VOLTAIRE
Encore une fois, c'est moi qui sois l'homme pieux, quand, au lieu d accuser le Dieu qui doit tout savoir, tout prévoir, tout pouvoir, je déplore simplement
Îa'une loi physique s'exerce avec tant 'aveuglement et de cruauté (i).
Je sais bien encore que les spiritaalistes s'uniront cette fois aux théologiens, et qu'ils me crieront tous en chœur :
c Attendez; justice sera rendue dans nne
(1) On pourrait citer à ce propos le mot sijoBie de Diagoras, de Melos^ qui, pour avoir nié formellement toute pro^dence et toute divinité^ dut s'enfuir d* Athènes, où sa tête fut mise à prix. « Diagoras, raconte Diogène La'eroe, était à bord d'un vaisseau qui essuya une fort rude tempête. Pendant le gros temps, les matelots se mirent à dire à Diagoras qu'on avait bien mérité ce gu'on souffrait, puisqu'on s'était chargé d'un impie tel que lui. « Regardez, répondit-il, les autres nom- « breux vaisseaux qui esauieul Va mèm.e tempe te^ « croyez-Yon^ que je sols àaua ïi\\.%cvvû.^«siLT!lik
ET Uk CONSCISNCfi S7
autre yie. » Hélas I messieurs, eu êtes- ¥Ous bien sûrs I ne prêuez-TOus pas encore pour la certitude une espérance fervente? Jamais personne n'est revenu de cette autre vie pour certifier qu'elle ne nous fera pas défaut. C'est donc une
Sure supposition que vous faites, et j'ai le roit de vous dire à mon tour : a Attendez ; vous allez reconnaître tout à l'heure 3ue votre pure supposition pourrait bien tre une illusion pure. »
« Quand je n'aurais, dit J.-J. Rousseau, d'autre preuve de l'immatérialité de l'âme ^e le mompbe du méchant et Toppression du juste en ce monde, eela seul m'empêcherait d'en douter. Une contradiction fd manifeste, une si choquante dissonance dans l'harmonie universelle, me ferait chercher à. la résoudre. Je me dirais:
Tout ne finit pas pour nous avec la vie, tout rentre dans l'ordre à la mort. J'aurais à la vérité rembarras de me demander ou est l'homme, quand tout ce qu'il avait de sensible est détruit, etc. b (Pro/1 de foif etc.)
Ainsi donc, on le voit de nouveau, les spiritualistes veulent justifier la Providence par la vie futaie^ — ïïiaTLWï2s*^^5^
88 Li sasNCE
d'autre ressource; — puis, ils veulent prouver rimmortalité de l'âme par la nécessité de justifier la Providence. Le sentiment, qu ils substituent à la raison, les égare. (Test encore décider une ques* tion par une question, et réciproquement ; c'est encore, et toujours, tourner dans un cercle vicieux.
Au reste, toute la doctrine de Rousseau repose sur le sentiment. Il l'avoue : « Les arguments de ces ardents missionnaires d'athéisme, dit-il, m'avaient ébranlé sans m'avoir convaincu; je n'y trouvais point de bonne réponse, mais je sentais qu'il y en devait avoir; je m'accusids moins d'erreur que d'ineptie, et mon cœur leur répondait mieux que ma raison. » {IIP promenade.)
Cet aveu doit nous suffire ; il montre que le déisme de Rousseau, — faisant du mari de sa Julie un athée et un sage, -^ n'était pas moins inconséquent que celui de Voltaire.
Reprenons le sujet.
Ce n'est pas d'aujourd'hui que la Toyance en ces lois fatales qui mènent
ET LA CONSCISNCB 89
le monde, en ces lois sans justice, sans bienyeillance,sans pitié (1), s'est répandue parmi les hommes. Elle est aussi vieille que les traditions humaines.
Du polythéisme au monothéisme, on a cru voir un progrès immense. Je ne suis pas très-sûr de œ progrès. D'abord n'estce pas du monothéisme religieux qu'est sorti le monothéisme social? N'est-ilpas le prétexte et la justification du pouvoir absolu d'un monarque ? Le roi est l'image du Dieu : Un seul maître dans l'univers, un seul maître dans l'Etat. Fietunumovile et unus pastor. (Qu'il n'y ait qu'un seul troupeau et qu'un seul berger.) « roi des dieux, dit Alexandre à Jupiter, notre ' partage est fait; à toi le ciel, à moi la terre.» {Epigr, d*Archelaûs dans YAnthol.
grecque,)
Bien plus récemment, Bossuet interprète de même la Politique tirée de VEcri" ture sainte, a II faut obéir au prince, ditil, conmie à la justice même... Ils sont des dieux, et participent en quelque façon à
(1) La nature est sourde aux plaintes et aux prières de Thomme; elle le rejette inexorablement sur lui-même. » (Fëuerbach.)
90 lA scŒircB
findépendance dîvîne...Que Dieu retire sa main, le monde retombera dans le néant; qne Tantorité cesse dans leroyanme tout sera en confusion. Considérez le prince dans son cabinet ; de là partent tes ordres qui font aller de concert les magistrats et les capitaines, les provinces et les armées. C'est l'image de Dieu, qui, assis dans son trône au plus haut des GÎeux, fait aller toute la natore . »
Ensuite, c'est assurément le. mono* théisme qui a engendré l'intolérance. Je* hoTah dit de lui-même : Je suis le Dieu jaloux. Les religions polythéistes admettaient volontiers dans leur Panthéon les dieux étrangers, loin d'en proscrire les sectateurs. «Dans le temps que les Romains assiégeaient Yéies, l'un d'eux s'approcha de la déesse nationale des Véiens, et lui dit : « Veux-tu venir à Rome, Junon? »
La déesse étrangère répondit : « Je le veux. )> Elle fut portée dans l'enceinte de Rome; son peuple l'y suivit... Cette histoire, répétée cent lois, est celle de chacune des conquêtes des Romains. » (Edg.
