‹ La science et la conscienceChapitre 10 sur 11 · L*AME · texte numérisé non relu

L*AME

Par sa loi ridicule du 18 floréal an II, et sous le nom usurpé du peuple français, Robespierre, en disciple aveugle du Con* trot social^ décréta «l'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme ». Nous avons trouvé de puissants auxiliaires pour discuter le premier de ces dogmes ; pour discuter le second, nous en trouverons de plus puissants encore.

En e£fet, tout philosophe qui n'accepte pas Dieu, n'accepte pas l'Ame ; mais bien

des déistes ne l'acceptent pas non plus»

Voltaire entre autres. Si, tout en admettant « Touvrier de Touvrage », — ce que Goethe nomme par moquerie « le Dieu horloger », — il rejette la Providence, — ce qu'Épicure avait nonuné la « vieille diseuse de bonne aventure » {anus faiidica)^ — Voltaire rejette aussi Tâme, en tant que substance immatérielle, distincte du corps, l'ayant précédé et lui survivant.

L'âme étant l'ensemble des fonctions de l'être animé, la résultante de l'organisme, ce que le chrétien Arnobe lui-même appelle « le ferment de la vie », de même que Dieu est la résultante des lois générales de l'univers, — Voltaire ne voit l'âme que dans le corps, comme, après Bruno et Spinoza, dans le monde il aurait pu voir Dieu, qui serait l'âme universelle dn corps universel. — Qu'est-ce que Dieu? dit Senèque. L'âme de l'univers.— a Si Von admet, dit-il en substance, et d'accord avee l'illustre auteur de l'Essai sur Venttnie^ ment humain^ que Dieu a pu donner à une certaine portion de la matière vivante^ arrangée d'une certaine façon, et qu'on nomme l'œil ou l'oreille, le don de la vue et de l'ouïe, pourquoi ne pas admettre qu'il a pu donner à une autre partie de l'organisme nommée le cerveau, le don de la pensée ?» — « Dire que Dieu ne

ET LA CONSCÎENCE 110

peut rendre la matière pensante , c'est dire la chose la plus insolemment absurde que jamais on ait osé proférer dans les écoles privilégiées de la démence.» {Dict.

Phil.y art. Ame!) — « La végétation n'estelle pas un mot dont on se sert pour signifier la manière inexplicable dont l'Être suprême a voulu que la plante tirât les fiucs de la terre ? L'âme est de même un mot inventé pour exprimer faiblement et obscurément les ressorts de notre vie. {Dialogue de Cusu et Kou) (1). Là, Yoltaire triomphe ; et aussi lorsqu'il ajoute :

« Si rame était an être à part, la pensée serait non-seulement son action, mais son essence ; elle penserait toujours. Ce qui

pense- Locke, de ne pas concevoir qu'il soit plus nécessaire à Tâme de penser toujours, qu'au corps d'être toujours en mouvement. » Enfin Voltaire triomphe encore lorsqu'il dit à peu près : « Toutes ces âmes immatérielles et immortelles, données aux multitudes de générations hu-

fl) J'igoute : Nos organes ne peuvent-ils posséder par eux-mêmes les qualités qui leur sont I propres? N'ont-iis pas la force que possède toute matière? Ainsi^ sans être matière elle-même, la gravitation n'est-elle pas inhérente à toute matière?

maines depuis la création (il devait dire aux foules d'êtres animés qui peuplent tous les mondes dans rinfini de Tespace et du temps) , d'où viennent-elles ? De quel réservoir inépuisable Dieu va-t-il les tirer? Et dans quel autre univers, hors de l'espace et du temps, les fera-t-il passer après le court pèlerinage de la vie ?

Ont-elles été formées toutes à la fois pour descendre chacune à son tour? Ou chacune est-elle formée quand son tour arrive ? Et quand ces âmes, venues on ne sait d'où, allant on ne sait où, se joignentelles aux corps qu'elles doivent animier et conduire ? Est-ce à l'instant précis de la conception? Alors, comme Voltaire le dit avec son rire plein de sens, avec ce (c rire terrible » dont parle Isaïe, « Dieu serait à l'affût de tous les rendez-vous», dans tous les mondes, et à tous les instants de l'éternité, pour lancer une semence d'âme avec une semence de corps ; et je n'ose redire crtiment après lui en quel voisinage immonde l'âme serait logée pendant les neuf mois de la gestation (1). Est-ce au moment de la naissance? Mais l'enfant avait déjà la vie fœtale ; il avait pu mourir, déjà vivant, dans le sein de sa mère.

(i) « L'âme immortelle a donc son berceau entre deux cloaques ! » etc.

