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CHAPITRE PREMIER

Il n*est pas nécessaire d^êlre fort au courant des questions philosophiques du temps pour savoir qu'il n'y a point entente entre la science et la métaphysique. Ce divorce est chose grave assurément, en ce qu'il a suscité l'école et la méthode dites positivistes, qui relèguent les questions de cause, de principe et de fin, parmi les problèmes scientifiquement insolubles, et en font un pur objet d'imagination, de sentiment et de foi pour Tâme humaine. Jusqu'ici pourtant la lutte n'était qu'entre des doctrines spéculatives, et l'esprit s'agitait dans les hautes régions de la pensée. On pouvait espérer sauver du naufrage des théories métaphysiques certaines vérités d'expérience intime qui ont toujours fait la base des sciences morales, comme le libre arbitre, la responsabilité, le devoir, le droit; mais il s'agit maintenant d'un débat tout autrement sérieux

p. VACHEROT. 1

2 LA SCItNGE ET LA CONSCIENCE.

que le dialogue éternel entre le spiritualisme et le matérialisme. La question n'est plus entre la science et la métaphysique ; elle est entre la science et la conscience^ entre la science et la morale.

Nulle science digne de ce nom ne se borne à l'observation, à l'analyse et à la description des faits ; toutes les sciences, quel qu'en soit l'objet, que ce soit la nature, l'homme ou la société, ne s'arrêtent point dans leurs recherches avant qu'elles n'aient découvert et formulé les lois qui régissent les phénomènes. Or c'est là précisément en quoi consiste ce que les savants, M. Claude Bernard en tête, appellent le déterminisme , sorte de nécessité naturelle ou morale qui remplace, dans toute œuvre vraiment scientifique, la contingence arbitraire des réalités physiques ou morales dont la loi reste à déterminer. C'est ainsi que l'étude de la nature, l'étude de l'histoire, Tétude de l'esthétique, l'étude de toute chose, ne devient une véritable science que du moment où les faits qu'elle comprend ont été ramenés à des lois plus ou moins susceptibles d'être traduites en formules. Pour toutes les sciences de la nature^ mécanique^ physique, chimie, biologie, il y a trois siècles que cette direction est suivie, on sait avec quel succèSi Quant aux sciences morales proprement dites, ce n'est guère que depuis le commencement de ce siècle qu'elles ont été appliquées à la recherche des lois, et comme, dans l'accomplissement de cette tâche, elles n'ont pas rencontré des conditions aussi favorables, il faut dire qu'elles ne sont point parvenues à des résultats aussi satisfaisants. Cfn sait les tâtonnements, les incertitudes, les contradictions de Thistoire et même de Téconamie politique dans cette partie la

plus haute, mais aussi la plus difficile de leur œuvre. Il n'en est pas moins vrai que ces sciences tendent de plus en plu8> par la réduction des phénomènes à des lois vers ce déterminisme qui fait le caractère propre de toute œuvre scientifique. Si des sciences particu* lières la pensée s'élève à la spéculation générale qui embrasse tout l'ensemble des connaissances humaines et tout le système de la réalité universelle, on est bien plus frappé encore du caractère de nécessité logique ou métaphysique que présente Tenchalnement des idées, des principes et des conclusions dont se com« pose chacune de ces grandes et vastes synthèses. Tout se produit, se développe, s'explique par des lois inflexibles dans les systèmes de Spinosa, de Malebranche, de Leibniz, de Schelling, de Hegel. Le mot môme de déterminisme, aujourd'hui appliqué à tout ce qui se nomme science, est la formule de la philosophie des monçiden.

Que devient l'être moral, l'homme de la conscience avec ses attributs propres, au sein de cette fatalité universelle ? Où est le rôle, où est la place de la personne humaine dans une philosophie naturelle qui explique tout par un concours de forces physiques^ dans une science historique qui explique tout par Taclion irrésistible des grandes forces naturelles et sociales, dans une spéculation métaphysique qui ex* plique tout par le procès logique des idées? 0«e deviennent le libre arbitre, la t-esponsabillté, la moralité, la personnalité de l'être humain, individu, peuple, race> sons l'empire d'une pareille nécessité? C'est ce que iious allons recherche** d'abord à propos des expériences et des conclusions de la physiologie, nous ré-

à U SCIENCE ET LÀ CONSCIENCE.

servant de faire le même travail à propos des théories historiques et des spéculations métaphysiques.

Ici le débat est au cœur de la -nature humaine. La physiologie contemporaine a pénétré dans le sanctuaire môriie de la vie morale ; elle entend y régner et y dicter ses arrêts comme dans le domaine de la vie' physique. Elle expliqué la pensée, la volonté, la moralité à sa manière, c'est-à-dire en altérant les caractères essentiels de toutes ces choses et en les ramenant aux lois de la nature. Si la psychologie réclame contre une telle usurpation, la physiologie lui répond : Taisez vous^ vous n'êtes pas une science, et la science seule est juge en ceci comme en tout le reste. Votre sentiment de la liberté, dé la responsabilité^ n'est qu^une illusion : votre analyse de la volonté, n'étant point d'accord avec nos explications, n'a aucune autorité scientifique. Il éstvrai que l'homme se croit l'au teur de ses actes : il peut être bon qu'il le croie pour la persévérance des efforts et le développement du caractère ; mais c'est là tout ce que la science peut accorder. La vérité vraie est que l'auteur est la nature, et que, dans la vie morale comme dans la vie physique, tout se fait et s'explique par le jeu des forces naturelles.

