‹ La science et la conscienceChapitre 6 sur 33 · P. VACHEROT · texte numérisé non relu

P. VACHEROT

7à LA SCIENCE ET LA CONSCIENCE.

blêmes qui ne sont pas de sa compétence. On a \u comment la méthode des naturalistes qui procèdent par la statistique, la méthode des historiens qui procèdent par rérudition, la méthode des ethnographes qui procèdent par les explorations de voyage et les recherches de philologie, arrivent à des vues neuves et précieuses sur les races, les peuples^ les œuvres, les institutions de notre espèce, sans pénétrer jusqu'aux éléments simples, aux facultés primordiales qui constituent le fond de la nature humaine et forment la seule matière d'une véritable définition. Il en est de même de la méthode des psychologues de l'école de Stuart Mill et de Littré. Il est vrai qu'ils n'étudient plus l'homme dans la statistique des faits et dans l'histoire des races; mais, en l'observant dans la succession des faits de la vie individuelle, c'est tou jours du dehors et non du dedans qu'ils contemplent l'homme. Ils se trouvent ainsi placés vis-à-vis leur objet à peu près comme les physiciens vis-à-vis la nature. N'en pouvant voir l'intérieur, ils renoncent, eux aussi, à connaître les causes pour se borner à la recherche des lois. Or, c'est encore là un objet très-intéressant pour la science, et que, par parenthèse, le genre d'observation usité dans l'école spiritualiste de Maine de Biran et de Jouffroy n'est pas propre à nous révéler. Stuart Mill Ta dit avec une grande raison : la conscience ne peut pas plus appi'endre à un homme à quelle loi son esprit obéit que la contemplation des corps qui tombent ne peut lui donner Tidée des lois de la gravitation (4). Les travaux de Bain, de Spencer, comme de tous les

(1) La Psychologie de M. Alexandre Bain, par Stuart Mill, dans la Revue des Cours UttércUres,

psychologues physiologisles de l'école anglaise, ont puissamment contribué aux progrès de cette science positive et tout expérimentale de Thorame, qui se borne à constater les rapports des j^hénomènes psychiques et à en déterminer les conditions. Toute cette théorie de Tassociation des idées^ par exemple, n'est pas simplement ingénieuse, elle est vraie par un côté, et féconde en explications heureuses, du moment qu'il ne s'agit que de connaître les antécédents et les conditions d un phénomène donné. De même que le système exposé dans le Traité des sensations de Gondillac ne doit plus être tenu pour un paradoxe, refuté d'avance par le bon sens et le témoignage de la conscience, pourvu qu'on voie dans la sensation non plus le principe générateur, mais le point de départ et la condi* lion de Texercice de toutes nos facultés^ de même la psychologie de l'école expérimentale conserve sa part de vérité, abstraction faite de ses prétentions à la méthode psychologique par excellence. Il ne faut point oublier qu'elle est une réaction salutaire à certains égards contre les tendances peu scientifiques des écoles qui Tout précédée, soit en Angleterre, soit en France.' D'une part, l'école dite rationaliste, l'école del'a jt>rior«, ainsi que l'appelle Stuart Mill^ avait abusé des idées innées, des vérités soi-disant indépendantes de l'expérience , produit d'une sorte de faculté révélatrice qu'elle nomme raison. Un jeune philosophe de l'école expérimentale, qui porte dans les recherches de ce genre la netteté d'intuition, la vigueur d'analyse, la précision de langage propres à l'esprit français, M Taine, a singulièrement réduit, s'il ne Ta pas tout à fait supprimée, la catégorie de ces jugements dits synthétiques

a prim'i, pour lesquels toutes les écoles rationalistes, depuis Kant jusqu'à Victor Cousin, avaient cru devoir reconnaître certaines facultés et certains procédés irréductibles à Texpérience. De son côté^ l'école de Reid, bien que plus circonspecte et se rapprochant davantage de la méthode de Bacon, avait étendu outre mesure la liste des principes primitifs et inexplicables de la nature humaine, soit dans Tordre des vérités métaphysiques^ soit dans Tordre des vérités morales. En faisant trop fréquemment intervenir le sens commun comme un machina deus^ pour trancher les difficultés qu'une analyse incomplète ou superficielle ne pouvait dénouer^ cette école tendait à énerver l'esprit de recherche et à faire prédominer les instincts et les préjugés du sens vulgaire sur les analyses et les explications de la science. Sous ce rapport, la nouvelle école a rendu un service signalé à la philosophie de Tesprit humain, en ramenant à l'expérience ou à l'analyse la plupart de ces principes dits naturels, de ces idées dites innées, de ces vérités dites àprioriy pour Texplication desquelles l'école spiritualiste tient encore aujourd'hui à ses mystérieux procédés et à ses facultés transcendantes.

Où Técole expérimentale montre sa faiblesse et son insuHisance, c'est précisément dans les questions qu'elle a eu le plus à cœur de résoudre par les méthodcis qui lui sont propres. Son principe de l'association et de l'habitude est contredit par l'analyse sur les trois points capitaux de la doctrine. Ainsi,

qu'il soit possible d'cxplicfucr autrement que ne le fait Técole rationaliste les caraclèrcs de nécessité et d'universalité que présente toute une classe de nos jugements, c'est ce que Tanalyse semble avoir démontré ; mais rien n'est moins évident que l'explication du lien qui unit les termes de ccsjugcmcnts par l'association des idées convertie en habitude. Il faudrait pour cela qu'on pût identifier la nécessité logique avec cette espèce de nécessité propre à l'habitude, c'est-à-dire convertir un fait, si fréquent, si constant qu'il fût, en un principe. Tout changement a une cause; le tout est plus grand que la partie; ne fais pas à aulrui ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît, etc.; etc.; etc.; à quelque opération de l'esprit, synthèse ou analyse, qu'on attribue ces jugements nécessaires et universels, toujours est-il qu'on ne peut voir dans cette liaison toute logique entre deux termes un simple fait d'expérience tournée en habitude. De même, tous les jugements qui dérivent de ces principes et composent l'ordre entier des sciences de raisonnement, sont également inexplicables par la même théorie, par cela seul qu'ils ont Jes mômes caractères de nécessité et d'universalité. Mon esprit n'a pas besoin d'une association habituelle pour lier d'une façon indissoluble les termes de ces jugements. Il suffit d'une première intuition pour qu'il aperçoive la nécessité logique de pareils rapports. Et cette nécessité ne devient ni plus impérieuse ni plus évidente par la fréquence des actes intellectuels dont elle fait le caractère propre.

D'autre part, les phénomènes de la sensibilité ne ï'ésislent pas moins à l'explication de l'école expérittientale. Que certaines alfcctions résultent de l'asso-

dation habituelle de tels phénomènes sensitifs; qu'on puisse expliquer tels mouvements d'amour ou de haine, de sympathie ou d'antipathie par des sensations répétées de plaisir ou de peine, sans recourir à un principe spécial de la nature humaine : cela n'est guère douteux. Mais combien d'affections, les plus profondes et les plus fortes, les plus désintéressées, se refusent à cette explication? Pourquoi une mère aime-t-ellc son enfant? Est-ce parce qu'il lui fait éprouver telle sensation de plaisir? C'est juste le contraire qui est vrai. La sensation s'explique ellemême par une alTection innée, par un instinct de nature. Ici, c'est l'amour qui est le principe de tout un ordre de sensations et de sentiments, au lieu d'en être le résultat. On pourrait démontrer la môme thèse pour bien d'autres affections : la sensibilité est pourvue d'une variété d'instincts qui préexistent aux phénomènes sensitifs qu'on leur assigne bien à tort pour antécédents. Comme Ta fort bien montré un philosophe d'une tout autre école, Théodore Jouffroy, ce n'est pas la sensation elle-même qui est le principe moteur de la vie morale, c'est l'instinct ou plutôt le penchant, selon sa propre expression. Bain lui-môme, qui a si bien développé la théorie de l'association et en a étendu les applications à l'ensemble des phénomènes psychiques , est forcé de reconnaître l'existence d'instincts irréductibles à la loi de l'habitude.

Reste l'explication de l'activité volontaire. Encore ici il est facile de voir que l'école expérimentale confond les conditions des phénomènes avec leurs causes. Quand elle a montré, par le genre d'observation et d'analyse qui lui est propre, que l'acte volontaire a son

antécédent dans un acte intellectuel, tout n'est pas dit sur la cause véritable du phénomène dont elle a constaté la loi. Et alors même qu'il serait prouvé qu'il n'y a pas une seule exception à cette loi, que toujours et invariablement l'acte volontaire est déterminé^ tantôt ' par un jugement de la raison, tantôt par un mouvement de la sensibilité, serait-on fondé à en induire que cette condition est la cause, et que l'acte n'est pas réellement libre? Que l'observateur placé en dehors de la conscience en juge ainsi, rien de plus naturel. Ne pouvant voir la réalité elle-même, en ce qui concerne la libre spontanéité de nos actes, il en est réduit à juger de la causalité sur de simples apparences. Supposez deux sujets d'observation très-divers au fond, un être libre et un ôlre qui ne serait qu'une machine, et soumettez les aux procédés de l'école expérimentale. Il est évident que la scène extérieure étant la même dans les deux cas, la conclusion pour Tun et pour l'autre sera identique, quant à la nécessité des mouvements de ces deux agents.

Mais c'est en cela que se trompe l'école expérimentale. L'observateur des phénomènes physiques, ne pouvant saisir que des apparences, n'a pas d'autre méthode que l'induction pour arriver h en dégager la réalité. N'atteignant pas directement les causes des phénomènes, il ne peut qu'en rechercher les lois, lesquelles ne se révèlent à lui qu'à la suite d'une labo* rieuse observation dont le Novum organum a décrit tous les procédés. Et comme d'ailleurs il opère sur un monde livré à l'empire de la fatalité, il n'y a pas lieu de voir si l'intuition directe des causes ne montrerait pas la nature sous un jour différent. Lois ou causes,

il n'est pas douteux que tout obéit à une inileitibie nécessité. L*observaleur des phénomènes psychiques est dans une toule autre situation. S'il se borne, comme le font les psychologues de l'école expérimentale, à observer ces phénomènes du dehors, il sera toujours tenté de juger de la réalité par Tapparence. Mais si h ce genre d'observation qui lui fait voir les lois des phénomènes à travers leur succession, il joint cet autre genre d'observation qui plonge dans le for intérieur du sujet observé, il comprendra bien vile la nécessité de modifier les conclusions auxquelles il s'était laissé aller tout d'abord. 11 sentira que les mômes phénomènes peuvent se produire, les mômes lois se manifester avec des caractères très-différents, en ce qui touche la liberté ou la nécessité de nos actes. L'expérience démontre, ainsi que le remarquent StuartMill et Littré, qu'il règne une telle constance, un tel ordre dans la succession de certains phénomènes moraux, qu'il est possible d'en prévoir le retour, sinon avec l'absolue certitude qui s'attache aux prévisions de l'ordre scientifique, du moins avec une très-grande probabilité. Étant donné tel esprit, tel caractère, tel instinct, telle passion, telle idée fixe, on peut prédire le genre de vie de l'homme ainsi fait, sinon dans les plus menus détails, du moins dans les principaux traits qui la caractérisent. Voilà une loi dont l'école expérimentale se fait une arme qu'elle croit invincible contre le libre arbitre. R^is qu'est-ce que cela prouve ? Que la vie morale a ses lois comme la vie physique, rien de plus. H y a de l'ordre partout, comme disaient les stoïciens, dans la maison de Jupiter ; mais cet ordre a des caractères bien différents, selon les divers règnes de la vie

universelle. Quand la volonté obéit à la raison, elle est libre, alors même que cette obéissance, eu devenant constante^ prend le caractère d'une loi. Quand la volonté obéit à la passion, au penchant, elle est encore libre, alors même que colle faiblesse serait passée en habitude. La loi ici n'implique pas la nécessité, comme dans le monde physique. L'entière et constante soumission de la volonté à la raison est la loi du sage. En est-il moins libre pour cela? Les moralistes de Técole expérimentale diraient oui. La conscience du genre humain a toujours cru le contraire.

