‹ La science et la conscienceChapitre 5 sur 11 · I^ SCIENCE · texte numérisé non relu

I^ SCIENCE

jour et de nuit, on conçoit qu'ils aient pu croire à la création telle que la raconte le premier des livres de Moïse. Les six journées, qui peuvent être six âges, ont un certain rapport avec la formation cosmique (1).

A la rigueur, les hommes pouvaient admettre, par exemple, le Dieu des Juifs, qui se promenait dans TEden, « après midi, lorsqu'il se lève un vent doux, » qui cousait pour Adam et Eve des habits de peaux de bêtes, qui écrivait de son doigt les tables de pierre, qui se courrouçait et s'apaisait, se repentait et se corrigeait, qui montait sur un nuage, se cachait derrière un buisson, s'entourait, pour plus de majesté, du tonnerre et des éclairs, conversait familièrement avec Adam, Gain, Noé, Abraham, Jacob, Moïse, Josué, David, Salomon, Elle, Job, Satan, et qui même ne trouvait pas mauvais que les Philistins ou les Amalécites eussent aussi leurs dieux, qui n'étaient pas lui (2).

. (l) Et pourtant, quoi de plus évidemment impossible ^ue la naissance des plantes, et même de la lumière, avant celle du soleil?

(2) «Vous entrerez dans la terre des Amorrhéens, des ChananéettBj etc., vous n'adorerez point leurs

Mais aujourd'hui, la science a percé d'un regard sûr Timmensité des cieux, et posé, d'une main non moins sûre, les grandes lois qui régissent l'univers. Il suffît que Talmanach prédise à heure fixe le retour d'une marée, d'une éclipse ou d'une comète, pour que la science se démontre et s'impose aux plus ignorants.

Elle a donc forcément ébranlé les croyances surannées et enfantines de la primitive humanité.

Lorsque Galilée, après Copernic, après Aristarque de Samos, a dit : Eppur si muove « Et pourtant eUe tourne » (1), il a détruit d'un mot toutes les théogonies qui avaient jusque-là régné sur les hommes.

Kepler, Newton, Buffon, Volta, Linné, Lavoisier, Lalande, Herschel, Darwin (je

dieux... Vous ne ferez point d'alliance avec eux, ni avec les dieux qu'ils adorent... N'adorez point de dieux étrangers ; le Seigneur s'appelle le Dieu jaloux. » (Exode, en. xx, v. 3; ch. xxiii, v. 13, 24^ 32; ch. XXXIV, v, 14.) v Vous possédez justement ce que votre Dieu Chamosvous a donné; souffrez donc que nous ayons ce que notre Dieu nous donne. » (Jephté, ch. ii, v. 24.) Ce Chamos était le Dieu des Moabites, comme Moloch des Ammonites, Ba&l des Philistins et Jéhovah des Hébreux.

(1) Léon Foucault a fait volî ^l\.wv.0ûfc\i\^\ûss5i!" vemeût,de la. terre.

désigne sous ces Doms glorieux toutes les sciences exactes) ont complété son œuvre et achevé sa victoire. Nous savons mainte* nant que la terre n'est qu'un des moindres satellites du soleil, qui n'est lui-même, -— bien que les astronomes lui accordent quatorze cent mille fois le volume de la terre, — qu'une des dix-huit millions de petites étoiles dont se compose celui des quatre à cinq mille amas stellaires qu'on nomme la Voie Lactée. Chaque fois qu'on parvient à grossir la lentille du télescope, on découvre de nouveaux soleils dans l'incommensurable océan des mondes ; et l'on dit avec Pascal : a L'univers est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part (1). »