Pourquoi le nier ? Dans ce débat entre la science et la conscience, l'opinion du monde savant semble quelque peu complice de la physiologie. Aujourd'hui la faveur n'est point aux expériences et aux analyses du sens psychologique. L'esprit de notre temps est plus enclin à regarder toutes choses du dehors que du dedans; il a plus de goût pour la contemplation des réalités extérieures que pour l'intuition des réalités intimes. A vrai dire, la psychologie n'a jamais été l'é-

tude de prédilection de notre pays, dont le génie, si nous ne nous trompons^ se prête bien mieux à la déduction logique et même à la spéculation métaphysique. Nous avons eu beaucoup de grands logiciens depuis Pascal et Descartes jusqu'à Lamennais. Nous avons eu, en moins grand nombre, des métaphysiciens comme Malebranche. Nous n'avons eu qu'un grand psychologue, Maine de Biran, qui est resté obscur d'abord et qui n'a pas fait école, et un grand professeur de psychologie, Théodore Jouffroy, dont la méthode d'analyse a été bien vite abandonnée pour la méthode d'exposition historique. Ce n'est pas seulement dans les études philosophiques et morales qu'on voit le défaut de sens psychologique de l'esprit français; on le retrouve dans nos poésies et dans nos romans, si sobres de ces détails de la vie intime qui surabondent chez les poètes et les romanciers de race saxonne. Il est vrai que quelques-uns de nos poètes et surtout de nos romanciers ont abordé en maîtres la grande psychologie, la haute analyse des passions, des mœurs et des caractères ; mais en y regardant de près, ou s'aperçoit que, dans ces brillantes et fortes peinlures, l'éloquence, la logique, le sentiment de l'idéal ont encore plus de part que la représentation exacte et minutieuse de la réalité. En un mot, la création y domine toujours plus ou moins l'observation. Ce qui est certain, c'est la tendance générale de l'esprit contemporain à appliquer à l'étude des phénomènes moraux, soit la méthode historique, soit la méthode physiologique, soit cette méthode d'observation indirecte et d'induction que pratique l'école de Bacon, négligeant de plus en plus l'observation intime et di-

recle, qu'elle n*est pas éloignée de confondre avec la spéculation métaphysique proprement dite. Pour le moment, voyons à l'œuvre la méthode physiologique.

On a dit bien souvent que la science est une comme la vérité, et que, si Thomme la divise en tant de parties, c'est qu'il est impuissant à l'embrasser dans sa réelle et vivante unité. Il est certain que tout tient à tout dans l'univers : il existe par conséquent entre toutes les sciences humaines certains rapports qui ne permettent à aucune de refuser les lumières que peuvent lui offrir celles qui s'en éloignent le plus dans l'ordre de parenté. Mais il est deux sciences surtout dont on peut dire qu'elles sont sœurs dans le sens le plus intime du mot : c'est la physiologie et la psychologie. Ici en effet, ce n'est plus de rapports entre objets différents qu'il s'ar glt^ comme entre les objets de la géométrie, de la chimie, de l'histoire naturelle. L'objet de ces deux sciences est le môme individu^ l'homme, et il semble qu'on ne puisse les séparer que par une abstraction qui fait violence à la nature des choses. Pourtant cette distinction est presque aussi vieille que l'esprit bumain, ce qui montre combien elle est naturelle et nécessaire. De tout temps, qu'on s'entendît ou non sur les principes et sur les causes^ deux ordres^ on pourrait dire deux mondes de phénomènes ont été étudiés, décrits et classés. Si les mots de physiologie et de psychologie n'ont reçu que depuis la science moderne leur signification propre^ il y a longtemps que l'homme physique et l'homme moral étaient l'objet

d'observations, d'expériences, d'analyses, de descriptions, de méthodes spéciales de la part des médecins, des savants, des philosophes, des moralistes, des poètes. De tout temps, l'homme a été étudié de deux manières, parles sens extérieurs et par le sens intime.