Quinet, le Génie des Religions^ \iv. VIL) « L'esprit tolérant des idolâtres, dans les temps anciens et modernes, dit D. Hume, est évident pour tous cewx. qui sax^ntUre Jes récits des historiens Çil d^^ n^i^^^xo^-
BT Ll GONSOSNCB 91
Lorsqu'on demanda à l'orade de Delphes quels rites ou cérémonies du culte étaient les plus agréables aux. dieux, il répondit :
tt Ceux légalement établis dans chaque u cité. » (Xénophon, Mirabilia.) Les prêtres mêmes, dans ces siècles, pouvaient admettre le salut des hommes d'une autre croyance... L'intolérance des religions qui ont maintenu l'unité de Dieu n'est pas moins remarquable que le principe contraire parmi les polytûéistes. :» {The Naturai Hiitory ofAeligion.)
Ce n'est pas comme adorateurs du Christ, mais comme affîliés d'nne société secrète {hœteria)^ ennemie de l'empereur et des institutions impériales, que les premiers chrétiens furent persécutés, avant d'être persécuteurs. Lord Bolingbroke fait remarquer avec raison que les Juifs, très-méprîsés des Romains, n'eurent à subir de leur part aucune persécution.
« Je mets en foit, dit Voltaire, que les chrétiens ne furent jamais persécutés que comme factieux destructeurs des lois de l'empire; et ce qui prouve qu'ils voulaient commettre ce crime, c'est qu'ils l'ont commis. » Montesquieu dém.^\3k^^^E^ outre avec évidence que Y «DKçvt^ ftsi^ ^
92 LA saRNCE
grande partie sa force à la tolérance exercée envers tous les cultes, et sa faiblesse aux persécutions exigées par l'orthodoxie chrétienne. « Gomme les anciens Romains, dit-il, fortifièrent leur empire en y laissant toutes sortes de cultes, dans la suite on le réduisit à rien en coupant l'une après Tautre les sectes qui ne dominaient pas. Ces sectes étaient des nations entières... Justinien, qui les détruisit par répée ou par ses lois, et qui, les obUgeant à se révolter, s'obligea à les exterminer, rendit incultes plusieurs provinces. Il crut avoir augmenté le nombre des fidèles ; il n'avait fait que diminuer celui des honmies. o {Grandeur et décadence des R(h mains^ chap. xx.)
En outre de cette grave et juste accusation d'intolérance portée contre le monothéisme, il semble que les esprits sont ramenés au polythéisme par la science moderne et désintéressée. C'est un point qu'il faut brièvement éclaircir.
Tous ces dieux de l'Inde, de l'Eçypte, de l'Assyrie, de la Orèce, n'ont jamais été gue les ]^ersonnifications des forces de
la nature f bienfaisanle^ oml Tc^alMsantes;
et la diversité des ettete, l^\&^xi\. ^\^\t^\.
BT Là CONSCIENCK 93
la pluralité des causes, devait conduire à la pluralité des dieux. Totnumina quoi nomina (autant de divinités que de noms propres),
((L'appellation commune de Dii^ Dei^ Dtvi, donnée à tous les êtres à l'égard desquels existe un culte, provient de la racine sanscrite dtv (briller), et ne signifie pas autre chose que les brillants. Ces mote s'appliquent entièrement aux dieux, et les désignèrentlorsque les Aryens furent parvenus à la période de Tastrolâtrie. Les astres restant a peu près les seuls fétiches adorés, le mot Deus devint synonyme d'être puissant; et, transporté en Occident, il fut appliaué par les Aryens aux êtres qui étaient l'objet d'un culte. C'est ainsi que, tandis que les idées se modifient et se^transforment, les expressions subsistent, et le mot qui signifiait un astre sert à désigner aujourd'hui un être inmiatériel et unique, créateur et direc- * teur du monde. )> (De Montroui, le Féti* ehisme,)
(( Il en est, dit Montaigne, de si chétiâ et si populaires, (ju'il en fault entasser bien cinq ou six pour pTod\i\t^ wol ^'ssgv^ de bled... Trois àunô ^«tV-ôv^^"^ ^"^
l'ais, celuy da gond, celui du seuil ; quatre à un enfoui, protecteurs de son xnaillot, de son boire, de son manger et de son tetter, etc, d A tous ces dieux « ohesti& »
ont succédé les saints du calendrier. Chacun a son patron dans le ciel ainsi que son ange gardien sur la terre. Si Apolline gnérit les dents, Lucie guérit les yeux ; saint Elme préserve du tonnerre, et saint Antoine de Padoue fait retrooyer les objets perdus, etc.
Ainsi, laissant à part le culte primitif des pasteurs hindous, qui se retrouve tout entier dans celui des pasteurs chaldéens, et de là dans celui des patriarches hébreux (1), pour nous borner au culte 4e l'antique Hellade, aux dieux d'Homère et de Phidias, — Zens, Fassembleur de nuages, présidait à la partie supérieure de Tatmosphère, que Ton croyait le théâtre des météores ignés, le séjour des éclairs et de la foudre; Hérè, sa sœur et sa femme, à la partie inférieure, humide, d'où tombaient la pluie et les brouiUajrds; Apollon donnait la lumière du jour; sa sœur Artémis celle de la nuit ; Ouranos était le ciel, Gœa la terre, Poséidon TO-
(i) Il ButÙi, ponr s'en oonvaiocre, de oomparer les Psaumes aux hymnes de&N^d«&*
ET LA COWSCIENCE 95
cëan, Hestia le feu, Bèmèter et Dîonyso»
les ainnents nécessaires, Perséphonè « la graine des plantes ». (Cicéron), etc. (i).