(l) Sphœram cufus centrum ubique est, circum^ ferencia vero nusquam. (Hermès-Trtsmégiste.) « Dans le champ des télescopes, on ne distin-

fue plus ni constellations ni divisions; mais une ne poussière d'or brille là oti TcBil, laissé à sa seule puissance, ne voit qu'une obscurité noire sqr laquelle ressortent deux ou trois étoiles... Un jour viencfra où le regard étonné, s'élevant vers ces profondeurs inconnues, se trouvant arrêté par Tacoumulation des étoiles qui se succèdent à 1 infini, ne trouvera plus devant lui qu'un délicat tissu de lumière. » (Gamillb Fla.mmarion . )

Ce que le télescope nous montre dans l'infinité

de la grandeur, le microscope nous le découvre

JH2S3J dans l'infinité de la petitesse. S'il est telle

^^oj7û (de ié^ grandeur) dont \a lunûfet^^ \iVwi

ET LA CONSaENCE 23

Nous savons bien plus encore : Quoique sans la comprendre (car « c'est le privilège des sens d'estre Textreme borne de notre appercevance » (Montaigne), l'es-

qu'elle parcoure 78,000 lieues par seconde, met plus de milliers d'années à parvenir sur la terre qu'il ne s'en trouve entre notre époque et la naissance du monde d'après la Genèse, n'oublions pas que des milliers de globules sanguins sont contenus dans une goutte de sang, que des milliers d'animalcules {éozoon) composent chaque décimètre cube des moellons calcaires de Paris, que les vol- Tox, les vibrions, les monadines, qui mesurent à

Seine 12/1000 de millimètre, possèdent cepenant tous les organes et toutes les fonctions de la vie, et que les cellules élémentaires dont se forment tous les tissus du corps humain sont encore plus imperceptibles. En effet, s'il n'existe guère moins de trois millions de cellules dans un millimètre cube de levure de bière, on peut affirmer, avec M. Fernand Papillon, que les germes nrimitifs de la vie ne doivent pas même approcner d'un millionième de millimètre. C'est dire qu'ils sont hors de la portée du plus puissant microscope.

A ce sujet, citons encore Pascal : « L'homme pensera peut-être que c'est là (un ciron) l'extrême petitesse de la nature. Je veux lui faire voir là-dedans un abime nouveau... une infinité de mondes^ dont chacun a son firmament^ ses planètes, sa terre. . . dans cette terre des animaux, et enfin des cirons, dans lesquels il retrouvera ce que les premiers ont donne, trouvant encore dans les autres la même chose, sans un m te^o^. ^>i*^ ^^ ^«^^'^

dans œs merveilles, au&fiiv 6v.o\vsv^»\.«^ \w^ >«:««.

petitesse que les autres pai \^\« ^XatA»»»**''*

24 LA SaENCE

prit humain est forcé d'admettre l'infinité de l'espace.

Cette question : « Qu'y a-t-il en deçà, qu'y a-t-il au delà? » ne peut être résolue.

Tirez par la pensée une ligne droite dans le vide ; étendez-la de toute la force de votre imagination ; épuisez la langue de l'arithmétique pour essayer d'en déterminer la longueur; accumulez des milliards de chiffres pour exprimer les milliards de lieues. Vainement : vous n'atteindrez pas le bout ; il y aura toujours un plus ultrà^ un au delà.

Faute d'une limite assignable et possible, il faut, de toute nécessité, tenir l'espace pour infini. Gomment donc admettre la création de mondes infinis comme l'es*

{)ace, sans commencement, sans fin, sans imite ? C'est là qu'éclate aux yeux de la raison l'impossibilité de créer, de faire quelque chose de rien, et, ici, de faire tout de rien. C'est là qu'apparaît la vérité formidable du vieil adage : De rien rien ne se fait.

Mais ce raisonnement n'est pas le seul çu/ conduise à nier radicalement toute Pogjsibilité de la création. Il en est xin ^^s^-

tre que je crois plus puissant encore, et plus inéluctable.

Si Ton admet Tinfinité de l'espace, il faut admettre Tinfînité du temps. Elles sont corrélatives ; elles sont comme solidaires l'une de l'autre. Si l'on ne peut dire : « Qu'y a-t-il en deçà, qu'y a-t il au delà ? » , on ne peut dire davantage :

« Qu'y avait-il avant, qu'y aura-t-il après?» Le temps aussi a toujours son plus ullrà.

