‹ La science et la conscienceChapitre 7 sur 11 · U PROVIDENCE · texte numérisé non relu

U PROVIDENCE

On nomme ainsi le gouvernement du monde par le Dien qui l'a créé.

Voltaire croyait au créateur. « L'ou- Trage, répète-t-il sans cesse, annonce l'ouvrier. »

L'univers m'embarrasse^ et je ne puis songer Que cette horloge existe et n'ait point d'horloger.

{Les Cabaks,)

Cette raison n'e&ti^^a ^\vm ^^Vstv^^^»^

qu'il le pensait. Avec les Védas, Platon, Aristote et Descartes, il admet l'éternité de la matière. Or, comme nous venons de le voir, si l'ouvrage est éternel, il est son propre ouvrier, et le raisonnement s'évanouit. « Que l'on ne dise point, s'écrie d'Holbach, que nous ne pouvons avoir l'idée d'un ouvrage sans avoir celle d'un ouvrier... La nature n'est point un ouvrage ; elle a toujours existé par ellemême, c'est dans son sein que tout se fait, etc. » {Système de la nature.) Dès lors c'est à Spinoza qu'appartient la vérité, après Anaxagore, Heraclite, Démocrite, Aristote, Epicure, Lucrèce, Sénèque, Averroès, Abélard, Amaulri de Chartres, Giordano Bruno, le bouddhisme, la grande secte chinoise de Foë, et tant d'autres (1).

Le système de Spinoza, d'après Bayle,

(1) Une dame çpii quêtait pour une œuvre de charité, reçoit d'un homme connu pour athée un don considérable. « Comment! monsieur, B»écriet-clle, vous êtes généreux, et vous ne croyez pas en Dieu ! Vous savez bien cependant que voltaire a dit lui-même :

« si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inveuter. a

«f-^Ehl ina4ame^ reprit l'autre, c'est justement ce ça 'on a Ait, »

peut se réduire à cette formule : « Il n'y a qu'un être et qu'une nature, et cette nature produit en elle-même, par une action immanente, tout ce qu'on appelle créatures. » C'est précisément le panthéisme primitif des pasteurs hindous, celui qu'expliquent et que chantent les hymnes des Yédas, celui qui inspire les poëmes, les drames, les œuvres d'art, tout ce que nous a laissé l'Inde ancienne.

Indra est l'être unique, la nature universelle ; de lui sont issus Brahma, Shiva et Vischnou, la génération, la destruction, la renaissance, toujours en action dans le sein du grand Tout.

Ainsi la plus ancienne des religions se retrouve dans la plus moderne des philosophies.

Voltaire aurait dû prendre garde, ce me semble, — d'abord que la création serait un miracle, et qu'il n'en admettait point ; — ensuite qu'un horloger ne fait une montre qu'avec des matériaux déjà existants et préparés, de sorte qu'il n'est que l'arrangeur et non le créateur; — enfin, qu'en niant non moins fermement le Dieu -Providence, il niait ^ax <i>^^ même le Dieu-Création . CoiMûeoX» ^w^-

natot mirai laco znilie êcarl Fuirai

qu'il raj qi que queni lairac

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En

80 LA 8CIENCI

ceyoîr, en effet, qu'après avoiip tiré le mande du néant, Dieu l'abandonne aussitôt,

.— . En détoame aa face^ Et d'un pied dédaigneux le lançant dans l'espaeei Rentre dans son repos t

(Lamaetinil)

Avec ce système, mi-déiste, mi-athée.

Dieu éternel se serait éveillé tout à coupi au milieu de son éternité, aurait fait le monde et ses lois, et se serait replongé dans son sommeil pour une autre éternité.

L'inconséquence du déisme de Voltaire (comme l'a démontré ingénieusement l'heureux imitateur de Lucrèce, M, André Lefevre) est en quelque sorte reconnue et constatée par lui-même dans la plus libre partie de ses œuvres philosophiques, les Dialogues (de Lucrèce et do Possidonius, d'Evhémère et de Callicrates, etc.). Dans ce dernier dialogue survtout, il ne se refase point à reconnaître que le Dieu des stoïciens, — l'Etre éternel et nécessaire^ — qui est son \^\^\5l,^^ trouve être, an fond, le même que cç^xi\ ^^^^^\-

curiens, — la nature universelle. LàjYoltaire donne la main à Spinoza.

ff Alors nn petit juif,

Caché soas le mantean de Desoaiies son mattM^ Marchant à pas comptés, s'approcha du grand Etre: —Pardonnez-moi, dit-il en lui parlant tout bas^ Mais je crois^ entre nous, que tous n'existez pas.»

(Les Systèmes,)

Platon niait la création aussi bien qn'Anaxagore, Aristotc, le juif Philon, etc.^ car il ne faisait de Dieu gue Varchîtj^te de l'univers. C'était Topinion comTSiune à toutes les sectes de Tantiquité.^ Selon le système de tous les philosophes payens qui croyaient un Dieu, dit Bayle (art.

Èpicur€)j il y avait un étire éternel et încréé. distinct de Dieu : c'était la matière.

Cet être ne devait son existence qu'à sa propre nature, etc. » (Suit une lumineuse eit puissante dissertation où, sous le nom d'Épicure, Bayle démontre que, si la matière est étemelle^ Dieu n'a sur le monde aucune puissance, aucune autorité, et que, s'il n'y a pas de création, il n'y a pas de providence.)

