HOR\CS
Hicjacet pulvis et ctniSj postea nihtl,
(Ci-gît poussière et cendre, rien après.)
(Epitaphe du cardinal Ant. Barbe irère d'Urbain VIII, ce pape qui sail : // mondo si govema da se stei
ET LA CONSaSMCE il9
les morts en les chargeant d'injures, puisqu'ils n'éprouvent plus aucun sentiment? »
Ce n'était pas seulement dans leurs écrits, c'était en plein Sénat que César et Gicéron exprimaient la même censée.
« Quant à la peine, dit le premier, au procès de Gatifina, nous pouvons certainement afiOrmer que, dans les souffrances et dans la misère, la mort est un repos et non pas un tourment, qu'elle fait cesser tous tes maux des mortels, de sorte qu'après elle, il n'y a plus de place ni pour les soucis ni pour la joie. » (Salluste.)
^ (( Quel mal lui a fait la mort, dit le dernier {pro Cluentio\ à moins que nous ne soyons assez imbéciles pour adopter des fables ineptes, pour croire qu'il est condamné au supplice des impies ? Mais si ce sont là de pures chimères, conmie tout le monde en est convaincu, de quoi la mort l'a-t-elle privé, sinon du sentiment de la douleur ? »
Non potest miser esse qiU nuUus est.
(Ne peut être malheureux^ celui qui n'estrien.)
(SÉKkQUB.)
Pline dit également : « Pour tous, sans
180 LA 8CIEHCE
exceptioD, l'état après le dernier jour est le même qu'avant le premier. Après la mort, le corps et l'âme n'ont pas plus de sentiment qu'avant la naissance. C'est la même vanité qui nous porte à éterniser notre mémoire, et qui' nous fait Imaginer au delà du tombeau le mensonge d'une autre vie. n {Lib, VII, cap. 56, traduction dTÉmîle Lîttré.)
Et Harc-Aurèle: « Celui qui craint la mort, craint ou d'être privé de tout sens, ou d'éprouver d*autres sensations* Mais si tu n aj3 plus tes sens, tu ne seras sujet à aucune peine, à aucune misère ; si ta as des sens d'une autre espèce, tu seras une autre créature. » {Lib. VIII, n* fâ.)
« Confessons ingénument, dit Montaigne à son tour, que (de l'immortalité) Dieu seul nous l'a dit, et la foy ; car leçon n'est-ce pas de nature et de nostre raison ; et qui retentera son estre et ses foroeSy et dedans et dehors, qui verra l'honmie sans le flatter, il n'y verra ny efficace ny faculté qui sente aultre chose que la mort et la terre, b
«Être ou n'être ^^a, ôàX. ^!^^NB^^ ^^
ET LA OOmCISNGE IffI
Shakespeare, — Mourir, — Dormir, -^pa& plus. »
L'Ecclésiaste, n'ayant nulle idée, nul pressentiment d'une vie future, avait dit fort sagement : Mémento^ homo. quia pulvis es et in pulverem reverteris. (Rappelletoi, homme, que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière.) Il n'avait fait d'ailleurs que répéter les paroles textuelles du Seigneur dans la Genèse, chassant Adam du paradis terrestre. Et le docteur en théologie Pierre Charron, — qui ne disait point d'injures aux athées, car il affirme que <c l'athéisme, en sa manière formelle, ne peut loger qu'en une ftme extrêmement forte et hardie » (^Des trois Vérités^ ch. m), — s'exprime ainsi sur l'immortalité de l'âme :
« C'est la chose la plus universellement, religieusement et plausiblement receue par tout le monde (j'entends d'une externe et publique profession, non d'une interne, sérieuse et vraye créance), la plus utilement creue, la plus foiblement prouvée, et establie peur raisons et moyens humains. » {De la Sagesse^ liv. P, oh. XV.)
Nous venons de lire la. \.I:^'^xiJi^àssû. ^rr»
452 LA 8CIINCE
vers de Sénèque par Cyrano de Bergerac; voici comment un autre poëte, Jean H6nault^ les paraphrasait à son tour :
« Heureux est rinoonnn qui s'est bien su connaître; Il ne voit pas de mal à mourir plus qu'à naître.
Il s^n va comme il est venu...
Tout meurt en nous quand nous mourons; La mort ne laisse rien, et n'est rien elle-même;
Du peu de temps que nous durons
Ce n*est que le moment extrême. »
Il n'est pas jusqu'à madame Deshoulières, élève de ce Jean Hénault, qui n'exprime la même croyance :
« • . . Gourez, ruisseau, fuyez et reportez
Vos ondes dans le sein aes mers dont vous sortez ;
Tandis ^ue, pour remplir la dure destinée
Ou nous sommes assigettis, Nous irons reporter la vie infortunée
Que le hasard nous a donnée Dans le sein du néant d'où nous sommes sortis. »
(Idylle du Ruisseau»)
Voici encore les méchants vers qu'écrivait le çrand Frédéric, peu de jours avant la Jbâtaille de Rosbach, lorsqu il avait résolu de se faire tuet om de se tuer luiiême :
XT LA CONSaKMCB i5^
Pour connaître ce çue nous sommes.
Je ne m'adresse point à la religion; J'apprends de mon maître Epioore Que du temps la cruelle iigure Dissout les êtres composés:
Que ce souffle, cette étincelle.
Ce feu viTifiant des corps organisés N'est point de nature immortelle.
Il naît avec le corps, s'accroît danH les enfants;.
Il s'égare. 11 s'éclipse, il baisse avec les ans.