ET LÀ CONSCIBNCE 121

L'âme qu'il prend avec la vie respiratoire, c'est la respiration, c'est le souffle, ce souffle de vie que Dieu, d'après la Genèse, souffla aux narines de 1^ homme; c'est le Trvivfia des Grecs, ^ui devient ^l'vx^, sensation, puis voiSC) intelligence ; ]e spiritus des Latins, qui devient anima et mens.

Est-ce que l'âme entrerait dans le corps avec la première bouffée d'air? Quand donc alors ?

Saint Thomas, de la, Somme^ affirme que l'âme reçoit son être dans le corps, mais il se garde bien de dire à quel moment de la vie corporelle; et lorsqu'il ajoute que l'âme est végétative, sensitive et intellective, qu'elle eist toute en tout et toute en chaque partie ; qu'elle est la cause efficiente et formelle du corps, etc., que peutil nous apprendre par ces phrases de scolostique, où le contradictoire se mêle à l'incompréhensible ?

Et si l'homme a une âme, pourquoi pas le singe, le chien, l'éléphant, le perroquet, et, de proche en proche, tous les animaux, jusqu'à l'huître et au corail? Descartes dit non, mais Montaigne, Lafontaine, Bayle, Gondillac et madame de Sévigné disent oui, avec l'antiquité tout entière»

122 LA SCIENCR

Aussi bien que l'homme, en effet, les animaux ont tous les organes de la sensation et du sentiment ; ils ont une volonté, des désirs, de la mémoire, des idées, des combinaisons d'idées, et jusqu'à la faculté de certaines actions morales. Quel autre nom donner, en effet, au dévouement d'^on chien pour ^ son mcdtre, d'une poule ou d'une perdrix pour ses poussins? «Les bestes, dit Montaigne, qui servent, aiment et deffendent leurs bîenfaicteurs et gui poursnyent et onltragent les estnmgiers... elles représentent en cela quelque air de nostre iustice; comme aussi en conservant une équalité très-équitable en la dispensation de leurs biens à leurs petits. Quant à l'amitié, elles l'ont ^os vifve et plus constante que non. pas les honmies. » Le docteur Ciavel fait remai^ quer avec raison que, dans la domesticité intime, le chien commence à prendre une sorte de conscience, celle qui naît de la vie de famille, et à la montrer par sa fidélité dans la garde des objets communs.

On pourrait môme s'appuyer sur une raison morale pour prétendre que les animaux ont droit èirimmortalité. Dans l'état 'i vage, les uus, tou^oui:^ ^\i ç.^^\\i^& de la pt, sont dévorés çaT \^^ ^u\x^^\ ^^kjùs»

l'état domestique, nous en voyons autour de nous, tels que les chiens et les chevaux, mener une vie misérable et souffrir d'indignes traitements. Les hommes ont fait même des lois pour la protection des animaux. A ceux-là, une vie future n^est-elle pas due pour la réparation des mauxqu^ils ont soufferts? L'immortalité n'est-elle pas aussi pour eux une condition nécessaire de la justice divine?

n est certain que toute l'antiquité, de Pythagore à Galien, admettait que l'âme des bêtes est absolument semblable à ceUe des hommes, et qu'entre toutes les espèces animales, il n y a, dans l'inteUigence et le raisonnement, d'autre différence (jue celle du plus ou du moins. C'est une opmion que Leibnitz professe expressément, a II ne manque aux animaux Sue la parole, avait dit Porphyre, le oux adversaire des chrétiens ; mais, s'ils l'avaient, oserions-nous les tuer et les mançer? Oserions-nous commettre ces fratricides ? »

c( Si vous admettez, dit Pardies, que tout ce qui se passe de plus admirsu^le dans les bêtes peut se faire par l& \s>L^'^9:k\s. d'une âme matérielle^ ne ^\^tAxe.ir-^^2»s»

124 Là SaENCE

pas bientôt à faire le pas, et à dire ([ae tout ce qui se passe en Thonime peut se faire aussi par le moyen d'une âme matérielle?... Si vous mettez que les bétes, s€ms aucune âme spirituelle, sont capables de penser, d'agir pour une fin, de prévoir le futur, de se ressouvenir du passé, de profiter de l'expérience par la réflexion, pourquoi ne direz- vous pas qae les hommes sont capables d'exercer toutes leurs fonctions sans aucune âme spirituelle. {De la connaissance des bêtes) (i).

Il est évident qu'entre un chimpanzé

3ue l'éducation peut faire un serviteur ocile et fidèle, onéissant à la parole, et un Doko d'Abyssinie dévorant tout crus des insectes, des serpents, des souris, vivant nu, isolé, sans demeure, sans feu, en véritable brute, il y a bien moins de distance, sur l'échelle des êtres, qu'entre ce Doko inepte et un Européen civilisé. Gomment donc peut-on séparer radicalement

(1) Voir les remarques de Bayle sur oe siûet,

art. RoRARius, notes D, E, F, etc. — (Ce Rora-

rius, légat du pape Clément VU en Honerie. eit

auteur du livre singulier Quod animaaa oruta

rattone utantur mœlius homine ^c^ue les anîmmi

brutes font meiUeut \xa«Lfj^ ôa\^ t^\sws^ kçm^V»

hommes.)

