IV AVANT-PROPOS
pouvais, la généreuse initiative ou l'audace apos tolique du pape Léon XIII ; mais bien loin d'être l'un des premiers, j'étais au contraire l'un des derniers à le faire, et, à cet égard, je n'ai qu'un regret, — qui est d'avoir trop attendu. Enfin, très sommairement et très discrètement, j'insinuais que le christianisme, en dépit de nos savants et nos exégètes, est encore, est toujours une force avec laquelle on doit compter ; et il me semblait ne faire là que constater ce que l'on appelle une vérité d'évidence. Rien de tout cela n'était bien neuf ni bien extraordinaire.
Mais puisque l'article a excité tant de tumulte et que, depuis trois mois passés, ni la trêve du premier jour de l'an, ni la chute du ministère, ni la démission d'un président de la République, ni l'élection de M. Brisson, ni le Carnaval, ni la Mi- Carême, ni le procès de M. Coquelin et de la Comédie-Française n'en ont détourné l'attention des journalistes, j'ai fini par me persuader que j'y avais dit des choses bien plus intéressantes que je ne croyais moi-même ; — et c'est pourquoi le le réimprime.
Au reste, je n'y ai point fait de corrections, même de style ; et je me suis contenté d'y ajouter de nombreuses notes qui en doublent à peu près l'étendue. Puissent-elles également en doubler h portée l
Le 27 novembre de l'année qui vient de finir, j'ai eu l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté le Pape Léon XIII en audience particulière. Ce qu'il a bien voulu me dire, on ne s'attend sans doute pas que je commette ici, ni nulle part, l'indiscrétion ou l'inconvenance de le publier <. Mais, si cette visite m'a naturellement suggéré quelques réflexions, j'ai pensé qu'il pouvait être opportun, — ou actueh comme l'on dit, — de les mettre par écrit. On ne trouvera pas, et j'espère que le lecteur ne cherchera pas autre chose dans les pages qui suivent.
Les temps ne sont pas très éloignés de nous où l'incrédulité savante passait communément pour marque, ou pour preuve, de supériorité d'intelligence et de force d'esprit. On ne méconnaissait pas l'importance des « religions » dans
1. Cette déclaration, que je croyais assez catégorique, n'a pourtant pas été prise pour telle, et, justement, de ce que je repouMsais d'abord toute accusation de reportage, on en a, sans
l'histoire, ni surtoutcelle de la « religion », ou du « sentiment religieux », dans le développement de l'humanité. C'était même le point qu'on se vantait d'avoir gagné sur l'esprit du xv m' siècle; et, tout en faisant profession d'incroyance, on ne laissait pas de reprocher aux Voltaire, aux Diderot, aux Condorcet, la violence injurieuse de leur polémique antichrétienne, la déloyauté de leur argumentation, et l'étroitesse de leur philosophie *.
hésiter, conclu que je la méritais. C'est ainsi qu'on raisonne aujourd'hui! Un député français, M. Vigne d'Octon, qui voyageait alors en Italie, s'avisa même de solliciter à son tour une audience du Pape, pour demander à Sa Sainteté ce qu'Eiie pensait de la manière dont j'avais rendu ses idées. C'était me faire trop d'honneur! 11 ne me resterait plus là-dessus qu'à reprendre moi-même le chemin de Rome et du Vatican pour interroger le Saint-Père sur la fidélité des souvenirs de M. Vigne d'Octon. Mais, puisque je l'ai déjà dit, je préfère tout simplement le redire : il n'y a pas U7i mot, dans les pages que l'on va lire, qui se rapporte à l'entretien que le Saint-Père a bien voulu m'accorder ; et, quoi que l'on pense des idées que j'y exprime, je me fais un scrupule, un devoir et un plaisir d'en revendiquer pour moi seul toute la responsabilité.
1. C'est ce que Renan, dans sa jeunesse, — quand il n'était encore l'auteur que de ses Etudes d'Histoire religieuse et même de sa Vie de Jésus, — ne laissait pas échapper une occasion de dire; et Voltaire en ce temps-là ne lui était guère moins odieux que Déranger lui-même, avec son Dieu des bonnes gens! Mais quand il se fut aperçu qu'en somme les conclusions de ses Origines du christianisme ressemblaient beaucoup à celles de Voltaire, il changea d'opinion, ce qui fait honneur à sa loyauté, et dans son Histoire d'Isiaël on vit le mépris d'autrefois se changer eii une émulation d'assez basses plaisanteries, qui fait moius d'honneur à son goût. Comme l'auteur de la Di/)le expliquée par les aumôniers du roi de Pologne, il s'égaya de
Mais on n'en voyait pas moins, — avec Auguste Comte et son école entière, — dans « l'état théologique », ce que j'appellerais volontiers la phase embryonnaire de la vie de l'intelligence, et peutêtre quelques physiologistes ou quelques anthropologues croient-ils encore fermement à la réalité de cette métaphore. « Les religions, — lit-on dans un livre récent, — sont les résidus épurés des superstitions... La valeur d'une civilisation est en raison inverse de la ferveur religieuse... Tout progrès intellectuel correspond à une diminution du surnaturel dans le monde... L'avenir est à la science. » Ces lignes sont datées de 1892, mais l'esprit qui les a dictées est de vingt ou trente ans plus vieux qu'elles '.