Et, de même que-les philosophes et les physiologistes eux-mêmes ont toujours distingué l'homme moral de Thomme physique, de même ils ont toujours reconnu les rapports qui les unissent. Dans l'antiquité, cette dernière question n'a guère moins préoccupé les philosophes que les médecins. Platon, dont le spiritualisme va jusqu'à la parfaite indépendance d'une vie purement spirituelle dans un monde supérieur, fait résider les trois facultés de Tâme, l'intelligence, l'activité, l'appétit, dans les trois parties du corps, la tête, le cœur et le ventre. Plus spiritualiste que son maître en ce qui concerne l'âme pensante, puisqu'il n'admet pas qu'elle ait besoin d'organes pour agir, Aristote ne se borne point à reconnaître pour les deux autres âmes des organes correspondants ; il Iqs fait rentrer dans l'histoire naturelle, paraissant ainsi les confondre avec les autres principes de la vie physique. Galien met toute sa science physiologique au service de la doctrine de Platon. Descartes fait résider le principe même de la pensée dans la glande pinéale. Bossuet place aussi l'âme dans le cerveau, sans désigner la glande pinéale ; quand il dit que l'âme et le corps forment un tout naturely voulant par là exprimer la nature intime du lien qui rattache l'âme au corps, il se montre moins fidèle à la psychologie de Platon et de Descartes qu'à celle d'Aristote. Selon Malebranche, l'âme et le corps ne sont l'un pour l'aulre qu'une cause occasionnelle

d'action et de mouvement; c'est Dieu qui est le vérilable moteur. Pour Spinosa, il n'y a qu'une simple correspondance d'actions et de mouvements au sein de la substance universelle. Pour Leibniz, qui admet la distiction et l'activité propre des substances, Tâme et le corps sont ôomme deux horloges dont les mouvements et les actes se produisent spontanément en vertu d'une harmonie préétablie, comme dans tout le reste de l'univers. Gudworth explique les rapports de l'âme et du corps par l'hypothèse d'un médiateur plastique. Stahl fait de l'âme le principe unique de tous lès phénomènes de la vie physique; Au siècle dernier, l'école de la sensation, qu'elle admette ou non la spiritualité de l'âme, tend, en vertu de son principe, à exagérer l'influence du physique sur le moral. Helvétius va jusqu'à expliquer par la conformation de la main la supériorité de l'homme sur l'animal, fait que d'autres attribuent à l'organe vocal ou à un ensemble d'organes plus parfaits chez l'homme que chez les animaux. Bonnet ne peut croire à la séparation de l'âme et du corps. Si le philosophe professe la spiritualité du principe penàant^ le physiologiste explique toute la vie morale en subordonnant l'activité de l'âme à la sensibilité, cette sensibilité au jeu des ûbres; et le jeu des fibres à Faction des objets. Bichat rapporte tontes les fonctions de Hntelligence à la vie animale et toutes les passions à la vie oi^anique. Enfin le dernier mot de Fécole de la sensation sur la question des rapports du physique et du moral se trouve dans l'ouvrage de Cabanis consacré à montrer surtout que le moral chez l'homme n'est encore que le physique considéré sous un certain aspect : la pensée n'est qu^une sécrétion du cerveau.

Avec noire siècle commence une réaction contre la philosophie delà sensation. Maine de Biran répond au livre des Rapports du physique et du moral en distinguant deux vies, deux âmes, deux hommes, la vie, l'âme propres à l'homme animal, et la vie, l'âme propres à l'homme vraiment humain^ dont l'attribut est la volonté. Il sépare si bien les deux points de vue ou plutôt les deux réalités qu'il eût dit volontiers de la volonté ce qu'Aristole a dit de la pensée, qu'elle est le seul acte de la vie humaine qui n'ait pas besoin d'organe. Tout en conservant à la conscience des facultés comme la sensibilité, la mémoire, Timagination sensible, que Maine de Biran avait reléguées dans la vie animale, Joulfroy admet avec Platon, Aristote, Descartes, Maine de Biran, une âme qui vit d'elle-même et par elle* môme, qui agit, s'observe, se contemple dans les profondeurs de son essence, se voit elle-même et elle seule, en un mot, une âme à part du monde extérieur. Sa méthode d'observation immédiate et directe, mal comprise à cause de quelques expressions équivoques, fut peu goûtée et peu pratiquée par les philosophes euxmêmes. Son spiritualisme parut exagéré dans quelquesunes de ses explications touchant certains phénomènes, comme le rêve, où il trouva un habile contradicteur dans la personne du docteur Bertrand, médecin et naturaliste éminent prématurément enlevé à la science.

Cette réaction psychologique, malgré l'autorité des noms qui la représentaient et le talent littéraire de l'école qui la soutint, n'arrêta point l'ardeur des recherches ni Tessor des ambitions physiologiques dans la question toujours agitée des rapports du physique et