Un philosophe très-religieux, ç,^\»x ^s^as^k Proa^onDomme avec justesae\^^'^^s^sfla-

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chrétien, Malebranche, fait la même démonstration dans sa IX^ Méditation chrétienne. Il veut ainsi prouver la création; mais, pour celui qui la nie, son raisonnement se retourne contre la Providence, Et l'illustre maître de Malebranche, Descartes lui-même, pense sur ce point comme Platon et Aristote ; Dieu n'est pour lui que le moteur de la matière. « D aurait bien voulu, dit Pascal, pouvoir se passer de Dieu ; mais il n'a pu s'empêcher •fie lui faire donner une chiquenaude pour ix^tre le monde en mouvement ; après cela, 41 n'a plus que faire de Dieu. »

Voltaire Jui-même, si déiste qu'il s'affirme, ne pense pas autrement que Descartes et que toute la philosophie antique; pour lui aussi. Dieu n'est que V arrangeur et non le créateur de la matière éternelle.

a De Tordre qui est dans l'univers... ditil, je ne puis conclure autre chose, sinon qu il est probable qu'un être intelligent et supérieur a préparé et façonné la matière ; mais je ne puis conclure de là que cet être ait fait la matière avec rien, b {Traité de métaphysique,) Il répond même à Samuel Glarke (auteur du Traité de Vexù' tence de Dieu) : « La matière n'est pas un êlre négatitj une limitation; c'est un être réel, positif, qui a sesatti\Tùw\.?»\,o\x\.ç*Q«flSA

l'esprit. Or, comment Dieu aura-t-il pu produire un être matériel, s'il n'est pas matériel?» Et tout aussitôt: « Je sais qu'on peut dire que cette opinion ramènerait au spinozisme ; à cela je pourrais répondre que je n'y puisque faire, et que mon raisonnement, s'il est bon, ne peut devenir mauvais par les conséquences qu'on peut en tirer. » {Ifnd.)

Mais, lorsque, après avoir admis, sous toutes ces réserves, le Dieu-Création, Voltaire nie fermement le Dieu-Providence, il apporte de bien plus solides raisons. Il lui suffit de constater l'existence du mal.

Le mal existe, — qui peut le nier? — le mal physique, le mal moral, le mal sous toutes ses formes, possibles et impossibles. Nous souffrons les intempéries des saisons, entre le froid glacial des pôles et l'ardeur brûlante des tropiques, les volcans, les tremblements de terre, les tempêtes, les incendies, les inondations, les sécheresses, la famine; — nous ressentons les maladies, plus nombreuses que nos organes, les blessures, la douleur, la mort, les affections brisées, les séparations éternelles ; — noua &omni<&'& \Jb\£k!^\fi& et victimes d'innombrab\e^ vK^û&>àR«^%

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violences, spoliations, tyrannies, menrtres sauvages, guerres fratricides. Partout la ruse triomphe de la sincérité, partout « la force prime le droit, o et cette maxime impie, — formulée, ô dérision! dans la patrie du plus austère des moralistes, du plus ferme champion de « la force du droit contre le droit de la force, » Emmanuel Kant^ — nous la voyons pratiquer effrontément sans qu'elle révolte la conscience de toutes les nations. Les sciences elles-mêmes, ces bienfaisantes sœiirs, — mathématique, physique, chimie, — et les arts, ces fils délicats de la pdx, & quoi les font-ils servir, ceux qui gouvernent les hommes, sinon à Tindustrie du meurtre, à se fournir de plus puissantes machines d'extermination? a Bataille horrible, dit Michelet, des sciences et des arts au profit de la mort. » L'histoire enfio^ pleine de crimes atroces trop souvent impunis, et de calamités effrovables, n'est que le récit des malheurs au genre humain. Malheurs immérités, car nul de nous n'a demandé la vie, nul de nous n'a choisi son sort (1). Nous les avons subis, nous

(i) < Pourquoi la lamière est-olle donnée aumîtérable, et la vie... à ceux qui seraient ravis de joie de trouver le sépulcre T » (Job, cb. m.)

« Mieux vaut le jour de la mort que oelui de la MÛMBance, jd {EceÛiiasU^ oh. vu.)

ET LA C0N8CIBNCE 55

luttons sans cesse contre les craaiités de la nature et de la société. Enfin le mal noos entoure, nous étreint, nous torture.

Or, comment concilier Texistence de Dieu aTec celle du mal. Si Dieu existe, il est toute-puissance, et, ponyant tout, toutebonté. C'est ainsi qu'on le définit, qu'on l'enseigne et qu'on l'adore. Pourquoi donc laisse-t-il subsister le mal ? S'il ne peut le détruire, il est impuissant ; s'il le peut et ne le veut, il est méchant, il est le mal lui-même.

Ce raisonnement a toujours été et sera à tout jamais sans réplique

Lorsque Job adresse à ses amis cette foudroyante apostrophe : « Pourquoi donc les méchants vivent-ils? Pourqruoi sont-ils gorgés de richesses ? i» (Job, en. xxi), Jéhovan lui-même vient répondre au Juste dans la détresse. Il lui dit :

« Où étaîs>tQ quand je posais la terre sur ses fondemente? Qui est celui qui a posé la pierre an^laire pour la soutenir?...

Qui est-ce qui a renfermé la mer dans ses bords, et lui a dît : Tu n'iras pas plus loin?» (Job, cb. xxxvn.) On appelle cette réponse « une irome «\i\KviSi^\ % \^ le veux bien ; mais eWe tke ife^j^oiA \!^»»

86 LA SaSNCB

plus à la question de Job que Scipion TAmcaiû ne répondait à l'accusation d*ayoir dilapidé les deniers publics lorsqu'il s'éorlait : a A pareil jour j'ai vaincu Carthage ; montons au Gapitole l » Se glorifier, est-ce se justifier?

Parlons plus sérieusement que Jéhovah.