Sans doute il périra quand la nuit étemelle
Viendra nous arracher du nombre des vivants. »
Et Diderot, faisant parler son Philost^ phe à la maréchale : « Si vous pouvez croire qu'on verra quand on n'aura plus d'yeux ; qu'on entendra quand on n'aura plus d'oreilles ; qu'on pensera quand on n'aura plus de tête ; qu'on aimera quand on n'aura plus de cœur; qu'on sentira quand on n'aura plus de sens; qu'on existera quand on ne sera nulle part; qu'on sera quelque chose sans étendue et sans lieu; j'y consens. »
Enfin Mirabeau à son lit de mort : « Je vais entrer dans le néant». (Rabelais vvciit dit : c( Je vais chercher le grand teutrêtre. » )
Bûchner fait remw^^^ vi^^ Tvàass^
iS4 LA SCIEliqi BT LA CONSCIENCE
que l'on pourrait donner le nom d'immortel au corps et de mortelle à l'âme, €ar le corps, s'il périt dans sa forme individuelle, reste étemel dans les éléments gui le composaient et qui ne peuvent être anéantis ; tandis que l'&me, — ou la pensée, — dispcuratty comme la vie, avec la combinaison d'éléments qui l'avait produite. « Je connais un homme, dit Toitaire {Lettre à madame du DeffarU), qui est très-fermement persuadé qu'après la mort d'une abeille, son bourdonnement ne subsiste plus. »
Eh! qu'importe? Pour les innombrables disciples du Bouddha, le suprême degré de la béatitude, n'est-ce pas le Nir- Minâ, ou la déliyrance par le néant ? Chacun d'eux ne répète^-t^il pas la dernière parole du Giaour : <c Je n'ai paa besoin de pàradisy mais de repos ? » .
(Pourquoi ne te retires-ta pas. «oaime un oonvlTe rassasié de vie? Pourquoi, d'un esprit
IS6 LA. SCIBKCB
calme, ne goûtes-tu pas^ 6 insensé, un repos assuré?)
(Lucrèce.)
(La mort, souverain bien donné à l'homme, refusé aux dieux.)
(Sentence stoïcienne.) •
(Bienheureux les morts, car ils reposent)
(Luther.)
La crainte da trépas , rhorreur du néant, forment un instinct donné sarment par la nature pour la conservation des espèces vivantes; sans lui Thumanité se détruirait par le suicide. On dirait comme Sénègue : «La vie te plaît? Demeure. Elle te déplaît ? Il est permis de retourner d*où Ton est venu. » Mais la réflexion peut combattre victorieusement cet instinct, et le réduire à sa juste mesure.
€ Le sentiment de Texistence, a dit BufTon, n'est-il pas détruit par le sommeil? Chaque nuit nous cessons d'être...
La vie est un fil divisé par des nœuds qni appartiennent à la mort... Pourquoi donc s'occuper de la longueur de cette chaîne
qui se rompt chacmô jour ? » (Des Proba*
Suites de la durée oe la me.'^
BT LA CONSCIENCB 157
a Tant que nous sommes, avait dit Épicure, la mort n'est point ; quand elle est, nous ne sommes plus. »
Ne redoutons pas a le doulx, le désiré, le dernier embrassement de Tedme et Sande mère la terre, lequel nous appels sépulture ». (Rabelais.)
Et Montaigne, après Sénèque : « Pourquoy crains-tu ton dernier iour? II ne confère non plus à ta mort que chascun des aultres. Le dernier pas ne faict pas la lassitude ; il la déclare. Tous les iours vont à la mort ; le dernier y arrive. » — « Socrate, dit encore Montaigne, se rend courageux en la mort, non parce que son âme est inmiortelle, mais parce qu'il est mortel. » — « A Tadventure, avait dit Socrate lui-même en son Apohgie (citée par Platon, traduite par Montaigne^ est la mort chose indifférente, à Taclventure désirable... Si c'est un anéantissement de nostre estre, c'est amendement d'entrer en une longue et paisible nuict; nous ne sentons rien de plus doulx en la vie mi^on repos et sommeil tranquille et prorondi sans songes. »
Mais si l'instinct delà conserr^^^ ^^
158 LA 8CIINCB
d'une utilité manifeste, en peat-on dire autant de la croyance en une vie future?
Est-elle aussi, par exemple, indispensable au salut des sociétés humaines? Montesquieu lui-même, après François Bacon, après Cicéron, est bien forcé .d'admettre le contraire.
<i: La religion de Gonfucius, dit-il, nie l'immortalité de l'âme, et la secte de Zenon ne la croyait pas. Qui le dirait? Ces deux sectes ont tiré de leurs mauvais principes des conséquences, non pas justes, mais admirables pour la société... :» — « Nés pour la société, les sto^ ciens croyaient tous que leur destin était de travailler pour elle ; d'autant moins à charge que leurs récompenses étaient toutes dans eux-mêmes; qu'heureux par leur philosophie seule, il semblait que le seul bonheur des autres pût augmenter le leur. » (Esprit des Lois^ uv. XXIV, ch. xa etx.)
Montesquieu, quand il parle ainsi, venait pourtant de combattre avec vivacité ce qu'il nomme les paradoxes de Bayle, à savoir : « qu'il vaut mieux être athée qu'idolâtre, w en d'autres termes, ff guïl est moins àawgetÇiMiL. ^^ w'avoir
ET LA CONSaENCE 159
pas de religion que d'en avoir une mauyaise » et a que de véritables chrétiens ne formeraient pas un Etat qui pût sub- ^ster. »
Cette dernière proposition est oepen-^ dant de toute évidence, anssi bien que la première. Les vertus chrétiennes sont tellement l'opposé des vertus civiques qn'un parfait chrétien ne peut être un Don eitoyen. Le mépris de tout bien-être doit amener logiquement la destruction de la vie sociale, de même que l'observation exagérée de la continence, telle que la prêchait saint Bemardi devrait amener finalement l'extinction de l'espèce humaine.