Amonceler des siècles dans le^ temps, c'est amonceler des lieues dans l'espace : double inutilité, double impuissance. Le temps est donc, comme Tespace, sans commencement, sans fm, sans limites, en un mot infmi.

Toutes les religions ont compris l'évidence de cette seconde infinité en faisant du Dieu créateur l'Être éternel, antérieur et postérieur au temps.

L'Éternel est son nom^ le monde est son ouvrage.

(Racine*)

Mais quand l'Éternel a-t-il fait cet ouvrage, le monde ? quand s'est-il abaissé, comme dit Malebranche,\\îL^^^^^«^^|J^^^

26 LA SCIENCB

se faire créateur ? A un moment donné du temps. Yoilà ce gu'affirme toutes les Genèses , ce qu'impliquent d'ailleurs le mot et ridée de création, l'ouvrier ayant dû forcément précéder l'ouvrage. Alors Dieu aurait donc passé dans l'inaction toute l'éternité antérieure, sans agir, sans produire, sans régner sur ses oeuvres et ses créatures, comme il est censé ie faire pendant l'éternité postérieure.

Mais qu'est-ce qu'une éternité coupée en deux? Gomment concevoir le grand

(géomètre, le Demiourgos^ le formateur et e gouverneur des mondes infinis, dormant toute une première éternité , puis s'éveillant tout à coup pour évoquer du néant cet univers , absent jusqu'alors ,

Eour remplir et peupler ce vide insondale, pour donner à cette mort universelle la vie universelle, pour faire de ce rien tout, et pour en prendre le gouvernement pendant la seconde éternité ?

La contradiction est flagrante. L'Être nécessaire n'a pu rester un seul moment inutile ; l'Être actif et éternel n'a pu manquer d'agir éternellement. S'il a rempli sans lacune l'infinité de l'espace, il a dû remplir de même sans lacune l'infinité du iamps.

Forcément donc , il faut admettre un monde éternel comme son créateur. Mais,« en avouant que le monde est éternel aussi, qu'il est co-éternel à Dieu, vous avouez par cela même qu'il n'a point été créé, car la création, je le répète, suppose çue l'ouvrier a précédé l'ouvrage. Or, si le monde est éternel et incréé, il est Dieu, et vous êtes panthéiste.

Omnia gunt Deus^ Dwt est omnia; creator et creatura ideni, etc,

(Tout, — c'est-à-dire Tensemble des êtres et des choses, — tout est Dieu, Dieu est tout, créateur et créature^ même personne, etc.)

Telle était la doctrine que laissait à ses disciples, dès l'année 12u8, Amaulri de Chartres, dont le corps fut déterré par les prêtres et jeté à la voirie. Déjà on avait accusé Abélard d'avoir enseigné secrètement que « Dieu est tout, et que tout est Dieu», doctrine qu'on retrouve précisément dans la natura naturans de Spinoza, contenant la natura naturata, qu'on retrouve également dans le système général de Buffon, niant le créateur et son our vrage, qu'on retrouve encore dans ce que Gœthe nomme VÊlre qui produit tout en lui-même et par lui-même.

Eschyle avait dit lou^m^^ isar^'^s».-

Tant : « Zeus est la terre, Zeus est le ciel, Zeus est le monde entier, et encore plus que le monde » •

Et les Védas (livres sacrés des anciens Hindous) : « Aditi est le ciel; Aditi est l'air; Aditi, c'est la mère, le père et le fils ; Aditi, ce sont tous les dieux et les cinq espèces d'êtres, Aditi est ce qui est né et ce qui naîtra » .

Et, en Egypte, l'inscription de l'Isis voilée : <( Je suis tout ce qui est, tout ce qui fut, tout ce qui sera (1 ) n .