Voici l'argument d'Epicure, tel qu'il est cité par Lactance {De ira Dei^ cap. xni):

« Ou Dieu veut ôter le mal de ce monde, et ne le peut; ou il le peut, et ne le veut pas ; ou il ne le veut ni ne le peut ; ou enfin il le veut et le peut. S'il le veut et ne le peut pas, c'est impuissance ; s'il le peut et ne le veut pas, c'est méchanceté; s'il ne le veut ni ne le peut, c'est à la fois méchanceté et impuissance ; s'il le peut et le veut, d'où vient donc le mal sur la terre ? »

A cet argument Lactance, dit Bayle, ne fait qu'une «réponse pitoyable; » et le maître du Cicéron chrétien^ Arnobe, le déclare imolubikm, « Mille bacheliers, mille licenciés, ajoute Voltaire, ont jeté les flèches de l'école contre ce rocher inébran* lable ; et c'est sous cet abri terrible (][uq se sont réfugiés tous les alYi&e^. «^

ET IJi CONSCIENCE t»7

J.-J. Rousseau lui-même, le Pangloss à qui Voltaire répondit par Candide, ne faiMl pas dire à son Vicaire Savoyard :

« sagesse, oii sont tes lois? Provi dence, est-ce ainsi que tu régis le monde?

Etre bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir? je vois le mal sur la terre... »

Vous aussi, mon cher Jules Simon, vous avez voulu venger la Providence, accusée de coexister avec le mal, et prouver que cette coexistence n^implique pas contradiction. C'est le sujet d'un des principaux chapitres de votre Religion natu^ relie. Mais vainement vous avez tiré les meilleures flèches du spiritualisme contré (( le rocher inébranlable » qui abrite les athées. En dépit de votre talent, de votre sincérité, de votre éloquence, souvent égale à celle de Rousseau, vous n*avez pas ébranlé ma conviction. Ecoutez pourquoi : Vous rejetez la doctrine de la chute et celle du progrès, comme fausses ; vous rejetez la doctrine de l'optimisme, préconisée par Leibnitz, comme insuffisante; et voici la substance du raisonnement qui vous est propre : « Demander pourquoi Dieu a laissé subsister le mal, c'est de* mander pourquoi Dieu, qui nous a faits à son image, ne nous a pas faits du même coup à sa mesure. Quoi doiiÇ.\ nw^v^t*-

«8 i^ acuacR

voua être parfaits? Mais Dieu, qui tout, ne pouvait pas faire un être pa car il y aurait deux dieux, ce qui es surde..., etc. D'où il suit invincible que, si le monde était parfait, il f Dien, et n'aurait pas de cause ; et n'étant pas Dieu, et ayant une cause, absolument nécessaire qu'il soit ia fait. » Ainsi vous imitez Maiebranch rebours ; il voulait prouver la créatio là Providence, et voilà que vous y\ prouver la Providence par la créii liais c'est décider une question par tre, et réciproquement. Or, vous i mieux que moi qu'on appelle ce ra nement fautif une pétition de piinoi| aussi un cercle vicieux.

Passant du mal physique au mal m à Yinjustke^ qui vous frappe avec n bien davantage, votre franchise et '^ loyauté vous arrachent cet aveu déc a II sufOt d'une injustice consomma irréparable pour qu il n'y ait pas de Di< La difficulté est invincible, ou plutôt le serait iom Vimmortalité. » Ainsi, q au mal physique, vous affirmez la Pi denoe par la création : et, quant au moral, vous affirmez la Providence jk vie future : autre question décidée une question ; autre pâtition d^ i^rioc

autre cercle vicieux. Certes, je me garderai bien de donner à votre réponse le nom dédaigneux que Bayle donnait à celle de Lactance ; mais ie répéterai comme Arnobe, même après vous avoir écouté avec déférence et respect, que l'argument d'Épicure est insolubilis.

On n'a pas assez remarqué comment raisonnent les croyants, même dans la simple religion naturelle, a cette semi-révélation, qui satisfait aussi peu la droite raison que la foi sincère. » (Proudhon.) D'nne part : la Providence prouve la création , car , puisque Dieu gouverne le monde, il est évident qu'il l'a créé. Puis :

la création prouve la Providence , car, puisque Dieu a créé le monde, il est certain qu'il n'a pu en abandonner le gouvernement. — D'autre part: l'existence du mal et de l'injustice ferait nier la Providence, si la vie future, en restituant le bien, et en rétablissant la justice, ne devait la justifier. Puis: la meilleure preuve Îu'il y a une vie future, c'est la nécessité 6 justifier la Providence. Alors je demande à mon tour, comme le Vicaire Savoyard à propos des miracles, qui prouvent la doctrine, et que la doctrine doit prouver : « Que pensez-vous de ce di^ fêle ? »

malheureuse que d'être continuellement exposé à des offenses, et continuellement exposé à s'en venger. Le péché ne cesse point paimi les homnaes ; il n'y a donc aucun moment dans la journée où les dieux ne reçoivent des affronts..., et les dieux n'ont pas plus tôt achevé de se venger qu'ils doivent recommencer à punir. Que poorrait-on souhaiter de plus atroce à son mortel ennemi (1)? — Vous ne sstiiriez du moins nier, répondrait le prêtre, que le dogme de la Providence ne serve beaucoup à tenir les peuples dans leur devoir.

—Ce n'est pas de quoi il s'agit, lui répondrait-on ; ne changez pas l'état de notr« dispute. Nous cherchons, non pas ce qui peut avoir été établi comme une invention utile, mais ce qui émane véritablement des lumières de la raison, n

C'est, hélas ! sur ce besoin de tenir les peuples dans leur devoir que s'est fondée la désastreuse alliance de l'autel et du trône.

« Qn'est-ce qu'un roi ? se demande Diderot. Si le prêtre osait répondre, il dirait : c'est mon licteur. » Parole profonde au-

(1) « Il est évident que, si les dieux songent à noos^ c'est moins pour nous conserver que pour nous punir. » (Tacite, Hist., lib. I, trad. de J.-J. Boosseaa.)

tant que juste, qui devrait trouver place dans le catéchisme républicain, a Le prince, dit également Proudhon, n'est en réalité que le porte-glaive de TÉglise.