KT LA CONSCIRNCE 125

l'espèce humaine de toutes les espèces animales, même anthropomorphes ! Comment peut-on condamner celles-ci — avec les cartésiens — à n'être que des machines, dépourvues de toute sensibilité et de toute intelligence, tandis que l'homme, même dans ses plus abjectes familles, est somptueusement gratiné d'une âme immatérielle, d'une âme immortelle.

Le moyen d'en rien croire, à moins qu'être insensé?

N'est-ce pas contraire à toute raison, à toute justice, comme à toute expérience?

En vertu de ce raisonnement, l'âme des bêtes serait-elle immortelle aussi, comme l'admet hautement l'iUustre naturaliste Agassiz, après Scot-Erîgène et Daniel Sennert? Mais que fera-t-on de l'âme d'un polype qui, coupé en deux, trois, quatre morceaux, forme deux, trois, quatre êtres différents ? Et quelle rémunération donner aux actions de la vie des animaux? Quoi que dise la Genèse du pacte que Dieu fit avec eux, et bien qu'il

1 prononce contre eux des châtiments Exode, XXI, 28 et suW., Lé^xtlcïuft IKX.% iSet i6), les animaux à. YfeWV. ^^^^^»^

i26 LA saENCB

n'ont aucune connaissance du bien et du mal, du juste et de llnjuste; ils n'ont aucun libre arbitre, ils suivent leurs penchants naturels, comme une rîTièresuit sa pente. « La nature commande et la bête obéit, b (J.-J. Rousseau.) Dès lors, ils ne méritent ni récompense ni punition.

Et pourquoi ne pas étendre ce don de

sentiment, — car les végétaux, en effet, ont aussi une vie, une respiration et,rnnion des sexes, — et qui pourrait même leur accorder une certaine intelligence, puisqu'ils savent choisir, dans la terre, Taîr et l'eau, les sucs nutritifs qui conviennent à leur conservation ?

L'on se jette ainsi dans des di£Bciittés insolubles, dans des impasses sans iasne, dans des non-sens*

« Un être incorporel qui meut un corps!

un être intangible qui touche mes orga-

nes ! un être simple qui augmente avec

l'âge l un être iiiCoxx\xî\atAô ^ ^fe^vt

par degrés ! (Lettres de Memmius à Cicéron.)

(( Si uDe tulipe pouvait parler, dit ailleurs Voltaire (art. Ame}j et qu'elle te dît: (( Ma végétation et moi nous sommes deux « êtres joints éviflemment ensemble, »

ne te moquerais-tu pas de la tulipe ?» — (( Nous désirons, diMl aussi (Dialogues); mais il n'y a point en nous un être réel qui s'appelle désir. Nous voulons, mais il n'y a point dans notre cœur unç petite personne qui s'appelle volonté. Nous imaginons, sans qu'il y ait dans le cerveau un être particulier qui imagine. » « L'âme, dit-il encore, est une propriété donnée à nos organes et non une substance. L'homme, par sa raison non encore corrompue, a-t-il pu s'imaginer qu'il était doiml^, qu'il était composé de deux êtres, l'un visible, palpable et mortel, l'autre invisible, impalpable, immortel? N'a-t-il pas faUu des siècles de disputes pour venir enfin jusqu'à cet excès de joindre ensemble deux substances si dissemblables, la tangible et l'intangible, la simple et la composée, l'invulnérable et la souffrante»

l'éternelle et la passagère? n {Art. Homme.)

S'il était vrai que Y&.m^^T^^^»^^'^

"«Si.

128 LA SCIKMCE

corps, et qu'en venant Tanimer, elle lui apportât toutes les facultés mentales, y compris la mémoire, comment n'auraitelle pas quelque souvenir d'une vie antérieure à la vie corporelle ? Cette question forme l'un des arguments favoris de l'école d'Epicure.

€ Dadvantage^ dit Montaigne après Lucrèce, que si les âmes venoient d'ailleurs que d'une suite naturelle, et qu'elles eussent esté quelque autre chose ho^s du corps, elles auroient recordation de leur estre premier, attendu les naturelles facultés qui leur sont propres, de rcdsonner et se souvenir. »

u Si l'âme, dit à son tour d'Holbach, fait mouvoir mon bras quand rien ne s'y oppose, elle ne fera plus mouvoir ce bras si on le charge d'un poids trop lourd.