Là' dans la vieille Grèce, le plus ancien nom de Dimx foi, disent les savants, le même qae celui de lots; et tous ces dieux divers, quand ils furent adoptés, sous d'autres noms, parles Romains, même le pins éminent, le cbef de l'Olympe, étaient tons soumis aux immuables volontés d'un Dieu supérieur et antérieur, d'un Dieu caché, aveugle, inconscient, qui s'appelait le Destin, et dont les arrêts irrévocables avaient précédé la naissance du monde (2). Ce Pattem^ auquel son nom, au neutre, semble enlever toute personnalité, c'eiJt précisément le dernier anneau de cette chaîne de lois implacables, msùs toujours régulières jusque dans les appa-
(1) « Je tiens pour dieu tout ce qui mû nourrit. » (Proverbe grec») « Sans Gérés et Bacchus, Vénus est transM. » (Proverbe iatm,)
(2) ]>ans Ylliade [en. xxii), on voit Jupiter pesant les destinées d Achille et d'Hector, et reconnaissant qu'il ne peut sauver le fils de Priam.
Les Egyptiens appelaient leur dieu suprême Ammon « le caché ». — « Au sommet dn Panthéon égyptien plane un Dieu unique, immoitel, incréé, invisible, caché dans les prorondenrs iniiccessiblea de son essence... Cest le Dieu réservé à I1ui^<^ du sanctuaire.» (MARiBiTE.)'C'e<l\« Beuaoba^i^ynr dtïusdsB Ecritures*
LA SGIBMCB
rentes irrégularités, qui régissent fatalement Texistence matérielle des êtres et des choses (1).
On pourrait presque dire aussi les actions des hommes, car ce qu'on nomme leur libre arbitre reste toujours soumis aux lois qui régissent l'univers, et euxmêmes dans l'univers dont ils font partie.
Gela me semble démontré notanmient par les statistiques morales [sur les crimes, le suicide, le mariage, etc.), oh les faits isolés s'expliquent par l'ensemble des faits généraux. S'il est prouvé, par exemple,
Sue le nombre vd es mariaçes est en raison irecte du plus ou du moms d'abondance et de facilité de la nourriture, il s'ensuivra que, dans un pays oti la nourriture est abondante, la volonté de deux con-
(1) Fatum, Parca, Nécessitas, Fortuna, Sors ou
Fors, Mot^^ Âva-pct]^
Indupedita suis fatalibus omnia vinclis.
(LuCRtos.)
«C'était dans le fond un vrai athéisme, dit Bayle en pariant des croyances de l'antiquité païenne; c'était convertir en Dieu la nécessité de la nature. » (Art. Jupiter, note N,)
Suétone ait de Tibère :.,. Circa Deos negligen* tior,p€rsuasionisoue plenus cuncta Fato a^t. (Fort négligent envers les dieux, et bien convaincu que tout se fait par le Destin.)
joints peut être déterminée, sans même qu'ils le soupçonnent, par la facilité de se nourrir (1).
(( La liberté humaine, dont tous les hommes se Vantent, dit excellemment Spinoza {Ethica), n'est que la conscience de leur volonté, jointe à l'ignorance des causes qui la déterminent. » — « En effet, ajoute Voltaire, si la contrainte est une nécessité que l'on aperçoit, la nécessité est une contrainte que l'on n'aperçoit point. » — « L'homme est libre, dit-il encore, quand il peut ce qu'il veut; mais il n'est pas libre de vouloir. 11 est impossible qu'il veuille sans cause. Le nuage qui dirait au vent : je ne veux pas que tu me pousses, ne serait pas plus absurde (2). j> Kant reconn^ût aussi, en une foule de pas-
(1) Voir, entre autres, la Physique sociale, de M. Queteiet.
(2; « Sur un autel de fer^ un livre inexplicable Contient de l'avenir Thistoire irrévocable... On voit la Libe;*té, cette esclave si fière.
Par d'invincibles nœuds en ces lieux prisonnière. Sous un joug inconnu, que rien ne peut briser^ Dieu sait l'assujettir sans la tyranniser, A SCS suprêmes lois d'autant mieux attachée, Que sa chaîne à ses yeux pour jamais est cachée; Qu'en obéissant même elle agit par son choix, Et souvent au Destin semble donner des lois.»
(Henriade, chant VII«.)