L'empereur, éveque du dehors^ est le valet du pape, évêque du dedans. »

Remarquons, ponr mener jusqu'au boot cette question du mal, que, d'après la Bible, c'est Dieu lui-même qui en est Tanteur, ou tout an moins de ce qu'on croyait le plas grand des maux, la mort, a Le Seigneur dit à l'homme (quand il lui défend de toucher au fruit de l'arbre de la science) : ... car, en même temps que ta en mangeras, tu mourras très-certainement. » Puis, lorsqu'Ëve a fait manger la pomme à son mari, le Seigneur ajoute:

a Voilà Adam devenu comme l'un de nous, sachant le bien et le mal. Empê-' chons maintenant qu'il ne prenne du finit de l'arbre de la vie, et qu'après en avoir mangé, il ne vive éternellement > (Gen,^

chap. m).

Je ne connais pas de meilleure explication de l'existence du mal que celle qu'en donne Diderot [Réception d'un philosophé)^ « Le mal, dit-il, est une suite nécessaire des Jojs générales de la nalwt^... Ijfe mal

ET LÀ CONSCIENCE 6i

tient au bien même ; ils ont tous deux leur source dans les mêmes causes. C'est des lois données à la matière, lesquelles entretiennent le mouvement et la vie dans l'univers, que dérivent les désordres physiques, les volcans, les tempêtes, etc..

C'est de la sensibilité, source de tous nos plaisirs, que résulte nos douleurs. (Mon- , taigne avait dit : « De vray, qui desraeineroit la cognoissance du mal, il extirperoit quand et quand la cognoissance de la volupté^et enfin anéantiroit l'homme.»} Quant au mal moral, qui n'est autre chose que le vice ou la préférence de soi aux autres, il est un effet nécessaire de cet amour-propre, si essentiel à notre conservation... Pour qu'il n'y ait point de vices sur la terre, c est aux législateurs à &ire que les hommes n'y trouvent . aucun intérêt. »

Cette impossibilité radicale de concilier l'existence du mal avec celle de Dieu, puissant et bon, les honunes, par une sorte d'instinct, l'ont connue de tout temps et en tout pays. En effet, il n'est guère de religion qui, pour se tirer d'affaire en voyant les silures de ce monde, n'ait admis deux principes, rivaux, ennemis, inconciliables, en lotte perpétuelle, le principe du bien et le principe dvi tsl^« ^^"^

64 l'A SCIENCE

Ormuzd et Ahriman des andens Perses, Brahma et Shiva des Hindous , Osîris et Typhon des Égyptiens, TonacatéucUi et Tescatlipoea des Astèques, Zamhor et Nyang des Madécasses, Vitahouentrou et Houakouvou des Patagons, Jéhovah et Satan des Hébreux, Allah et Ghéitàn des . Arabes, ou les deux tonneaux du Jupiter d'Homère, ou les deux âmes du monde de Platon, ou le Dijovis et le Vejovis des Latins, ou les deux Dieux, le bon et le mauvais, des Albigeois ; c'est enfin, sous tous ces noms. Dieu et le Diable. Mais par cette croyance des Manichéens, des Pauliciens, des Marcionites, la difficulté est seulement d/»placée, non résolue. On demandera aussitôt : « Pourquoi Dieu ne détruitil pas le Diable ? S'il le veut et ne le peut pas, il manque de puissance ; s'il le peut et ne le veut pas, il manque de bonté.

D'une ou d'autre façon, il cesse d'être Dieu. ))

Je supplie qu'on lise dfiins Bayle l'art Manichéens, note D, où il fait parler IVf elissus et Zoroastre. On verra par quelle

partant l'impossibilité de son existence, (r... La souveraine sainteté peut-elle pro-

ET LA CONSaENCB 65

duire une créature criminelle ? La souveraine bonté peut-elle produire une créature malheureuse?... Dieu a-t-il prévu queThommese servirait mal de son libre arbitre ? Mais les idées de Tordre ne souffrent pas qu'une cause infiniment bonne et sainte, qui peut empêcher Tintroduction du mal moral, ne l'empêche pas, lors surtout qu'en la permettant, elle se verra obligée d'accabler de peines son propre ouvrage... Car si une bonté aussi bornée que celle des pères, exige nécessairement qu'ils préviennent, autant qu'il leur est possible, le mauvais usage que leurs enfants pourraient faire des biens qu'ils leur donnent, à plus forte raison une bonté infinie et toute-puissante préviendra-t-elle les mauvais effets de ses présents, » etc.* « Il n'y a point de bon père, affirme Diderot, qui voulût ressembler à notre père céleste. De quoi donc se courrouce-t-il si fort? Ne dirait-on pas que je puisse quelque chose pour ou con&e sa gloire, pour ou contre son repos, pour ou n contre son bonheur ? »

Les impossibilités de l'existence de Dieu sont encore admirablement exposées par Bayle, d'après Gicéron, Charron et d'autres, dans l'art. Simonide, notes FetG.»

Hiéron de Syracuse ava\l "ÇT\fe ÇÀ^xvwjôÀSk

de lui expliquer ^e qu^est Dieu, Le poëte demanda un jour de réflexion, puis deux, puis quatre, puis une semaine. Et Hiéron s'étonnant : Quia^ dit-il, qiianto diutim considero, tanio mihi res videtur obscurior»

(« Parce que, dit-il, plus je considère la chose, plus elle me semble obscure. »)

n faut lire aussi dans Bayle (art. Pyr^ rhon, note B), la défense du scepticisme.