Voilà donc une masse de matière qui anéantit l'impulsion donnée par une cause spirituelle, laquelle, n'ayant nulle analogie avec la matière, devrait ne pas trouver plus de difficulté à remuer le monde qu'à remuer un atome, d

Pour connaître \ea o^lwiona diverses gui ont encours s\irYon^tkfeA^^^^\g^'«5^

la destinée de l'âme, il suffit de consulter Montaigne (Liv. II, chap. 12); et il ajoute aussitôt : « Qui fa^oteroit suffisamment un amas des asneries de Thumaine sapience, il diroit merveille. »

Au contraire, la croyance que le cerveau est le siège et l'organe de la pensée, comme Tœil de la vue, l'oreille de l'ouïe, les neifs du toucher, l'estomac de la digestion, les poumons de la respiration, le cœur de la circulation sanguine, cette croyance, dîs-je, explique tous les phénomènes et dénoue tous les problèmes, sans nul effort, avec une parfaite aisance et une parfaite lucidité (1). Nous sentons fort bien que la pensée se fait dans le cerveau, conmie la vision dans l'œil, l'audition dans l'oreille. Nous sento^is que le

(1) II s'agit de la partie que les physiologistes nomment la substance grise périphénqtce. n Elle

sagesse

fanoe, tout vient d'elle. » — « La physiologie^ dit gaiement M. Claude Bernard , nous montre que le cerveau est l'organe de l'intelligence au même titre que le cœur est l'organe de la circulation^ que le larynx est l'organe de la voix... Elle nous apprend que c'est dans les lobes du cerveau o^ae réside la conscience ou l'inleWi^ew^i^ ^\;ç>^\^\snk^!^ àHe» » {Des fonctions du cen)cau,'\

LA SCIKKCK IT LA CQKSCIILI^CÏ..

130 LA 8C1ENGB

travail de la pensée fatigue le cerveau comme le travail de la marche fatigue les muscles des jambes. « L'homme, dit Vol* taire, pense avec sa tête «omme il mar* che avec ses pieds. » C'est au cerreaa qu'aboutissent tous les organes, et qu'aboutit également toute la sensibilité nerveuse pour lui transmettre les impressions du dehors, sans lesquelles, privé 3u'il est d'idées innéesj il n aurait CLÎdée 'aucune sorte (1), et c'est le cerveau, siège de la volonté comme de l'entendement, qui, par une action réflexe et au moyen des sept paires de nerfs croisées dans le cou, envoie ses ordres aux membres obéissants. Le cerveau, dans notre organisme, n'aurait pas de fonctions, pas de sens, serait, comme on l'a dit, « un être de raison sans raison d'être, » s'il ne produisait la pensée. L'intelligence naît avec lui, se développe avec lui, s'altère avec lui, s'éteint avec lui.

... Gigntpariter cum carpore, et una Crescere sentimus^pariterqueseneicerementem^

(LucRàcB.) (Nous sentons que Tâme naît en même temps

(1) NihU est in intellectu guod non fuerii in sensu, Gondillac, ai>rè8 Locke, a victorieusement démontré cet aphorismo.

Il prouva, quoi qu'en d\l \ai ^t\»>TnA tilemfeKk, Qae le burin des ««i» |^TV(«eixTioxx«N%^^«M^.

que le corps; nous sentons qu'elle croît et qu'elle vieillit avec lui.)

Ergo mortalem esseaiUmam fatearenecesseest

(Lucrèce.)

(Donc il faut confesser que Tâme est mortelle.)

Aristote avait comparé l'âme à une table rase où les sens inscrivent les renseignements apportés du dehors. Locke accepte la comparaison d'Aristote. « Toute cognoissance, dit Montaigne, s'achemine à nous par les sens ; ce sont nos maîstres.»

— « Nous commençons par sentir, dit Voltaire à son tour, et notre mémoire n'est qu'une sensation continuée. » — « Toute notre connaissance, dit Kant enfin, commence par les sens, passe à l'entendement et f]nit à la raison, d C'est que la raison, comme le fait observer M. le docteur Clavel, est une faculté sociale, qui n'apparfiut pas chez l'homme isolé, et qui ne se développe que par la parole. Elle est donc un produit des sens. — Dans les Rapports du physique et du moral de rkommej Cabanis déclare que le cerveau reçoit les impressions et en fait des idées comme l'estomac reçoit des aliments et en fait du chyle nutritif; opération qu'Aug.

Comte formule ainsi : < Nos constructions subjectives sont toujours &v3k!b^tô5sosi.^^^V

132 LA 8CIKNCE

nos matériaux objectifs. » Or, si toutes les idées viennent des sens, comment snrviyraient-elles aux sens ?

ce La faiblesse du corps et celle de Tesprit dans l'enfance, dit Hume, sont exactement proportionnelles; leur vigueur dans l'âge mûr, leurs désordres sympathiques dans la maladie, leur décadence graduelle dans la vieillesse, font qu'un pas de plus semble inévitable : leur commune di^olution dans la mort. » {Enay on the immortality of the soûl.)

