titre de phénomènes, antérieurs à tout procédé artificiel de raisonnement, sont les vrais, les seuls principes de la science, et bien spécialement de celle de l’homme intellectuel et moral ; celui qui se serait livré à celle étude extérieure, qui, travaillant à constater les faits primitifs de sens intime, à les prendre à leur source, à les distinguer de tout ce qui n’est pas eux, et de tout ce mélange du dehors qui les complique et les altère, celui-là ne serait-il pas en droit de s’écrier à son tour, et peut-être avec plus de fondement que Newton : « O psychologie, gardez-vous de la physique, gardez-vous même de la physiologie (2). »
Maine de Biran était trop sévère pour une école psychologique qui adonné de précieux résultats; mais ce sera toujours l’invincible force et l’immortel hon-
(1) Maine de Biran, Rapport du physique et du moral de l’homme, U IV, p. 27 et 29.
(2) Ibid., l. III, p. 141-42.
neui’ de Técole dont il est le père, d’avoir rappelé les observateurs de la nature humaine aux enseignements de la conscience. Aux écoles française, anglaise, écossaise, qui toutes pratiquent la méthode expérimentale avec un esprit différent, il oppose le sentiment immédiat, direct, intime, qui fait le caractère propre de l’observation de conscience; à la recherche plus ou moins laborieuse des lois, il substitue l’intuition des causes; en face des révélations de l’expérience proprement dite qui ne peuvent passer les limites d’une science tout extérieure de l’homme, il fait jaillir du fond môme de la nature humaine une lumière qui l’éclaire dans ses profondeurs. Ce n’est plus l’homme seulement, dans ses rapports avec les choses du dehors, l’homme sensible, l’homme animal, que celte lumière fait apparaître, c’est l’homme intérieur, l’élrc libre dans son activité. Ce n’est plus simplement le phénomène, l’acte, la faculté qu’elle nous montre, c’est l’élre luimème, l’ame dans sa plus intime essence. « Exister, pour l’homme, à titre de sujet pensant, actif et libre, c’est avoir la conscience, la propriété de soi. Jouir de son bon sens ou de sa raison, de sa libre activité, pouvoir dire et se reconnaître 7noi, voilà le fond de l’existence humaine, et le point de départ, la donnée première, le fait primitif de toute science de nousmêmes » (1).
El comment s’y prend Maine de Biran pour résoudre ce grave et difficile problème de l’antithèse de la nécessité et de la liberté en l’homme? Il n’a recours ni aux ingénieuses inductions de l’école expé-
(1) Maine de Biran, Rapports du physique et du moral, 1. IV,
riraentale, ni aux savantes démonstrations des écoles spéculatives; il tranche la difficulté par une simple distinction, magistralement affirmée. « L’âme se manifeste elle-même titre de personne ou de moi par l’exercice actuel de sa force propre et constitutive, et seulement autant que cet exercice est libre ou affranchi des liens de la nécessité ou du fatum, et indépendant de toutes les autres forces de la nature extérieure. C’est ainsi que, sans sortir de nous-mêmes, nous pouvons distinguer et circonscrire les deux domaines opposés de la nécessité et de la liberté, faire la part du moi et de la nature, de l’action et de la passion, de l’homme et de l’animal. Leibnitz a aperçu ces limites de la hauteur de son génie, lorsque, mettant en opposition l’activité prévoyante de l’esprit et l’aveugle fatalité du corps, il dit, dans sa langue énergique : quod in corpore Fatum, in animo est providentia.
Et c’est parce qu’il applique à l’observation de l’homme l’œil de la conscience, que Maine de Biran, sans renouveler l’hypothèse scolastique des forces occultes, parle constamment, dans ses belles analyses, de force, de cause, d’effort, de tendance, tous mots vides de sens dans la langue de la physique, mais dont sa psychologie peut d’autant moins se passer qu’ils sont les seuls qui puissent exprimer le principe môme de sa philosophie de l’esprit humain. « Il importe bien de remarquer ici que, dans le point de vue de l’observateur de la nature extérieure, la cause qui produit ou amène une série de fiiits analogues, ne peut jamais être donnée a priori, ni conçue en elle-même, encore moins
(I) Maine de Biran, Rapports du physique et du moral, t. IV, p. 17.