Par exemple : <( Il est évident qu'on doit empêcher le mal si on le peut, et qu'on pècne si on le permet lorsqu'on peut l'empêcher. Cependant notre théologie... nous enseigne que Dieu ne fait rien qui ne soit digne de ses perfections lorsquil soufiDre tous les désordres qui sont au monde, et qu'il lui était facile de prévenir... H est évident qu'il faut préférer l'honnête à l'utile, et que, plus une cause est sainte, moins elle a la liberté de postposer lïionnêtetéà l'utilité. Cependant nos théologiens nous disent que Dieu ayant à choisir entre un monde parfaitement bien réglé et orné de toute vertu et un monde tel que celui-ci, où le péché et le désordre dominent, 9 préféré celui-ci à celui-là, parce qu'il y trouvait mieux les intérêts de sa gloire, etc. » (1)

/f) « Dieu s'était proposé àe crvier \.owa\^^\Ti®c-

Il faut lire enfin Tart. Pauliciens où Bayle démontre qu'on ne saurait répondre à ces hérétiques,, sinon par le dogme toujours invoqué « de l'élévation de la foi et de rabaissement de la raison ». n eût été plus simple encore de leur fermer la bouche avec la loi de Justinîen (XP du tit. V, liv. P*). Manichœo in loco romano depre- Aenso caput amputare (à tout Manichéen pris sur le territoire romain, que Ton coupe la tète). On les brûla par centaines, en fVance» au temps des Albigeois^ et jusque sous le règne de Saint-Louis, a Tu

S rends ton tonnerre au lieu de répondre, it Ménippe à Jupiter; c'est que tu as* tort D

Devant ces dîfifîcultés insolubles, ne vaut-il pas mieux croire à l'éternité de la matière, et à son auto-création ? Oui, il faut se dire : Ce n'est point par une intelligence personnelle , séparée , distincte, qui fait ou permet le mal, qui peut se courroucer, s'adoucir, se laisser fléchir

i^dns hamains pour sa gloire... Donc il a décrété un jugement étemel et immuable dans lequel il donne^ de pure grâce, \ quelques-uns le bonheur éternel^ et à d'autres la damnation éternelle. » (Théodore de Bèze.) Ce même théologien a écrit àue « la liberté de conscient eat isaa t^^orvâi^^^ àîabolique »»

6S LA SaENCE

par la prière, qai peut même transgresser ses propres commandements en faisant des miracles, que le monde est régi ; c'est par de grandes lois générales, comme la gravitation, conmie le mouvement; — ces fois sont fatales, immuables, inexorables (1) ; — toutes les choses, tous les êtres, qui, par ces lois, sont incessamment formés et transformés, vivent sous l'étreinte de leur inévitoble et tout-puissant empire; — la vie de tous les êtres se passe & lutter contre elles, et, pour l'homme, à les vaincre, à se les approprier. De sa souveraine, la Nature, il fait sa servante.

C'est proprement la civilisation, car Vish dustne, les arts, les lettres même, et jus»

Ju'au langage, ne sont que des conquêtes e l'esprit vainqueur sur la matière asservie (2). L'homme s'était donné dès

(f) Nos destins ténébreux vont par des lois immoi- Que rien ne déconcerte^ et que rien n'attendrit, [ses

(Victor Hugo.)

Ce qu'exprimait déjà le vieil adage : Fata viam inveniunt (Vihg.], et l'autre : Ducuntvolentemfataf nolentem trahuni (Sen.); ce que Bossuet appeUe: « La loi qui se suit toujours elle-même ».

(2) Ce que j'appelle esprit, c'est la matière organisée, vivante, pensante, en opposition aveo la matière inorganique.

' J'entends les esprits corps et pétris de matière» •

longtemps le feu, la lumière, le fer, le blé, le bétail, Tabri des vêtements et des maisons; de nos jours, il a rendu la vapeur sa bête de somme et son coursier, sur la terre et sur les mers ; il fait peindre son

Sortrait par le soleil ; et, volant sur le ûl u télégraphe, plus rapide que la lumière, le tonnerre porte ses messages et fait ses commissions (1).

L'on me dira : a Nier la création et la Providence, c'est nier toute religion. » — Oui, sans doute, toute religion révélée.

Que sont les religions? des législations morales; en ce sens très -respectables, très-nécessaires à l'origine des sociétés, surtout quand elles js'établissent pour répondre a des besoins nouveaux, nés d'idées nouvelles, quand elles ferment un

Eassé pour ouvrir un avenir, n Toute région, a dit Humboldt, se compose d'une morale plus ou moins saine et a'une fable plus ou moins folle. » Mais les religions

(i) Les calculs de la statistique ont prouvé que les machines employées par l'industrie dans la seule Angleterre surpassent la force réunie de tous les êtres dont se compose Tespèce humaine sur la terre entière. C'est la nouvelle force musculaire de l'humanité, suivant la juste observation de M. Elysée Reclus, à laqjieVv^ «*«^<c^>x\jb^'^^>^ télégraphie, une nouvelle toYoeTk«ti«vx^^.

70 l'A SCIENCE

ne sont que des institutions humaines, et le plus fervent déiste ne saurait y voir Tœuvre de son Dieu. « Quoy qu'on prèsche, il fauldroit toujours se souvenir que c'est l'homme qui donne et l'homme qui reçoit. » (Montaigne.) De telle sorte que, si les religions se vantent d'avoir fondé l'éducation et la morale, on peut leur répondre qu'elles n'ont fait que rendre aux hommes ce qu'elles en ont reçu.

Supposons que la religion catholique soit, comme elle le prétend, la seule vraie, et l'universelle. Alors qui pourra expliquer et comprendre qu'après avoir, pour rétablir, fait mourir son fils sur la croix, le Dieu tout^puissant ait permis que Mahomet, presque aussitôt, enlève au Christ la moitié du monde, et que le grand schisme d'Orient, les hérésies, la réforme, lui enlèvent encore la moitié de l'autre moitié?

n faut dire alors avec Diderot : « S'il y a cent mille damnés pour un sauvé, le diable a toujours l'avantage, sans avoir abandonné son fils à la mort >.