C'est ce que démontrent, il me sémblei les expériences de la physiologie, science encore bien nouvelle, science à ses premiers pas, mais qui déjà pénètre victoneusement dans les mystères de la psychologie, et affiche hautement la prétention de la détrôner pour prendre sa place (I). .

Je me permettrai sur ce sujet une seule courte citation : « ... C'est l'oxygène (pii

(1) Voir les expériences de Bordeu^ Cabanis,

Magendie, Plourens, Tyndall, Helmholtz; voir

aussi les récents travaux , en Angleterre, de sip

John Lubbock, de MM. Bain, Huxley, WaUace;

en France, de MM. BwlVieVol, Robin, Gratiolet^

Broca, Vuipian, Sée, Lw^s, OTi\isxoa,^^\s!kkïv^^^\R,

ET LA CONSCnCNCE 133

est toujours à la fois l'excitateur des phénomènes physico-chimiques et la condition de l'activité fonctionnelle de la matière organisée... Lorsqu'on injecte du sang oxygéné (artériel) dans les tissus musculaires, nerveux, glandulaires, cérébraux^ dont les propriétés vitales sont éteintes. •• on voit, sous l'influence de ce liquide oxygéné, chaque tissu reprendre ses propriétés vitales spéciales. Le muscle reprend sa contractilité ; la motricité et la sensibilité reviennent dans les nerfis, et les facultés cérébrales reparaissent dans le cerveau. En injectant, par exemple, du sang oxygéné par la carotide dans la tête d'un chien décapité, on voit revenir, peu à peu, non-seulement les propriétés vitales des muscles, des glandes, des nerfis, mais on voit également revenir celles du cerveau; la tête reprend sa sensibilité, les glandes sécrètent, et l'animal exécute des mouvements de la face et des yeux qui semblent dirigés par la volonté. » (Claude Bernard, & Problème de la Physiologie.)

J'ai trouvé avec étonnement que Rabelais avait déjà dit la même chose par la bouche de Pantagruel : a Les philosophes et médicins afferment les espritz animaulx sourdre, naictre et praticqnei! ^«s. ' le sang artérial, purî&6 efc ^^Tkfe\. v^w^^-

134 LA SCIEMCS

tioQ, dedans le retz admirable qui git sous les ventricoles du cerveau.» (Liv. UI, cbap« 13.)

Qu'opposer à ces expériences décisiyes?

Si Ton demande : « Comment la matière peut- elle avoir le don de la pensée ? a je demanderai : « Gonmient a-trelle le don de la vie ?» — et Ton ne saura pas ploa répondre à cette question que je ne saurais répondre à 1 antre. Cependant elle vit; donc elle peut penser.

« L'esprit, dit Emile Littré, est une propriété de la substance nerveuse comme la gravitation l'est de toute particule matérielle. C'est des deux parts un fait d'expérience. » — « La force et la foiblesse de l'esprit, avait dit la Rochefoucauld, sont mal nommées; elles ne sont, en effet, que la bonne ou mauvaise disposition des organes du corps (1). )) Et Descartes, avant

(1) Il est bien remarquable que, dans les cinq à six cents Maximes morales oui composent le petit livre de La Rochefoucauld, ce duc et pair d'une cour bigote n'ait pas une seule fois prononcé le nom de Dieu* et que si, par hasard^ il parle de la mort, ce soit à la manière des philocopies de l'antic^uité, je veux dire a?ec le sene de néant. Ne croyait-il donc ni k U création, ni à la providence, ni à la vie tatvxî^l

ET LA CONSaENCE IdS

Tun et l'autre : « L'esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes, que, s'il est possible de trouver quelque moyen qui rende communément les hommes plus sages et plus habiles, c'est dans la médecine qu'il £aut le chercher ».

Le cerreau- pensée, une fois admis, explique aussitôt ce qu'on appelle avec raison l'échelle des êtres. L'anatomie comparée démontre, en effet, que, si l'intelligence s'élève par degrés de l'huître J'usqu'à l'homme, c'est toujours en s'égaisant au développement relatif de la masse cérébrale, a A mesure, dit M. Claude Bernard, que l'intelligence se manifeste davantage, nous voyons, dans la série des animaux, le cerveau acquérir un plus grand développement , et c'est chez l'homme, où les phénomènes intellectuels «ont arrivés à leur expression la plus élevée, que l'organe cérébral présente le volume le plus considérable. » Ainsi donc le caractère essentiel qui distingue Tea-

Sèce humaine des plus hautes espèces 'autres vertébrés, ce ne sont ni les dents ni le pouce du bimane, — comme le voulait Cuvier, après Helvétius, — mais le Tolume des hémisphères d^ î^sii ^^t^^^csv* Hippocrate l'a dit U y aN\\^^\xw& i^'S^»»^

136 LA SaiNCE

K C'est par le cerveau que nous pensons, comprenons, Toyons, entendons; que nous connaissons le laid et le beau, le mal et le bien... Le cerveau est la mesure de l'intelligence. » La même opinion est professée par Galien, puis encore par le célèbre médecin arabe Averroës (Mohammed-Aben-Roschd), qui nie formellement l'existence de l'âme distincte du corps.