Et c'est la conscience qui a raison contre la science, parce qu'elle est seule compétente dans ces sortes de problèmes. Elle seule, en effet, voit le fond des choses, le fond de l'être humain, tandis que 4a science de l'école expérimentale n'en saisit que les manifestations extérieures. Maine de Biran Ta démontré avec une irrésistible évidence : si l'expérience vise aux lois, la conscience seule peut viser aux causes. « Reconnaissons dès à présent que toute la suite des procédés physiques et logiques d'observation ou de généralisation, quelque utile qu'elle soit au perfectionnement des sciences naturelles, ne fait pas avancer d'un seul pas dans la recherche ou la véritable science des causes. Tout au contraire, la notion sous laquelle l'esprit ou le sens commun conçoit toujours nécessairement l'existence de quelque cause ou force productrice qui fait commencer les phénomènes, s'éloigne, s'obscurcit et se dénature de plus en plus par les procédés mêmes qui tendent à dissimuler son titre et sa valeur réelle... Vainement donc on se flatte d^éliminer cette in-connue^ cause ou force, qui subsiste toujours dans Tin-

timité de la pensée, sous quelque terme conventionnel qu'on la désigne, ou alors môme qu'on ne la nomme pas. Malgré tous les efforts de la logique, celte notion réelle de cause ne saurait jamais se confondre avec aucune idée de succession expérimentale ou de liaison quelconque des phénomènes. » Voilà pourquoi Maine de Biran répétait si souvent ot avec tant d'énergie que la méthode de Bacon égare et fausse la véritable science de Thomme (1). « Newton disait : physique, préserve-toi de la métaphysique I S*il existe un monde dont tous les éléments ou les faits échappent à tous nos moyens d'observation extérieurs, et ne tombe que sous un sens intime; si les faits de cet ordre, supérieurs à tout ce qui se présente à titre de phénomènes, antérieurs à tout procédé artificiel de raisonnement, sont les vrais, les seuls principes de la science, et bien spécialement de celle de Thomme intellectuel et moral ; celui qui se serait livré à cette étude extérieure, qui, travaillant à constater les faits primitifs de sens intime, à les prendre à leur source, à les distinguer de tout ce qui n*est pas eux, et de tout ce mélange du dehors qui les complique et les altère, celui-là ne serait-il pas en droit de s'écrier à son tour, et peut-être avec plus de fondement que Newton : a O psychologie, gardez-vous de la physique, gardez-vous même de la physiologie (2). »

Maine de Biran était trop sévère pour une école psychologique qui adonné de précieux résultats; mais ce sera toujours Tinvincible force et Timmortel hon-

(1) Maine de Biran, Rapport du physique et du moral de l* homme, t IV, p. 27 et 29.

(2) ma., t. m, p. ui-42.

LA PSYCHOLOGIE EXPÊaiMENTALE. 83

neur de l'école dont il est le père, d'avoir rappelé les observateurs de la nature humaine aux enseignements de la conscience. Aux écoles française, anglaise, écossaise, qui toutes pratiquent la méthode expérimentale avec un esprit différent, il oppose le sentiment immédiat, direct, intime, qui fait le caractère propre de l'observation de conscience; à la recherche plus ou moins laborieuse des lois, il substitue Tintuition des causes; en face des révélations de Texpérience proprement dite qui ne peuvent passer les limites d'une science tout extérieure de l'homme, il fait jaillir du fond môme de la nature humaine une lumière qui l'éclairé dans ses profondeurs. Ce n'est plus l'homme seulement, dans ses rapports avec les choses du dehors, l'homme sensible, rhomme animal, que celte lumière fait apparaître, c'est rhomme intérieur, l'être libre dans son activité. Ce n'est plus simplement le phénomène, l*acte, la faculté qu'elle nous montre, c'est Têtre luimênne, l'âme dans sa plus intime essence. « Exister, pour l'homme, à titre de sujet pensant, actif et libre, c'est avoir la conscience, la propriété de soi. Jouir de son bon sens ou de sa raison, de sa libre activité, pouvoir dire et se reconnaître moi, voilà le fond de l'existence humaine, et le point de départ, la donnée première, le fait primitif de toute science de nousmêmes » (1).

Et comment s'y prend Maine de Biran pour résoudre ce grave et difficile problème de Tantithèse de la nécessité et de la liberté en l'homme? 11 n'a recours ni aux ingénieuses inductions de l'école expé-

(1) Maine de Biran, Rapports du physique et du moral,' t. lY, p. 16.

rimeotale^ ni aux. savantes démonstrations des écoles spécalatives; il tranche la difficulté par une simple distinction, magistralement affirmée. « L'âme se manifeste elle-même à titre de personne ou de mot par l'exercice actuel de sa force propre et constitutive, et seulement autant que cet exercice est libre ou affranchi des liens de la nécessité ou du fatum, et indépendant de toutes les autres forces de la nature extérieure. C'est ainsi que, sans sortir de nous-mêmes, nous pouvons distinguer et circonscrire les deux domaines opposés de la nécessité et de la liberté, faire la part du mot et de la nature, de l'actiou et de la passion, de l'homme et de l'animaL Leibnitz a aperçu ces limites de la hauteur de son génie^ lorsque^ mettant en opposition l'activité prévoyante de l'esprit et l'aveugle fatalité du corps, il dit, dans sa langue énergique : quod in corpore Faium^ in animo est providentia.

Et c'est parce qu'il applique à l'observation de l'homme l'œil de la conscience, que Maine de fiiran, sans renouveler l'hypothèse scolastique des forces occultes, parle constamment^ dans ses belles analyses^ de force, de cause, d'effort, de tendance^ tous mois vides de sens dans la langue de la physique, mais dont sa psychologie peut d'autant moins se passer qu'ils sont les seuls qui puissent exprimer le principe même de sa philosophie de l'esprit humain. « Il importe bien de remarquer ici que, dans le point de vue de Tobservateur de la nature extérieure, la cause qui produit ou amène une série de faits analogues, ne peut jamais ôire donnée a priori^ ni conçue en elle-même, encore moins

(I) Maine de Biran, Rapports du physique et du morale t. IV, p. 17.

imaginée dans le comment de la production des phénomènes qui s'y rattachent; aussi la langue des sciences naturelles manque-t-elle toujours du terme propre qui signifie précisément l'activité productive, l'énergie essentielle de toute cause efficiente^ manifestée actuellement par les phénomènes sensibles qu'elle produit, mais non constituée par eux, puisqu'elle est connue comme étant nécessairement avant, pendant et après ces phénomènes (1). Ainsi, comme le remarque ici judicieusement un philosophe : « Dans ce que nous appelons, par exemple, force d'attraction, d'affinité, ou môme d'impulsion^ la seule chose connue (c'est-à-dire représentée à l'imagination et aux sens), c'est l'effet opéré, savoir, le rapprochement des deux corps attirés et attirant. Aucune langue n'a de mot pour exprimer ce^'e ne sais quoi (effort, tendance) qui reste absolument caché, mais que tous les esprits conçoivent comme ajouté à la représentation phénoménale (2). » La force qui tend au niouvement, voilà, en effet, ce que ni la physique, ni la physiologie, ni même la psychologie expérimentale ne veut et ne peut connaître. Ces sciences, qui ne pratiquent' pas d'autre méthode que celle de Bacon, ne cherchent que des lois; et quand elles emploient les fermes de cause et de force, c'est uniquement pour exprimer des abstractions, c'est-à-dire des faits généralisés. Pour arrivera comprendre ces mots dans leur réelle et significative acception, il faut avoir pénétré, avec Maine de Biran, Leibniz et leur école, dans les enseignements de cette expérience intime qu'on nomme la conscience. Alors

(1) Maine de Birao, Rapports du physique et du moral, p. 23.

(2) En^el, Mémoires de V Académie de Berlin.

on entend la dénnition de Tétre par Leibniz : tout être, esprit ou nature, est une force qui aspire au mouvement. Alors on entend la définition de l'homme : une force qui tend au mouvement libre. C'est donc à cette psychologie que nous pourrions appeler intime, par opposition à cette autre psychologie qu'on nomme expérimentale, qu'il appartient de définir l'homme, de définir la nature, de définir en tout et partout l'être des choses, en rendant aux mots de force et de cause, de spontanéité, de liberté, le sens qui leur est propre et qu'ignoreront toujours les partisans exclusifs de la méthode inductive, qu'ils s'appellent physiciens, physiologistes, ou même psychologues.

Maine de Biran, JoufFroy et bien d'autres philosophes de l'école spirilualiste, après Platon, Aristote, Leibniz, ont su féconder par l'analyse ces révélations spontanées, et en faire sortir une science véritable de l'homme, science intime et profonde, bien autrement compétente, bien autrement décisive sur certains phénomènes moraux que la science expérimentale de Técole dont on vient de parler. Avec de tels observateurs armés d'un tel microscope, les apparences s'effacent devant la réalité; le lecteur se sent, se reconnaît tel que sa conscience l'avait toujours révélé à lui-même. 11 retrouve cette liberlé dont le sentiment semblait oblitéré par les explications spécieuses de la physiologie et de la psychologie expérimentale. Il retrouve cette innéité d'instincts, d'affections dont la nature l'a si abondamment pourvu, et dont l'école de Hume l'avait dépouillé. 11 retrouve enfin cet a priori de la connaissance humaine que Leibniz avait si bien vu, que Kant a si savamment

décrit, qui, réduit à sa juste mesure, témoigne encore d'une manière si éclatante de la richesse naturelle de l'esprit humain.

Comment douter, par exemple, de la liberté en lisant cette description du triomphe de la volonté humaine ? « Dans cet état, dit JoufTroy, dont le caractère est la beauté, les capacités sont tellement rompues à l'obéissance par TefTet d'une longue et sévère discipline, qu'elles plient sans résistance à tous les ordres de la volonté, et jouent sous sa main avec la même facilité que les touches d'un instrument sous les doigts d'un musicien habile. Toute lutte a cessé, et la volonté, heureuse d'un empire focile, gouverne presque sans y penser, et fait des prodiges avec un abandon plein de grâce. A voir comment elle règne, on croirait que son autorité est naturelle, et l'on dirait d'un ange qui n'a jamais connu les fatigues de la pensée, les orages des passions, et les révoltes d'une sensibilité capricieuse. Une ineffable harmonie éclate dans tout ce qu'elle fait, parce que toutes ses facultés, dociles à sa voix, concourent à ses moindres desseins dans la mesure qu'elle veut et avec une égale aisance. Aussi tout ce qu'elle fait est plein et achevé (1). » Qui ne reconnaît à ce tableau les heureux moments de sa vie où il s'est senti en pleine possession de lui-même, maître incontesté, sinon absolu, dans son empire? Et quand le même observateur nous initie aux luttes, aux défaillances de la volonté, à toutes les misères d'une vie où l'homme, vaincu par les passions du dedans, distrait par les impressions du dehors, sent sa faiblesse au

(1) Jouifroy, Mélanges philosophiques. Les Facultés do Vâme humaine.

point de douter de cette liberté si le remords n'en attestait Tinvincible conscience, qui ne reconnaît sa propre nature prise sur le fait par une observation qui a pénétré dans Tintérieur de son être (i)? Que nous font alors les ingénieuses explications d'une école qui ne tient compte d'aucune de ces révélations? Nous nous sentons transportés au dedans de nous-mêmes^ au sein de la plus pure cl la plus intense lumière qui puisse éclairer la scène de la vie morale. Nous voyons, nous louchons, nous possédons la vérité sur nos facultés et nos capacités, sur la spontanéité réelle de notre volonté, sur le secret mécanisme de notre vie morale, sur la nature même de notre être. Qu'importe que Tordre et la régularité dans la succession des mouvements de la vie extérieure nous fassent penser i\ Tordre de la nature et à Tunîversello nécessité qui en fait le caractère ? On n'arrachera jamais de nos consciences, ainsi éclairées^ le sentiment des attributs qui nous distinguent des forces de la nature.

Psychologie de la conscience, psychologie de l'expérience, voilà les deux grandes écoles auxquelles peut être ramené tout le mouvement des études psychologiques contemporaines. Toutes deux concourent également àTœuvrede la science de Thomme, et chacune d'elles y a son rôle à part, de manière à ne pouvoir se passer Tune de l'autre. A la psychologie de Texpériencc appartient la recherche des lois; à la psychologie de la conscience revient l'intuition des causes. Les lois des phénomènes ne se laissent point observer directement, pas plus dans la vie morale que

(l) Jouffpoy, îoc. cil.

dans la vie physique; elles ne se ré>èlent à la science humaine qu'à la suite d'opérations plus ou moins laborieuses ayant pour but de les dégager de la variété des accidents qui les enveloppent. Les causes, qui restent inaccessibles à la science dans Tordre des choses physiques, tombent au contraire sous l'œil de la conscience et peuvent être étudiées et soumises à l'analyse par la réflexion s'emparant des données du sentiment. C'est ainsi qu'ont procédé les plus grands observateurs de la nature humaine, philosophes ou moralistes, analysant, décrivant et définissant les instincts, les penchants, les passions, les facultés de l'homme, au moyen des révélations du sens intime, tandis que d'autres observateurs s'attachent aux acles extérieurs, aux œuvres mêmes de ces facultés, pour découvrir les lois de leur développement. Ces deux psychologies bien faites ne peuvent se contredire, pourvu qu'elles ne franchissent pas les limites de leur domaine propre. Si, par exemple, l'école de l'expérience nie le libre arbitre, c'est une conclusion qui dépasse la portée de sa méthode. Si l'école de la conscience soutient la liberté d'indifférence, la volonté sans motifs, par peur du déterminisme, et rejette toute espèce de loi dans la production des phénomènes volontaires, c'est qu'elle prétend tirer la science entière de l'homme des simples données de la conscience. Égale erreur, égale impuissance de part et d'autre, égal besoin de s'éclairer et de se compléter mutuellement.

i HAPITRE II

On a vu comment la physiologie et une certaine psychologie expérimentale en viennent soit k supprimer les caractères essentiels des phénomènes psychiques^ soit à les altérer en ramenant ces phénomènes à leurs conditions organiques et à leurs lois morales. C'est ainsi que ces éludes, dites positives, changent la face de la vie humaine, et font disparaître avec le libre arbitre la moralité qui la constitue. Tout en reconnaissant les résultats acquis de rcxpérience, nous avons essayé de les séparer des conclusions contestables que nombre de physiologistes en tirent, et de fixer les limites précises où finit la compétence de Texpérience physiologique, où commence celle de la conscience. Nous voudrions développer une thèse semblable à propos de Thistoire, et faire voir comment, par une méthode analogue à celle des sciences naturelles, certaines écoles historiques ne laissent guère plus de place au libre jeu des facultés et des volontés humaines que telles écoles de physiologie et de philosophie positive. Nous voudrions également montrer

92 LV Sr.IKNCE KT LA CONSCIENCE.

comment il csl possible de maintenir à Thistoire son haut caractère d'enseignement moral avec la nouvelle méthode qui en a fait une œuvre éminemment scientifique depuis le début de notre siècle.