(( L'athéisme, dit Bacon, laisse l'homme au bon sens, à la philosophie, h la piété naturelle, au respect des lois, au désir de réputation, qui peuvent être autant de guides vers une vertu morale extérieure, même à dâfaut de religion ; tandis me la superstition renverse tout cela et s érige en monarchie absolue dans les esprits des hommes. En conséquence l'athéisme n'a
{'amais troublé les Etats, car il rend les lommes soucieux d'eux-mêmes. .. Nous voyons que les temps inclinée ^ V^*»
160 LA SaEIfCR
théisme, comme ceux de Gésar-Âuguste,| étaient des temps de civilisi^on. »
Bacon aurait pu citer aussi Tathéisméj officiel des Chinois, des Mongols, des Thjbétains, de tous les Bouddhistes, etc. Son] compatriote Hobbes n'hésita point à dire,| un peu plus tard, que si, dans une répn^ blique où l'on ne reconnaîtrait point dei Dieu, quelque citoyen en proposait on, le ferait pendre. C'était l'opposé de la^ de Robespierre; et Hobbes parlait aii par horreur des superstitions et du foi tisme, qui troublent toujours les £1 tandis que l'indifférence en matière de ligion leur assure la paix et le repos.
D'une autre part, est-ce que, pour montrer vertueux, ces austères i^pabli-j cains de la vieille Rome, disciples Zenon ou d'Epîcure, attendaient une seconde et éternelle vie? C'eût été dé( leur théorie du souverain bien, qui é1 de pratiquer, sans nul espoir de rémun^ ration, la vertu pour la vertu. Non, " n'attendaient pas plus une autre vie qi les patriarches et les prophètes de I'Aqcien Testament, qui jamais n'en parlè^ rent, et jamais n'en ouïrent parler. Pe sonne n'ignore , eu eSeX , o^^ \^^ loi
attribuées à Moïse, — comme celles de Manou, bien antérieures, — n'établissaient que des récompenses ou des peines matérielles, immédiates, bornées au cours de la vie terrestre : « Si vous obéissez, vous aurez de la pluie au printemps et en automne, du froment, de Thuile, du vin, du foin pour vos bêtes. Le Seigneur bénira le fruit de vos ventres, et le fruit de la terre, et les portées de vos vaches et de vos brebis..-. » {Deui.^ ch. vu.)
« Vous poursuivrez vos ennemis, et ils tomberont par Fépée devant vous. Cinq d'entre vous en poursuivront cent, et cent en poursuivront dix mille. » {Lémti" que^ ch. xxvi.)
« Si vous ne gardez pas toutes les ordonnances*.. vous serez maudits dans la ville et dans les champs... Le Seigneur vous donnera, au lieu de pluie, de la poussière menue... vous éprouverez la famine...
vous mourrez de misère, de froid, de fièvre... vous aurez la teigne, la gale, la fistule, des ulcères dans les genoux et les cuisses... Tu fianceras une femme, mais un autre couchera avec elle... Tu jetteras beaucoup de semence dans ton champ, mais les sauterelles la consommerQivt..«'^N^
102 Là SCISRCK
mangeras le fruit de toa yentre^la cbaîr de tes fîls et de tes filles... Je mettrai yoar charognes sur les charognes de yos dieux de fixité, et mon âme vous aura ^^ baiae... Je vous disperserai paiani les mar tions. » {Lédtique'r ch. xxyl
pa]
Ainsi le peuple de Dieu, le réyérateur du monothéisme, ne connut point Timmortalité de l'âme ; il ne reçut les pramières notions de cette croyance qae pendant la captivité de Babylone, et n en prit la doctrine (fue des Grecs platoniciens. « C'est le comMe de rigmraœa^ dit Amai^dy de mettre en doute cette: vérité, attestéKS par tous les Père^ que les promesses de T Ancien Testament n'étaient eue temporelles et terrestres, ri {Apologie de Port'RoyaL)
Ce que tes Hébreux nommaient rame, c'était simplement la vie. « Et Dieu dit :
que les eaux produisent des reptiles d^âaie vivante. » {Gen.^ ch. n.)
tt Surtout, dit le Seigneur, garde-toi de mimger du sang, car le sang est l'âme, et ^u ne mangeras pas l'âme avec la chair..»
(ûeui.f ch. XII, V. 23.^
ET LA CONBCIBNCE 46^
.An temps d^Homère aussi , l'âme des héros s'écoalaitavec leur sang.
Si la croyance en la vie future n'est nécessaire ni pour le maintien des sociétés, ni pour la pratique 4e la vertu, en revanche, la négation de cette croyance entraîne une conséquence bien désirable.
Sur quoi se fonde l'autorité des papes, des conciles, des évêques, du clergé, enfin ? Saint Thcraia»d'Aqtiin le dit en on mdt {âe Begimme prmcipum) : n La puissance temporelle n'exige que par la puissance spmtuelle, de même que le corps ne vit que par l'âme. » Mais l'âme supprimée et le corps resté seul, quel fondement trouver à la supériorité que s'arroge la puissance spirituelle sur la temporelle? Celleci pourra aussi bien 'exister et se conduire sans l'autre que le corps sans l'âme ; et, forcément amenés à la séparation de l'Eglise et de T'Ëtat, nous sommes délivrés, par leur propre aveu, de la funeste autorité des prêtres.
Enfin, est-ce que l'homme aura moins fle mérite à répudier le mal, à préférer le bien, s'il fait son choix comme Fénélon voulait qu'on aimât Dieu, sans crainte des châtiments, sans espoir des réGOGL^^c^^^*^
Avec la foi au Dieu-Providence, pour qui il n'est ni passé ni futur, pour qui il n'est que le présent, cesse tout libre arbitre, et partant toute responsabilité.
Gomment concilier « un homme oui veut librement avec Dieu qui prévoit infailliblement?)) (Jules Simon.)
Comment l'homme serait-il maître et responsable de ses actions lorsque tout est prévu, réglé, ordonné d'avance? Qoinment sa volonté de fourmi pourrait-elle faire achoppement à la volonté du Seigneur des univers, à la puissance du Tout- Puissant?
a Dès que nous concédons la liberté à l'homme, dit Gœthe, c'en est fait de l'omniscience de Dieu; dès que Dieu sait ce que je ferai, je suis contraint d'agir conformément à sa prescience. )>
Quand les déistes reprochent aux athées de renverser les bases de la morale, ils ne prennent pas garde que les athées peuvent leur adresser absolument le même reproche.