« Platon, dit Montaigne, a mis la raison au cerveau... Ce qui appert de ce que les bleceures et accidents qui touchent cette

f partie offensent incontinent les facultés de 'âme: de làiln'estpas inconvénient qu'elle s'escoule par le reste du corps, comme le soleil espand au dehors sa lumière, et en remplit le monde. »

Si chaque être humain possédait une âme immatérielle, antérieure et postérieure au corps qu'elle anime, cette âme n'aurait aucune analogie avec les formes et les forces corporeUes. Venues de la même origine, allant à la même destination, toutes les âmes seraient égales.

Gomment alors expUquer les inégalités d'intelligence et d'aptitudes entre les races, — blanche, jaune et noire, — entre les hommes et les femmes, entre les dîvers individus qui coïxi^o^^iA.\ft«» races et Jes sexes? Ces inégaAilfea, ^vi^ ôfeBûaro^jK.

ET LA CONSCIBNCB i37

révidence, ne se peuvent expliquer que

{>ar des inégalités correspondantes dans es organes du corps, spécialement dans les lobes du cerveau : ce que démontrent également Fanatomie comparée et la statistique.

Pourquoi les sculpteurs grecs donnaient-ils aux statues des dieux un angle facial beaucoup plus ouvert qu'aux statues des héros et des athlètes? C'est que l'exercice de l'intelligence développe les lobes du cerveau, comme Texercice des muscles développe les membres du corps (1). — Pourquoi les physiologistes ont-ils reconnu que, si le cerveau n'atteint pas le poids de 1,049 granunes chez l'homme, et de 907 chez la femme, l'idiotisme est infaillible ? — Pourquoi le poids moyen du cerveau est-il de 1,450 grammes dans la race blanche, de 1,228 dans la race australienne, et peut-il descendre à 500 grammes chez les microcéphales, comme chez les grands singes anthropomorphes , les gorilles , les orangs , les chimpanzés? — Pourquoi le poids du cer-

(i) Les chapeliers le savent bien, eux qui ont deux formes moyennes de la tête, Tune plus grande pour les citadins, l'autre plus çetii<^ v^^^ TeB campagnards.

140 LA SaSKCE

que vous dites venir de l'âme, bien qae suggérés par ces instincts du corps, dont ils sont de simples conséquences? Ou sera la limite entre ceux-ci et ceux-là? Où sera leur ligne de démarcation? Je vous défie de la tracer et de la définir ; je vous défie de séparer nettement ce que vous accordez à l'âme immatérielle et ce que vous laissez à l'animalité.

Pour M. Darwin et son école, l'instinct n'est qu'un produit de l'intelligence modifiée par l'nabitude et l'hérédité, n se confondrait dès lors avec elle. Hegel l'avait déjà nommé «la raison qui s'ignore,»

et Gondillac le définit : « une habitude privée de réflexion, mais acquise en réfléchissant ». L'instinct, d'après M. Darwin, viendrait de Vhabitude pour les animaux adultes, et de l'hérédité pour les animaux naissants.

Comment, avec la croyance en l'âme

immatérielle, peut-on expliquer que notre

sonmieil et celui des animaux soit agité

par des songes? Si les organes du cerveau

agissent seuls pendant la nuit, pourquoi

12 'auraient-ils pas seuls pendant le ;jour?

Si, au contraire, Yàm^ ^\a^ W\:\iit les

idées des songes, çowxqyiQv, c^V\^^^'5k^^\5^'-

ET LA CONSaENCE 141

elles d'habitude incohérentes et déraisonnables ? « Quoi ! s'écrie Voltaire , c'est dans le temps où cette âme est le moins troublée qu'il y a plus de trouble dans toutes ses imaginations ! Elle est en liberté, et elle est folle ! » Mais si vous admettez que, dans la veille, tous les organes du cerveau agissent ensemble avec harmonie, tandis que, dans le sommeil, quelques-uns seulement s'éveillent, et partiellement, surexcités, soit par le souvenir d'un fait ou l'obsession d'une pensée, soit

?»ar une digestion laborieuse, alors la brmation des songes cesse d'être une énigme sans mot. Ils sont des folies momentanées.