Il en est de l'histoire comme de la psychologie. Tant que celle-ci s'est bornée à des études abstraites sur l'àme humaine, sur ses facultés considérées à part de l'organisme, tant qu'elle a traité de la volonté, de la liberté, des passions, des penchants, des idées, en isolant ces divers phénomènes psychiques soit des conditions organiques, soit des influences extérieures sous lesquelles ils se sont produits, la véritable science de l'homme est restée à faire. D'une pareille méthode, on a pu tirer une belle ou forte doctrine morale, quelque chose qui, comme le platonisme ou le stoïcisme, soit propre à purifier ou à retremper les âmes; on n'en a point fait sortir une véritable théorie scientifique. Cette science est née le jour où la psychologie a embrassé Thomme tout entier dans ses observations et ses expériences, où, comprenant enfin que la vie humaine est une résultante fort complexe, elle a cherché les rapports de l'être sentant, pensant, voulant, avec l'organisme, avec la nature extérieure, avec la société dont il fait partie. Alors seulement elle a pu découvrir les lois de son développement. Même méthode pour l'histoire. On peut étudier une époque, une race, un peuple, une classe, uniquement dans les maniieslalions extérieures de leur activité politique ou littéraire, en ne s'altachant qu'aux faits et gestes des grands acteurs historiques. C'est là surtout qu'on peut contempler l'humanité dans sa liberté, dans sa personnalité, dans sa vie vraiment humaine : beau ci

dramatique spectacle d'un effet esthétique et d'un enseignement moral admirables. Si l'on en vient à comprendre que tout se tient, se lie, se correspond dans la vie des sociétés comme dans celle des indi* vidus, on peut considérer ce qui fait Tobjet propre des études historiques, les événements politiques et sociaux, tels que guerres, traités, institutions, lois de toute espèce^ dans leurs rapports avec les conditions, les causes, les influences économiques, géographiques, ethnographiques, qui ont concouru à l'avènement et à la durée de ces faits. Alors, derrière l'exhibition toute superficielle et toute dramatique de la scène extérieure., se laisse apercevoir au fond du théfttre une action moins animée, moins brillante, moins intéressante pour un simple public de spectateurs, mais bien plus propre à fixer les regards de l'observateur curieux de savoir le mystère des choses. C'est l'histoire élevée à la dignité d^me science.

Or, de même que cette méthode tend à réduire la psychologie à une sorte de physiologie cérébrale où la personnalité individuelle se confond avec l'organe, elle tend aussi à ramener l'histoire à une sorte de physiologie sociale où la personnalité nationale s'efface sous l'action sourde, incessante et irrésistible des causes économiques et naturelles. L'âme des peuples, comme Tâme des grands individus qui les représentent dans le drame historique, disparaît de la scène pour faire place à cette force des choses que les uns nomment fatalité, les autres providence. A voir alors comment tout s'enchaîne dans toute histoire particulière et dans Thistoire universelle, combien peu pèsent les forces morales des individus et des peuples eux-mêmes

dans la balance des destinées humaines, combien linilucnce des idées, des volontés^ des vertus individuelles est faible sur la direction des masses et des foules livrées à leurs instincts^ à leurs imaginations, à leurs passions aveugles; commentées passions elles-mêmes tiennent au sang, au sol, à la température^ on se demande où est le rôle de la volonté, de Tintelligence, dans ce mouvement qui entraine tout vers un dénoûment le plus souvent contraire aux desseins des sage^ ou aux efforts des héros; et Ton conclut, au nom de la science, à une philosophie de l'histoire qui ne compte plus ni avec la liberté ni avec la conscience ded hommes. Ici encore y aurait-il entre la science et la conscience une de ces contradictions qui feraientcraindre que les droits de celle-ci n'eussent à souffrir des progrès de celle-là ? C'est ce qu'il nous faut examiner.

L'histoire, telle que la traitent les écrivains de l'antiquité, est une œuvre de littérature et de morale bien plus qu'une œuvre de science. Ce n'est pas que les historiens anciens ne se proposassent un but trèssérieuXi Instruire en charmant, enseigner la politique et la morale par des tableaux où Tépopée, le drame^ l'éloquence, ont la plus l^rge part, ce fut la tâche accomplie avec tant d'éclat par les écrivains dont les livres nous ont été conservés. Ce qu'ils voient et reproduisent surtout, c'est le jeu des acteurs en scène, sans s'inquiéter ni même se douter du travail qui s'opère par la force des choses ou la force des idées. Alors on a le spectacle de ces héros, de ces sages, de

ces tyrans, de ces grands hommes de la guerre, de la politique, de Tart, de la philosophie, agissant dans toute la liberté de leur caractère, de leurs passions, de leur génie personnel. Voilà pourquoi l'histoire ancienne, écrite par un Hérodote, un Tite-Live, un Tacite et môme un Thucydide, a une noblesse, une beauté, une moralité qui lui e^ propre. C'est que là on voit l'homme agir de lui-môme et par lui-même, sûr de sa force, comme le héros d'une véritable épopée. On voit qu'il ne sent point le poids de cette force des choses dont la science moderne nous montrera si bien Faction toujours dominante et parfois écrasante. Les personnages historiques de l'antiquité ne comptent qu'avec leurs dieux, si Ton peut dire qu'ils comptent réellement avec des puissances qui ne leur font jamais obstacle, n'étant que des personnifications de leurs propres volontés. La seule puissance qui domine les héros de l'histoire comme ceux du drame antique, c'est le destin, ce mystérieux acteur qui conçoit, compose, exécute son drame à lui, sans se soucier aucunement du drame bruyant et superficiel que joue l'humanité; mais cette puissance n'a pas plus de rapport avec l'activité humaine que n*en a ce que nous appe- Ions le hasard, et si les personnages de Thistoire s'en effraient, ils ne comptent avec elle ni pour s'y appuyer ni pour lui résister. Us lui abandonnent leur destinée avec autant de résignation que de terreur, gardant devant elle toute l'indépendance, toute l'énergie, toute l'initiative de leur action individuelle.

Ce n^est point à dire que la réalité historique soit autre dans les temps anciens que dans les temps modernes* Partout et toujours la force des choses est la

vraie cause des grands événements. Seulement l'historien, qui ne s'en doute pas, fait mouvoir ses personnages comme si cette force n'existait point. Ils savent parfaitement qu'ils agissent en bons ou mauvais citoyens, en braves ou lâches soldats, en libérateurs ou en tyrans de leur patrie, et ne songent point à reporter une part de responsabilité à des puissances supérieures dont ils ne seraient que les instruments. En un mol, c'est la responsabilité non de leur œuvre personnelle, mais du résultat final de cette œuvre qu'ils renvoient au destin. Voyez la manière dont Hérodote raconte et explique les grands événements qui font la matière de son histoire. Le récit des guerres médiques n'est-il pas une sorte de poëme non-seulement pour le langage, qui rappelle Homère, mais surtout pour le.'fond des choses? C'est la valeur, Tintelligence, l'héroïque personnalité grecque qui, dans cette lutte mémorable, a vaincu la lâcheté, l'ineptie, la mollesse des Perses. Milliade, Léonidas, Aristide, ïhémistocle, Pausanias, Cimon, voilà les acteurs qui ont tout conçu, Jout préparé, tout dirigé, tout exécuté avec celte poignée de héros qu'on voit ?e ruer sur les multitudes de l'Orient. Ceux-là ont tout sauvé, comme Xerxèset ses généraux ont tout perdu. On reconnaît dans les chefs et les soldats des guerres médiques les fils des héros de y Iliade ; c'est une histoire tout épique, une chronique héroïque mêlée d'anecdotes qui en redoublent l'effet moral. Toute la philosophie de l'historien sur ce grand drame militaire se résume en deux mots, il est vrai, décisifs : a C'est un combat d'hommes libres contre des esclaves».

Il n'y a plus trace de poésie dans l'histoire de la

guerre du Péloponèse. Thucydide a introduit le langage d^une prose sévère aussi bien dans ses harangues que dans ses récits. C'est un politique expliquant tous les faits qu^il raconte par la nature des institutions, par le rôle des partis, par le conflit des intérêts et le jeu des passions, par Téloquence des homnoes d*État et la lactique des hommes de guerre. Pourlanl ici encore la personnalité humaine, individuelle ou collective, est seule en scène ; elle y paraît avec la gravité que l'impassible génie de Thistorien sait communiquer à tout ce qu*il touche, tandis que la naïve sensibilité et la vive imagination d'Hérodote répandent leurs charmes sur les choses et les hommes dont il parle. Au lieu de volontés individuelles, ce sont des volontés générales qui occupent la scène; l'historien n'a pas plus qu'Hérodote l'idée de remonter jusqu'aux causes plus profondes, naturelles ou économiques, qui expliquent les causes politiques ellesmêmes des faits racontés. Il est bien vrai qu'il ouvre son récit par une fort belle description géographique et ethnographique du pays qui fait le sujet de son histoire. Mais, si intéressant et si instructif que soit ce tableau, Thucydide ne songe point dans la suite de son livre à rapprocher des faits et des institutions politiques ces circonstances de race, de position géographique, de constitution économique, qu'il a résumées dans les premières pages.

Xénophon n'est pas un historien aussi profond ni aussi sévère que Thucydide ; il môle à chaque instant la morale à l'histoire, la leçon au récit, à tel point que Quintilien croit devoir le classer parmi les philosophes plutôt que parmi les historiens. Il se montre

VAGHEROT. 6

en elTet partout philosophe dans ses divers traités plus ou moins historiques, en ce sens qu'il fait constamment tourner son récit à l'enseignement moral. Gela n'est pas seulement visible dans cette espèce de roman historique qui se nomme la Cyropédie; on le reconnaît également dans les Helléniques^ dans la Retraite des dix mille, dans les Républiques de Sparte et d'Athènes. Ici plus de récits pour l'imagination et la curiosité, comme chez Hérodote ; plus de tableaux et de harangues ayant pour but l'explication toute politique des événements, comme chez Thucydide. C'est pour enseigner la vertu à tous, chefs et soldats, citoyens et cités, sujets et princes, que Xénophon écrit l'histoire. En le classant parmi les philosophes, c'està-dire parmi les moralistes, Quintilien n'a raison qu'à moitié ; c'est encore un historien dans le sens antique du mot, mais un historien qui a exagéré la méthode de l'antiquité au point de faire de l'histoire un véritable traité de morale.

Les historiens latins n'ont point à cet égard une autre méthode que les Grecs. Sans parier des récils fabuleux sur les origines de Rome, auxquels il n'a manqué, pour en faire un véritable poërae à la façon de V Iliade , que le génie, la langue et les chants de la Grèce primitive, il faut voir Tite-Live raconter les guerres de Rome contre les cités latines et les peuples italiens ou étrangers, les luttes entre les classes et les partis sur le forum ou au sénat. Assurément c'est bien là une histoire sérieuse où la pensée politique de Tauleur se fait jour sous les ornements de la plus belle rhétorique. Mais, dans cette grande œuvre encore plus oratoire qu'historique, le but que se propose Tite-Live

est tout patriotique. Refaire une âme romaine à ce peuple qui s'énerve et ne conserve de romain que le nom, la refaire par l'histoire, alors que la tribune ne peut plus lui faire entendre ses leçons, telle est la noble tâche qu'il poursuit à travers tous les développements de son œuvre. «Le principal et le plus salutaire avantage de Phistoire, c'est d'exposer à vos regards, dans un cadre lumineux, des renseignements de toute nature qui semblent vous dire: Voici ce que tu dois faire dans ton intérêt, dans celui de la république; voici ce que tu dois éviter, car il y a honte à le concevoir, honte à l'accomplir. Au reste, ou je m'abuse sur mon ouvrage, ou jamais république ne fut plus grande, plus sainte, plus féconde en bons exemples (1).» Tite-Live nous montre on ne peut mieux comment pensent, parlent, agissent et combattent ces sénateurs, ces tribuns, ces généraux, ces partis, ces légions; mais la nécessité extérieure qui régit le développement de cette ambition incessamment conquérante, le génie de la formule religieuse ou juridique qui préside à tous les faits intérieurs ou extérieurs de cette histoire, en un mot le véritable secret de Texplication des choses romaines, Tite-Live ne le livre point à ses lecteurs, parce qu'il ne le possède pas bien luimôme. IN^y a-t-il point, par exemple, de quoi faire sourire un historien moderne, tel que Montesquieu, quand il voit le grave Tite-Live terminer l'histoire de la seconde guerre punique par un parallèle entre Alexandre, Annibal et Scipion, comme si l'issue de cette terrible lutte avait été simplement une question de supériorité militaire entre les chefs ?