LA PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. S.n
imaginée dans le comment de la production des phénomènes qui s’y rattachent ; aussi la langue des sciences naturelles manque-t-elle toujours du terme propre qui signifie précisément l’activité productive, l’énergie essentielle de toute cause efficiente, manifestée actuellement par les phénomènes sensibles qu’elle produit, mais non constituée par eux, puisqu’elle est connue comme étant nécessairement avant, pendant et après ces phénomènes (1). Ainsi, comme le remarque ici judicieusement un philosophe : « Dans ce que nous appelons, par exemple, force d’attraction, d’affinité, ou même d’impnlsion, la seule chose connue (c’est-à-dire représentée à l’imagination et aux sens), c’est l’effet opéré, savoir, le rapprochement des deux corps attirés et attirant. Aucune langue n’a de mot pour exprimer ce je ne sais quoi (effort, tendance) qui reste absolument caché, mais que tous les esprits conçoivent comme ajouté à la représentation phénoménale (2). »
La force qui tend au mouvement, voilà, en effet, ce que ni la physique, ni la physiologie, ni même la psychologie expérimentale ne veut et ne peut connaître. Ces sciences, qui ne pratiquent pas d’autre méthode que celle de Bacon, ne cherchent que des lois; et quand elles emploient les termes de cause et de force, c’est uniquement pour exprimer des abstractions, c’est-à-dire des faits généralisés. Pour arriver à comprendre ces mots dans leur réelle et significative acception, il faut avoir pénétré, avec Maine de Biran, Leibniz et leur école, dans les enseignements de cette expérience intime qu’on nomme la conscience. Alors
(1) Maine de Biran, Rapports du physique et du moral, p. 23.
(2) Engel, Mémoires de l’Académie de Berlin.
on entend la définition de l’être par Leibniz : tout être, esprit ou nature, est une force qui aspire au mouvement. Alors on entend la définition de l’homme : une force qui tend au mouvement libre. C’est donc à cette psychologie que nous pourrions appeler intime, par opposition à cette autre psychologie qu’on nomme expérimentale, qu’il appartient de définir l’homme, de définir la nature, de définir en tout et partout l’être des choses, en rendant aux mots de force et de cause, de spontanéité, de liberté, le sens qui leur est propre et qu’ignoreront toujours les partisans exclusifs de la méthode inductive, qu’ils s’appellent physiciens, physiologistes, ou môme psychologues.
Maine de üiran, JoulTroy et bien d’autres philosophes de l’école spiritualiste, après Platon, Aristote, Leibniz, ont su féconder par l’analyse ces révélations spontanées, et en faire sortir une science véritable de l’homme, science intime et profonde, bien autrement compétente, bien autrement décisive sur certains phénomènes moraux que la science expérimentale de l’école dont on vient de parler. Avec de tels observateurs armés d’un tel microscope, les apparences s’cfi'acent devant la réalité; le lecteur se sent, se reconnaît tel que sa conscience l’avait toujours révélé à lui-même. 11 retrouve cette liberté dont le sentiment semblait oblitéré par les explications spécieuses de la physiologie et de la psychologie expérimentale. 11 retrouve cette innéité d’instincts, d’afieclions dont la nature l’a si abondamment pourvu, et dont l’école de Hume l’avait dépouillé. 11 retrouve enfin cet a priori de la connaissance humaine que Leibniz avait si bien vu, que Kant a si savamment
décrit, qui, réduit à sa juste mesure, témoigne encore d’une manière si éclatante de la richesse naturelle de l’esprit humain.
Comment douter, par exemple, de la liberté en lisant cette description du triomphe de la volonté humaine ? « Dans cet état, dit JoulTroy, dont le caractère est la beauté, les capacités sont tellement rompues à robéissancc par l’etret d’une longue et sévère discipline, qu’elles plient sans résistance à tous les ordres de la volonté, et jouent sous sa main avec li même facilité que les touches d’un instrument sous les doigts d’un musicien habile. Toute lutte a cessé, et la volonté, heureuse d’un empire hicile, gouverne presque sans y penser, et fait des prodiges avec un abandon plein de grâce. A voir comment elle règne, on croirait que son autorité est naturelle, et l’on dirait d’un ange qui n’a jamais connu les fatigues de la pensée, les orages des passions, et les révoltes d’une sensibilité capricieuse. Une ineffable harmonie éclate dans tout ce qu’elle fjiit, parce que toutes ses facultés, dociles à sa voix, concourent à ses moindres desseins dans la mesure qu’elle veut et avec une égale aisance. Aussi tout ce qu’elle fait est plein et achevé (1). » Qui ne reconnaît à ce tableau les heureux moments de sa vie où il s’est senti en pleine possession de lui-méme, maître incontesté, sinon absolu, dans son empire? Et quand le même observateur nous initie aux luttes, aux défaillances de la volonté, ù toutes les misères d’une vie où l’homme, vaincu par les passions du dedans, distrait par les impressions du dehors, sent sa faiblesse au
(1) JoulTroy, Mélanges philosophiqves. Les Facultés de l'âme humaine.
point de douter de celle liberté si le remords n’en attestait l’invincible conscience, qui ne reconnaît sa propre nature prise sur le fait par une observation qui a pénétré dans l’inlérieur de son être (1)? Que nous font alors les ingénieuses explications d’une école qui ne tient compte d’aucune de ces révélations? Nous nous sentons transportés au dedans de nous-mêmes, au sein de la plus pure cl la plus intense lumière qui puisse éclairer la scène de la vie morale. Nous voyons, nous louchons, nous possédons la vérité sur nos facultés et nos capacités, sur la spontanéité réelle de notre volonté, sur le secret mécanisme de notre vie morale, sur la nature même de notre être. Qu’importe que l’ordre et la régularité dans la succession des mouvements de la vie extérieure nous fassent penser j\ l’ordre de la nature et à runiverselle nécessité qui en fait le caractère? On n’arrachera jamais de nos eonseiences, ainsi éclairées, le sentiment des attributs qui nous distinguent des forces de la nature.