98 LA saSNCE
sages cités par Bnckie {Histoire de la Civilisation^ etc., note A du chapitre !•'), l'existence d'une « nécessité destructive de la liberté ». — « Ainsi, ajoute Buckle, — gui s'élèyede l'homme à l'histoire, — ainsi, rejetant le dogme métaphysique du libre arbitre et le dogme théologique de la prédestination, nous sommes forcément amenés à conclure que les actions des hoofrmes, étant déterminées uniquement par leurs antécédents, doivent avoir xm caractère d'uniformité, c'est-à-dire doivent, dans des circonstances précisément identiques, résulter toujours précisément de la même manière. Toutes les vicissitudes de la race humaine doivent être le firuit d'une double action : une action des phénomènes extérieurs sur l'esprit, une action de l'esprit sur les phénomènes. Ce sont là les seuls matériaux d'une histoire philosophique, d
« La liberté, avait dit Descartes, consiste seulement en ce que, pour affirnaer ou nier une chose que l'entenderaent nous propose, nous ne sentons point qu'aucune lorce intérieure nous y contraigne. »
Telle est aussi l'opinion du grand Leibnilz lorsqu*i\ dit : « Tout événement pré-
sent est né du passé et est père du &tur, sans quoi cet univers serait absolument un autre univers o . Telle est encore l'opifiion du sage Locke, et M. Littré- exprime la même pensée que Spinoza, sous une forme à peine diâérente. « lia volonté, dit-il, n'est pas une faculté qui se détermine par sa propre vertu vers tel motif; au contraire, c'est tel ou tel motif qui détermine la volonté à la résolution qu'elle prend. » Et ailleurs : (u.. Avec le libre arbitre l'ininteUigibilité est partout. Au contraire, tout devient cohérent et sans contradiction avec l'action des motifs, le conflit des motifs, et la victoire du plus fort motif... En définitive la liberté appliauée à la volonté, signifie le pouvoir aobéir au motif le plus fort. La volonté n'est pas libre, quand ce pouvoir, comme dans la maladie ou la folie est détruit; elle est libre quand ce pouvoir demeure intact, comme dans la santé cérébrale. »
Aucun phénomène moral ne pouvant être attribué, soit à la liberté absolue, soit à la nécessité absolue, on pourrait conclure que le choix des motifs forme une sorte de liberté dans la nécessité, une liberté suffisante pour s'appeler le franc arbitre. Il me semble que c est, au fo*
100 LA SdENCB
ropinion de Leibnîtz, acceptée par divers penseurs plu^modernes, MM. Tissot, Dunoyer et Proudhon lui-même. Cette opinion serait justifiée par le système des monades (jadis les atomes d'£picui*e, aujourd'hui les celluks ou les globules des physiologistes), auquel on voit revenir bien des esprits émments pour expliquer tous les phénomènes, moraux et physiques. Ce système, en effets semble impliquer que chaque être est doué d'une puissance propre, d'une â^ponton^V^ inhérente à sa nature, et que cette puissance spontanée devient pour les autres êtres qui la subissent une nécessité fatale. D'où 1 antagonisme et le conflit des forces; d'où la guerre universelle ; mais aussi d'où l'équilibre çui, naissant de ce conflit des forces, devient, sinon la paix, du moins l'ordre général tel que nous le voyons établi.
Cette conception du monde, qui vient de Lucrèce, qu'adopta Goethe, et à laquelle se rattache la doctrine darwinienne, exclut radicalement l'idée de Providence, et la remplace. Mais Leibnitz, en son temps, n'osait point aller jusqu'à tirei la conclusion de ses prémisses.
Renouons de nouveau le fil du sujet.
ET LA CONSCISNCE 101
La Genèse dit : « Dieu créa rhomme à son image )>. On pourrait répondre : et réciproquement. Il est évident, en effet,
Sue ce sont les hommes qui ont fait les ieux, et qu'ils les ont faite à leur image, comme l'affirme Aristote en propres termes. {Polùicay liv. I.)
Ces dieux que Thomme a faits et qui n*ont pas fait l'homme.
(Cyrano de Berqerag.)
Six siècles avant J.-C, le philosophe grec Xénophanès, cité par Clément d'Alexandrie, combattait en ces termes la superstition de son époque : « Les mortels s'ima^nent que les dieux ont leurs formes, leurs vêtements, leur langage... Les Thraces adorent des dieux aux cheveux roux ; si les bœufs et les lions avaient des mains pour tracer des images, ils dessineraient les formes divines semblables à leur propre figurq (1). » Anaxagore disait également : a Si les oiseaux se figuraient
(1) Voltaire traduit ainsi Xénophanès :
c On ne pense qn'à soi, Tamonr-propre est sans bornes;
Dieu même à lear image est fait par les hamains ; Si les bœafs avaient en des mains.
Ils le peindraient aveo dea cornes. »
un Dieu, il aurait des ailes ; celui des chevaux courrait à quatre pieds ». Et deux mille quatre cents ans pins tard, de nos jours, Feuerbach exprime par une seule courte phrase ce ^u'il entend par Vanthropomorphisme : v Le Dieu objectif et surnaturel n'est rien autre que le moi surnaturel , l'être subjectif de l'homme sorti de ses limites et hissé au-dessus de son être objectif ». — « Par degrés, avait dit Hume, l'imagination active de l'homme, mal à Taise dans cette conception abstraite des objets dont il s'occupe incessamment, commence à les rendre plus précis, et à les revêtir de formes plus accessibles à sa compréhension naturâle; il se les représente comme des êtres sensibles et intelligents à la manière de l'être humain, mus par l'amour ou la haine, se laissant fléchir aux prières, aux oCTrandes, aux sacrifices. Telle est l'origine de la religion. » (Philosopkical works.)BuclineT ajoute : « Que l'on songe au ciel poétique des Grecs, peuplé de figures idéales, de dieux éternellement jeunes et beaux, oui vivent, jouissent, combattent comme les hommes, et trouvent le plus grand charme de leur existence à se mêler personnellement aux destinées humaines. — Que l'on songe au sombre et irascible Jéhovah des Juifs^ qui punit jusque dans la troisième
ET LA CONSCIBNCE 103
et quatrième génération (1); — au ciel des chrétiens, oii Dieu partage la toutepuissance avec son fils, ou les bienheureux sont rangés dans un ordre hiérarchique, conforme à nos idées terrestres ; — au ciel des catholiques, où la Vierge, près du Sauveur, plaide en faveur des coupables avec sa tendresse et son éloquence de fenmie; — au ciel des Orientaux, qui promet aux croyants de nombreuses houris d'une inaltérable beauté; — au ciel du Groenlandais, oii le bonheur consiste en une grande quantité d'huile de baleine ; — au ciel de l'Indien chasseur, où une chasse éternellement abondante récompense le bienheureux ; — au ciel des vieux Germains, qui buvaient au Wsdhalla de Thvdromcl dans les crânes des ennemis vamcus, etc.. Partout faiblesse humaine,
Eassions humaines^ désir de jouissances umainesl »
n est très-important de lire sur ce sujet l'admirable dissertation de Bayle (art. A^ toriuSj note A^), qui explique comment s'est introduit le culte de la Vierge : <( En
(1) BUchner pouvait dire : qui exigeait qu*op sacnflàt les premiers nés des nommes et des . maux. Dans la suite, la circoncinon remplif sacrifice.