(1) Histoire romaine, — Préface.

Polybe montre un tout autre sens historique, quand il cherche Texplicaiion de la supériorité politique et militaire de Rome dans la comparaison de ses institutions avec celles des autres grands peuples de Tantiquilé. Polybe toutefois n'est encore qu'un historien politique plus profond que les autres. Pourquoi Rome a-t-elle conquis le monde, pourquoi l'empire a-t-il succédé à la république, quelles sont les vraies causes, les causes premières de la grandeur et de la décadence romaines? Tous les historiens latins, Sallusle et Tacite comme Tite-Live, n'ont qu'un mot pour Texpliquer: la vertu républicaine perdue dans le luxe.

Après ces grands historiens de l'antiquité, il est à peine nécessaire de nommer un rhéteur comme Quinle- Curce, qui a voulu faire de l'histoire d'Alexandre une sorte depoôme épique en prose fleurie et déclamatoire. Il esl trop clair que, dans un tel livre, il ne faut chercher aucun enseignement sérieux. L'héroïsme d'un homme a tout fait dans celte merveilleuse conquête de l'Asie. Avec infiniment plus dénature! et de charme, Froissard n'a pas compris ni écrit autrement l'histoire des temps chevaleresques. A qui veut voir dans leur inlime personnalité tous ces acteurs de Thisloire ancienne, un grand et beau livre est ouvert, ni histoire ni roman, dans lequel se résume tonte la pensée des historiens de l'antiquité. Les Vies des hommes illustres sont un véritable livre de psychologie historique. Là on assiste aux pensées, aux sentiments, aux passions qui ont déterminé les actes extérieurs des personnages. Partout on les retrouve en pleine possession d'euxmêmes, en pleine conscience de leur liberté, en parfaite confiance dans la puissance de leurs facultés çt

L'HISTOIRE. iOi

dans l'efficacité de leurs œuvres. Périclès, Démos- Ihène, Alexandre, Galon, César, ne doutent point, dans leur action politique ou militaire, des effets de leur éloquence, de leur courage, de leur vertu, de leur génie. Chacun a le sentiment de sa force propre, rarement de la force des choses qui le favorise ou l'entrave réellement. La volonté des individus ou des partis, voilà les obstacles ou les auxiliaires dont se préoccupe la prudence de ces personnages, ^ous auraient dit volontiers comme Tun d'eux: quidtimes? Cœsarem vekis, C^est par le caractère tout personnel de ses récits que le livre de Plutarque peut être considéré comme l'expression idéale de cet esprit historique de l'antiquité, dont Hérodote, Thucydide, Xénophon, Tile-Live, Sallustc, Tacite, sont les plus éclatants organes. Bien que très-curieux des choses du dehors, c'est à la partie individuelle et personnelle des événements historiques que s'attache Plutarque, et il est facile de voir que les choses extérieures l'intéressent surtout par l'impression qu'elles produisent sur l'âme de ses héros. Or c'est là précisément le côté mis en relief par tous les écrivains de l'antiquité, qu'il s'agisse des individus ou des nations.

L'histoire littéraire et esthétique, telle que la comprennent les anciens, se traite dans le même esprit et par la même méthode que l'hisloire politique. Inspiration d'un génie divin ou œuvre d'un génie tout personnel, voilà à quoi se résume toute leur critique; nulle idée de rapport avec la nature extérieure, la race ou la société à laquelle appartiennent les artistes. On sait comment cette critique explique Homère, Hésiode et les vieux poètes des temps primitifs. Platon définit

le poêle et la poésie en vrai théologien : le poêle est un ôtre léger, ailé, qui ne touche point à la terre et doit tout à une communication d'en haut. Son chant n*a rien de commun avecles sentiments et les pensées des hommes ; il ne se ressent pas davantage des impressions de la nature. Les poètes qui se succèdent à travers les âges forment entre eux une chaîne mystérieuse parfaitement isolée des influences terrestres, et dont le premier anneau touche au ciel. Aristote, qui comprend tout autrement l'origine de la poésie, fait d'Homère un génie aussi libre, aussi personnel que les poètes des époques postérieures, tels que Pindare, Eschyle, Sophocle ou Euripide; génie critique autant que créateur, ayant pleine conscience de ce qu'il fait, possédant son art aussi complètement que Virgile ou tel poète des époques de réflexion. C'est aussi le jugement d'Horace, qui ne voit dans les beautés de celte poésie naïve et toute primitive que les produits d'une véritable œuvre d'art, et dans les répétitions et les longueurs qui s'y rencontrent^ que les défaillances d'un génie fatigué. Il faut lire Quintilien sur Homère pour juger d'une pareille méthode critique. Nul ne se doute, parmi les anciens, des vraies sources et des caractères propres de la poésie homérique.

Dans les temps modernes jusqu'à notre siècle, l'histoire n'a guère été comprise, composée, écrite autrement que dans l'antiquité. A côté des chroniqueurs et des historiens purement narrateurs, il y a eu sans doute des historiens éloquents ou profonds à la manière de Thucydide, comme Machiavel et Guichardin, mais entre les mains des uns comme des autres, Thisloifô est restée un genre littéraire, la représentation toute

personnelle et toute dramatique des événements. Machiavel est peut-ôlre l'historien qui a poussé le plus loin la confiance dans les ressources du génie humain, lui qui enseigne si bien Tart de réussir à tout prix et par l'emploi des plus détestables moyens. Sous ce rapport, ses livres sont encore une école de politique, sinon de morale, comme les livres des historiens antiques.

Voilà rhistoire dans l'antiquité. Ce qui en fait l'imraorlelle beauté, ce n'est pas seulement la langue, le style, l'art de la composition; c'est la pensée, Tesprit dans lequel elle est écrite. Toujours plus ou moins épique et dramatique, elle est une source inépuisable d'émotion et de plaisir; elle est l'ccole de toutes les grandes et fortes vertus, un enseignement vivant d'héroïsme, de patriotisme, de civisme, de stoïcisme. Ce qu'elle n'est jamais, c'est une science qui ramène les faits à leurs lois, une philosophie qui remonte aux véritables causes. Pourquoi l'histoire a-t-elle été ainsi traitée par les historiens romains et grecs? Cela tient avant tout au génie môme de l'antiquité, génie essentiellement pratique et politique qui faisait de toute chose, science, art, religion, poésie, histoire, une institution d'État. Il n est pas douteux cependant que la constitution géographique des peuples n'y soit pour quelque chose. Les peuples dont les écrivains anciens racontent l'histoire se réduisent, pour la plupart, à des cités fort petites par l'étendue du territoire et le nombre des citoyens. La vie politique de ces cités était concentrée sur la place publique, où l'éloquence décidait de tout, au moins dans les jours de liberté. Les orateurs, les hommes d'État, les hommes de guerre,

104 Ik SCIENCE ET LÀ CONSCIENCE.

avaient donc une aclion très-grande sur les destinées de la république. II suffisait d'un discours^ d'une émeute^ d'une conspiration pour changer ces destinées, pour lui imposer la tyrannie ou lui rendre la liberté, pour amener le triomphe d'un parti. On comprend dès lors comment la conscience de la puissance individuelle devait contribuer à donner aux personnages historiques de l'antiquité celle liberté d'allure, cette audace d'initiative, cette confiance dans le succès de leurs efforts personnels, qui manquent généralement aux personnages historiques des temps modernes. Jamais Tindividu n'est écrasé par la masse dans ces petites sociétés. Voilà aussi, entre autres raisons, ce qui explique comment la méthode des historiens des républiques italiennes se rapproche autant de celle des historiens antiques. Si elle en est l'image assez fidèle, c'est que les cités italiennes étaient à beaucoup d'égards la copie des anciennes cités.

La pensée d'élever l'histoire au rang d'une science appartient au siècle dernier. On a fait à tort à Bossiiet l'honneur de le considérer comme le créateur de la philosophie de l'histoire dans ce grand Discours sur r/tistoire universelle, qui ne serait que le maguiûque développement d'un lieu-commun de théologie, si la science historique de l'antiquité ne s'y retrouvait souvent avec cette haute manière de dire les choses qui n'appartient qu'à Bossuet. Dans ce tableau des événements tracé à si grands traits, où il veut montrer comment Thomme s'agite tandis que Dieu le mène.

selon le mot d'un autre théologien, il n'explique rien d'une façon instructive en voulant tout rapporter à un dessein de la Providence. S'il existe une conception spéculative à laquelle on puisse rattacher la philosophie de rhistoire telle que l'ont entendue les modernes, ce n'est pas dans la théologie de Bossuet, c'est dans la métaphysique de Leibniz qu'il faut la chercher. En soumettant l'ordre des choses physiques et morales au principe de la raison suffisanle, Leibniz a ouvert la voie à la doctrine du déterminisme universel, doctrine qui est d'ailleurs la sienne, et dont il a donné la formule. En professant que tout se tient et se lie dans la succession des choses, que le présent est gros de l'avenir, comme le passé était gros du présent, il a posé le principe de la théorie de l'évolution fatale et traditionnelle.

A vrai dire, ni la philosophie de l'hisloirc ni la science de l'histoire ne commencent avant le xviii* siècle, où se fait jour l'idée de la perfectibilité et du progrès universel. C'est des promoteurs de cette idée, c'est de Lessing, Herder, ïurgot, Cordorcet, que date la conception d'une histoire universelle dans laquelle cette loi du progrès trouverait son application sur la plus grande échelle possible. Dans son livre des Idées sur l'histoire de l'humanité, Herder a des déûnitions fécondes et des images heureuses qui ont inspiré bien des écoles de philosophie historique. « L'histoire, nous dit-il, est la science des lois du progrès dans les sociétés humaines; elle est l'épanouissement de la fleur de l'humanité. » Et l'explication de ces formules n'est pas moins remarquable. « Comme l'homme, dans l'ordre des choses naturelles, ne s'enfante pas lui-^

même, il est tout aussi loin de se donner l'ôlre quand il s*agit de ses facultés intellectuelles... Chacun de nos développements est ce que Tout fait être le teraps, le lieu, Toccasion, toutes les circonstances de la vie. C'est sur ce principe que repose Thistoire de Thumanité. C'est lui qui fait que l'histoire du genre humain est nécessairement un tout, c'est-à-dire une chaîne de traditions depuis le premier anneau jusqu'au dernier.» Nul n^a exprimé avec plus de force que Herder celte fatalité naturelle qui serait la loi du développement des individus, des sociétés et de l'humanité tout entière. « Quel que tu aies été à ta naissance, tu es ce que tu devais être et là où tu devais être. N'abandonne pas ta chaîne, ne t'élève pas au-dessus, mais restes-y fermement attaché. » Assurément ni Turgot, ni Gondorcet, ni Montesquieu, ni Vico, n'eussent accepté une pareille formule dd fatalisme dans un siècle où l'on avait une foi si entière à l'influence des idées et à l'action des volontés, et qui a fini par un drame révolutionnaire bien différent de l'espèce d'évolution végétative dont parle Herder; mais il suffit d'ouvrir tel livre de philosophie historique contemporaine pour se convaincre que les idées de Herder ont fait école parmi les historiens de notre temps.