du moral. On vit bientôt les plus célèbres physiologistes contemporains, Gall, Broussais, Pinel, Ësquirol, Richerand, Magendie, Flourens^ s'engager plus avant dans la voie ouverte par Técole de Buffon, de Bonnet et de Cabanis^ mais avec des méthodes d'observation plus conformes aux progrès des sciences naturelles. Jusque-là, le problème avait été résolu d'une manière vague ; on n'avait fait appel qu'à une expérience banale qui ne portait que sur des faits significatifs sans doute pour la thèse générale, mais sans suite et sans conséquence pour une véritable doctrine scientifique. Cabanis lui môme, dans son grand ouvrage, n'avait guère fait que recueillir et condenser les observations des médecins, des philosophes et des moralistes^ en y ajou • tant les siennes et en faisant servir le tout à une conclusion beaucoup trop absolue. Dans notre siècle, l'art d'observer et l'art d'expérimenter ont fait de tels progrès que la question tant débattue changea bientôt de face avec la physiologie tout entière. Qui ne sait par les résultats ce qu'ont produit pour l'avancement de la science l'observation spéciale, l'observation comparée, la statistique, l'expérimentation appliquée aux êtres vivants ? Lorsque Pinel et Ësquirol déterminèrent les états et les causes physiologiques de la folie par un ensemble aussi complet d'observations et d'analyses ; lorsque Gall et Spurheim, même en des recherches qui ne devaient aboutir qu'à une doctrine bientôt abandonnée, essayèrent de montrer, à la surface du cerveau, les nombreux organes de nos diverses facultés mentales ; lorsque Magendie et surtout Flourens commencèrent leurs belles expériences sur les êtres vivants, continuées avec tantde succès par les naturalistes et les

physiologistes de nos jours, afin d'arriver à déterminer d'une façon précise et sûre les vraies conditions organiques des fonctions de la vie intellectuelle et morale : — tous ces travaux, exécutés par les facultés les plus rares de Fesprit aidées des méthodes les plus ingénieuses et des instruments les plus délicats, ont répandu de telles lumières sur la question des rapports du physique et du moral qu'il en est sorti, non plus une doctrine vague et conjecturale, mais une véritable science.

La tentative phrénologique de Gall et de son école eut ceci de scientifique qu'elle avait pour but de substituer à une juste, mais vague affirmation des rapports entre l'homme physique et l'homme moral, une classification des organes cérébraux exactement correspondants aux facultés, aux capacités, aux instincts, aux appétits de l'âme humaine, de manière que cette classification pût servir de base à une véritable théorie des faits psychologiques. Malheureusement ni la psychologie ni la physiologie n'ont confirmé cette doctrine. On a constaté par des exemples nombreux des états physiologiques entièrement difl'érents et même contraires chez les individus dont le crâne offrait les mômes apparences à la surface. D'une autre part, les physiologistes de nos jours opposent victorieusement des expériences décisives et un bon nombre d'observations pathologiques à cette dislocation des facultés réparties parles phrénologistes dans des déparlements isolés du cerveau. L'expérience et l'observation enseignent que les diverses parties des hémisphères cérébraux, surtout .de la substance grise, peuvent se suppléer; qu'une partie relativement minime, particulièrement chez

i<»9f^à|iimauX) .peut suffire à remplir les fonctions du tout(l). ^

Abandonnant la voie delà phrénologie, où elle avait espéré d'abord trouver une théorie scientifique des rapports du physique et du moral« la physiologie reprit le même problème par une autre méthode aussi sûre qu'ingénieuse. On savait depuis longtemps que tout concourt et conspire au phénomène vital dans le système organique, depuis les organes extérieurs jusqu'au cerveau, que l'action des objets étrangers produit une impression, que cette impression, transmise au cerveau parle système lierveux et les organes intermédiaires, se transforme en sensation d'abord, puis en perception proprement dite, et y éveille l'intelligence et la volonté, qui n'entrent en jeu qu'à la suite de ces excitations successives. On savait également que, par un mouvement analogue en sens inverse, la volonté transmet, à travers tout le système des organes intermédiaires, son action aux nerfs moteurs et aux muscles qui déterminent le mouvement. Quel est le rôle de chacun de ces organes dans le jeu total de la vie psychologique, quelle est la part distincte et précise des muscles, des nerfs, de la moelle épinière, de la moelle allongée, du cervelet, des couches optiques, des corps striés, des lobes cérébraux? Voilà ce qu'il fallait découvrir, voilà où nulle méthode connue n'avait pu conduire les observateurs les plus sagaces et les plus profonds. Ce fut l'œuvre de la méthode expérimentale, sinon inventée, du moins pratiquée pour la première

(1) Vulpian, Leçons sur la physiologie générale comparée du syitème nerveux.

fois avec suite et ensemble par les physiologistes de notre temps. On ne pouvait expérimenter sur Fhomme, parce que la conscience humaine, dont la loi écrite n^est que l'expression, ne permet pas de faire de l'homme^ môme criminel et condamné à mort, un sujet d'expérience. Qui ne sait la peine qu'eut la science à obtenir d'opérer sur le cadavre humain ? Et quand la passion de la vérité eût fait commettre à la science cet attentat d'une expérience sur l'homme vivant, elle n'y eût peut-être rien gagné, l'organisme humain ne permettant guère une opération qui, en faisant l'ablation de certains organes, laisserait les organes voisins intacts dans leur constitution et leur fonction propres. C'est pour cela que la physiologie actuelle ne prend pas pour sujets de ses expériences les animaux de l'ordre le plus élevé, tout en se gardant de descendre jusqu'à des animaux dont la vie psychologique n'a presque rien de commun avec celle de l'homme. Si l'organisation trop délicate du singe ne résiste point à de telles expériences, si celle du chien, du chat et autres animaux d'espèces supérieures ne s'y prête que difficilement, la pratique expérimentale démontre que répreuve est possible et le plus souvent heureuse sur des quadrupèdes comme le lapin, sur des bipèdes comme le pigeon et la poule. C'est Flourens qui eut l'immortel honneur d'avoir ouvert à la physiologie contemporaine la voie des expériences fécondes et décisives. Ainsi qu'il l'explique lui-même, on avait reconnu de bonne heure que le système nerveux est tout à la fois l'organe par lequel l'animal reçoit ses sensations, l'organe par lequel il exécute ou détermine ses mouvements, l'organe par lequel il perçoit, pense

là LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE.