C'est encore la croyance que la pensée est le produit du cerveau qui seule explique, seule peut expliquer les aberrations locales et temporaires, ou générales et perpétuelles, que subit la raison. Malebranche naît idiot ; à quatorze ans , il tombe sur la tête ; on le trépane; il devient, comme l'appelle Voltaire, a un des plus profonds méditatifs qui aient jamais écrit ». Par contre, combien d*intelligences lésées par une lésion du cerveau I Que d'étranges et funestes effets produisent , par exemple , le^ ^^^-^Vsiâsïr. -^gs^.;tielleSj ou certaines mA^âixe&^V^^^ ^55^.0».

142 LA SCIENCB

rage {\) 7 L'homme du plus puissant gé^ nie, s'il boit une rasade de vin capiteux, sent aussitôt se troubler en lui le senso^ rmm commtme jusqu'à la digestion fiûte et l'équilibré rétabli. Une fièvre intense lui donne le délire, et si une goutte de sang s'extravase dans les lobes de son cerveau, voilà quUl perd la mémoire, ou la volonté, ou le raisonnement, ou toutes ses facultés à la fois. Il tombe à l'instant au-dessous des brutes.

Je prie avec toute confiance qu'on réponde avec toute sincérité : qui peut, en voyant un fou, croire fermement à l'âme immatérielle, immortelle, isolée du corps, préexistante au corps, survivant au corps ?

Pinel a rangé simplement la folie au nombre des autres dérangements de nos organes. On a dît de lui a qu*il éleva l'insensé à la dignité de malade. » Et Esquiroi dit expressément : c L'aliénation mentale, que les anciens peuples regardaient comme une inspiration ou une punition

(i) « La salive d'im clae^^C mastin, versée sur la main de Socratea, secoviô \jci\jXft «^ ^^%«i!^^^ et ^'anéantit » (MoNTMOi^^i.'i

ET LA CONSdBNCE 143

des dieux, qui, dans la suite, fut prise

Sour la possession des démons, qui, dans 'autres temps, passa pour une œuvre de la magie; Taliénatioa mentale, dis-je, avec toutes ses espèces et ses variétés mnombrables, ne diffère en rien des autres maladies. »

Demandera-t-on maintenant : Il n*est donc point pour nous d'immortalité, point de vie future, point de rémunération selon les œuvres, ainsi que l'enseignait l'auteur du Phédon, ainsi que l'enseignent les cultes établis ? Faut-il dire avec Strauss : « Les consolations de la vie future n'ont d'autres preuves que le désir du faible cœur bumain de les trouver solides. » Faut-il dire comme Diderot :

a Je n'ai pas cet espoir d'être immortel, parce que le désir ne m'en a pas donné la vanité? » — «Quoi? disait aussi Voltaire, tandis que je refuserai Timmortalité à ce qui anime ce chien, ce perroquet, je l'accorderai à l'homme par la raison que l'homme le désire ! » Ou bien faut-il admettre que les âmes de la terre s'élèvent de planète en planète, et de soleil en soleil, suivant le rêve poétique de Jean Revnaud, inspiré de Platon? ou croire qu elles passent et se propagent d'homme en homme, dans ^hum8Jûi\é^xû&a^^^^^^^^

il4 LA scuncb

ces transmigrations expliqaeraientle progrès, suivant la métempsycose de Pierre Leroux , inspiré de Pythagore (1) ? Ou faut-il prendre les idées de Saint-Simon, de Fourier, d'Owen, etc.? Et que faut-il en rejeter comme allant au mal, ou que faut-il en accepter comme allant au bien?

Je suis comme un docteur^ hélas ! je ne sus rien.

A tout cela je ne vois, en effet, que la réponse de Montaigne : u que sçay ze ? n A moins d'ajouter laréflexion de d'Alembert:

(( Puisque nous n'en savons rien, il ne nous importe pas sans doute d'en savoir davantage » •

La seule raison valable, à mon avis, la

(1) « le ne veulx oublier l'obiection que font les Epicuriens à cette transmigration de corps en aultre; elle est plaisante. Ils demandent : « Quel or- « dre il y auroit si la presse des mourants venoit « à estre plus grande que des naissants? Car les « âmes desloeées de leur giste seroient à se fouler « à qui prendroit place la première dans ce nou- « vel estuy... » Ou, au rebours, s'il naissoit plus d'animaulx qu'il n en mourroit, ils disent que les corps seroient en mauvais party, attendant l'infusion de leur ame; et en adviendroit qu'aulcuns d'iceulx se mourroienl ovwiV ^^ ^woiNs esté vivante. JD (MONTAIGTSE."^

ET LA GONSaSNCB 145

seule plausible et tout au moins très-spécieuse, que Ton puisse donner en faveur de la croyance à une vie future, — après toutefois la nécessité que justice soit faite, ce qui rattache cette croyance à celle de la proyidence et de la création, — c^est que nous avons l'espérance de vivre après la mort ; c'est que cette seconde vie peut seule éclaircir nos doutes et nous livrer le secret de la destinée universelle ; c'est que cet espoir d'une autre vie qui nous livrera tous les secrets est comme une

f>romesse que l'auteur des choses, — ou 'ordre des choses, — semble nous avoir £Edte en nous donnant la vie d'ici-bas.