C'est à Montesquieu et à Vico que commence véritablement la science de l'histoire; nous disons la science et non la philosophie, parce que la science proprement dite ne dépend d'aucune des hautes spéculations qui constituent en réalité la philosophie de Thistoire, telles que les idées de perfectibilité humaine, de progrès universel, d'évolution graduelle et nécessaire. La science de l'histoire, comme la science de la nature,

L'HIStOIRE, 107

se recoonait à une tendance certaine et précise^ la préoccupation de la recherche des lois qui régissent la succession ou la combinaison des faits. Lbl méthode est donc la même pour les deux ordres de sciences, naturelles et historiques, et cette méthode n'est autre que l'induction, dont Bacon a été l'inventeur. Aussi retrouve-t-on dans les œuvres historiques vraiment dignes du nom de «cience les procédés principaux de la méthode des sciences physiques. Gomme dans ces dernières, il s'agit de tables de présence ou d'absence à dresser, de séries croissantes ou décroissantes à établir, de statistiques à former. Que les premiers historiens qui ont essayé de faire de Thistoire une science n'aient pas songé au Novum organunif cela est fort probable; il n'en est pas moins certain que les progrès des sciences naturelles, dus principalement à l'excellence de leur méthode, ont été pour eux un puissant encouragement à appliquer les mêmes procédés aux sciences morales^ et particulièrement à l'histoire, au moins dans la mesure où cette application est possible. Fidèles à cette méthode, Montesquieu et Vico ont cherché les lois et les véritables causes des faits politiques, soit dans l'histoire particulière de tel peuple, soit dans l'histoire générale de Thumanité, sans se préoccuper des idées de perfectibilité et de progrès. En cela, ils sont le» pères de la science historique. Toute la méthode de cette science est dans une définition de VEsprit des lois; « les lois sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses » . Toute la science des deux grands livres de Montesquieu est dans l'application de cette définition aux réalités de l'histoire. Chercher les rapports qui existent entre les divers ordres

de faits historiques, dégager par Tobservation comparée et l'induction les rapports constants et par suite nécessaires qui dérivent de ]a nature même de ces faits, telle est la véritable méthode scientifique de l'histoire, qui ne devait être complètement pratiquée que dans notre siècle, mais dont Montesquieu a donné le précepte et parfois Texemple. Science nouvelle est bien le titre qui convient au grand ouvrage de Vico (1); car nul n'a mieux compris le but, Tobjet et la méthode de rhistoire, ainsi que l'ont traitée les historiens modernes. Retrouver l'immuable dans le variable, l'unité dans la diversité, en un mot, la loi dans le fait, saisir les mômes traits, les mêmes caractères dans cette variété d'actions, de pensées, d^instilutions, de mœurs, de langues, que nous présentent les annales du monde, telle est l'idée fixe de Vico. C'est en appliquant la méthode si féconde de l'observation comparée aux diverses sociétés anciennes et modernes qu'il arrive à découvrir la loi des trois âges de l'humanité, âge divin, âge héroïque, âge humain, et qu'il a compris que certains personnages fabuleux ou même historiques, comme Hercule, Homère, Romulus, ne sont qu'une persomiification des sentiments et des actions de leur époque ou de leur nation, chose dont l'antiquité ne s'était jamais doutée. Si cette science nouvelle en est restée avec Vico à des vues fort incomplètes, comme par exemple la loi des ricorsi, qui fait tourner l'humanité dans un même cercle, au lien d'en montrer le développement progressif à travers la

(1) Vico, Principes d'une science nouvelle relative à la naturt commune des nations.

série de cercles analogues qu'elle parcourt, c'est que son érudition n^esl encore ni assez étendue ni assez exacte.

A notre siècle seul appartiennent les œuvres de véritable science historique. Ici la méthode scientifique est pratiquée avec suite, avep ensemble, appuyée sur une connaissance complète, exacte, approfondie des textes et des monuments. Géographie, ethnographie, philologie et grammaire comparée, épigraphie, archéologie, tons les éléments se sont trouvés sous la main des historiens au service de la méthode nouvelle. L'his*toire n'avait guère été précédemment qu'une sorte de psychologie sociale, ayant pour unique objet l'âme des individus et des peuples. Elle est devenue une étude analogue à l'hisloire naturelle, une véritable physiologie sociale, où l'influence des causes économiques et physiques se combine avec l'action des causes morales et personnelles pour produire ce résultat concret et complexe qu'on appelle l'histoire d'une nation ou d'une époque. L'homme reste toujours le héros du drame historique; mais il n'en est plus le seul acteur. La nature y joue aussi son rôle par l'influence extérieure des climats et des situations géographiques, et aussi par le travail interne des causes ethnographiques et économiques, double action qui concourt, avec les causes politiques et morales, à former les instincts, les tempéraments, les mœurs, les aptitudes des races et des nations. Le génie des individus, l'âme des peuples, font toujours, celle-ci par ses sentiments collectifs, celui-là par ses œuvres personnelles, le principal intérêt du drame; les personnages y conservent la conscience et la liberté de leurs actes. Seubaient, ils ont

p. VACHEROT. 7

également la conscience des nécessités qui pèsent sur la volonté, des idées communes qui dominent leur pensée, des forces générales qui contrarient ou favorisent l'accomplissement de leurs desseins. Tandis que les historiens anciens ne les voyaient et ne les représentaient que dans Tindépendance de leur action politique, ou bien que dans roriginalité de leur œuvre esthétique ou scientiflque, les historiens modernes les voient et les représentent sous Tinfluence et la pression des idées et des choses de leur temps et de leur pays; ils nous les montrent comme ne faisant qu'exprimer et personnifier les sentiments, les passions, les idées, les intérêts des peuples, des classes, des partis qui les inspirent^ les poussent et les soutiennent sur la scène qu^ils occupent. Qu'il s'agisse d'événements politiques ou d'œuvres d'art et de littérature, Thistorien de nos jours ne détache jamais ses personnages du milieu dans lequel ils ont agi ou créé; il ne manque pas de les étudier dans leurs rapports avec tout ce qui les précède et les entoure da^is la naanifestation de leurs actes ou la création de leurs œuvres, afin qu'on voie bien que tels personnages politiques ne sont que les ministres d'une nécessité sociale, et que tels auteurs ne sont que les organes d'idées et de sentiments généraux* Voilà ce qui explique pourquoi les grands hommes font tout autre figure sur la scène, selon le point de vue antique et selon le point de vue moderne. Tandis que là ils semblent, à part le destin, en être les rois absolus, ici ils n'en sont plus que les ministres, obéissant à un souverain qui leur.dicte ses volontés du fond du théâtre où l'historien les montre ^ux spéclciteurs. Pour bien juger de la dififérence des deux méthodes

L'RiStOiRÉ. iii

historiques^ ancienne et moderne, il faut coo^parer les œuvres des historiens sur le môme sujet, Tanlir quilé. Qu'on lise les histoires grecque et romaine d'Otfried Muller, de Thirwall, de Grote, de Nicbuhr, de Michelet, de Mommsen, de Fustel de Coulanges, après les classiques compositions des écrivains antiques » on sera tout surpris du nouvel aspect que prennent les choses dans l'exposition des historiens modernes. Derrière les acteurs apparaissent les causes. Où Hérodote n'avait vu que Taction des hommes dans la lutte entre la Grèce et TOrient, nos historiens reconnaissent surtout l'effet des institutions ; ils montrent comment cette poignée de braves est sortie des gymnases de la Grèce pour combattre à Marathon^ aux Thermopyles, àSalamine, à Platée, des multitudes sans exercice, sans discipline et sans armes suffisantes. Où Thucydide avait mis en jeu les partis et les institutions politiques, nos historiens font intervenir les causes géographiques^ économiques, ethnographiques, qui expliquent l'avènement et la durée de ces institua tions et de ces partis. Pourquoi ici une démocratie, là une aristocratie, ailleurs une constitution mixte? Les historiens modernes répondent à ces questions par une formqle qui explique tout. C'est par une nécessité ethnographique et géographique que Sparte est une aristocratie militaire ; c'est par une autre Nécessité géographique et économique qu'Athènes est une démocratie. Si 3parte n'est et ne peut être qu'un camp, Athènes est et doit être tout à la fois un camp, un comptoir, un atelier, un théâtre^ une académie^ une tribune^ en un mot le vrai sanctuaire de cette civilisation hellénique dont un héros encore barbare, mais

fils de Philippe et élève d*Aris(ole, n'a été que le missionnaire par la conquête. Où Quinte-Curce et Plutarque ne voient guère qu'une épopée militaire, la science moderne admire une des plus grandes œuvres de la civilisation du monde, lien est de même pour Thistoiré romaine. Pourquoi les grandes destinées de Rome, pourquoi les luîtes de son aristocratie et de sa démocratie, pourquoi la république d'abord et ensuite l'empire ? C'est à Niebuhr, h Michclet, à Mommsen, qu'il faul demander la véritable et définitive explication que ni Cicéron, ni Salluste, ni Tite-Live, n'ont donnée. C'est la science historique de notre temps qui a fait comprendre comment Rome légiste, militaire et conquérante, a dû commencer par une espèce de monarchie, puis se développer en une république aristocratique pour finir par Terapire des Césars, tout cela en vertu de nécessités supérieures qui ont dominé l'action des individus et des partis. Ceci n'empêche point nos historiens d'admirer la vertu de Gatôn et de juger Tambition de César ; mais il faudrait, après leurs démonstrations, que l'ardeur des sentiments républicains fût bien forte pour se faire illusion sur une réalité que Cicéron et Brutus lui-môme ont fini par entrevoir. Il n'y avait plus de République après les Gracques. Le duel atroce de Marins et de Sylla, le triumvirat de Grassus, de Pompée et de César, avait détruit le prestige de la loi,* sans lequel nul gouvernement républicain ne peut vivre. Si César eût manqué à la servitude romaine, un autre maître se fût rencontré. Ni le poignard d'un Brutus, ni le glaive d'un Chéréa ne pouvaient rien pour la résurrection de Tantique liberté. Voilà ce que la science historique a mis hors de doute. L'ouvrage k

plus curieux peut-ôtre qui ait paru récemment comme spécimen de la méthode moderne, c'est un livre ingénieux et souvent profond où M. Fustel de Coulanges trouve moyen d'enfermer dans une formule unique, le culte des morls, tout le système des institutions religieuses, domestiques, civiles qui constituent la cité antique (1).

Cette fatalité intérieure ou extérieure à laquelle la philosophie de Thistoire donne le nom de force des choses, réelle dans les temps anciens comme dans les temps modernes, est d'autant plus difficile à reconnaître au milieu des faits politiques racontés parles historiens de l'antiquité, que, la soupçonnant à peine, ils l'ont laissé deviner aux historiens de nos jours, sur des indications vagues et incomplètes. Il en est tout autrement dans l'histoire moderne, où celle fatalité éclate dans des proportions on rapport avec la grandeur des théâtres sur lesquels elle joue son rôle à côté de la volonté et de l'intelligence humaines. Dans ces grands États qui se nomment l'Espagne, la France, l'Angleterre, l'Allemagne, la force des choses, résultante de causes très-diverses, mais toutes égalemeni fatales, fait sentir toujours et partout son immense et irrésistible impulsion avec une évidence qui a frappé les historiens de notre temps. Voilà ce qui fait qu'ils ont cherché à peu près tous à étudier, à analyser, à classer les éléments dont se compose cette résultante, et à en déterminer les lois.

Pour s'en assurer, il n'est pas nécessaire de passer

(1) La Cil é antique»

en revue tous les noms et tooles les œuvres de la science historique des temps modernes; il suffit de rappeler quelques grands sujets tirés de ^histoire de France^ où la nouvelle -méthode a été pratiquée avec le plus de succès. L'histoire de notre pays avait été^ jusqu'à notre siècle, à peu près réduite à Thistoire de lu monarchie française, avec sa cour et sa noblesse; le peuple y était oublié^ n'ayant aucun rôle^ pas même celui du chœur antique qui pouvait au moins mêler ses plaintes à l'action des personnages. En historien économiste, Sismondia tenu compte de cet acteur muet, dont les souffrances méconnues, les intérêts foulés aux pieds éclatent de temps en temps en émeutes, en jacqueries, en révolutions avortées comme celle que tentaient les communes de Paris et de France sous la direction d'Etienne Marcel. De là un nouveau point de vue qui domine toute V Histoire des Français^ et qui tend à la ramener aux lois de l'économie politique. Jusqu'à notre siècle^ les historiens, fidèles en cela à la méthode de l'antiquité, n'avaient Vu dans l'avènement de la nation française que l'œuvre toute personnelle de quelques individualités militaires^ comme Glovis, Charlemagne, HuguesCapet, Philippe-Auguste. En historien curieux et érudit, Augustin Thierry a cherché et découvert les vraies origines des choses ; sous les faits politiques des premiers temps de l'histoire d'Angleterre ou de l'histoire de France, il a vu les nécessités ethnographiques qui dominent et expliquent ces faits; il a vu les traces de la longue lutte des races entre les Normands el les Saxons, les traces de la conquête franque sous les dynasties mérovingienne ctcarlovin-

gienne, et dans toute la période du régime féodal (1). Jusqu'à notre siècle, on n'avait guère procédé en histoire que par narrations, par tableauxou parportraits;on parlait des grands hommes et de leurs œuvres politiques, comme dans Tanliquité^ plutôt que des institutions religieuses, sociales, juridiques, économiques, qui sont l'œuvre des causes naturelles ou traditionnelles plus ou moins indépendantes des faits politiques. En historien philosophe, M. Guizot a embrassé dans une savante analyse la race conquise et la race conquérante, le droit barbare et le droit romain, l'église, la monarchie, la noblesse, les communes, la littérature et la philosophie, enfin tous les éléments de la réalité historique, montrant le rôle de chacun dans l'économie générale des sociétés modernes, et particulièrement de la nôtre. Il a su ainsi faire de l'histoire une véritable science, analogue à cette physiologie naturelle qui explique la vie animale par la constitution et la fonction des divers organes. Cette méthode d'analyse et de synthèse tout ensemble, dans laquelle excelle l'esprit philosophique de M. Guizot, n'est propre ni à rbistorien ni à sa manière d'expliquer plutôt que de raconter l'histoire. L'histoire narrative ellemême l'emploie dans ses récits et ses tableaux. L'ouvrage de M. Henri Martin, sous forme de composition tout historique, n'en contient pas moins l'analyse et la synthèse des éléments de la réalité historique qui font Fobjet du méthodique enseignement de M. Guizot; seulement ils y sont fondus, comme il convient au genre, dans la trame du récit et dans l'unité de la