et veut. Y a-t-il pour chacune de ces fonctions de relation, sensation, perception^ entendement, volonté^ faculté motrice, un organe spécial et distinct dans l'organisme général du système nerveux? Tel est le problème que la méthode de Flourens est parvenue à résoudre. De nombreuses expériences démontrent que les trois fonctions, percevoir et vouloir, sentir, mouvoir, diffèrent de siège comme d'effet, et qu'une limite précise sépare les organes qui leur correspondent. Les nerfs^ la moelle épinière, la moelle allongée, les tubercules bijumeaux ou quadrijumeaux, excitent seuls immédiatement la contraction musculaire ; les lobes cérébraux la déterminent par impulsion volontaire sans Texciter. De plus, dans tout le système nerveux, on fait ressortir la distinction des nerfs moteurs et des nerfs sensitifs par des expériences où Ton engourdit les uns en laissant aux autres toute leur énergie. De même, en enlevant le cervelet à un animal auquel on laisse le cerveau, on trouve qu'il conserve la faculté de percevoir et de se mouvoir spontanément, tout en perdant la faculté de coordonner ses mouvements. Réciproquement, si Ton enlève le cerveau à un autre animal de même espèce en lui laissant le cervelet, on voit qu'il continue à se mouvoir régulièrement, mais comme un automate, étant privé des facultés de percevoir et de vouloir.

En résumé, en allant des extrémités au centre, on découvre que le nerf moteur excite directement la contraction musculaire ; que la moelle épinière lie les diverses contractions partielles en mouvements d'ensemble; que le cervelet coordonne ces mouvements d'ensemble en mouvements réglés, de locomotion;

qu'enfin le cerveau les transforme en actes de volonté. Si, au contraire, Tactivité de l'animal se développe du centre aux extrémités, la fonction de chaque organe reste la même. « Ainsi, dit Flourens, les diverses partiesdu système nerveux ont toutes despropriétés distinctes, des fonctions spéciales, des rôles déterminés; nulle n'empiète sur l'autre (1). » Peut-on pousser encore plus loin la détermination des organes correspondant aux fonctions de relation? Peut-on montrer, en pénétrant dans la masse encéphalique, quel est l'organe de l'instinct, l'organe delà sensation proprement dite? L'expérience n'est pras muette sur ces points délicats. Nonseulement il y a lieu de distinguer les organes de la sensation des organes du mouvement ; mais on peut prouver par des expériences répétées que la sensation a ses organes distincts des organes de la perception. Ainsi l'ablation des lobes cérébraux fait perdre à l'instant la vue, tandis que l'iris n'en reste pas moins Biobile, le nerf optique excitable, la rétine sensible. L'ablation au contraire des tubercules bijumeaux ou quadrijumeaux abolit sur-le-champ la contractilité des iris, l'action de la rétine et du nerf optique, ce qui permet de conclure en dernière analyse qu'il y a des organes distincts pour les sensations, pour les perceptions, pour les mouvements. Quant à l'activité instinctive, il y a des raisons de croire qu'elle n'a pas tout h fait le même siège que la volonté, tout en ayant son organe dans la masse encéphalique. Malgré l'expérience de la poule qui a perdu l'instinct de manger, il n'est pas s'ûr que l'ablation des lobes cérébraux sup-

(1) Zhi syHème nerveux, Préfac«.

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prime toute espèce de mouvements instinctifs proprement dits. Où réside au juste Torgane de l'instinct? C'est ce que Texpérience n'a point encore établi.

Voilà de bien curieuses révélations dues aux récentes méthodes de recherche, et qui éclairent d'une lumière toute nouvelle la question des rapports de rame et du corps. Il ne s'agit plus ici d'une action certaine^ mais vague, du physique sur le moral, telle que la montraient les observations tirées des étals pathologiques du corps humain ; il s'agit des conditions physiologiques de tous les grands faits de la vie psychique, des organes distincts de toutes les fonctions de relation. On savait que certaines do ces fonctions ont besoin d'organes; on ne savait pas au jusle que toutes en eussent besoin, la pensée et la volonté comme la sensibilité et la molilité. Jamais l'unité de l'être humain n'avait été rendue aussi manifeste que depuis ces merveilleuses découvertes. Jamais on n'avait mieux vu combien tout se tient, se lie, se correspon(| dans l'homme, et comment l'âme et le corps forment un tout naturel, pour nous servir de l'expression de Bossuet.