Ce qui ôte aux religions tout cachet d'origine surnaturelle, outre leurs imperfections de tout genre, ce qui les condamne sans réplique, tf ea\*\^\xT "^VxrràsdA^

«Kous avons, dit Rousseau, trois principales religions en Europe. L'une admet une seule réyélation, 1 autre en admet deux, l'autre en admet trois. Chacune déteste les deux autres, les accuse d'aveuglement, d'opiniâtreté et de mensonge. »

{Prof, de foi^ etc.) « Une religion vraie, ajoute Diderot, intéressant tous les hommes, dans tous les temps et dans tous les lieux, a dû être étemelle, universelle et évidente. Toutes sont donc trois fois démontrées fausses. )) {Penséespkù.) « Ghascune se préfère aux aultres, et se confie d'être la meilleure et la plus vraye... et par là s'entrecondamnent et rejettent...

Ainsi disent tous ceux qm la tiennent, et tous usent de ce jargon, que non des hommes nj d'aucune créature, ains de Dieu. Mais à dire vray, sans rien flatter ny desguiser, il n'en est rien. Elles sont, quoique on die, tenues par mains et moyens humains... La nation, le pays, le lieu donne la religion... Nous sommes circoncis , baptisez , juifs, mahumétans, chrestiens, avant que nous sçachions que nous sommes hommes... Si la religion estoit. plantée par une aUache divine, chose du monde ne nous en pourroit esbranler, telle attache ne se romproit pas ; s'il y avoit de la touche fX 4ql ^^wjl ^^ Ja divinité, il paroistroit çaXtoxiV, ^\.>l«^

f)roduiroit des e£fets qui seroient miraeaeax... )) Voilà ce que le chanoine Pierre Charron écrivait {De la Saoeste^ Kv. H, chap.'5) et osait puhlier dèsl'année i601| à la vérité sous Henri lY, et peu après redit de Nantes.

Charron continue ainsi : « C'est chose estrange que la religion chrétienne, qui estant la seule vraye au monde, et révélée de Dieu, devroit estre très une et unie, comme il n'y a qu'un Dieu et qu'une vérite, soit toutesfois déchirée en tant de parts, et divisée en tant de sectes contraires, tellement qu'il n'y a article de foy, ny poinct de doctrine, qui n'aye esté débattu et agité diversement, et n'y aie eu des hérésies et sectes contraires. Et ce qui le faict trouver encore plus estrange est, qu'es aultres religions fausses etbastardes,gentile, payenne, judaïque, mahumétane, telles divisions ny partialitez ne s'y treuvent... Et si nous regardons aux etfects qu'ont produits les divisions de la chrestienté,c'est chose effroyable. H en est advenu des altérations et subversions des républiques, des royaumes et des races, jusqu'à un remuement universel du monde, avec des exploits cruels, furieux et plus que sanglants, au très-grand scandale, honte et xeçtocXie ôl^ \^ Oca^<^«

tienté... Car il est permis aux seuls chrestiens d'estre meurtriers, perfides, traîtres et s'acharner les uns contre les aultres

{)ar toutes espèces d'inhumanité, contre es vivants, les morts, l'honneur, la vie, la mémoire, les espritz, les sépulchres et cendres... »

Lorsque Charron parlait en France avec cette liberté, on venait de brûler à Rome Giordano Bruno, qui, dans ses Dialoghi^ avant Spinoza, avait professé le panthéisme, à savoir : que la matière est incréée, éternelle, infinie, et que l'univers est un organisme vivant dont l'âme se nomme Dieu. Peu après, en 1603, mourait aussi à Rome, André Gésalpin, d'Arezzo, qui, médecin, annonça formellement, avant Harvey, la circulation du sang, et qui, philosophe, fut un autre précurseur de Spinoza, car il soutenait, avec son maître Aristote, non-seulement l'éternité de la matière, mais encore l'éternité des espèces.

Goethe dit à son tour : « Si les religions étaient données par Dieu, personne ne les comprendrait. Or, comme elles viennent des hommes, elles ne peuvent c\fi7DL'QL<^x^ Tév&er sur le monde iuv\8\\A!& \^ »

74 LA SGONCX

Je sais bien qae l'on commeneie à faire, de la science des reUgions, une science semblable à toutes les autres^ une science historique et purement humaine ; que Ton commence à en marquer clairement la filiation, à reconnaître qu'elles procèdent toutes les unes des autres (i) ; qu^enJBDi comme les langues d'origine aryenne, comme la civilisation même, qui s'est déversée de la haute Asie sur les bassins de l'Euphrate et du Nil et de là sur l^Europe, elles ont un point de départ commun dans les croyances patriarcales des bralmeB primitifs, dans les hymnes de l'antiqm Yéda. Mais quand même les religions cEverses ne seraient que les sectes successives d'une religion primordiale, kv pluralité, bien plus, leur hostilité, n'en serait pas moins évidente, et l'argument subsisterait dans toute sa force irrésistible.

Or, ne parlons pas du dogme sauvage qui damne les nouveau-nés morts sans baptême (2), ou de celui non moins sau-

(1) « Les dieux existants naissent de ceux qui n'existent plus. » {Rig-Véda,)

(2] «La damnation des enfants nés sans baptême est de foi constante dans l'Eglise. Ils sont coupables, puisqu'ils nsdssent mus le courroux et Dieu,», Enfants de colère, i^ \e\tt \i«\svs^ cSteS^tSuL

vage qui, malgré saint Paul (1), vone à la damnation étemelle tous ceux qui ont été, qui sont et qui seront hors de TEglise, fussent-ils Çakia-Mouni (le Bouddha), Confutzée, Socrate, Epaminondas, Epictète, Marc-Aurèle, Spinoza^ Kant, Washington.