En effet, avec la îo\ ^.u \i\^M-Provi-
ET LA CONSCIBNCB 165
dence, c'est-à-dire au dogme de la prédestination, l'on tombe, d'une part, dans le fatalisme oriental, car ce qui doit arriver arrive; d'autre part, dans le droit d'impunité, même en ce monde, car, où cesse la responsabilité, cessent le mérite et la faute.
« Sur quel fondement de leur iustice, dit Montaigne, peuvent les dieux recognoistre et recompenser à l'homme ses actions bonnes et vertueuses, puisque ce sont eulx-mesmes qui les ont acheminées et produictes en luy? Et pourquoy s'offensent-ils et vengent sur luy les vicieuses, puisqu'ils l'ont eulx-mesmes produict en cette condition faultière, et que d'un seul clin de leur volonté ils le peuvent empescher de faillir? »
Un criminel, un parricide pourrait se faire absoudre en invoquant la doctrine de saint Paul, de saint Augustin, de saint Thomas, de Calvin, de Bossuet. Il n'aurait qu'à dire :
« Puisque nous ne sommes tous que des instruments dans la main de la Providence, je ne pouvais pas ne pas tuer mon père , ce meurtre étant décréta ^^î>3t Vsw
i06 LA iKCIXNQE
Providence, «dont je ne ema que rinBtmK ment»))
Et rhomme snr hii-in&me a si peu de créait.
Qu'il devient fioélérat quand Delphes Fa prédit.
(GORKSILLE.) (t)
Si le Dieu-Providence existe, il faut dire avec le même Fénelon : n L'homme s's^ite, Dieu le mènei, )) !Noo, je proteste. Ce n'est pas Dieu gui me mène ; c'est ma.
liberté, c'est ma conscience* Dans Tordre moral, Dieu «at evcore <( une hypothèse dont je n'ai pas iDesom i». Ma consoieBce,.
— « le meilleur de tous les casuistes, n comme l'appelle J.-J. Rousseau, — ma conscience me dit d'une voix très-claire, très-ferme, très-impérative , — et sous peine de remords, c'est-à-dire de l'enfer véritable, — que le bien est l'ordre ; qu'il est même l'utiRté, de tous et de chacun ; que le bien est la loi morale, comme la
(1) Voici comment le pape saint Léon condamnait rhérésie de Priscillien, et, du même coup, l'orthodoxie de saint Augustin : Quod si id credi lieeatf et doceri, nec vtrhiiibus prœmium, nec vttiispena debebitur,,* Quia neqiie de bonis, nequede matis actibus ullum poterit esse fudicium, si in
utramgue partem fatalis nécessitas motum mentis
tmpeiiit.
ET LA CONSOEHCE 167
^avitation la loi physique, et que nos actions y doivent tendre eommenne pierre tend au centre en échappant de la main ; que le bien est la loi des êtres entre ewc, surtout des être? sensibles, qui sDut semblables, qui sont frères.
Pascal n'a4*il pas eu le malheur de dk^e, dans un de ses égarements : «t Pourquoi les péchés sont péchés, c'est seulement
Sarce qu'ils sont contraires à la volonté e Dieu? » Ëi des idiéologiens n'ont-ils pas soutenu qu'il ne faut pas toujours agir d après les lumières de la conscience? Bayle répond : n monstre de doetrme qui renverse toute morale ; w et Montaigne, avant Bayle : « Ruineuse instruction à toute po* lice, qui persuade aux peuples la religieuse créance suffire seule, ek sans les mœurs, à la divine iusticel L'usage nous faict veoir une distinction énorme entre dévotioct et conscience... Entre naus, ce sont choses que av tousieurs veues de singulier accord, des opinions supercélestes et desmoeurs soubterraines (1). i>
(i) ScBpe
RelUgio peperit scelerosa ntque tmpia factOm
(LuGicfecB.)
(Souvent la relig^n a enfanté des actions impies et scélérates*}
168 14 SCIBNCB
Ne faudra-t-il pas conclure que la religion est une seconde et factice conscience^ qui corrompt, en la dominant, la conscience primitive et naturelle ?
(( Ceux qui suivent tout droit leur conscience, écrit Henri IV avant d'abjurer, sont de ma religion, et moi je suis de celle de ceux qui sont braves et bons. »
Fichte, tout au rebours des casuistes :
«Aussi vrai que j'existe, je veux obéir à ma conscience en tout ce qu'elle me prescrira. B
Kant enfin :
« Nous ne tenons pas nos actions pour obligatoires parce qu'elles sont des commandements divins; au contraire, nous les tenons pour des commandements divins, parce que nous y sommes intérieurement obligés. D
« La loi morale, avait dit Platon, précède la loi religieuse ; le saint n'est le saint que parce qu'il est le juste. » Et l'on peut encore accepter la belle définition que
GîcéroQ donnait de la conscience, avant rËvangile : « 11 est une loi véritable, inscrite dans tous les cœurs, immuable, étemelle, dont la voix nous trace nos devoirs, dont les menaces nous détournent de mal faire. •• Cette loi, on n'y saurait rien changer, rien retrancher. •• Il n'est ni Sénat ni peuple qui nous en puisse affranchir; elle n'a besoin ni de commentateur ni d'interprète; elle est la même dans Athènes, la même dans Rome, la même hier, aujourd'hui, demain... Elle embrasse tous les peuples, tousles temps. »
— « Si, pour s'affermir, ajoute Michelet, la conscience de chacun a la conscience de tous , n'est-ce rien que Vaccord de r homme et de l'humanité? »
Ecartons ces romans ou'on appelle systèmes, Et^ pour nous élever^ aescenaonsen nous-mêmes,
(Voltaire.)