A celte science nouvelle, un spiritualisine exigeant pourra objecter que c'est l'animal et non l'homme qui est le sujet de toutes ces expériences, et qu'on n'est point en droit de conclure de l'un à l'autre. Mais la science ne s'arrête point devant un pareil scrupule, pensant avec grande raison, selon nous, que l'expérience ici vaut pour l'homme aussi bien que pour l'animal, en vertu des analogies physiologiques et psychologiques essentielles qui les ramènent tous deux à un type commun. Comment croire en effet

- «. ^ jm.' ^

que ce qui est vrai pour la sensibilité, i^iustinct, l'intelligence, la volonté, la faculté motrice de l'animal, ne Test point pour les mêmes phénomènes et les mômes actes chez l'homme? Comment admettre que le cerveau est Torgane de la perception et de l'intelligence pour Tun et non pour Tautre? Gomment supposer que le cervelet ne joue pas le même rôle chez les deux êtres dans la direction des mouvements? C'est donc derrière une objection vaine que se retrancherait l'école spiritualiste.

Si la physiologie s'en tenait à ces résultats, il n'y aurait qu'à Ten féliciter. Que cela contrarie ou non telle doctrine métaphysique sur les rapports de l'âme et du corps, il n'y a pas lieu de contester l'expérience. Beaucoup de physiologistes, comme Flourens^ Longet, Durand (de Gros), Despine, qui ont suivi cette voie, ne vont pas au delà^ les uns par une réserve toute scientifique, les autres par attachement à une doctrine spiritualiste. Une école cependant pousse la nouvelle sciencQ physiologique des rapports du physique et du moral jusqu'à des conclusions contredisant certaines vérités de sens intime que l'analyse psychologique semblait avoir mises hors de débat.

L'emploi de la langue physiologique dans les matières qui ne la comportent pas est comme une habitude à laquelle obéissent, parfois à leur insu, tous les physiologistes, même les plus réservés sur les questions psychologiques et métaphysiques, même les plus franchement spiritualistes. Flourens, qui incline vers la

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psychologie de Descaries et se plaît à réfuter les paradoxes de M. Moreau^ de Tours, se laisse aller à dire que les lobes cérébraux veulent la contraction musculaire sans Texciter, sauf à rectifier son langage quelques lignes plus bas. M. Littré, dans une intention plus systématique peut-être^ affecte de dire la cellule cérébrale pensante, au lieu de se borner à dire la cellule qui est Torgane de la pensée. M. Claude Bernard parle du déterminisme absolu qui régit tous les pbéaomèoes, sans excepter ceux de relation. M. Lhuys, à propos de l'associalion des idées, pajle de la notion du rapport qui les relie, et les anastomose ainsi Tune à l'autre. M. Vulpian applique aux mouvements volontaires le mot de mouvements réflexes. Tous ou presque tous les physiologistes attribuent à Torgane de Tétre vivant ce que la langue psychologique rapporte à l'animal luimême, à rindividu, au moi, à la personne, quel qu'en soit le principe, et tranchent ainsi déjà, sans le vouloir, la grave question qui divise les écoles spiritualiste et matérialiste.

Tout cela n'est peut-être encore qu'une question de mots. Un terme impropre ne fait pas une doctrine. C'est dans les développements et les explications qu'il faut chercher la vraie pensée des physiologistes de l'école dont nous parlons. La phrénologie de Gall et de Spurzheim n'avait porté atteinte ni à la méthode psychologique ni à la doctrine spiritualiste. Gall était un esprit trop observateur pour s'en tenir à la doctrine de Cabanis et de l'école de la sensation, qui ne reconnaissait aucune espèce d'innéité ni de facultés ni de penchants. Sa psychologie n'était pas moins riche en facultés que sa phrénologie en organes locaux. Il par-

lait d'ailleurs de Tâme, de la volonté, delà conscience, de Tanalyse psychologique, comme les plus décidés spiritualistes de son temps. Où trouver un meilleur langage que celui-ci sur le libre arbitre : « c'est pour avoir confondu les désirs, les velléités, les penchants, avec la véritable volonté qu'on a cru trouver des difficuHés insolubles relativement à la liberté morale; on avait raison de nier la liberté relativement à l'existence et au mouvement des désirs^ et par une fausse con* séquence on a cru que la volonté et les actions manquaient également de liberté, d Entre les mains de Broussaw, polémiste violent et vigoureux qui n'était pas précisément doué de ce que Pascal appelle l'esprit de finesse, la doctrine de Gall dégénéra en un matérialisme tranchant. Broussais ne peut contenir son impatience à propos de la méthode psychologique. «Je n'ai qu'un regret, c'est que les médecins qui cultivent la physiologie ne réclament qu'à demi la science des facultés intellectuelles, et que des hom* mes qui n'ont fait qu'une étude spéciale des fonctions veulent s'approprier cette science sous le nom de psychologie (1). » L'àme est un cerveau agissant, rien de plu8< « Dès que je sus par la chirurgie que du pus accumulé h la surface du cerveau détruit nos facultés, et que l'évacuation de ce pus leur permet de reparaître, je ne fus plus maître de les concevoir autrement que comme les actes d'un cerveau vivant (2). »

La nouvelle école physiologique n'a point de ces allures ; eWe laisse aux métaphysiciens le problème de

(1) De l'irritation et de la [olic, t. II, p. 10.

