‹ La science et la conscienceChapitre 6 sur 11 · SIER · texte numérisé non relu

SIER

naturel, serait un miracle, et de tous les miracles le plus miraculeux. Ce mot seul la condamne encore, car il n'est plus de milieu devant notre raison : ou le miracle écarte la science, ou la science écarte le miracle. Il faut choisir.

Le miracle est condamné sous les deux aspects philosophiques : à priori ^ parce qu il est contradictoire avec l'ordre général qui régit le monde ; à posteriori, parce que jamais, historiquement et scientifiquement. Ton n'a établi la réalité d'un miracle.

En outre , <( tout miracle , s'il était prouvé, prouverait que la création ne mérite pas la vénération que nous avons pour elle, et le croyant mystique devrait nécessairement conclure de l'imperfection de la création à l'imperfection du créateur». (Cotta.)

On peut voir sur ce sujet le Tableau de la Religion naturelle de W. WoUaston, et, dans Rousseau, la troisième des Lettres écrites de la Montagne : « Otez les miracles de l'Évangile, et toute la terre est aux pieds de Jésus-Christ, » etc. On peut voir ^ussi Ja Profession d^i foi du Vicaire Sa-

voyard : « ... Si vos miracles, faits pour

Erouver votre doctrine, ont eux-mêines esoin d'être prouvés, de quoi servent-ils?

Autant valait n'en point faire... Puisque ceux qui disent que Dieu fait ici -bas des miracles prétendent que le diable les imite quelquefois, avec les prodiges les mieux attestés nous ne serons pas plus avancés qu'auparavant... Après avoir prouvé la doctrine, par le miracle, il faut prouver le miracle par la doctrine, de peur de prendre l'œuvre du démon pour l'œuvre de Dieu. Que pensez-vous de ce diallële ? »

Et Diderot : « Prouver l'Évangile par un miracle, c'est prouver une absurdité par une chose contre nature... Si la raison est un don du ciel, et qu'on en puisse dire autant de la foi, le ciel nous a fait deux présents incompatibles et contradictoires... Egaré dans une forêt immense : pendant la nuit, je n'ai qu'une petite lui mière pour me conduire... Survient un . inconnu qui me dit : Mon ami, souffle ta bouçie pour mieux trouver ton chemin.

Cet mconnu est un théologien. »

(( La science de la nature, dit M. Eccla-sI {Havet, est essentieUemevxl Vct^^^^^^

LA 8CIEKCK £T LA CONSClEtiCl^,

34 LA sasNcs

puisque la religion se confoDcl avec le sui naturel. » Or, cette science commence lever les voiles qui avaient jusqu'à pH sent couvert Torigine des choses. Si i'o part de l'hypothèse, entrevue par Kan:

admise par Laplace, qu'une vaste néba leuse remplit d'abord tout l'espace qu^oc eupe notro système planétaire, et que 1 soleil se forma par la concentration gra duelle de ses éléments, dont le choc en gendra la chaleur et la lumière, on conçoi sans peine la formation d'une planM comme la nôtre, dans une période qo comprend des siècles de siècles : un firag ment de nébulosité, détaché de l'astr central par la force centrifuge, et lanci dans l'espace; une faible rognure des bord du soleil, devenue un amas de gaz, pul:

de molécules, que la force centripète e le mouvement rotatoire réunissent, près sent, agglomèrent, enflamment; un amal game d'éléments en fusion ; puis, par le reJEroidissement, la formation de la masse minérale, de la croûte terrestre par-des sus la fournaise intérieure ; puis le changement des vapeurs condensées, en eai qui tombe à la surface; puis, sur cette sur face de la terre arrosée par les fontaine et les fleuves, l'apparition successive f divers végétaux, de plus en plus divei /fés et compliqués] puis, enfin, parcoure

et montant par degrés l'échelle des êtres, rapparitioo successive des animaux, de Tamphîobus à l'homme, à Vhomo sapiens de Linné (i)»

Gomme une de nos plus hautes futaies actuelles ne produirait, réduite en houille, qu'une mince couche de i5 millimètres, on a calculé que, pour former les strates

Ere fondes d'un bassin houiller comme celi du Nortbumberland, il n'a pas fallu moins de neuf millions d'années. Et pour^ tant la formation houillère n'est qu'une des cinq ou six grandes périodes qui ont précédé l'époque historique, celle de l'apparition de l'homme sur la terre.