Le sentiment de la Justice existe au plus profond du cœur de tous les hommes^ même des plus pauvres d'esprit ; il persiste au delà de la raison, jusque dans le coeur des insensés, des fous. G est le premier et le dernier rayon de l'intelligence humaine. Lamennais a écrit : « Pourquoi les corps gravitent-ils les uns vers les au-
170 LA SCUENCE
tires ? — Parce que Dieu l'a t onlti, lâisaîent les «anciens; — parce ^eies corps s'attirent, dit la fidenoe. b
Eh hion^ de même iQu'avecIa igra^^îta* fion il n'est pins besoin >d'un Ddeu créateur qui mette -et unaintieime les astre»
en mouvement, de amême, afvec la Justice, dl nleat phis besoin de Ih'OYÎdenoe.
« La Jastice, dit Proudhan, e^ laisrmule étemelle des choses, la loi^quiii^affirme elle-'méme €(t 'se ^démontre parce qu'elle s'affirme ; elle «est immanente iÙB.uB la conscience, elle ei^ humaine, tout humaine, rien qu^faumaine... Elle n'a besoin ni de médecin, ni de révélateur... La conscience est la faculté dont la justice est le produit (l)). C'est une voix qui pkrideten nous, contre nous-meme, le droit du prochain... La conscience est la faculté souveraine que toutes les autres sont appelées à servir, comme les membres du corps servent le cerveau, tandis qu'elle-même n'en sert aucune. »
(1) « Soyez justes, la justice est la piété.» (^orarij s. v, v. «.)
« La justice edt }a reine des mortels et des immorteÏB, Elle a.Le droit de juger les dieux. » (Pl^^
ET liai axsmcamcE 171
Le même sentiment da confiance aveugle et d'obéissance absolue k la cson:- «cience se retrouve cbez tous les mora- Sates.
€ Quel sp^tade notfi: flatte. Le pins, dit Rousseau^ celui des; touianents oa du bonheur d/autrui.? Qu/efiÊtrOûigjui noua est te' plus doux, à faire, et no us> laisse une Hnpresfiionila plos^agréablieV apcèsL'&vois fhit, dfuni acte: dft bknfaisaaco: qu« d*un acte" dei nnéohaBiSBté. .«>
«S'ilnyarien dé moral diemsle cœurde Fhomme,^ d'où lui viennent donc ces transports d'admiratâon pour les actions héroïques, ces ravissements d'amour pour les grandes âmes?... Pourquoi voudraisje. être:(ilatoa: qui; déchire, ses entcailies plutôt que César triomphant? Otez do nos cœurs cei amour, du lieaiiy.ViOus ôtez.
tout le charme^ dû la vie. »'
(( S'il fallait, dît aussi notre maître Di^ derot, opter entre le sort d'un scélérat fortuné et celui d'un homme de bien malheurens, centeS) je no balancerais pas. Quel est le motif d'un choix aussi décidé? La persuasion qu*il n'est point de méchant qui' n'ait soirvtent dérâ^ d'êtoe
bon, et que le bon ne désirera jamais d'être méchant. ))
c Je n'ai jamais entendu dire, écrit Proudhon, que Dieu m'ordonnât, à peine de lèse-majesté envers sa personne, de manger, de respirer, de dormir, de faire aucune des fonctions <][ui intéressent ma vie animale... Pourquoi n'en use-t-il pas de même à l'égard de ma vie morale?
Est-ce que les lois de ma conscience sont moins certaines que celles de mon organisme? Quand je fais mal, le péché ne me punit-il pas à l'instant par la honte et le remords, comme la vertu, si je fais bien, me récompense par l'opinion de ma vdeur (1). »
€ Qu'est-il besoin d'aller chercher l'enfer dans l'autre vie? Il est dès celle-ci dans le cœur du méchant. » (J.-J. Rousseau.) Car (( tout méchant fuit sans qu'on le poursuive , B a dit Salomon. {Prov.^ ch. xxvra.)
(l) Recte factif fecisse merces est.
(Sénèque.)
(La récompense d'une \iOiflie ^ç>àa\i, ^ ^Mvoir faite.)
^'aJv. ^^
Que j'écoute donc ma conscience, qui me dit pour règle de conduite : Crois ce que tu peux, fais ce que tu dois, » qui ne saurait me trahir, ''qui est moi-même, et en moi-même le vrai Verbe du vrai Dieu, alors je ferai le bien, je fuirai le mal, sans plus me soucier du paradis que de l'enfer (1).
N'oublions pas que, même réduit au choix des motifs oui déterminent la volente, le libre arbitre est suffisant pour servir de fondement à la responsabilité humaine, et partant à loi morale.
N'oublions pas davantage que, dès lors, le plus grand des mérites de l'éducation, de l'instruction, des connaissances acquises, c'est qu'elles fournissent au choix de la volonté Jbeaucoup plus de motifs et de
(1) « Âllez^ lâches humains, que les feux éternels Empêchent d'assouvir vos désirs criminels.
Vos austères vertus n'en ont que l'apparence. Mais nous^ qui renonçons à toute recompense, Nous qui ne croyons point aux éternels tourments, L'intérêt n'a jamais souillé nos sentiments.
Le bien du Renre humain, la vertu nous anime. L'amour seul du devoir nous a fait fuir le crime. Oui, finissons sans trouble, et mourons sans re-
JSit LA SCIENGR
meilleurs, qae Ti^oitance et la sauvagerie. Voilà comment la civilisation amôtliore les mœurs, en inta*oduisant dans noa> aations publiques et privées^ les notionsde justice, — c'est-àt-dire les notions desb droits de la vie individuelle et des devoirs de la vie collective (D' Glavel), — et comment la science enfante la morarlité.