(2) Expresûon âe ma foi.

l'âme^ et ne s'occupe que des fonctions de relation et des organes qui en sont le siège. Peu soucieuse d'ailleurs de l'observation psychologique directe et intime, n'ayant guère pour toute science du moral que les seules notions que la psychologie animale peut donner, elle s'en tient aux grands traits, pour ne pas dire aux gros traits de la nature humaine, c'est-à-dire à ceux qui lui sont communs avec Tanimalité. Pour M. Yulpian, il n'y a entre l'homme et les animaux supérieurs que des différences de degré. Il accorde à ces derniers la perception, le jugement^ le Raisonnement, la volonté et jusqu'à la faculté de faire des abstractions sensibles; il ne leur refuse que la faculté de généraliser. Il ne parait pas reconnaître une autre psychologie que celle qui résulte de l'histoire de l'homme comparée à rhistoire des animaux. Aussi croit-il « qu'à un certain point de vue la psychologie tout entière est du domaine de la physiologie. » Et en effet, la manière dont il explique les phénomènes moraux, particulièrement les actes volontaires, fait comprendre comment l'analyse psychologique rentre dans la physiologie. Selon lui, les voiitions ne sont jamais primitives; elles ne peuvent engendrer une action qu'à la condition d'être précédées par une idée qui les fait naître et les soutient. On ne peut pas vouloir blanc, c'est-à-dire sans objet, pas plus qu'on ne peut faire un mouvement de déglutition sans avaler de l'air ou une matière quelconque, de la salive^ par exemple. Pour que les mouvements du pharynx puissent s'effectuer, il faut une cause excito-motrice ; pour que la volonté entre en jeu, il faut nécessairement des causes excito-volittonnelles. Ces causes seront des idées plus ou moins

complexes, des idées avec désirs, des idées passionnées. « A ce point de vue, qui est le seul vrai, les volilions, ainsi que Tadinèttent plusieurs physiologistes modernes, peuvent et doivent être envisagées comme des phénomènes d'actions réflexes (1). » Cette analyse de la volonté n'est qu'une application de la méthode générale de Tauteur, qui, dit-il, pourrait montrer que la plupart des phénomènes de l'entendement se produisent par un mécanisme semblable.

Cette psychologie toute physiologique dont M. Vulpian n'a fait qu'indiquer la méthode, un autre physiologiste de la ménie école, M. Lhuys, essaye de la développer.dans un système complet d'explication dès phénomènes psychiques. On avait montré que tout acte dé la vie psychique a pour condition physique telle ou telle partie de Torganisme. M; Lhuys va plus loin : pénétrant pluis avant dans la constitution des tissus organiques, il croit pouvoir expliquer le travail iiiéme qui se fait au sein des organes pour y produire les* phénomènes psychiques. Il semble que Tauteur ait assisté à ce travail, tant il met de précision dans son Itiugage. Voulez-vous voir naître la sensation de l'impression sensitive? M. Lhuys vous montrera comment les fibres sensitives ont des fonctions diverses, les unes étant les conducteurs dolariferes des impressions douloureuses, les autres les agents de transmission des impressions tactiles; comment ces impressions diverses, parvenues dans les régions supérieures du systèmb nerveux, se superposent en quelque sorte dans l'enten-

(1) Physiologie générale et comparée du système nerveux, p. 105 et suiv.

dément, s'y combinent pour y former nos différentes espèces de sensations. Voulez-vous voir naître de cette môme impression la réaction cérébrale que les psychologues appellent volonté? M. Lhuys vous expliquera comment Tacte volontaire n'est que la répercussion plus ou moins immédiate d'une impression sensitive antérieure, par conséquent qu'un effet dont la véritable cause est l'action organique extérieure. Voulez* vous voir. sortir toujours de la môme origine les autres phénomènes de l'entendement? M. Lhuys vous décrira comment les impressions sensitives, irradiées des centres de la couche optique au milieu des réseaux de la substance corticale^ y prennent une forme distincte^ se déposent à Tétat de souvenirs, et se transforment en idées, en jugements, en raisonnements. Tout acte intellectuel n'est qu'une impression transmise au cerveau et convertie en idée par un travail des cellules cérébrales. L4mpression est doue le véritable corps simple^ l'élément primordial plus ou moins latent qui est au fond de nos idées. Ge travail de composition des idées se fait d'une manière analogue à celui des éléments organiques. Les idées élémentaires s'agglomèrent à notre insu sous l'action incessante des cellules cérébrales et par une «orte à^anastomose qui relie chaque idée à ses congénères.