Quant à cette dernière époque, — et sans rappeler, avec Diodore de Sicile et Cicéron, que les Babyloniens se vantaient de compter 473,000 années depuis les

plftce. Voir aassi rezcellent chapitre nératiott primitive dans le livre de Ludwig^ Bûohner, &raft und Stoff; les Commencements du monde, par M. de Jouvencel ; la Terre, par M. Elysée Reolas; V Histoire de la création, par A.« B^n^- Hvistor: U Création, par Edg. ^\s:vûs\\\li\»Vw»^ tiaturelle de la création^ pai liçBÇiV«>, ^V.<i»

premières observations de leurs astronomes jusqu'à l'arrivée d'Alexandre, — voici le résumé des observations faites par le géologue anglais Vivian sur les restes humains récemment découverts dans la caverne de Kent, près de Torquay : « Une couche contenant des poteries romaines, ayant dès lors environ 2,000 ans, se trouvait recouverte par une épaisseur de près de cinq millimètres de stalagmites. En .comparant cette épaisseur à celle d'autres assises de stalagmites sous-jacent«s, et beaucoup plus larges..., où Ton a recueilli des os travaillés et des silex taillés, mêlés à des restes de grands pachydermes..., il devient évident, par le calcul de proportion, que l'homme, contemporain des éléphants et des rhinocéros, existait déjà en Angleterre il y a deux cent soixante-quatre mille ans. »

D'une part, les découvertes décisives de la paléontologie, qui a marqué la succession des flores et des faunes sur la terre, c'est-à-dire l'ensemble des végétaux et des animaux à chaque époque géologique ; — d'autre part, la chimie organique, en ne se bornant plus à décomposer les corps, mais en déterminant la formation des corps composés ; — d'autre part, encore, une ^ande loi nouvelle qu'avait entre*

vue Lamarck, après Epicure et Lucrèce (/a Concurrence vitale et Sélection naturelk de Darwin) , appelée à tenir dans l'histoire naturelle la place de la gravitation dans la physique, en expliquant comment la nature élimine et rejette

5 eu à peu les individus plus imparfaits e chaque espèce, et même les espèces plus imparfaites de chaque genre ; — laissent concevoir le lent et séculaire progrès de ce que j'oserais appeler Vautocréation.

Quand on voit avec quelle excessive lenteur, par quels tâtonnements successifs et quels essais graduels, la nature a formé, complété, modifié, perfectionné les êtres, on ne peut que répéter cette juste'réflexion d'un philosophe allemand :

« D'où viennent les animaux? » se demande-t-il, et il répond : « L'idée que Dieu les aurait créés par sa volonté n'est pas seulement trop peu satisfaisante, elle est aussi trop peu digne de lui. La grande âme du inonde, qui aurait créé des systèmes solaires et des voies lactées pouvaitelle faire des essais d'animaux, sauf à les refaire s'ils n'étaient pas assez bons? »

(Zinmiermann.) Que diront à cela les partisans de la Genèse bibliqyx^*^

M. Edgar Quînet a pleine raison d'affinner que toute forme nouvelle de Torganisation végétale ou animale est dans la nature ce qu'une machine nouvelle ett dans la société, c'est-à-dire que Tavénement d'une organisation supérieure et

5 lus puissante fait disparaître une foule *êtres inférieurs. Ainsi se continue sans cesse r auto-création^ le travail de la naft«r« naturante sur la nature naturée.