«Croyons, a dit Micabeau, que le jour isk les liimi^es et la morale avec eUes:
pénétreront dan& toutes le& cliasses de la société, les âmes faibles auront du goilrage par prudence , les ambitieux des mœurs par intérêt, les puissants de la modération par prévoyance, les riches de la bienfaisance par calJcul, et qu'ainsi l'instruction diminuera les maux de l'espèce humaine jusqu'à rendre sa concHtion la plus douce dont soient susceptibles des êtres périssables. »
Voilà aussi pourquoi les sociétés doir vent chercher leur salut et leur grandeur dans la diffusion des lumières, dans la participation de tous aux connaissances de quelques-uns* Voilà enlBn pourquoi la conscience, à peine perceptible chez J'homme isolé;, — quin'apasplus, en venant
an monde, de |n!moi|pes nmés que d^dées hmées, — commenoe à naître dans Ha vie de famille, s'agnandit dans la vie de tribii, puis de cité, funis de naficcn:; ponnquoi éUe ira tonjmirs s'agrandissant dans la vie plus vaste des raoes et de l'espèce entière, et ponrgnoi le sentiment d'hormaiÂé est encore snpârienr à cehii 4e patriotisme (i).
Ainsi qu'à la conscienoe, obéissons donc 2 la science. Suivons cet autre guide^ non moins sûr et non moins sincère, plus impartial et peuvent plus éclairé. «Quelle différence y a-t-il entre les savants et les ignorants ? demandait quelqu'un à Aristote. — La même, dit-il, qu'entre les vivants et les morts. »
N'oublions pas que la science est essen»
tiellement progressive, au rebours des religions; qu'elle seule donne la vérité^ «qu'elle seule, reli^on de l'avenir, îpi&ai vaincre la superstition; n'oublions pas qu'elle est plus puissante même que la vertu pour le service des sociétés humaines.
(1) «Dieu me préserve d'an pittriotisme qui m'empêcherait d'être oitoyen âa monde. » (Leb-
SIIIO.)
i7tf LA SCIENCE
u Le plus ferme adversaire, dit Buckle, des deux maux les plus anciens, les plus funestes, les plus invétérés, les plus largement répandus, l'intolérance et la guerre, ce n'est pas l'humanité, c'est le savoir. » Et Cuvier : « Le bien que Ton fait aux hommes, quelque grand qu'il soit, n'est que passager ; les vérités qu'on leur laisse sont éternelles. »
Ainsi, comme la science, avec la science, rejetons très-résolûment tout ce qui est surnaturel, tout ce qui est divin. Gomme elle, cherchons la vérité, la justice, le bonheur même, dans ce qui est naturel, dans ce qui est humain. Nous sonmies sur la terre, n'aspirons point au ciel ; cessons de nous faire dieux, restons et soyons hommes, u Socrate, dit Montaigne, ramena du Ciel, où elle perdoit son temps, la sagesse humaine, pour la rendre à l'homme. Il a faict grand'faveur à l'humaine nature de montrer combien elle peut d'elle-mesme. »
« La conscience humaine estime sa justice plus exacte et plus sûre que la justice de Dieu. Elle aspire à se gouverner ellemême par sa propre vertu. La justice se suffit, et si la justice se suffit, la vie pré-
sente se soffit aussi, et n'a pas besoin d'un prolongement dans l'éternité. » (Prouahon.)
Gœthe a écrit quelque part : « La négation de la croyance commune ne peut mener au bien qu'avec la pensée très-affermîe. Il n'y a que la raison seule qui soit diçne de succéder à la religion du devoir. » Je n'en disconviens pas; mais Gœthe lui-même a pris soin de résoudre sa propre objection. Une dame très-dévote lui dit un jour : ((Puisque vous ne croyez ni à la Providence, ni à l'âme, ni à la vie future, (juel peut être pour vous le but de la vie présente ? »
Il répondit : a S'améliorer (i) ».
La réplique est heureuse; mais on pourrait, j'imagine, donner à la vie une portée encore plus haute, en même temps qu'au devoir une plus large assise. S'il est vrai, comme Séneijue l'affirmait déjà, que (( la société humaine ressemble à une voûte où les différentes pierres, en se soutenant les unes les autres, font la sûreté de l'ensem-
f 1) C'est le mot des stoïciens : a Achève-toi toimême. » Perfice te ipsum.
178 LA scnsNcs
ble ; » s'il est Trai, comme l*R9oal !Pa fepmnléplas expressément, que v^toiftefe suite des hommes, pendant le cours 4e tant de siècles, doit être considérée comme un seul homme qui eubsù^ toujours, et qui toujours appa*end (i) ; » . — ai rhmuH nitë enfin est un grand être collBCtif^neiiB devons tous, nous hommefif, nous «es membres, agir pour l'avantage ^t non au M- Irîmentde cette.intûneetlrafceraeile oammnnauté. Jïous d&voas être mus par 10e sentiment que Cioénon nommait «âi^à co- Titas genene humani.^ que iShakeq[ke«ire nomme « le lait de l'humaine itendvesae:^ Socrate d'abord, puis Zenon, puis Voltaire, Helvétius, Yauvenargues, Sentbam et M. Stuart-Mill, auraient alors plein droit dans cette belle et simple définition du bien, qui est ^ la fois celle du mal: «Le bien est l'utile » .
A peine ai-je besoin de dire que je parle comme les stoïciens, pour qui rien n'est utile qui ne soit honnête, pour qui rien de «déshonnête ne peut être utile. A peine ai-je besoin d'ajouter qu'il ne s'agit pas ici de l'utilité particulière, personnelle et
(i) « Tous les hommes %0TA.Y\vQiiMsift« »
ET Lk ceifsciiaicB 179'
^g^ïste, mais de l'utAité commune, géné^ mte- et réciproque^ II' &'amt de* l'utilî^ qui' fflgnffîe mutualité d^ ah)i(l& et d<e9 de- Yoira^ de eelïé que Técole d'itugusteF Comte appellerait aàttndstè^^, qui est le fond' même de la sociabilité, et qui peut s'exprimer par* là belle sentence antfque :
R Fais à autrui ce que tu voudk>ffl& qu'il' Ile* fat Mt ». — (( Le biieir suprâotie^ a dit Bfacon, est d^ns- le' bien commun, non dan?
le Bien de l'individu isolé. » Et Deseartes r c*£e contentement réiendte dis* la^ YolbntS' constante de ftûre ce qu'ont juge être le mieux ». âcDuton» encore Tillustre Kant:
« Agis toujours^ dit-il, sraî^aat une maxime> que ta conscience accepterait pour lia, loL uniTcrselle de tôue lès êtres^ raîsomia^ bles». Certes, c'est porter l'idéed moralpltis loin et pluF bast que toutes- les< reU;gions.