«L'Allemagne, a dit H. Heine, est aujourd'hui la terre du panthéisme ; cette religion est celle de nos plus grands penseurs... Le déisme, religion bonne pour les esclaves et pour les enfants, y est dé-

(1) Et GatoD^ dans Lucain :

Est-np Deisedes nisi terra et pontus et aer

"Et cœlum et virtus? Superos guidquœrimus ultra?

Jupiter est quodcumque vides, quocumque moveris.

Et Lucrèce enfin :

Omnia cum cœio, terraque, marique, )W adsummafn sunvnm totius omnem.

irait en théorie. On ne le dit pas, mais personne ne l'ignore : le panthéisme est le secret puhlic de l'Allemagne. »

Il n'a guère moins d'adeptes en Angleterre ; témoin l'esprit général des poèmes de Byron, et spécialement le Promet thée délivré de son jeune ami Shelley, lequel, en i816, écrivant son nom à la Chartreuse de Montanvert, ajoutait en un vers grec : « Je suis philanthrope, républicain et athée » . Shelley s'étant noyé à Livourne, Byron brûla son corps à la manière antique.Témoin encore les écrits plus récents de Swinboume, Bradlaugh, etc., et des physiologistes anglais.

M. Emile Littré résume admirablement la question de l'existence d'un Dieu personnel et créateur : « Si Ton conserve l'idée de personne, on perd l'idée d'univers; si Ton conserve l'idée d'univers, on perd l'idée de personne ».

En tout cas, et quelque doctrine qu'on embrasse, la théorie de la création vient se briser contre deux obstacles insurmontables : l'infinité de l'espace^ VVc^àxà^fe^ ^»temps.

30 LA. saiacE

Aa contraire, a de l'éternité da monde tout se déduit »• (Sainte-BeuTe.)

« La nature de cet animal immense qu'on nomme le monde, est éternelle. »

^laton.)

L'éternité du monde, et même celle des espèces, formait aussi la doctrine fondamentale d'Aristote. a II ne peut se fismre, dit-il, qu'il y ait eu un premier œuf qui ait donné Forigine aux oiseaux, ni un premier oiseau qui ait donné l'origine aux œu&, car un oiseau vient d'un œuf et cet œuf vient d'un oiseau, et de même toujours ainsi sans qu'il y ait eu jamais aucun commencement. »

L'éternité dumondefut encore publiquement professée dans Alexandrie, aa sixième «iècle , par le philosophe païen Ammonius. Et Diderot fait cette judicieuse remarque : a L'éternité du monde n'est pas plus inconcevable que l'éternité d'un esprit. ))

c( La matière et la force qui lui est inhérente, dit Bûchner, avec Vogt, Moleschott^ Feuerbach, Vîrchow, etc., ne peuvent être créées ^ pas plus q]a'^\!Lft& t^ft

ET tk CONSaSNCE 31

peuvent être anéanties (i). Il est impossî-> ble qu'elles aient eu un commencement^ impossible qu'elles aient une fin... Toutes deux produisent de toute éternité l'ensemble des phénomènes que nous appelons le monde.. . n

V Tout n'est que matière et que matière en mouvement, dit M. Taine; l'espace n'est que l'infini de la matière, comme le temps est l'éternité du mouvement. »

Ainsi trois infinités : -^ l'espace*, le temps, la matière, — également sans commencement et sans fin, composent, par leur indissoluble union, ce qu'un moderne appelle, d'une heureuse expression, « la trinité de la nature » • Dans ces trois infinité se meuvent toutes nos existences:

fragments de la troisième, nous passons un moment de la seconde sur un point de la première.

D'ailleurs, la création, comme acte sur-

(1) Ex nihilo nihilf in nihilum mlposse reverdi

(Rien ne vient de rien; rien ne peut retourner à rien.) (LucRikCE.) « Rien ne se perd, rien ne se crée% ^> (U%:h^\.-

Page 1