iOi LA SCIENCE
matière de religion, il n'y a rien gui s'ajuste mieux avec le génie grossier des peuples, que de leur représenter le ciel comme semblable à la terre, etc., » et jusqu'au mot de Brantôme : a Pour fin, une cour sans dames est une cour sans cour, »
« Le problème religieux, dit à son tour M. Emile Burnouf, présente cette alternative : Les religions sont - elles l'œuvre immédiate et volontaire d'une puissance cachée, qui les donne en présent aux hommes, à certains moments de leur histoire... ou bien sont-elles les productions spontanées des forces ordinaires de la nature, qui, agissant à de longues périodes, se manifestent par des phases successives? Dans le premier cas, il n'y a aucune raison sérieuse d'attaquer une religion quelconque... L'intolérance des religions entre elles devient condamnable à tous les points de vue... Dans l'autre cas, ces actions soudaines disparaissent ; Dieu cesse de refaire continuellement son œuvre, ou de la réparer... Au lieu d'être l'ouvrier, il est le modèle; le véritable ouvrier, c'est l'homme. Le même qui bâtit les temples, dresse les autels^ offre les sacrifices, compose les prières... est l'interprète de la pensée religieuse, le pro-
ET LA CONSaENCE 105
phète qui Tannonce... Ainsi, dans l'hypothèse que nous exposons, et qui est celle de la science, les religions cheminent suivant les lois naturelles. Comme un être vivant qui nsut d'un germe insaisissable,
Srandit dans l'œuf maternel et ensuite ans sa liberté, touche à sa plus grande vigueur, puis voit sa puissance de vivre décroître par degrés, et enfin retourne aux éléments d'où il est sorti,... ainsi une religion nouvelle naît au sein d'un peuple sans qu'on la voie ; c'est une société secrète, un mystère; bientôt elle se rend visible, subjugue les esprits, devient toute-puissante ; plus tard elle décroît, et voit la place qu'elle occupait envahie peu à peu par une idée nouvelle dans laquelle elle est enfin absorbée. » {La Science des religions.)
A chaque enfantement d'un culte succédant à l'autre, il arrive, sous une forme quelconque, ce qui est arrivé dans les premiers conciles où fut fondé le christianisme ; on met aux voix, parmi les Pères et les Docteurs, ces croyances nouveUes, même les plus abstraites, les plus métaphysiques : Pldcet ne hoc omnibus? — I^lacet. Et, sur cette simple formule, <( une charte est bâclée ». Que dis -je, une charte? un dogme I qui a la prétention de
106 LA SaSNCB
lier à jamais les consciences. On voit, i reste, qu'en tout temps et en tout paj les bonmaes, comme les chantres a hymnes du Véda, peuvent se proclam (( auteurs des dieux » •
L'idée d'un Dieu, pluriel d'abord, pu unique, s'est faite peu à peu parmi Thi manité. Si l'on s'en rapporte à ces hyi nés très - antiques du Rig-Véda, — 1 hymnes du « pays des sept fleuves », ■ qui sont les premiers bégaiements d'ui langue humaine conservés parla traditio elle est née probablement dans les pr fondeurs des temps préhistoriques, av la connaissance et l'emploi du feu {Vag des Aryens primitifs, devenu Vignts a Latins) ; et la première cérémonie d'i culte quelconque fat sans doute le frott ment d'un bâton dans un bois creux po en faire jaillir la flamme, cette flamme q ouvrait passage aux hommes dans les i rets vierges. «... Le foyer s'est allumé ( deux branches frottées l'une contre l'a tre. Il s'est montré, il a souri, il a jailli, feu, le céleste Agnis, le précurseur, messager des dieux, le purificateur, père de la foudre. Il est arrivé sur s( char, traîné par des chevaux rouges. Ui forêt lui est donnée en sacrifice. Il co sume la chevelure de la terre, et les flai
mes hennissantes ouvrent une large voie àsonchar... 9 (Paraphrase d*un hymne da Rig-Véda, par Edg. Quinet.)
Le CDlte da feu s'est propagé dans l'antique religion du Persan Zoroastre (Zerdouscht), et s'est conservé, sans interruption jusqu'à nos jours , parmi les Guèbres, qui sont les Juifs de TOrient.
Personne n'a d'ailleurs oublié les autels d'Abel et de Gain, où le feu du ciel vient consumer l'offrande, ni Tautel que dressa Noé au sortir de l'arche : «... Et prenant de tous les animaux, il les offrit en holocauste sur cet autel, et le Seigneur en reçut une odeur qui lui fut très-agréable ».
{Gen.y ch. YlII.) « Le feu brûlera toujours sur l'autel, sans qu'on le laisse jamais éteindre. » {Lévitique^ vi, 12.)
Cette pratique des Hébreux s'est retrouvée en Grèce, dans le culte du foyer domestique ; à Rome, dans le temple de Vesta ; au Pérou, parmi les vestales de Cusco et de Quito.