Ceux qui professent ^e le dogme db* rimmortalité de l'foie est le/ base de tkmtiS' morale, commettenif une gressièie^ enear; ce serait une base bien fragile, et qui maintes fois ferait défaut. Comment ofi^ tiendk'ai-jele respect de ma vie et de me»
biens d'un sauvage qui n^a aucune notien^ de vie future? Eb le civilisé^ que la culture â)Bsa raison porte à reneter cette oro^Qcafôs pensera-p-il que dès iora^ lM^x)& \»;s csrassfs*
lui sont permis ? La morale universelle doit avoir pour fondement une croyance universelle, commune à tous les hommes.
Et c'est, il me semble, celle qu'indiquait Socrate, il y a deux mÛle ans.
« Qu'est-ce que la vertu? demande Voltaire : bienfaisance envers le prochain.
Puis-je appeler vertu autre chose que ce qui me fait du bien ? Je suis indigent, tu e&i libéral. Je suis en danger, tu me secours. On me trompe, tu me dis la vérité.
On me néglige, tu me consoles. Je suis ignorant, tu m'instruis. Je t'appellerai vertueux... Que m'importe que tu sois tempérant ; c'est un précepte de santé que ta observes; tu t'en porteras mieux... Mais quoi, n'admettra-t-on de vertus que celles qui sont utiles au prochain? Hé, comment puis-je en admettre d'autres? Nous vivons en société ; il n'y a donc de véritablement bon pour nous que ce qui fait le bien de la société. Un sohtaire sera sobre, pieux... eh bien, il sera saint; mais je ne l'appellerai vertueux que quand il aura fait quelque acte de vertu dont les autres hommes auront profité... La vertu entre les hommes est un commerce de bienfaits... On fait une objection : Néron, le pape Alexandre VI et d'autres monstres de cette espèce ont répandu des bien-
faits. Je réponds hardiment qu'ils furent vertueux ce jour-là.., »
(( ... Quelques théologiens disent que le divin empereur Antonin n'était pas yer« tueux ; que c^était un stoïcien entêté, qui, non content de commander aux hommes, voulait être estimé d'eux; qu'il rapportait à lui-même le bien qu il faisait au {|[enre humain ; qu'il fut toute sa vie juste, aborieux, bienfaisant, par vanité; et qu'il ne fît que tromper les hommes par ses vertus. Je m'écne alors : Mon Dieu, donnez-nous souvent de pareils fripons I »
(Art. Vertu.)
Je sais bien que d'illustres moralistes, Kant à leur tête et Jules Simon après lui, ont proposé le devoir pour base à la morale; cest le devoir, dicté par la conscience, que Kant appelle Vimpératif caté^ gorique. J 'accéderais bien volontiers à leur définition si le devoir était toujours évident, s'il ne présentait jamais ni doute, ni incertitude, ni contradiction. Mais il manque souvent de cette essentielle qualité, Févidence ; témoin le mot profond de Tacite, dotit l'étemelle vérité n est, hélas I que trop démontrée dans les temps troublas que nous traversons : « Au nulieu des
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discordes civiles^ le plus difficile pour ua bon citoyen, ce n'est pa» de faire- son de* voir, c'est de le connaître ». Après avoir dit : (( De se tenir chancelant et métis aux troubles de son païis, ie ne le treuveni beau ni honneste », Montaigne, gui vivait aussi' dans des temps troublés, ajoute aussitôt :
((.Mais il. ne fault pas appeller debvoir, comme nous faisons tous les jours, une intestine aspreté qui naist dé 1 interest et gassion privée » . Montaigne convient doncr aussi qu'il est bien difficile de lie reconnaître. Le devoir, d'ailleurs, me semble se confondre avec l'utilité, plus claire et plus précise, telle que je cherche à la foire comprendre (1). Lorsque Voltaire {De & vertu et du vice) pose cet axiome : a La -^rlia et le vice, le bien et le mali moial, sont en tous pays ee qui est atile^ou naîr sifele à la société (2)^.» una telle ûmpifi; formule réunit Socrate, Zenon, Halvétinai,
(!') Tustitia est animi haintuti cemmuni utiMtait: comparata^ suam euique tlnàums €%fuiiitem..(G^-
CdROlfJ
(2) Et Diderot^ non moins simplemant : « Le mal est ce gui a plos d'inconvénients que d'avantages; le bien, plus d'avantages- que d'ineamê^ niants ». Heivétius va jusqu'à dire : « Tout da* vient légitime^ et même vertueux, pou£ le saint public». Et Aug. Comte : « Le bien de la raefl jDiuDaine est le critérium ulthne du juste et de- J'iiyaate »,
ET LA CONSCIENCE f 83-
Bentham et Stuart-MOl. Elle tradnit exactement ma propre pensée^ qa'un exerrrfie^ va préciser encore dayantage.
Pourquoi le dévouement de Godrus et de Decius fut-ôl admiré de leurs oompatxiotes, au point que ceux-ci leur décernèrent des honneurs divins? Ce dévouement était, dans la pensée du roi d'Athènes et du consul de Rome, comme de tous ceux qui crurent en profiter, une action éminemment l)elle et vertueuse, parce qu'elle était éminemment iftile : un homme se sacrifiant pour xm peuple, une vie rachetant une foule de vies (1).