Gomment le cerveau peut-il ôtre un principe de transfoi^mation pour les impressions sensorielles dont il fait successivement des perceptions, des idées^ des actes instinctifs ou volontaires? D'où lui vient cette force créatrice? Comment est-il ce puissant et ardent foyer d'élaboration qui opère de telles métamorphoses? C'est que les cellules de la sub-

stancc corticale grise ne sont point des appareils inertes, incapables de réactions spontanées, et seulement aptes à enregistrer les impressions sensitives au fur et à mesure qu'elles leur parviennent. Outre ces propriétés passives, les cellules cérébrales possèdent des propriétés dynamiquies d'un ordre supérieur qui en font des individualités vivantes pouvant non • seulement absorber et transformer les impressions sensorielles, mais encore réagir à distance par une sorte « d'antagonisme spontané », et propager leur activité vers les cellules environnantes. Et cet automatisme spontané n'est point propre à la cellule cérébrale; il est commun à toutes les cellules de Torganisme humain et de l'organisme de tout être vivant. Pourquoi cette activité des cellules vivantes ? L'auteur n'avait qu'un pas à faire pour donner la main à la philosophie des monades; mais il ne se pose pas ce problème, trop métaphysique pour intéresser un physiologiste. Il s'en tient à son principe d'explication comme au dernier mot de la science (1).

Voilà comment l'école nouvelle entend l'eupiication des grands phénomènes de la vie psychique» Cette méthode, plus hypothétique qu'expérimentale, n'est propre ni à M* Lhuys, ni à M. Vulpian, ni aux physiologistes de la même école ; c'est la méthode de presque tous les physiologistes, tant est grande l'influence des études spéciales sur la direction de la pensée* M. Claude Bernard, si judicieux et si réservé d'ailleurs, n'a-t-'il pas dit quelque part : « Malgré leur nature

(1) Système nerceux cérébro-spinal, p. 314, 323, 352, 359, 371, 379, 381.

merveilleuse et la délicatesse de leurs manifesta tiens, il est impossible, selon moi, de ne pas fiiire rentrer les phénomènes cérébraux (il entend psychologiques) comme tous les autres phénomènes des corps vivants dans les lois d'un déterminisme scientifique (1). »

Assurément tous les physiologistes n'ont pas, comme MM. Yulpian et Lhuys, embrassé dans une doctrine générale l'ensemble des phénomènes de la vie psychique; mais presque tous, même les moins disposés en faveur des idées matérialistes, appliquent ce que nous appelons la méthode physiologique aux diverses questions de psychologie particulière, comme le libre arbitre, la moralité^ la folie, le génie, l'éducation. Sur le libre arbitre, l'exact M. Littré nous dira que « les motifs ont sur la volonté humaine la aiéme puissance que les causes pathologiques sur le corps humain (2) ». Et pourquoi? Parce que la méthode statistique établit que la moralité et l'immoralité suivent une loi fixe dans leur développement. M. Sluart Mill explique comment les volitions sont consécutives à des antécédents moraux avec la môme uniformité et, quand nous avons une connaissance suffisante des circonstances, avec la môme certitude que les effets physiques sont consécutifs à leurs causes physiques. Mais, tandis que M. Stuart Mill n'invoque contre le libre arbitre qu'une certaine expérience psychologique , M. Littré y ajoute une explication physiologique. « L'obscure impression du besoin de se mouvoir inhérent au système musculaire est transformée par les

(1) Introduction à Vétude de la médecine expérimentale^ p. 158.

(2) Revue de philosophie positive, i^' septembre 1868.

cellules cérébrales en volonté, qui ensuite, au gré de réducation tant privée que sociale, prend tontes les complications intellectuelles et morales. Cela étant, il apparaît que' la volonté n'est pas un libre arbitre, je veux dire qu'elle ne renferme rien par quoi elle puisse se déterminer ellé-môine. A quoi obéit-elle donc? A l'instinct, au désir, à la raison?... La prévalence du plus fort motif, établie par la régularité des actions humaines dans le cours ordinaire de la vie et par les statistiques morales dans les conditions exceptionnelles, Test aussi par l'analyse physiologique (1). »

Avec une pareille doctrine, les mots de responsabilité, de mérite et de démérite n'ont plus de sens. L'homme, n'ayant pas la liberté de ses actes, ne peut plus être qu'un agent bienfaisant ou malfaisant, dont on peut bénir ou maudire les œuvres comme on bénit ou Ton maudit les effets des puissances naturelles. M, Litlré conserve le mot de moralité, comme il conserve le mot d'éducation, mais en leur assignant un sens tout particulier. La moralité, pour lut, se mesure au degré de bienfaisance ou de malfaisance de l'agent. C'est une chose purement esthétique, comme la beauté, ou purement naturelle, comme la bonté des choses physiques. A ce sujet, M. Littré cite des vers de Schiller sur la beauté, don de la nature, tant admirée et aimée des êtres humains. La vertu aussi est un don de la nature, non le prix d'un effort. M. Littré sait pourtant gré à l'homme de sa laborieuse destinée, oubliant que ce labeur dont l'homme souifre n'est que le travail forcé d'une machine qui serait douée de sen-

(l) Revue de philosophie positive.

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