(1) M. Âmédée Thierry a suivi la même méthode dans ses études sur le Bas- Empire.

composition. Et cette même réalité, avec tous ses éléments si bien définis par M. Guizot, si exactement décrits par M. Henri Martin, n'est-clle pas aussi tout entière dans la vive et brillante histoire de France de M. Michelet ? Parce qu'elle y éclate en traits de feu, parce qu'on y retrouve le mouvement, la couleur, Taccent, la passion, tous les caractères de la vie, en est-elle moins féconde en explications, en révélations sur le fond des choses? C'est assurément un grand mérite pour l'historien d'être complet dans ses analyses, ses descriptions, ses narrations ; mais serait-ce un moindre mérite que de faire revivre devant le lecteur cette môme réalité que d'autres ont si bien fait voir et comprendre? Histoire matériellement incomplète, de brusque allure, d'accent passionné, tant qu'on voudra, mais histoire vivante, s'il en fut ! Cette force des choses, ce génie des peuples, cette âme des multitudes que les historiens antiques n'ont pas devinée, que nos historiens modernes ont démontrée, tout cela s'agite, souffre, parle dans les livres de M. Michelet C'est bien lui qui peut dire après Virgile : sunt lacrymœ rerum I

Si l'on veut un exemple saisissant de la méthode historique des modernes, on peut prendre le grand événement de notre révolution. Pour un observateur superficiel, qu'y a-t-il dans ce drame glorieux et sanglant? Qui voit-on se mouvoir sur cette scène si agitée? Des acteurs qui paraissent très-libres, très-absolus, très-personnels, les uns dans leurs fureurs, les autres dans leur résignation ou leur fermeté stoïque. De là une double légende pour le vulgaire, celle qui fait des grands personnages révolutionnaires des tigres

altérés de sang, et celle qui en fait des héros du devoir et du dévouement civique. Un historien de l'antiquité, comme Tite-Live ou Tacite, n'eût pas vu autrement les choses. Aucun des historiens de cette époque, ni M. Thiers, ni M. Mignet, ni M. Michclet, ne s'en est tenu à cette vue superficielle de la réalité. Tous ont compris, tous ont plus ou moins fortement exprimé cette vérité que les acteurs d'un pareil drame n'ont jamais eu leur pleine liberté d'action, soit pour le mal, soit pour le bien, dans le fort de la crise; que l'âme de la France révolutionnaire est en eux avec ses idées, ses sentiments généreux et enthousiastes, ses passions mobiles et violentes, surexcitées par le danger, aigries par la défiance, exaspérées par la peur,

£st deus in nobîs ; agitante calescimus iÙd.

Oui, un dieu les remplit et les agile, un dieu qui se change parfois en démon, et qui leur laisse à peine le sentiment du droit et la libre possession d'eux-mêmes. Ces hommes qui se provoquent et s'accusent, qui s'étrcignent au pied de l'échafaud, n'ont rien des héros de Plutarquo; ils ne conservent, dans leur éloquence passionnée ou dans leur aclion furieuse, que tout juste ce qu'il faut de conscience et de volonté pour rester responsables devant la postérité. Voilà le secret de leur force et de leur faiblesse, de leurs vertus et de leurs crimes. Un seul personnage peiit-ôtre apparut sur la scène vers la fin de la tempête, qui a été vraiment libre et fort dans son orgueil solitaire, d'autant plus maître de lui qu'il n'a jamais été en communication avec les grands courants de la patrie ou de l'humanité : c'est

Napoléon, digne par son indomptable personifialité de i '^ prendre place parmi les héros de Plutarque, si son 1''^ Ame eût été à la hauteur de son intelligence. La vraie '*^ grandeur des personnages historiques n'est ni dans Tégolsme qui fait les tyrans, ni dans Tentralnement qui fait les tribuns : elle est dans la force de la pensée, dans l'énergie du caractère^ mises au service des Idées justes, des sentiments généreux, des intérêts légitlm^^ des sociétés que représentent ces iildividus. Êti*e aus^^ personnel dans Texécution qu'impersonnel dans ^^ but, être aussi sympathique aux idées et aux sentimen ^^ d'un peuple qu'étranger ou résistant à ses passion ^) voilà le véritable héros révolutionnaire, dont àuctB-^ d'entre nos plus célèbres personnages ne nous semb S ^ offrir le type. Combien en est-il qui aient su faire d grandes choses sans qu'il en coûtât rien à leur co science?

Le mérite des historiens de notre révolution n'e point d'avoir compris les nécessités politiques ou éco homiques évidentes qui pèsent sur le développemen de ce grand drame, telles que la guerre âtràdgères^ la guerre civile, la disette, la détresse dos pôpuUtion de Paris et des grandes villes ; c'est surtout d'àvoi senti Tâme de cette révolution, avec ses passion bonnes et mauvaises^ palpiter dans le cœur de tous le hommes qui ont été chargés de la diriger ou de I déchaîner. Ce n'est pas seulement la force des événe ments^ c'est aussi la force des sentiments et des impres sions populaires qui a fait la fatalité sous laquelle 1 volonté et la conscience de ces chefs olit trop sôuvén fléchi. Telle est la véritable philosophie de cette his toire; elle n*a rien de commufa avec lès classique

récits de rantiqutté. On le voit bien clans le récit que nous a fait M. Michelet de la nuit du U août. Dans ce niagnîfique concert de sacrifices, quelles voix dominent ? Celles de la France et de la révolution. «Jamais le caractère français n'éclata d*une manière plus touchante dans sa sensibilité facile, sa vivacité, son entraînement généreux. Ces hommes qui mettaient tant de temps, tant de pesanteur à discuter la déclaration des droits, à compter, peser les syllabes, dès qu'on fit appel à leur désintéressement, répondirent sans hésitation ; ils mirent l'argent sous les pieds, les droits honorifiques, qu'ils aimaient plus que l'argent... Les étrangers présents à la séance étaient muets d'étonnement ; pour la première fois ils avaient vu la France, toute sa richesse de cœur. Ce que des siècles d'efforts n'avaient pas fait chez eux, elle venait de le faire en peu d'heures parle désintéressementet le sacrifice (1).)) Où la méthode moderne tranche le plus visiblement avec la méthode antique, c'est dans l'histoire de la littérature et des arts. Le mot de Charles Nodier, attribué à M"" de Slaël, est devenu de plus en plus, par les études de la critique esthétique, la formule de cette méthode : « La littérature est l'expression de la société.» Là surtout la réalité esthétique, art, éloquence, poésie, roman, n'est plus considérée seulement comme une œuvre libre et toute personnelle du génie d^m homme, ainsi que l'avaient compris Platon, Aristote, Horace, Quintilien, dans l'antiquité. La critique moderne y voit, h côté du génie propre de l'individu, le génie de la . race, du peuple, de l'époque où est né l'orateur, le

(1) Histoire de la Révolution.

poCtc, l'artiste^ le romancier; elle montre l'individa 86 nourrissant de la substance, s'inspirant de Tàmede ce génie, recueillant et méditant ses traditions, ses mœurs^ ses idées, ses sentiments^ tous les éléments de sa vie passée ou présente, pour les reproduire par une création véritable de son génie personnel. Ainsi a été refaite la critique des littératures de l'antiquité; ainsi a été fondée la critique des littératures modernes : sons Tempire d'une pareille méthode, Thistoire littéraire est devenue une science, de même que l'histoire politique.

On peut renouveler ici pourThistoire la distinction déjà faite à propos de la physiologie. La science historique se compose d'observations et de conclusions. Tant qu'elle s'en tient à la partie expérimentale et analytique de sa tâche, elle est dans le vrai, et la critique n'a qu'à enregistrer et admirer des résultats incontestables. Les rapports qu'elle constate, les influences qu'elle signale, les conditions et les causes qu'elle détermine, sont des faits dont il n'est pas plus permis de douter que de la réalité des événements politiques ou des oeuvres esthétiques elles-mêmes. Sans être fataliste le moins du monde, on ne peut méconnaître la part de fatalité que la nature môme des choses introduit dans l'activité politique ou esthétique des sociétés humaines. C'est une vérité acquise que rien ne naît, ne se forme, ne se développe, ne vit et ne dure "^ ^''^^"^ <1'isolement et d'abstraction, pas plus dar uples que dans celle des individus.

Il n'y a donc qu'une méthode vraiment féconde pour les études historiques et esthétiques, aussi bien que pour les études psychologiques : c'est la méthode qui voit les choses d'ensemble et en embrasse les rapports. Ces résultats d'observation et d'analyse ne portent nullement atteinte à Tordre desvéritésmorales établies par le témoignage de la conscience. Si la science insiste sur la part de fatalité des choses humaines, si elle montre partout la loi sous le fait, la nécessité sous la contingence, la nature sous la volonté, elle laisse aux acteurs du drame historique, individus ou peuples, la liberté de leurs actes, la moralité de leur caractère, la responsabilité de leurs vertus ou de leurs vices, de leur sagesse ou de leur imprévoyance. Il est vrai qu*elle tend à diminuer l'orgueil de la personnalité humaine, ainsi que sa confiance dans les résultats de ses calculs et de ses efforts. Elle fait voir en effet comment cette sagesse de conception et cetlc vigueur d'initiative ne peuvent réussir sans la faveur des circonstances, comment surtout elles ne peuvent rien fonder, rien organiser de fort et de durable sans le concours de ces grandes forces dont l'action sourde et invisible n'en est pas moins souveraine. Cela est bien propre à faire réfléchir sur le danger des entreprises trop personnelles, sur la fragilité des révolutions prématurées, à décourager bien des initiatives téméraires, bien des utopies ardentes, en apprenant à compter avec la nature des choses, c'est-à-dire avec les nécessités, les sentiments, les instincts, les préjugés des sociétés et des classes qui les composent. Les écoles politiques idéalistes s'instruisent, les tempéraments révolutionnaires se calment à un tel spec-

tacle présenté par la science moderne; Que de leçons de politique pratique Thistoire ainsi faite n'offre-t-elle point aux méditations des hommes d'État!

Malheureusement la science, et surtout la philosophie de Thistoire, ne s'arrête pas toujours à ces sages conclusions. II y a parmi les historiens et les philosophes^ comme parmi les physiologistes, des esprits qui veulent l'absolu en toute chose, ne regardant pas comme une science féritable toute étude morale qui n'aboutit point à un déterminisme complet. Il s'est donc trouvé des écrivains qui ont tout ramené à la loi do la nécessité, les forces morales aussi bien que les forces naturelles de la réalité historique^ les actes politiques, les créations esthétiques^ de môme que les impressions des climats et les passions des tempéraments. Pour cette école d'historiens et de critiques, tout ce qui est doit être ainsi qu'il est. La nécessité de la chose, une fois démontrée, répond à toutes les questions que peut poser la science. Le savant constate, décrit, explique, sans s'attacher à qualifier les personnes et les choses, les actes et les œuvres, ainsi que l'avaient fait les historiens moralistes de l'antiquité. Telle est la méthode dont M. Taine nous donne la formule avec celte netteté et cette force d'expression qui lui sont propres. « Que les faits soient physiques ou moraux, il n'importe, ils ont toujours des causes; il y en a pourTambition, pour le courage, pour la véracité, comme pour la digestion, pour le mouvement musculaire, pour la chaleur animale. Le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol et le sucre, et toute donnée complexe naît par la rencontre d'autres données plus r' ^ elle dépend* Cherchons donc les données

L'HISTOIRE. i23

simples pour les qualités morales, comme on les cherche pour les qualiléfe physiques (1). d Et M. Taine explique par un exemple, la musique religieuse protestanle, sa formule, fort mal interprétée d'ailleurs par une critique prévenue. La yerlu et le vice, dans sa pensée, se produisent, non par une sorte de combinaison chimique, mais par uti concours de causes morales, d'idées, qui ont leur loi de composition et de succession de môme que les phénomènes purement physiques. En un mot, M. Taine ne confond point Tordre moral avec Tordre physique, comme on le lui a si durement reproché; il le soumet à des lois analogues et y applique la méthode des sciences de la nature. Toute œuvre esthétique, comme toute institution politique, est Texpression d'une idée, laquelle vient elle-même d'une idée plus générale, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'on arrive à l'idée première, h Vêlement simple^ comme diraient les chimistes, qui constitue le fond de l'être historique.

Ce déterminisme absolu, déjà enseigné par Spinoza, explique les choses, avons-nous dit, sans les qualiflen Une certaine école historique va plus loin encore ; elle croit pouvoir les qualifier en les expliquant par lamême méthode. C'est le génie de l'Allemagne, il faut lui rendre cette justice, qui a conçu, développé dans toutes ses conséquences, suivi dans toutes ses applications la théorie dont le plus allemand de tous les philosophes de ce pays a donné la formule métaphysique (2). Toute réalité est idée ; donc, tout ce qui e^t réel est ration-

(1) Histoire de la liU(^rature anglaise, Préface.