Assurément, ceux qui ont vu les habitants aborigènes de l'Australie, velus et fétides, au front écrasé, au ventre enflé et

Sendant, aux bras longs et grêles, aux ents simiennes, et mangeant leurs enfants dans les temps de famine, peuvent bien comprendre qu'un chimpanzé ou un gorille devienne un homme. Cette racé australienne, qui n'a pas de mots pour compter jusqu'à cinq, et ne sait dès lors pas plus ie nombre de ses doigts que celui de ses cheveux, a disparu maintenant, pour ainsi dire, comme vont aussi disparadtre celles des Tasmaniens, aux mâchoires de singes, des habitants de la Terrede-Feu, des Buschmans du Cap, des Negriflos de monte des Philippines, des Dokos d'Abyssinie , qui ne connaissent pas l'usage du feu, des Aïnos velus du Kamtchatka, adorateurs de Yomt^^ ^l^A mak^

ET LA CONSCIENCE dd

parmi les laces déjà disparues, il a pu â'en trouver quel(pi'une eocore plus volfiioe de ranimaÛté; par exemple, les Maillés de la Guyane, qui vivaient sur les arbres. « Si la morphologie géologique, dit Ernest Renan, était étudiée avec l'œil ptoétrant d'un Goethe, d'un Guvier, d'un Geoffroy- Saint- Hilaire, ne pensez- vous pas qu'elle livrerait le secret de la formation lente de l'humanité, de ce phénomène étange en vertu duquel une espèce animale prit sur les autres une supériorité décisive ? o

Par le résultat de ses belles recherches d'anatomie comparée, M. Th. Huxley place l'homme (sous le nom d'anthropinien) simplement dans la première des sept familles de primates parmi les animaux vertébrés, et M. Broca ne lui donne pas un autre raog dans son Parallèle anaiomique de t homme si des singes, a J 'en demande paidon à nos seigneurs les cardinaux, dit à ce sujet M. Gnarin de Yi* iry ; mais, au lieu de descendre du eiel, l'espèce humaine semblerait plutôt être montée de la terre, et les singes nous seraient pins proches parents que les anges. »

«Nos voyageurs, availûSX.'l.-^*^^'^^*

seau, font sans façon des bètés, sous le nom de pongos ou à' orangs-outangs^ de ces mêmes êtres dont, sous les noms de saty^ res, de faunes^ de sylvains^ les anciens faisaient des divinités. Peut-être, après des recherches plus exactes, trouvera-t^ on que ce ne sont ni des bêtes ni des dieux, mais des hommes. »

Comme les adeptes de l'illustre Darwin, M. Edg. Quinet suppose qu'entre le singe et l'homme exista jadis une espèce intermédiaire, qui aurait disparu avant les races inférieures de l'humanité primitive. «L'homme, dit-il, une fois séparé des singes par un intervalle quelconque, s'est éloigné à grands pas de sa première origine. C'est par la tête qu'il s'est fait reconnaître d'abord au-dessu? du troupeau des simiens; dès qu'il a existé, il les a dominés du front (1). »

Ne voyons-nous pas encore sur la terre des peuplades anthropophages, deux mille ans après Platon, huit mille ans après la dynastie égyptienne par qui furent élevées les grandes pyramides ? « La race des Indiens de l'Ouest, dit M. L. Si-

{{) Voir le beau livre de madame Clémence Boyer, Origine de F homme ci des sociétés»

monin, n'est pas encore sortie de l'étape primitive qu'a dû parcourir l'humanité au début de son évolution, celle de peuple chasseur, nomade, celle de l'âge de pierre. Les Indiens, si les blancs ne leur avaient pas apporté le fer, auraient encore des armes de silex, comme l'homme antédiluvien qui peuplait l'Europe, il y a cent mille ans, et s'abritait dans les cavernes. » (Excursion chez les Peaux- Rouges.) Si une planète peut se former dans l'espace, sous l'influence créatrice de son soleil, elle peut se détruire également, soit par l'épuisement de sa chaleur spécifique, soit par un cataclysme ; témoin les débris de la planète indiquée par Kepler et démontrée par Olbers, qui peuplent d'une foule d'astéroïdes l'intervalle compris entre Mars et Jupiter. Un soleil lui-même, s'il peut s'allumer (c'est ce que Ton suppose de certaines nébuleuses), peut s'éteindre, et, dans la vie universelle, dans la vie éternelle, son existence de nulliards de siècles ne compte pas plus que l'existence d'un éphémère. Ainsi se trouverait vérifiée et démontrée, du haut en bas de l'univers, de l'astre à l'insecte, la destinée fatale de tout être et de toute chose faisant partie du grand Tout : naissance, progrès, élévation, âi^vix^ OùmX^ ^ mort.