Ce dogme « consterne le cœur humain, »

dit Fénelon, qui était prêtre pourtant, et le dur Calvin luiHoaéme rappelle, tout en l'adoptant, decrHum horribUe. C'est par ce dogme impie de la grftce, sans laquelle, dit saint Augustin, « la prière même se tourne en péché ; ^ c'est par ce dogme de la prédestination, que turent forées, maintenues, justifiées, les inégalités sociales auxquelles l'Europe fut en )roie depuis la chute de Tempire romain ; usqu'à la révolution française. « Sur cette 'éodalité divine, dit Edg. Quinet, s'est établie la féodalité civile et réelle... Un petit nombre d'élus dans le ciel, un petit nombre d'élus sur la terre. »

Mais pourrai-je jamais me résigner à dire avec Pascal, répétant saint Augnstiii

de ludne et d'aversion^ précipités dans l'enfer a?ee les autres damnés, ils y restent éternellement sous l'horrible puissanee du démon. (Bosbubt, Lettre au pape Innocent XIL\

(l j « Chacun sera jugé pw \a \o\ ogfiî'^ ^ ^î^^* nue, »

76 LÀ 8CIENCB

et Jansenius : u On n'entend rien aux ouvrages de Dieu si on ne prend pour principe qu'il aveugle les uns et éclaire les autres ».

Quand tu parlais ainsi , infortuné Pascal, il fallait que ton génie et ton cœur fussent bien abêtis dans la foi. Oubliais-ta

Îue ton Dieu avait ordonné à rhomme 'aimer ses ennemis et de rendre le bien pour le mal? Ton Dieu se mettait donc au-dessous de l'homme, en s'afifranchissant du précepte qu'il avait donné, en haïssant ceux qui n avaient pu le connaître, en rendant le mal à ceux mêmes qui avaient pratiqué le bien I II semble que Rousseau répond à Pascal lorsqu'il s^écrie :

« Celui qui conmience par se choisir un seul peuple et proscrire le reste du .genre humain, n'est pas le père commun des hommes; celui qui destine au supplice éternel le plus grand nombre de ses créatures n'est pas Te Dieu clément et bon... S'il était une religion sur la terre hors de laquelle il n'y eût que peine éternelle, et qu'en quelque lieu du monde un seul mortel de bonne foi n'ait pas été frappé de son évideiice,\^'û\«vsLiA^i^AAA

ET hk CONSCIENCE 77

religion serait le plus iniqae et le plus cruel des tyrans. » (Prof, de foi, etc.)

Et Voltaire :

a Quel imbécile oserait affirmer que ceux qui n'ont pas connu nos dogmes seront à iamais punis d'être nés avant nous ? » (De la Paix perpétuelle,)

a Si Dieu punissoit les enfants des méchants, avait dit Plutarque, il seroit autant digne de mocquerie comme le médicin qui, pour la maladie du père ou du grand-père, appliqueroit la médicine au fils ou àrarrière-fils. » {Trad, d^Amyot.)

Conmient admettre, en effet, comment concevoir que le père conmiun des hommes ait donné la vérité à quelques-uns, l'erreur à tous les autres? qu'il ait à ce point avantagé ceux qui vivent en certaines régions, a ce point déshérité ceux qui vivent sur le reste du globe 7 a Quoi !

s'écrie Voltaire, la lumière du soleil éclaire tous les yeux, et la lumière de Dieu n'éclairerait qu'une petite et chétive nation I » Accepter le dogme de la grâce, c'est^-dire du caprice arbitraire^ o\s.^wi.mettre la justice de Dievx auXioa^x^ ^^^s^.

naissance , aux degrés de longitude et de latitude, n'est-ce pas lui faire une san-^ plante injure ? A tous, dîrais-je au déiste, il a donné la conscience qui est la même en tout lieu et à toute époque, en ce sens du moins qu'elle constitue et maintient la société ; à tous il aurait donné la reli« gion, la bonne, la vraie, la sienne enfio^ s'il y en avait sur la terre une autre que la conscience. Tous les hommes auraient reçu, en naissant, ce don, le plus inestimable qu'ait pu leur faire le créateur, sans lequel ils ne seraient plus ni égaiÂX^ ni semblables, ni frères.

Que l'on consulte les lois morales de Manou, du Bouddha, de Confutzée, de Zoroastre, de Platon, de Zenon, d'Épictète, de Marc-Aurèle, ne contiennent-elles pas les mêmes doctrines que les lois religieuses de Moïse, de Jésus et de Mahomet? M. Ernest Havet a prouvé, par son excellent livre l'Hellénisme^ que tous les

S préceptes dont se compose ce qu'on apelle la morale chrétienne^ se trouvaient éjà dans les écrits des philosophes grecs et romains. De leur côté, MM. Joseph Salvador et Hiçp. Rodrigues ont prouvé qu'ils se trouvaient aussi dans les prophètes et docteurs du peuple hébreu. Enfin M. Paul Janet convient à son tour et

ET LA CONSaENCE 79

prouve également, d'après les récents travaux des orientalistes, que ces mêmes préceptes se trouvaient encore, bien antérieurement, dans la doctrine de Gonfiitzée, du Bouddha, de Manou, — tous, sans exception, jusqu'au précepte d'aimer ses ennemis et de rendre le bien pour le mal.

On peut done aË&rmer avec l'illustre et jregretiâble Bttckle, que„ depuis rorigïne des sociétés hunoiaines, la noorale n'a PAS £ait un pas en avant. C'est la science seule qui a marché, qui marche et qui marchera toujours. Buckle ajoute :

tt Avancer que le christianisme a révélé à l'homme des vérités inconnues auparavant, prouve dans celui qui hasarde une teUe assertion, ou bien une profonde ignorance, ou bien Une fraude volontaire. )>

u Des lois absurdes, ridicules, barbares, vous en trouverez partout ; des lois contre les mœurs, nulle part. » (Voltaire.) et Jetez les yeux sur toutes les nations du monde... Parmi tant de cultes inhumains et bizarres..., vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d'honnêteté, partout les mêmes principes de morale...

80 LA SaENCB

La sainte yoix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables, b (J. J. Rousseau.)