Psychologie de la conscience, psychologie de l’expérience, voilà les deux grandes écoles auxquelles peut être ramené tout le mouvement des études psychologiques contemporaines. Toutes deux concourent également à l’œuvre de la science de l’homme, et chacune d’elles y a son râle à part, de manière à ne pouvoir se passer Tune de l’autre. A la psychologie de l’expérience appartient la recherche des lois; à la psychologie de la conscience revient l’inluilion des causes. Les lois des phénomènes ne se laissent point observer directement, pas plus dans la vie morale que
(1) Jouffroy, loc. cit.
l,A PSYCHOLOGIE EXPÉRIMENTALE. 89
dans la vie physique; elles ne se ré\ôlent à la science humaine qu’à la suite d’opérations plus ou moins laborieuses ayant pour but de les dégager de la variété des accidents qui les enveloppent. Les causes, qui restent inaccessibles à la science dans l’ordre des choses physiques, tombent au contraire sous l’œil de la conscience et peuvent être étudiées et soumises à l’analyse par la réflexion s’emparant des données du sentiment. C’est ainsi qu’ont procédé les plus grands observateurs de la nature humaine, philosophes ou moralistes, analysant, décrivant et définissant les instincts, les penchants, les passions, les facultés de l’homme, au moyen des révélations du sens intime, tandis que d’autres observateurs s’attachent aux actes extérieurs, aux œuvres mômes de ces facultés, pour découvrir les lois de leur développement. Ces deux psychologies bien faites ne peuvent se contredire, pourvu qu’elles ne franchissent pas les limites de leur domaine propre. Si, par exemple, l’école de l’expérience nie le libre arbitre, c’est une conclusion qui dépasse la portée de sa méthode. Si l’école de la conscience soutient la liberté d’indifférence, la volonté sans motifs, par peur du déterminisme, et rejette toute espèce de loi dans la production des phénomènes volontaires, c’est qu’elle prétend tirer la science entière de l’homme des simples données de la conscience. Égale erreur, égale impuissance de part et d’autre, égal besoin de s’éclairer et de se compléter mutuellement.
^ HAPITRE in.
I/HISTOIRE
On a vu comment la physiologie et une certaine psychologie expérimentale en viennent soit à supprimer les caractères essentiels des phénomènes psychiques, soit à les altérer en ramenant ces phénomènes à leurs conditions organiques et j\ leurs lois morales. C’est ainsi que ces éludes, dites positives, changent la face de la vie humaine, et font disparaître avec le libre arbitre la moralité qui la constitue. Tout en reconnaissant les résultats acquis de l’expérience, nous avons essayé de les séparer des conclusions contestables que nombre de physiologistes en tirent, et de Axer les limites précises où finit la compétence de l’expérience physiologique, où commence celle de la conscience. Nous voudrions développer une thèse semblable à propos de l’histoire, et faire voir comment, par une méthode analogue à celle des sciences naturelles, certaines écoles historiques ne laissent guère plus de place au libre jeu des facultés et des volontés humaines que telles écoles de physiologie et de philosophie positive. Nous voudrions également montrer
comment il est possible de maintenir à Thistoire son haut caractère d’enseignement moral avec la nouvelle mèlhode qui en a fait une œuvre éminemment scientifique depuis le début de notre siècle.
11 en est de l’iiistoirc comme de la psychologie. Tant que celle-ci s’est bornée à des études abstraites sur l’àmc humaine, sur ses facultés considérées à part de l’organisme, tant qu’elle a traité de la volonté, de la liberté, des p.assions, des penchants, des idées, en isolant ces divers phénomènes psychiques soit des conditions organiques, soit des influences extérieures sous lesquelles ils se sont produits, la véritable science de l’homme est restée à faire. D’une pareille méthode, on a pu tirer une belle ou forte doctrine morale, quelque chose qui, comme le platonisme ou le stoïcisme, soit propre à purifier ou à retremper les âmes; on n’en a point fait sortir une véritable théorie scientifique. Celle science est née le jour où la psychologie a embrassé l’homme tout entier dans ses observations et .ses expériences, où, comprenant enfin que la vie humaine est une résultante fort comple.\e, elle a cherché les rapports de l’ètre sentant, pensant, voulant, avec l’organisme, avec la nature extérieure, avec la société dont i! fait partie. Alors seulement elle a pu découvrir les lois de son développement. Môme méthode pour l’histoire. On peut étudier une époque, une race, un peuple, une classe, uniquement dans les manifestalions extérieures de leur activité politique ou littéraire, en ne s’attachant qu’aux faits et gestes des grands acteurs historiques. C’est là surtout qu’on peut contempler l’humanité dans sa liberté, dans sa personnalité, dans sa vie vraiment humaine : beau et