(2) llégd, Philosophie de l'histoire.

nel. L'histoire n'est qu'une logique concrète et vivante qui va d'idée en idée, d'évolution en évolution, passant par toutes les phases du /procès dialectique^ sans trouver d'obstacle à son développement nécessaire dans Tinitiative plus apparente que réelle des volontés et des passions individuelles. C'est dans cette logique des idées que consiste le mouvement historique vraimentlibre, vraiment beau, vraiment bon, que le philosophe sait reconnaître sous les apparences auxquelles s'attachent l'hislorien proprement dit et le moraliste. Républiques, empires, monarchies, aristocraties, démocraties, liberté et despotisme, civilisation et barbarie, ordre et anarchie, vertus et vices, la dialectique vivante de ridée fait son chemin à travers toutes les ruines où disparaissaient successivement ces choses, au grand profit de la civilisation universelle (1). Cette doctrine est si bien dans le génie de la pensée allemande qu'elle a survécu en Allemagne au discrédit de la philosophie hégélienne, et qu'elle inspire encore aujourd'hui les historiens les plus connus de ce pays. Mommsen, pour n'en citer qu'un, ne fait que l'appliquer à l'histoire romaine quand il explique tout de manière à tout justi-. fier, donnant partout raison à la victoire et tort à la défaite, exaltant César aux dépens de Gatonet de Cicéron, trouvant la république belle et glorieuse, mais voyant dans l'empire le triomphe de la démocratie et de la civilisation.

Chose curieuse et qui a l'air d'un paradoxe, cette apothéose du succès, celte philosophie du droit de la force tant goûtée de la noble et poétique Allemagne,

(1) Hegel, Philosophie de V histoire.

n'a jamais pu s'acclimater en France, ce pays des plus grands triomphes de la force. C'est que, tandis que le génie allemand est réaliste avec toute sa poésie mélapliysique et sentimentale, le génie de notre France est essentiellement idéaliste. Le prétendu idéalisme allemand n'est que le goût des spéculations abstraites et la passion des systèmes. En tout ce* qui concerne Tordre des choses morales, l'esprit allemand se complaît dans la réalité, aime la tradition, cède facilement à Tempire des faits accomplis. Chez nous, au contraire, le sentiment de l'idéal est inné; la fidélité au droit est invincible. Ceux qui violent le droit ne l'avouent jamais ; ceux qui subissent la violence protestent par leur silence, quand ils ne le peuvent autrement. Si l'on y trouve des fatalistes comme M. Taine, ou des contemplatifs comme M. Renan y on n'y rencontre guère d'adorateurs du succès, du moins dans les hautes régions de la pensée. 11 faut dire pourtant que la théorie du succès a passé le Rhin, et qu'elle a trouvé pour organe en pleine Sorbonne la voix la plus écla: tante de l'enseignement universitaire, uj'ai absous la victoire, a dit Victor Cousin, comme nécessaire et utile; j'entreprends maintenant de l'absoudre comme juste dans le sens le plus étroit du mot; j'entreprends de démontrer la moralité du succès... Il faut prouver que le vainqueur non-seulement sert la civilisation , mais qu'il est meilleur, plus moral, et que c'est pour cela qu'il est vainqueur.» Hegel avait poussé l'impartialité philosophique de son système jusqu'à expliquer, devant les compatriotes de Fichte et de Blûcher, comment les victoires de Napoléon avaient servi la cause de la civilisation moderne en propageant à la

suite de ses armées les idées de la révolution française. Il semble que ce soit pour répondre à cette haute leçon d'histoire, que Victor Cousin s'écrie dans un accès de désintéressement national et de libéralisme constitutionnel : (( Qui a été le vainqueur? qui a été le vaincu h Waterloo? Il n*y a pas eu de vaincus j les seuls vainqueurs ont été la civilisation européenne et la charte.» Notre génération applaudit toute cette philosophie de rhistoire au milieu d'un auditoire dont les sympathies allaient jusqu'à Tenthousiasme. Les jeunes naaltres eux-mêmes qui déjà nous enseignaient de leur parole et de leur plume, MM. Michelet et Quinet^ admiraient avec nous Torgane puissant et inspiré des nouvelles idées sur l'histoire et ^ur la philosophie» tant on était rassasié alors des lieux communs des 'historiens mo* ralistes.

Ce ne fut qu'un moment. Avec tous nos grands historiens^ le sentiment du droit reprit son empire dans l'histoire comme dans la politique. On gardade la nouvelle méthode historique ce qu'elle a de bon et de fécond; on continua d'expliquer les faits en faisant la part des causes indépendantes de la volonté et de la personnalité humaine, mais sans vouloir les justifier en leur appliquant la mesure du succès. La philosophie de l'histoire eutencoreses théoriciens absolus, comme Bûchez et Louis Blanc, qui purent croire, par une illusion logique, à la nécessité et à la moralité supérieure de certains actes réprouvés par la conscience publique. Ainsi, on a pu trouver que ce dernier écrivain professe une admiration excessive pour tels acteurs du drame révolutionnaire qu'il identifie presque avec les idées d'égalité et de fraternité qui lui sont chères à

L*BfôtOIftE. 127

juste titre ; mais qui Taccusera de professer le culte du succôs, quand on le voit rester si fidèle aux causes vaincues? Si bien instruit qu'il soit des faits, on peut lui reprocher de juger les personnes et les choses en homme d'école plutôt qu'en historien; maison lui rendra cette justice, que sa mesure de jugement n*a rien de commun ni avec la morale du succès, ni même avec la morale de l'utile.

La doctrine de la moralité du succès n'est pas française^ on peut le dire, malgré de très-rares exceptions. Nous ne lui savons que deux adeptes bien connus qui l'aient professée, non dans une improvisation rapide, mais dans des œuvres laborieusement méditées, Téminent jurisconsulte que la mont vient d'enlever à la présidence du Sénnt, et le prince auteur d'une récente Hisioin de César. Se seraient-ils souvenus que Victor Cousin avait eu le malheur de dire un jour, à propos de César, que toute démocratie veut un maître, ou n'est-ce point plutôt de la science allemande que leur est venue la théorie des hommes providentiels ? En y regardantdeprèspourtant, si la doctrine delamoralité de la victoire a trouvé si peu d'échos chez nous, il n'en estpas tout à fait de même d'un certain optimisme qui^ sans aller aussi loin, accepte et justifie généralement les grands événements et les grandes institutions du passé avec la très-louable intention de rattacher toute chose à la loi du progrès. C'est la tendance constante de deux écoles, dont Tune a occupé et dont l'autre occupe encore une certaine place dans le mouvement philosophique et historique de notre siècle. Saint- Simon et Augusle Comte ont ceci de commun, que la sciettce abstraite de l'homme qui se nomme la psycho-

lofçicest médiocrement de leur goût et de leur compétence. Avec leur loi de l'évolution progressive d'une part, de l'autre avec leur méthode tout expérimentale de procéder, il leur était difficile de ne point arrivera faire de Texpérience historique la mesure de la nécessité, trop souvent même de la légitimité de tous les faits qui ont pour caractère propre la puissance et la durée. C'est ainsi que Saint-Simon embrasse dans une égale admiration et une égale sympathie Tanliquité, le moyen âge et les temps modorues, la théocratie et la démocratie, ne réservant ses sévérités que pour le libéralisme parlementaire. Auguste Comte n'est pas loin de penser de même. Il n'est pas jusqu'au judicieux M. Littré qu'on ne trouve parfois trop enclin à reconnaître l'autorité des faits en dépit des réclamations de sa raison si ferme et de sa conscience si difficile.

C'est au nom de cette dernière autorité que prolestent contre toutes les doctrines qui lui portent atteinte MM. Michelet, Quinet et Lanfrey, l'un avec son sens historique si sûr, éclairé par l'intime commerce ave& les choses et les hommes du passé, l'autre avec sa. magistrale gravité de philosophe moraliste, le troisième avec ce sentiment du droit qui ne l'abandonne jamais dans ses jugements et ses portraits. L'histoire de France de M. Michelet est un vivant enseignement de la justice. Il faut voir M. Lanfrey briser les idoles de la terreur, et surtout la grande idole de l'empire; il faut l'entendre revendiquer les droits de la liberté et de l'humanité en face de ces triomphants ministres de la fatalité. César, Napoléon, de môme que Danton et Robespierre, sont renvoyés devant le tribunal de la conscience publique, trop longtemps dominée par le

L'HISTOIRE. 42d

spectacle des jeux de 1^ force et des miracles du génie. Quant au beau livre de M. Quinet sur la révolution, c'est uîie protestation perpétuelle, toujours éloquente, parfois àdaiirable, contre les abus de la méthode qui tend à élouffer dans Fétreinte des formules la vie réelle des individus et dés peuples, au grand mépris de la liberté et de Thumanité. «Que nous jouons légèrement avec la mort dans nos systèmes I II nous faut aujourd^ii Téchafaud de celui-ci, demain nous aurons besoin de cet autre, et dans cette voie, sans chercher Texcuse de la passion, notre fatalisme historique nous pousse à une cruauté qui serait risible, si elle n'offensait à ce point la nature humaine, a Cette tuerie fut un grand mal», disent les montagnards instruits X3lus tard par leurs propres calamités. Et nous, plus terroristes que les terroristes, nous alignons impitoyablement les supplices dans nos formules d'histoire. Ce qu'était la passion pour les hommes de la révolutioii, les formules le deviennent pour nous , des causes d'aveuglement et d'égarement. Sur quoi m*orienterai-je d-ans ce chaos? Sur deux choses, la liberté et l'humanité. Il n'est pas d'autre étoile polaire. Qui y renonce marche dans les ténèbres (1).»

Fatalisme absolu, optimisme sans réserve, tels sont les deux excès de la nouvelle méthode historique. La première doctrine n'est pas moins contredite en histoire qu'en psychologie par la conscience du genre humain. Non, il n'est pas vrai que Thomme ne reste point libre dans toutes les vicissitudes, dans toutes les crises de la vie publique. Fatalité des passions ou fata-

» (1) La Révolution /\>aT Edgar Quinet, l. U, p. 79 et 80.

iao LA SCIENCE ET \*l CONSCIENCE.

lité des idéeS; l'histoire perd son véritable caractère du moment que la liberté en a disparu; elle devient une sorte de physique sociale. C'est Télément personnel de rhisloire qui en fait la réalité. C'est ce n^è^ne élément qui en fait aussi la beauté et le charme. La mouvement des forces de la nature ou des idées de la logique a certes son intérêt pour la curiosité du savant et du philosophe ; il n'en a pas pour TÀme, qui cherche un drame dans l'histoire, et qui ne Ty trouve plus, si la liberté en est absente. Il en est de l'histoire comme de la vie ; elle n'est vraiment humaine que par 1^ libre personnalité de ses acteurs, et elle n'est belle qu'aqtaqt qu'elle est humaine. A la place des ftmes^ aiettez des forces ; au lieu des personnes, introduisez des ma-r cbines^ vous pouvez obtenir encore de puissants effets et un grand spectacle; mais ce spectacle n'est rien en comparaison de celui que présente la lutte de l'&me humaine contre la fatalité intérieure des passions ou h fatalité extérieure des forces naturelles, lutte admirable^ parfois sublime, qui a fait dire à un sage de rantiquité qu'il n'est rien de plus beau sous le soleil. Ce n'est pas seulement tout intérêt esthétique que le fatalisme enlève à Thistoire, c'est encore toute vertu morale. La doctrine de la nécessité a pour effet d'énerver le sens moral et l'initiative personnelle aussi bien dans la vie publique que dans la vie privée. Il ne faut pas se le dissimuler, cette école ne répond que trop aujourd'hui à un sentiment profond et général de nos sociétés actuelles^ où l'expérience de tant d'événe* ments historiques contraires à la sagesse et à la conscience a glissé le doute dans les esprits et l'apathie dans les cœurs. Quand on voit, selop le mot vulgaire,

L'ai6t01ttÊ. i8i

le chapitre des incidents occuper une si grande place dans l'ordre des choses humaines, quand on voit l'im* prévu venir à chaque instant déjouer les calculs de la raison ou tronaper les espérances de la vertu, on est tout disposé à prêter l'oreille aux enseignements qui ne font qu'ériger cette triste expérience en théorie, en expliquant comment l'homme, peuples et individus, est, non le véritable acteur^ mais simplement l'agent toujours subordonné d'une puissance supérieure, s'il n'en est pas le jouet. Yoilà ce qui fait la popularité et le danger de la doctrine de la nécessité. Elle n'est pas nouvelle; de tout temps, il y a eu des esprits qui, par besoin de mettre l'ordre simple, l'ordre mécanique en toutes choses, se sont évertués à éliminer du problème scientifique tout ce qui n'était pas susceptible d'une détermination précise, tout ce qui n'était pas réductible à une loi, à une formule : mais de nos jours seulement une pareille conception est descendue des hautes régions de la métaphysique dans les théories et les applications de la science positive. Nous avons vu comment l'expérience physiologique tend à en faire une doctrine scientifique. On essaie de nous montrer également comment Texpérience historique tend à en faire une doctrine qui ait la rigueur et la précision d'une science. On n'y parviendra pas plus sans doute dans un cas que dans l'autre, parce que la conscience humaine est toujours là pour réclamer la part de la liberté. 11 n'en est pas moins vrai qu'ici encore le divorce apparaît entre la conscience et la science, et que celle-ci, en histoire comme en physiologie, prétend opposer ses révélations positives à ce qu'elle appelle les illusions du sens intime. Cette crise intellectuelle et

morale fait comprendre Theureuse opportunité des livres qui, comme ceux de MM. Michelet, Quinet, Lanfrey, ppoloslenl non-seulement au nom de la conscience, mais aussi au nom de la science, contre les principes et les conséquences du fatalisme.