Mais ce serait précisément, appliqué à l'Ame immortelle, Tarçument d'Anselme de Ganterbury, reproduit par Desoartes et par Leibnitz, sur l'existence de Dieu.

« Puisque rien ne peut venir de rien, disent-ils tous trois, puisque tout e£fet a une cause, il s'ensuit que l'idée de Dieu doit avoir une origine ; or, cette origine n'est autre que l'existence même de Dieu... et telle est la seule preuve que nous en puissions jamais posséder. » Mais dès lors que certaines ]peuplades n'ont aucune notion de la divimté, j'ai donc le droit de conclure de leur ignorance qu'il n'y a point de Dieu? Efc àô epLâÎL*^ \SkRî«k^sû.

146 LA SCISNCE

faudra-t-il conclure qa'il existe, et àéierminer ce qu'il est ? Serarce de la notion abjecte que le nègre a de son fétiche, ou de la notion sublime que Platon et Malebranche ont du grand Géomètre? Il me semble que, dans Tune et l'autre question, de Dieu et de l'âme, le célèbre argu* ment porte à faux. C'est le raisonnement qu'on appelle dans les écoles un enthymème, ou syllogisme imparfait. Gassendi et Kant l'ont déjà réfuté.

Écartons encore le sentiment, aussi bien à propos de l'existence de l'âme qu'à propos de l'existence dé Dieu. Pascal a beau dire : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas » ; le sentiment ne me paraît être qu'une simple forma de l'habitudd — « cette ornière profondes» (Shil- 1er), — et de l'attachement qu'elle^ donne pour les idées comme pour les persionnes et les choses, a L'accoustumance est ixhe se^ coude nature, j> dit Montaigne. « Je voudroisbien savoir, ajoute Fontenelle, qu'elle étoit la première. » Le sentiment aloilS) si respectable gu'il soit, ne serait luimême qu'un préjugé, et, comme tel, souV mis aux illusions. En effet, le sentiment dit que le soleil tourne autour de La terre; [ c'est la raison, aidée de la science, qui ( prouva que la terre tourne autour du so-

leil. Écoutons sur ce sulet la confession d'un membre du clergé chrétien : u La voix universelle de l'humanité n'est pas infaillible. C'était une croyance générale autrefois, d'après l'évidence des sens, que la terre était stationnaire. La voix uni- Ycrselle avait tort. La voix universelle

Sonrrait avoir tort aussi dans l'espérance 'une résurrection. » {Sermons du rêvé' rend W. F. Robertson.)

Je dois donc convenir q^u'une logique sévère, qui écarte le sentiment comme les sopbismes, pour s'en tenir à la raison purej ne peut arriver à la croyance en une autre vie ; je conviens que toutes les prémisses posées jusqu'à présent mènent a la conclusion contraire. Il faut se résigner à dire, avec Sénèque le Tragique, c'est-à-dire avec toute l'antiquité stoïcienne: tt Que serons-nous après la mort?

— Ce que nous étions avant la naissance (1). »

Une heure après la mort, notre &me évanouie Devient ce qu'elfe était une heure avant la vie.

(Cyrano de Bergerac.)

Si j'annonçais, au début de ce chapi-

(1) Ouœris quo jaoeas post ohUwn ioco?

Quo non ncSa jacenU (Troadbs^ act. IL)

148 LA scimcK

tre, que mon opinion trouverait de ne brenx et puissants auxiliaires, il bxii c venir que je n'ai point failU à ma { . messe . J'en ai déjà nommé beaucoup ; voici d'autres encore, de temps et de p< divers, qui, sous des formes variées, sacrifiant plus ou moins à la prudence un sujet si longtemps périlleux, affirm tous la même conclusion (4).

Buripide, dans les fragments d'A acmCj fait dire à Gréon : a La mort :

fin aux querelles des hommes... Qui c rait, en effet, faire soufiHr une pierre la frappant de la lance ! ou &ire souj

(1) Bmorinoh, sed me esse mortuumnihil cest (Vers d'Epioharme^ traduit par Gicéroi

Ctim non ero, sensu omni carebo,

(GicéronO

ATt'/ igiturmors est, adnosnequepertinethUum^

(Lucrèce.)

Mors ultima linea rerum est»

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