Oh ! je pourrais bien dire avec Schiller : (( Pourquoi n'admettez-vous aucune religion ? — Par religion » .C'est par piété, en effet, oui, par piété, qu'on refuse d'a^ tribuerà Dieu le gouvernement du monde.

Est-ce que le lui attribuer ne serait pas habituellement proclamer la victoire du génie du mal sur le génie du bien, et dire comme Paul aux Corinthiens : « Le Diable est le Dieu de ce monde? » La conscience se révolte à penser que ce qui est et ce qui arrive vient de sa volonté, ou seulement de sa permission (1). « Tout brigand qui se trouve à la tête d'une armée, dit Voltaire, commence ses fureurs par un manifeste, et implore le Dieu des armées. » Ainsi parlait-il à Tépoque du sceptique Frédéric II; qu'eût-il dit, ô sainte justice, à l'époque du pieux Guillaume I"? Louis XIV aussi écrivait, après

(1) Si c'est par moi qu'ils récent de la sorte. Je veux^ mes enfants^ que le diable m'emporte.

avoir traîtreusement envahi la Belgique :

a Dieu, qui est le protecteur de la justice, a béni et secondé mes armes.» — ((Ne faut-il pas toujours, fait observer M. Fustel de Coulanges, que Dieu serve de second à la convoitise et à la force? » Nous devons à un philosophe belçe cette remarque piquante que, de nos jours, en 1854, on a vu la providence catholique de Paris, la providence luthérienne de Londres et la providence musulmane de Gonstantinople figuées contre la providence gréco-russe de Saint-Pétersbourg. Pouvait-on retrouver le monothéisme au milieu de cette nouvelle Guerre des dieux?

Que font deux nations prêtes à s'entredéchirer ? Elles déclarent, par la voix des che&qui les mènent à la boucherie, qu'elles remettent leur cause à la décision de la Providence. Hélas I que ne les prend-on au mot? car pourquoi, dès lors, se battre avec des sabres et des fusils ? Ne vaudrait-il pas mieux jouer le sujet de la querelle en une partie d'échecs, ou simplement jeter sur le tapis vert les dés du juge Bridoye? La Providence déciderait aussi bien sur un coup de cornet que sur des coups de canon. Mais du moins il n'y aurait ni sièges ni combats, ni san^ t:4j)aiidui]i larmes versées.

82 iA SCIJENCB

Eh quoi I la guerre n'est-elle pas laauftpension de la morale? ((.Lorsque desin^ Béciles, dît Voltaire, étendent sur la tene d'autres imbéciles, à la suite d'une querelb ridicule entre deux femmes impertîneiites» (i), ou entre d'orgueilleux portecouronne qui se batteot par procuration, est-ce Dieu qui assiste à la «^^iltft.

s'y mêle et dirige les coups? Est-ce lu qui fauche les bataillons sous la mitraille ou les foule aux pieds des chevauo:? q^ s'amuse, comme Gésar au Cirque, à m spectacle de fureur et de démence, qui ae délecte au concert des plaintes et des mar lédictions,qui te flaire, a ô grand cadavre des armées 9 (George Sand). pour savourer comme une ambroisie l'odeur du sang ? Je lis dans mon journal qu'un honnête ouvrier passe avec sa famille auprès d'un canal gelé sur lequel s'ébattent des enfants. La glace rompt, et les jeunes tm-

r dents sont précipités dans l'eau. Emu pitié, et vraiment humain^ le brave ouvrier s'avance sur le bord de la ^ace,

(1) Voyez dans Martial (XI, 2i, 3) la cyniq^a ot sftDgiante épigramme composée par Auguste sur Torigiae de ses démêlés avec Marc-Antoine (elle est décemment imitée par Fontanelle dans ses Dialogue» des Murts). Ce furent deux catins^ dvcère et Pulvie, qui mirent en feu le mortr*^^*

i5*y couche, en saisit un, deux, trois, le»

sauve de la mort. Mais la glace se brise sous l'effort qu'il a fiait ; il périt, et laisse orphelins ses propres enfants que nourrissait son travail. Direz-vous que c'est Dieu qui a commis cette monstrueuse iniquité ? Et ne suis-je pas plus pieux que vous lorsque je n'en accuse qu'une loi physique, aveugle, inconsciente, qui fait, sans choix,. le mal oa le bien?

« Ce qui doit excuser Dieu, disait Henri Beyle (Stendhal),c*est qu'il n'existe pas»^ pensée profonde sous une forme plaisante.

Et Diderot : a Dieu, soufifrirais-tu les monstres qui nous dominent et ceux qui les ont formés, si tu étais autre chose qu'un vain épouvantail des nations ! n

Et Diderot encore : « Sur le portrait qu'on me fait de l'Etre suprême, sur son penchant à la colère, sur les rigueurs de ses veDgeaaceSy sur le rapport de ceux qu'il laisse périr à ceux à qui il daigne tendre la main, l'âme la plus droite serait tentée de souhaiter qu'il n'existât pas. »

(( n serait mieux, avait dit Bacon, de ne se fieiire aucune idée de Dieu que de a'eTi< faire une idée indigne âft VaÀ\ 0^r5v»^^^s5»'

64 LA SaKNCB

Plutargue explique fort bien : GerteSi dit-il, j'aimerais mieux que beaucoup d'hommes pussent dire qu'il n'y a jamais eu de Plutarque, que s'ils disaient qu'il y eut un Plutarque qui mangeait ses enfants à mesure qu'ils naissaient. » {Essaye^ of Superstition.)

« Quand les pauvres disaient à Malherbe qu'ils prieraient Dieu pour lui. il leur répondait qu'il ne croyait pas quils eussent grand crédit au ciel^vu le mauvais état auquel il les laissait en ce monde, n (Racan, Vie de Malherbe.)

DON JUAN

Quelle est ton occupation?

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