Parti de ce fait si simple et si concret, l'usage du feu, mais emporté par la pente naturelle de son développement, l'esprit humain créa successivement dans sa mar-
108 LA saBNCB
che toutes les entités religieuses (4). Aujourd'hui, par le progrès continu de la science, qui ramène l'esprit humain aux réalités concrètes et démontrées, aux faits d'expérience et de certitude, l'idée de Dieu commence à se défaire, et déjà| comme les rois, les cultes s'en vont.
M. Emile Burnouf, qui vient de tracer en quelques mots l'histoire des religions, ya nous dire asssi comment les orthodoxies, immuables, périssent sous les coups de la science, progressive. « Il est donc inutile de vouloir le nier ou le dissimuler, science et orthodoxie se sont exclues dans tous les temps et chez tous les peuples oti elles ont co-existé. Pendant la période plus ou moins longue d'une décadence sacerdotale, la société est livrée à une lutte... Des deux côtés, on crie à l'oppression, à l'injustice. Les orthodoxes font voir la société se désorganisant, les temples désertés, les dieux outragés,
(1) Dans ses déclamations sur les HuineSy Voiney trace un plan analogue pour la série des religions : Culte des éléments^ — culte des astres^ — culte des symboles ou idoles (polythéisme), — culte des deux principes (dualisme), — culte de rame du monde (monothéisme), — culte de Tunivers(panthéi8me),— culte my8tique(vie future), etc.
ET Là CONSCIENCE 109
Finiquité et le crime établissant leur rè-
Sne et livrant les hommes séduits à une amnation éternelle. Les libres-penseurs, les sages, comme disaient les Grecs, les honmies de science enfin, s'appliquent à dissiper les terreurs de l'autre monde ; ils appellent les hommes à la liberté, à l'effort personnel, à l'instruction , gui élève rintelligence, au travail, qui adoucit et orne la vie, à l'économie, qui assure l'avenir de la famille, à l'exercice des droits civils, qui améliore les cités, et des droits politiques , qui font la force des Etats , a la paix enfin, bien suprême de l'humanité. » '
Les religions ont déjà perdu de leur importance à tel point qu'on les voit chaque jour sacrifiées à des motifis d'intérêt, a de simples convenances : par exemple dans les mariages. Pourrai^on nommier une princesse, catholique ou protestante,
Ïui ait refusé de se faire grecque pour evenir seulement grande - duchesse de Russie? C'est encore, dans les mariages mixtes, sur de simples convenances que les parents, — sans en avoir le droit, — règlent le sort religieux de leurs enfants.
Et puisque le monde est si parfaitement indifférent à ce qu'on professe telle religion ou telle autre^ ne devrait-il pas se
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che toutes les entités religieuses (4). Aujourd'hui, par le progrès continu de la science, qui ramène l'esprit humain aux réalités concrètes et démontrées, aux faits d'expérience et de certitude, l'idée de Dieu commence à se défaire, et déjà, comme les rois, les cultes s'en vont»
M. Emile Burnouf, qui vient de tracer en quelques mots l'histoire des religions, va nous dire asssi comment les orthodoxies, immuables, périssent sous les coups de la science, progressive. « Il est donc inutile de vouloir le nier ou le dissimuler, science et orthodoxie se sont exclues dans tous les temps et chez tous les peuples où elles ont co-existé. Pendant la
Sériode plus ou moins longue d'une décaehce sacerdotale, la société est livrée à une lutte... Des deux côtés, on crie à l'oppression, à l'injustice. Les orthodoxes font voir la société se désorganisant, les temples désertés, les dieux outragés.
(1) Dans ses déclamations sur les Ruines, Voltrace un plan analogue pour la série des reli- B : Culte des éléments^ — culte des astres^ — I des symboles ou idoles (polythéisme)^ — > des deux principes (dualisme), — culte de B du monde (monothéisme), — culte de l'uni- [panthéisme),— culte mystique (vie future), etc.
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l'iniquité et le crime établissant leur rè-
Sne et livrant les hommes séduits à une amnation éternelle. Les libres-penseurs, les sages, comme disaient les Grecs, les hommes de science enfin, s'appliquent à dissiper les terreurs de l'autre monde ; ils appellent les hommes à la liberté, à l'effort personnel, à l'instruction , qui élève l'intelligence, au travail, qui adoucit et orne la vie, à l'économie, qui assure l'avenir de la famille, à l'exercice des droits civils, qui améliore les cités, et des droits politiques , qui font la force des Etats , à la paix enfin, bien suprême de l'humanité. » '
Les religions ont déjà perdu de leur importance à tel point qu'on les voit chaque jour sacrifiées à des motifis d'intérêt, à de simples convenances : par exemple dans les mariages. Pourrait-on nommier une princesse, catholique ou protestante,
Ïui ait refusé de se faire grecque pour evenir seulement grande - duchesse de Russie? C'est encore, dans les mariages mixtes, sur de simples convenances que les parents, — sans en avoir le droit, — règlent le sort religieux de leurs enfants.