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Dès que Ton reconnaît l'impossibilité de la création, dans l'espace et dans le temps, par nn être éternel, antérieur an temps, supérieur à l'espace ; dès qneroii reconnaît, au contraire, que la matière ne peut être créée, pas plus qu'elle ne peut e^e anéantie; que l'éternité de la matière devient donc évidente et certaine, comme en est persuadé l'illustre auteur du Cosmos^ et que la création continue de la matière par elle-même, — de la nature naturée par la nature naturante, — est la conséquence de son éternité ; alors on se rappelle et Ton accepte le mot de Laplace à Napoléon, auquel il expliquait sa Méea'" ràifue cékste. « Mais, dans votre système, lui dit l'empereur, que faites -tous de Dieu? — Oh I répliqua l'astronome. Dieu est une hypothèse dont je n'ai pas besoin, n

Lanlace parlait ainsi du Dieu personnel, ae qui Ton dit qu'il a créé le monde, et qu'il le gouverne. Mais, dans ce grand nom de Dieu, il est permis, j'imagine, de placer une idée différente, et non moins grande assur&nent. Essayons.

Lorsque Pascal a dit ce mot si connu ; tf' Vérité au deçà des Pyrèxifeea, et\i^\« «si

delà,» c'était à propos des simples yérités conventionnelles, de celles que fait et défait Topinion des hommes, <r ondoyante et diverse, vagabonde et versatile, tumultuaire et vacillante ». Certes, il n'eût point ainsi parlé des vérités mathémati* ques ; il eût dit avec Newton : natura eut semper sibi comonaj car il avait dit lui* même : « La nature s'imite toujours».

Pascal, qui pouvait déjà mesurer et calH culer le mouvement des corps célestes,

S[ui pouvait constater leur marche uniorme, savait très -bien qu'une seule et même eéométrîe règne sur tout l'univers ; il savait très-bien que, partout, dans un cercle, le diamètre est le tiers de la circonférence, que partout, dans un triangle, le carré de l'hypoténuse égale les carrés des deux autres côtés. Il connaissait « ces pures et incorruptibles formules, qui étaient avant que le monde flût, qui seront après lui, qui dominent tous les temps, tous les espaces, ces formules sacrées qui survivront à la ruine de tous les univers ». (Edg. Quinet.)

Si Pascal vivait de nos jours^ a'ilit^^^Tsir naissait, parles météorites, qJafe\^ïK^^«c^^'^ ont une formation géoVogvc^^ ^^xm^s^^^

celle de notre terre, et si, en décomposant un rayon de lumière, il parvenait à déterminer de quels métaux et de quels gaz se compose le corps du soleil, il conviendrait aussi qu'une seule et même physique, une seule et même chimie régnent sur tout l'univers. Et, retournant son mot célèbre, il dirait : « Vérité dans un astre, dans un monde, vérité dans tous les astres, dans tous les mondes. » Alors il n'aurait ^u'à pousser un peu plus loin sa logique inexorable pour ajouter : a Même physique, même morale; mêmes lois pour toutes les choses et pour tous les êtres dans les tous mondes (1). Alors enfin il pourrait ainsi couronner sa pensée : « Dieu est ce qu'Em. Kant appelle, en définissant VEtre nécessaire^ « la somme des possibilités primitives » ; il est cette universelle géométrie que Kepler déclarait « co-éternelle à l'esprit divin avant l'origine des

(1) « La lumière est uniforme pour Tastre de Sirius et pour nous; la morale doit être uniforme... Si quelqu'un, dans la Voie Lactée^ voit un indi> gent estropié^ s'il peut le soulager et ne le fait pas, il est coupable envers tous les globes. » (Voltaire.)

« S'il existe des créatures raisonnables dans

Jupiter, Vénus ou Mars, ces créatures, en vertu

de l'identité de leur raison, ont la même notion

du Droit que celle qui règVl tloVîô V\iS£vs»S^.^.^^

(Proudeon).

choses, ou plutôt Dieu lui-même)) i^il est enfin la résultante générale de toutes les lois particulières; il est la loi primordiale et finale, la loi suprême, la Loi des lois. ))

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