(1) Godms et DeciuB faisaient ezaotement le contraire du saint roi David, lorsque le Seigneur, pour le punir d'avoir dénombré son peuple, lui proposa le choix entre trois oh&timents : « Ou votre pays sera affligé de la famine pendant sept années, ou vous fuirez pendant trois mois devant vos ennemis, ou la peste sera dans vos Etats pendant trois jours ». Et Tancâtre de Jésus choisit naturellement la peste sur ses sujets, « et il mourut du peuple, entre Dan et Beer-bébah, 70,000 personnes ». (Kois, liv. II, ch. zxiv.)
C'est là un des nombreux exemples de la haute morale (ju'enseignent oe qu'on nomme les Ecritures saintes. Combien les prêtres ont raison de les préférer aux écrits des philosophes païens,, et combien les protestants ont raison aeT\. ts At^fe-^ malgré les obscénités q\ù W iio\x^«^\., \^VlS^8Bs^ babituelîe de leurs femcae^ «\. ôl^X'û^w^ ^K>r«>-
184 LA. SaBNCE
Qaand nous lisons dans Virgile le touchant épisode de Nisus et Euryale : a Me, m€j adsim quifed..., » nous sommes émus sans doute de cette tendre affection, qui fait qu'un ami veut mourir à la place de son ami; mais nous n'admirons point précisément, parce que, dans cet échange d'une vie pour une autre, nul avantage ne revient à l'humanité .
Au contraire, nous admirons le chevalier d'Assas : « A moi, Auvergne, voilà l'ennemi! » parce que, sans ce mobile d'une vive et personnelle affection, il consent à périr dans l'embuscade oii il est tombé, pour avertir et sauver son régiment. Il donne encore une vie pour plusieurs vies ; l'intérêt plus large est victorieux de l'intérêt plus étroit. « La préférence de l'intérêt général au personnel, dit Vauvenargues, est la seule définition qui soit digne de la vertu. 3> — « Subordonner, dit Proudhon, l'intérêt du plus petit nombre à l'intérêt du plus grand...
cette subordination s'appelle la justice...
Plus vous réaliserez, en vous et autour de vous, la justice, plus, d'un côté, vous serez heureux de vivre, et moins, d'un autre, vous aurez crainte de finir. » Si l'on me demande donc sur quelle base doit •''éteblir u la morale indépendante de la
KT LA CONSCIENCB 48S
religion )>, c'est-à-dire iDdépendante du commandement, du dogme, de Tespoir des récompenses et de la crainte des châtiments, je n'hésite pas à répondre :
sur la base de l'utilité, ainsi comprise et pratiquée, sur cette large et solide base remplaçant le salut personnel du chrétien, c'est-à-dire l'étroit et égoïste calcul « de ceux qui désertent la société à laquelle ils doivent tous leurs services, et ^ui, pour gagner le ciel, se rendent inutiles à la terre. » (Diderot.) Et quand viendra le moment où les religions prendront fin, — les religions qui ont pour principe et pour sanction le surnaturel, le divin, l'autorité, — une religion nouvelle s'établira parmi les hommes sur cet unique dogme moral :
a Le bien est l'utilité commune, » oui s'appelle, d'un autre nom, la Justice, laquelle, à son tour, s'appelle d'un triple nom. Liberté, Égalité, Fraternité.
C'est la base même de la démocratie,
3ui formule ainsi la loi des sociétés moemes : se vouer à Tamélioration morale et physique du plus grand nombre.
Alors tout l'Évangile de l'humanité serait contenu dans ce vers du Bonhomme :
Il se faut entr'aider, c'est la loi de nature,
car, s'ajoutant à la parole de Jésus : c Aimez-vous les uns les autres, » il ajoute Taction à l'affection, et complète la cbar rite parles œuvres^
GOHGLTISKffi
Si j'avais réussi, dans le cours de CQt qpuscule, à communiquer ma conviction personnelle, je Berais parvenu à démontrer : d'abord que toute croyance au sufnatorel, bous forme de création, de providence, de vie future, doit être rejetàA par la raison ; ensuite, qu'elle n'est aucunement nécessaire, soit pour le maintien dMBociétés hamaines, soit pour la piati-
Îue des vertus morales. J'aurais encore émontré que, toujours combattue et déjà balayée par la science, cette croyance au surnaturel doit âtre utilement remplacée dans le cœur de l'homme, sinon par la simple voix de be conscience, au moins par le consentement des conaci£.ui!A&^fsaE-
maines, qui prononcent les arrêts de la jastice, d'après les lois de la commane utilité.
Et maintenant, pour finir, écoutons un sage développer la même pensée avec la ferveur et Téloquence d'un cœur convaincu. C'est le saint Paul de la philosophie positive, Emile littré :
« ... S'il est certain que, dans l'ordre du savoir, la vérité se poursuit pour ellemême et sans autre récompense que la satisfaction de l'avoir trouvée, de même, dans l'ordre de la morale, le bien se poursuit pour lui-même et sans autre récompense que la satisfaction de l'avoir pratiqué. Certes, on ne fera pas au bien l'injure de le mettre au-dessous du vrai, et de lui accorder un moindre attrait dans la conscience que n'a le vrai dans l'entendement. Grâce à ce désintéressement suprême, de plus hautes vertus sociales commencent à être demandées aux hommes.
«Le poëte d'Henri IV et de Louis XIII, à la vue des troubles funestes de son temps, s'est écrié :
Un malheur inconTi\\g\U*^^wm\\^^VwELm68;
anjonrd'hnï, devant nn nouvel avenir, je renverse ce vers douloureux, et je dis :
Un bonheur inaonnn glUse parmi lei bommee;
c'est le dévouement à l'humanité. Heureux ceux qui lui rendent d'éclatants services I Heureux aussi ceux qui lui vouent le constant service dnbon travail et delà bonne vie 1 car on la sert et on l'honore
Suand on lui consacre la bonne vie et le on travail, ii