Et puisque le monde est si parfaitement indifférent à ce qu'on professe telle religion ou telle autre, ne devrait-il pas se
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che toutes les entités religieuses (1). Aujourd'hui, par le progrès continu de la science, qiu ramène l'esprit humain aux réalités concrètes et démontrées, aux faits d'expérience et de certitude, l'idée de Dieu commence à se défaire, et déjà| comme les rois, les cultes s^en vont»
M. Emile Bumouf, qui vient de tracer en quelques mots l'histoire des religions, va nous dire asssi comment les orfbodoxies, immuables, périssent sous les coups de la science, progressive. « D est donc inutile de vouloir le nier ou le dissimuler, science et orthodoxie se sont exclues dans tous les temps et chez tous les peuples où elles ont co-existé. Pendant la
Sériode plus ou moins longue d'une décaehce sacerdotale, la société est liinrée à une lutte... Des deux côtés, on crie à l'oppression, à l'injustice. Les orthodoxes font voir la société se désorganisant, les temples désertés, les dieux outragés,
(1) Dans ses déclamations sur les Ruines, Volney trace un plan analogue pour la série des religions : Culte des éléments^ — culte des astres^ — culte des symboles ou idoles (polythéisme)^ — culte des deux principes (dualisme), — culte de Tàme du monde (monothéisme), — culte de l'univers(panthéi8me)^— culte mystique (vie future), e(o.
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l'iniquité et le crime établissant leur règne et livrant les hommes séduits à une damnation éternelle. Les libres-penseurs, les sages, comme disaient les Grecs, les hommes de science enfin, s'appliquent à dissiper les terreurs de l'autre monde ; ils appellent les hommes à la liberté, à l'eftott personnel, à l'instruction , qui élève rintelligence, au travail, qui adoucit et orne la vie, à l'économie, qui assure l'avenir de la famille, à l'exercice des droits civils, qui améliore les cités, et des droits politiques , qui font la force des Etats , à la paix enfin, bien suprême de l'humanité. »
Les religions ont déjà perdu de leur importance à tel point qu'on les voit chaque jour sacrifiées à des motifs d'intérêt, a de simples convenances : par exemple dans les mariages. Pourrai^^on nomnier une princesse, catholique ou protestante,
Sui ait refusé de se taire grecque pour evenir seulement grande -duchesse de Russie? C'est encore, dans les mariages mixtes, sur de simples convenances que les parents, — sans en avoir le droit, — règlent le sort religieux de leurs enfants.
Et puisque le monde est si parfaitement indifférent à ce qu'on professe telle religion ou telle autre, ne devrait-il pas se
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che toutes les entités religieuses (1). Aujourd'hui, par le progrès continu de la science, qui ramène l'esprit humain aux réalités concrètes et démontrées, aux faits d'expérience et de certitude, l'idée de Dieu commence à se défaire, et d6jà| comme les rois, les cultes s^en vont»
M. Emile Bumouf, gui vient de tracer en quelques mots l'histoire des religions, va nous dire asssi comment les orthodoxies, immuables, périssent sous les coups de la science, progressive. « n est donc inutile de vouloir le nier ou le dissimuler, science et orthodoxie se sont exclues dans tous les temps et chez tous les peuples où elles ont co-existé. Pendant la
Sériode plus ou moins longue d'une décaehce sacerdotale, la société est livrée à une lutte. •• Des deux côtés, on crie à l'oppression, à l'injustice. Les orthodoxes font voir la société se désorgfiuiisànt, les temples désertés, les dieux outragési
(1) Dans ses déclamations sur les Ruines, Volney trace un plan analogue pour la série des religions : Culte des éléments^ — culte des astres^ — culte des symboles ou idoles (polythéisme)^ — culte des deux principes (dualisme), — culte de rame du monde (monothéisme), — culte de Tuiiivers (panthéisme)^ — culte mystique (vie future)^ etc.
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l'iniquité et le crime établissant leur règne et livrant les hommes séduits à une damnation éternelle. Les libres-penseurs, les sages, comme disaient les Grecs, les hommes de science enfin, s'appliquent à dissiper les terreurs de l'autre monde ; ils appellent les hommes à la liberté, à l'effort personnel, à l'instruction , qui élève l'intelligence, au travail, qui adoucit et orne la vie, à l'économie, qui assure l'avenir de la famille, à l'exercice des droits civils, qui améliore les cités, et des droits politiques , qui font la force des Etats , à la paix enfin, bien suprême de l'humanité. »
Les religions ont déjà perdu de leur importance à tel point qu'on les voit chaque jour sacrifiées à des motifis d'intérêt, a de simples convenances : par exemple dans les mariages. Pourrai^on nommer une princesse, catholique ou protestante,
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Et puisque le monde est si parfaitement indifférent à ce qu'on professe telle religion ou telle autre, ne devrait-il pas se
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montrer tont aussi îndifiTérent à ce qu'on n'en professe auenne?
Ne cherchons donc jamais dans le ciel, — mot vide de sens, — la raison de ce
Îoi se passe sur la terre. Disons an jourliui: (( Aide-toi, le ciel ne t'aidera pas».
Est-il besoin, à ce propos, de faire ressortir la complète inntilité des prières (& moins qu'on n'imite Diogène qui demandait l'aumône anx statues, pour s'habituer, disait-il, à être refusé) ? Si tontes obtenaient ce qu'elles demandent, — tonjours dans un Dut égoïste, — conmse Tpn veut de la pluie et l'autre du solefl, le monde serait dans une confusion inexprimable. Mais si un choix paraît se faire, si une partie seulement des prières est OQ semble exaucée, c'est qu'une force existe, supérieure à vos vœux. Donc elle agira bien sans vous pour vous. «Il fault alors, suivant la plaisante expression de Montaigne, desprier vos prières. » En d'antres termes : Croyez-vous à la Providence ?