Il faiït bien l'avouer, même en écartant la doctrine de la nécessité, qui lui ôte tout son relief dramatique et tout son intérêt moral, il est manifeste que l'histoire, traitée parles méthodes nouvelles, ne laisse plus à la personnalité humaine le rôle que 1 ui assignait l'antiquité dans la destinée des sociétés. L'action de cette fatalité, connue sous le nom de force des choses, est trop considérable, trop visible, pour ne pas inspirer au spectateur d'un tel drame plus de curiosité d'observation que de désir d'action personnelle. Un éminent critique de notre temps, M. Renan, Ta dit avec celte sérénité d'esprit qui lui est propre ; c. Le gouvernement des choses d'ici-bas appartient en fait à de tout autres forces qu'à la science et à la raison ; le penseur ne se croit qu'un bien faible droit à la direction des affaires de sa planète, et, satisfait de la portion qui lui est échue, il accepte l'impuissance sans regret. Spectateur dans l'univers, il sait que le monde ne lui appartient que comme sujet d'étude, et lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouve-t-il si curieux tel qu'il est, qu'il n'en aurait pas le courage. » Tel est l'effet sur les âmes de toute spéculation qui prend un caractère plus ou moins scientifique. Il en est un peu de l'historien et du philosophe comme du savant proprement dit. Si ce n'est point en étudiant les lois de la nature

•^lant l'infinie grandeur, l'imiverselle harosy que l'on contracte le goût des choses

morales et politiques, la connaissance des lois historiques et la contemplation philosophique de Thistoire universelle ne sont pas non plus très-propres à nous intéresser, comme acteurs, aux événements. Il est certain que, sur les grands théâtres où se fait Thistoire moderne, Thomme semhie bien petit, bien faible, bien impuissant, devant ces forces de toute espèce, physiques, physiologiques, économiques, sociales, qui ont une action si générale, si irrésistible par leur permanence et leur continuité môme. Et alors pourquoi s'agiter, quand c^esl la force des choses qui mène tout? Pourquoi venir jeter sa destinée individuelle dans le courant de passions, de préjugés, d'instincts, de nécessités, qui doivent tout entraîner? N'est-ce pas se mettre ridiculement en travers d'un torrent, à la manière d'un don Quichotte? La conscience est là, dira-t-on, pour vous commander l'action. « Fais ce que dois, advienne que pourra. » Sans doute, cela suffit pour décider l'homme qui a une conscience à faire son devoir partout et toujours dans les affaires de la vie publique, comme dans celles de la vie privée ; mais quelle ardeur, quelle passion conservera-t-il dans ce rôle de pure protestation? Pour aimer Taclion, pour s'y mettre tout entier, l'homme a besoin de croire à un résultat de cette action; il entend faire une œuvre efficace dans la mesure de ses facultés et de ses. forces; il lui répugne d'imiter ces moines du désert qui, travaillant pour obéir à la règle, arrosaient tout le jour un bâton planté dans le sable.

Tout autre est notre conclusion sur ce point. La science, en montrant Tempire de la fatalité dans le développement historique de l'humanité, fait voir aussi

p. YAGHEaOT. d

iÙ U SCtENCE Et U CONSCIENCE.

le progrès qui tend à substituer de plus eu plus Taction des forces vraiment moralesi des sentiments et des idées, à Taction de ces forces aveugles qu'on nomme les instincts de la race, les appétits et les besoins de la classe. Tout peuple a commencé par être une société naturel le , dans le sens matériel du mot, pour devenir une société politique, dont les membres fussent de plus en plus de vrais citoyens, ayant des idées et des volontés au lieu d'instincts et de passions. Dans ces nouvelles conditions delà vie nationale, chaque individu trouve sa place et son rôle. Au lieu de forces brutales qui l'écrasent de leur poids^ il rencontre des volontés, des intelligences comme la sienne, avec lesquelles il lui faut compter^ il est vrai, mais sur lesquelles il peut toujours agir par la parole, psir l'exemple, tantôt pour les retenir, tantôt pour les entraîner. Avec cette démocratie ()e pli^s en plus libérale et intelligente^ toujours accessible, môme dans les jours de crise, à l'action des senlipients et des idées, la dictature, nous en convenons, devient de plus en plus difPicile à saisir et à manier. Pour le rôle d'un Alexandre, d'un César, d'un Charlemagne, d'un Cromwell, d'un Pierre le Grand, d'up Napoléon, il faut des peuples chez lesquels l'imagination domine l'intelligence, et qui aient plus d'instincts, de besoins, de préjugés que de sentiments et de principes* Car c*est en mettant en jeu des forces sans conscience et sans liberté que tous ces maîtres des peuples ont gouverné leur troupeau humain. De pareils personnages n'auront plus, dans un avenir plus ou moins prochain, d*occasions de jouer leur rôle glorieux ou sanglant, mais toujours mortel pour la vie morale des peuples

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qu'Us mèneîit. Se gouverner soi-même dans les temps ordinaires, se sauver soi-même dans les jours de crise, et cela par le concours de toutes les volontés individuelles» voilà le rôle d'une démocratie où chaque effort a son résultat, où chaque dévoûment a son utilité, oh le citoyen le plus modeste peut se rendre la justice d'avoir non-seUlement fait son devoir, mais accompli le bien dans sa sphère d'action. A chacun sa tâche : aux grands hommes, aux Périclès, aux Washington de cette démocratie, l'honneur d'être les ministres de la volonté générale ou les organes de la pensée commune; a tout le reste, le mérite de contribuer, chacun pour sa part proportionnelle à ses facultés, à Tœuvre de progrès ou de salut de la patrie. Au lieu donc de nous laisser aller à des pensées de découragement ou à des résolutions de sagesse contemplative, nous trouvons que jamais il n'y a eu plus de raisons d'espérer dans le triomphe des forces morales, dans la puissance politique et pratique de ceux qui les comprennent le mieux, c'est-à-dire des philosophes et des savants. En un mot, si l'histoire humaine de la planète a été jusqu'ici surtout le règne de la fatalité, l'avènement d'une démocratie éclairée tend à en faire de plus en plus le règne de la liberté.

Si contraire au sens commun que soit la thèse du fatalisme absolu, celle de l'optimisme sans réserve a quelque chose de plus révoltant encore pour la conscience humaine. C'est le mérite de la méthode moderne d'avoir soumis la succession des faits historiques à une sorte de déterminisme compatible avec la liberté des individus et des peuples, en montrant que l'ordre moral a ses lois de même que l'ordre physiqr

Il y a donc une large part à faire à la fatalité dans le drame de Thisloire. Mais, quand Thistorien Ta reconnue cl constalée, doil-il la saluer avec admiration et la proposer h l'estime et à la sympathie de la conscience? Voilà le point sur lequel il importe de s'expliquer clairement. Quelques exemples feront nriieux comprendre la question que des généralités philosophiques. La Grèce civilisée et républicaine passe, malgré Téloquence de Démosthène, sous la domination de la Macédoine, barbare encore et monarchique. Tandis que l'ancienne école historique se borne à déplorer le fait au nom de la dignité humaine, la nouvelle l'explique de manière à faire voir que, l'état de la Grèce étant donnée au temps de Philippe et d'Alexandre, les choses ne pouvaient se passer autrement, quels que fussent le talent et le patriotisme de quelques bons citoyens. Fatalité ! Mais qui osera dire que cette transition de la liberté républicaine au despotisme monarchique filt autre chose qu'un mal inévitable? A qui objecterait qu'Alexandre n'a pu conquérir rOrient qu'avec la Grèce asservie, ne peut-on pas répondre que celte conquête eût été autrement féconde, si elle efit pu être faite par une Grèce libre et glorieuse! Malgré Cicéron, Caton et Brutus, la république romaine tombe entre les mains des maîtres qui en font l'empire. Voilà encore une fatalité que nos historiens excellent à expliquer en montrant comment Rome ne pouvait ni conserver les mœurs de la république avec les dépouilles du monde soumis, ni gouverner et administrer sa conquête par un sénat libre devant l'institution militaire qui avait fait cette conquête et devenait de plus en plus nécessaire pour la maintenir. Mais

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qu'est-ce que cette fatalité a de commun avec Tavénement de la véritable démocratie? L'histoire de Tempire est là pour le dire. Le moraliste qui voit par quels moyens un roi comme Louis XI travaille à l'établissement de la monarchie et à la constitution de la patrie française ne peut être que saisi d'horreur et de dégoût. Le savant qui se rend compte des nécessités de Tépo* que remarque judicieusement que la politique de Louis XI était celle de tous les princes de son temps. Encore la fatalité. Mais cela fait-il qu'une telle politique ne soit point en complète contradiction avec l'ordre moral ? Dans Thistoire des guerres de religion qui ont désolé la France au xvi* siècle, si Ton se rend bien compte du fanatisme des sectes religieuses, des passions populaires, des intérêts politiques engagés dans la lutte, on parvient à comprendre comment la Saint-Barthélémy n'est point sortie tout entière du cabinet d'une Catherine de Médicis, abusant de la si-* gnature d'un Charles IX. Il y a là évidemment un concours de causes supérieures à la volonté des bourreaux et des victimes. Cependant, quand on pourrait prouver que cette fatale journée a été un mal inévitable, en estelle moins un des plus affreux attentats qui aient jamais été commis contre Thumanité? Enfin, où trouver autre part que dans l'histoire de notre grande révolution un plus décisif exemple de fatalité? Tout y commence par les plus nobles sentiments, les plus saines idées, les plus justes espérances, les plus sages résolutions ; puis les obstacles se multiplient, les dangers de la patrie deviennent de plus en plus menaçants, les passions s'exaltent, la foi naïve se change en une sombre défiance, l'enthousiasme tourne à la fureur; bref, la ré-

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volution en arrive à une de ces crises suprêmes qui commandent les mesures violentes de salut public à des chefs n'ayant plus la conscience nette ni l'entière liberté d'action. Aux hommes qui voulaient diriger le mouvement révolutionnaire succèdent ceux qu'ils entraîne aux dernières extrémités. Alors on jette pèlemôle sous la hache du bourreau les ennemis malgré leur faiblesse, les amis malgré leur dévouement, Vergniaud , Condorcet, Camille Desmoulins, Danton, M"»' Roland, après Louis XVI et Marie-Antoinette. Encore et toujours la fatalité, que l'historien doit comprendre et expliquer. Mais cela le dispense-t-il de la déplorer, de regretter amèrement que les passions aient à ce point triomphé des idées et des volontés? La fatalité, quand elle n'est pas contraire à Tordre moral, peut être saluée comme une bonne fortune pour le triomphe de la justice. Toute fatalité qui blesse au contraire les lois de la conscience a ceci de désastreux qu'elle énerve la vertu de la révolution la plus légitime en principe, et en compromet les résultats. On Ta bien vu quand la nôtre, perdant dans les excès de la terreur le meilleur de son génie, son humanité, sa conscience du droit, son profond désintéressement national, est tombée, de violences en violences, sous les pieds d'une dictature militaire. Est-ce là une œuvre bien faite et de tout point admirable !

L'histoire universelle abonde en fatalités de cette espèée ; mais, si tout cela s'appelle la nécessité, rien de tout cela ne mérite le beau nom d'ordre. L'ordre se reconnaît à de tout autres caractères : à la vérité des {principes, à la justice des actes, à la beauté et à la bonté des œuvres. Les œuvres de la nécessité n'ont

rien de cette pureté et de cette noblesse^ alors même qu'elles ont Ud effet bienfaisant. L'ordre, Tordre moral s'entend, est la parfaite harmonie des moyens et de la fin. Quand la fatalité historique poursuit une fin heureuse et bonne, c'est en aveugle, comme la nature elle-même, dont elle fait partie. Non, la nécessité n'est pas l'ordre, pas plus que le destin n'est la Providence. Le vers de Lucain :

Victrix eausa diis placuit^ sed victa Catoni,

restera éternellement vrai, parce qu'il est au fond l'expression de l'antithèse de la nécessité et de la conscience. Les deux puissances de Thistoire, la fatalité et la liberté, font chacune leur œuvre suivant leurs lois propres. La première obéit aux lois de la force, la seconde à celles de la conscience et de la raison. Aussi le droit et le fait ne peuvent-ils avoir une commune mesure. On peut admirer le génie triomphant par la force ; heureuse ou malheureuse, la vertu au service de la justice a toujours droit à la même estime. Voilà ce que l'optimisme absolu confond, et ce qu'il faut distinguer, si l'on veut rétablir Tentente entre la science et la conscience, en histoire et dans tout le donaaine des sciences morales.

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