Alors vous devez vous abandonner à sa direction ; vous n'avez nul droit d'intervenir dans ses desseins ; vous ne ponvez mettre en suspicion ni sa prévoyance, ni sa justice, ni sa bonté. N'y croyez-vous pas ? Alors vos requêtes vont se perdre dans le vide et n'aboutissent à personne»
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Dans l'an ou Tautre cas, que le monde soit régi par un Dieu personnel ou par Tensemble d'immuables lois générales, la prière devient une espèce de révolte. Soumettez-vous. « On se soumet avec gravité, dit Sainte-Beuve, que je fais parler encore. Cette gravité respectueuse et muette de l'homme qui pense est à sa manière une religion, un hommage rendu h la majesté de l'univers. »
Mais enfin, dira-t-on pour conclure, avouer notre ignorance profonde sur tous ces grands problèmes de la vie générale et des destinées particulières, problèmes que l'homme aspire, en vain peut-être, à sonder et à résoudre un jour, c'est avouer que nous vivons dans un monde inférieur, impa]^it, incomplet, où l'homme ne peut pas plus satisfaire ses aspirations de légitime curiosité que ses rêves de bonheur constant et d'idéa]e perfection. Hélas ! qui en doute ? S'il fallait prouver par exemple que notre monde est imparfait, ne su£[yrait-il point de montrer du doigt la &.ce de la terre, vaste champ de carnage où la conservation se fait par la destruction, où la vie ne s'entretient que par la mort, ne s'alimente que de la vie (1)? Le
(1) Le Seigneur dit à Noé et à ses fils au sortir
hareng avale de petits mollusques, et le requin avale un banc de harengs ; la perdrix mange des insectes, et l'épervi^ mange la perdrix ; l'homme dévore toute la création, et Thomme, — oublieux de la grande parole de Sénèque : « l'homme est à l'homme chose sacrée», — l'homme tue l'homme. « — Pourquoi me tuez-vous?
— Hé, mon ami, vous vivez de l'autre côté de l'eau. Si vous viviez de ce côté-cî, ce que je fais serait injuste, et je serais un assassin. Mais vous vivez de l'autre côté; ce que je fais est juste, et je suis un brave. » (Pascal.)
Comptez seulement les victimes de la sanguinaire superstition et de l'aveugle combat des do^es ; comptez seulement les hécatombes de troupeaux humains qu'ont immolées, en passant sur la terre, les illustres pontifes du dieu Sabaoth, ces égorgeurs qu'on nomme conquérants, un Cambyse, un Attila, un Gengis-Kan, un Napoléon, un Bismarck. Ah I l'on peut bien dire avec le farouche de Maiftre :
a La terre entière, continuellement imbibée de sang, n'est qu'un autel immense où tout ce qui vit doit être immolé, sans
de l'arche : « Nourrissez-vous de tout ce qui a vie et mouvement », [Gen,, ch. viii.)
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fin, sans mesure, sans relâche, jusqu'à la consommation des choses, jusqu'à l'extinction du mal, jusqu'à la mort de la mort. B
Et s'il fallait démontrer ensuite que ce monde est incomplet, on le pourrait non moins aisément par un {ait sans réplique, et pour ainsi dire d'un seul mot. Non-seulement nous n'avons qu'une bouche pour respirer, parler, rire, chanter, manger, boire, cracher, vomir; mais, — dénûment
I)lus étrange et plus inconcevable I — tous es grands animaux de la création terrestre, l'homme compris, n'ont çu'un seul et même organe pour les fonctions les plus nobles et pour les fonctions les plus viles de l'animsdité : la génération et les déjections. (( On a logé pesle-mesle, dit Montaigne, nos délices et nos ordures. »
Qu une femme ait le même organe pour l'amour et pour la maternité, passe : elle est mère parce qu'elle fut épouse. Mais que cet organe, qui devrait être le sanctuaire de son corps, en devienne l'éçout chaque jour et chaque mois, voilà qui est abominable.
Et les livres saints disent que Dieu fit l'homme à son image ! fohe 1 Ce Dieu
aurait donc aussi... mais laissons aux dévots les blasphèmes (1).
Alors, dira-t^on, pourquoi sommes-noos dans ce monde inférieur, imparfait, incomplet, tandis que Timagination de chacun de nous en rêve un meilleur, en reconstruit un autre moins barbare et moins dénué, plus digne de créatures supériectres et de leurs vastes ambitions ?
— Pourquoi ?
Tes pourquoi, dit le Dieu, ne finiront jamais.
Autant vaut-il demander : Pourquoi la terre tourne-t-elle autour du soleil, et le soleil sur son axe? — Pourquoi suis-je moi? — Pourquoi êtes- vous vous? — Pourquoi, comme dit le prince indien de d'Alembert, y a-t-il quelqu'un ou quelque chose ? Questions puériles, si l'on veut, (c questions d'aveugles-nés demandant ce qu^est la lumière »; mais qui, demeurant sans réponse possible, épouvantent Tes-
(1) «0 homme, qui oses te dire l'image de Dieu, dis-moi si Dieu mange, et s'il a un boyau rectum?... Toi, rimage de Dieu sur ta chaise percée! etc.» (Voltaire.)
prit et la raison. Gassendi se plaignait justement « que la nature eût donné tant d'étendue à la curiosité et des bornes si étroites à la connaissance ». Jamais, en effet, comme le veut Goethe après Diderot, il ne faut demander : « Pourquoi ? »
Il faut seulement demander : « Gomment?»
A cette unique forme de question la science humaine peut répondre, car tout le reste (( est caché dans la majesté de la nature » . (Pline.) Ainsi que le dit Montaigne, « les extrémités de nos perquisitions tumbent toutes en éblouissements » . — « Et tout ce que peut faire notre intelligence, ajoute Pascal, c'est d'apercevoir quelque apparence du milieu des choses, dans un désespoir éternel d'en connaître ni le principe ni la fin. »