Que s'est-il donc passé depuis lors? quel sourd travail s'est accompli dans les profondeurs de la pensée contemporaine? et, à ce propos, parleronsnous à notre tour de la « banqueroute de la science » ? Les savants s'indignent sur ce mot, et on en rit dans les laboratoires. Car, — disent-ils, — où sont donc celles de leurs promesses que la physique, par exemple, ou la chimie n'aient pas
son mieux aux dépens de Javeh, <r une créature de l'esprit le plus borné », et c'est alors qu'il crut faire merveille en comparant David à Troppmann. Je l'aime mieux, comme homme, dans ce rôle, où il a le mérite au moins d'être plus franc, et je le préfère, comme écrivain, dans l'autre. 1. André Lefèvre, La Religion, p. 372, 373.
tenues, et au delà? Nos sciences ne sont nées que d'hier, et elles ont, en moins d'un siècle, transformé l'aspect de la vie. Laissons-leur donc le temps de grandir ! Qui sont d'ailleurs ceux qui parlent ici de banqueroute ou de faillite? Que connaissent-ils de la science? A quelle découverte, à quel progrès de la mécanique, ou de l'histoire naturelle, ont-ils attaché leur nom ? Ont-ils inventé seulement le téléphone, ou trouvé le vaccin du croup ? C'est ce qu'on aimerait savoir, avant de leur répondre. Et quand enfin quelque savant, d'esprit plus chimérique ou plus aventureux, aurait pris au nom de la science des engagements qu'elle n'a pas souscrits, est-ce la science qu'il en faut accuser? Le bon sens, que Descartes croyait, ou affectait de croire « la chose du monde la plus répandue », est au contraire la plus rare que l'on sache, plus rare que le talent, aussi rare que le génie peut-être; et nous avouons de bonne grâce que de grands savants en ont parfois manqué... Ainsi raisonnent ceux qui ne veulent voir dans « la banqueroute de la science » qu'une métaphore retentissante; — et je ne puis pas dire qu'ils aient tout à fait tort ^
1. Afin de se former une juste idée de ce que l'on apporte aujourd'hui de bonne foi dans la discussion ou dans la polémique, je crois devoir faire observer que j'avais eu soin d'indiquer moi-même dans cette page toutes les objections que Ton m'a faites au nom de la science, et mes adversaires n'ont eu
Mais ils n'ont pas non plus tout à fait raison ; et quelque distinction qu'ils essaient d'établir entre le bon sens des «; vrais » savants, et la fâcheuse témérité des... autres, ce qui est bien certain c'est que la science a plus d'une fois promis de renouveler la « face du monde». « Je crois avoir prouvé la possibilité, — écrivait Condorcet, il y a tout juste cent ans, — de rendre la justesse d'esprit une qualité presque universelle;... de faire en sorte que l'état habituel de l'homme, dans un
qu'à les développer. Non seulement je n'ai pas nié les progrès de la science, < le téléphone » ou « le vaccin du croup >, — ce qui serait aussi ridicule que de nier en plein midi la clarté du soleil, — mais je l'ai dit textuellement : « Où sont celles de leurs promesses que la physique, par exemple, et la chimie n'aient pas tenues et au delà? » Ceux qui m'ont répondu par une longue énumération des progrès de la science ne m'ont donc rien appris que je n'eusse moi-même eu soin de dire; ils n'ont donc fait qu'essayer de donner le change à leurs lecteurs ; et s'ils ne l'ont pas pris eux-mêmes, je demande quelle est cette manière de discuter? Je ne crains pas que l'on me réponde.
J'avais également prévu et prévenu l'objection qu'en effet on n'a pas manqué de tirer de mon incompétence de « physicien » ou de « chimiste ». Elle n'en a pas moins défrayé des articles entiers !
Et pourquoi encore ai-je écrit que < si quelque savant, d'esprit plus chimérique ou plus aventureux, a pris au nom de la science des engagements qu'elle n'a pas souscrits, ce n'est pas la science qu'il en faut accuser »? Trop simple ou trop naïf, je m'étais flatté que ce fût pour éviter la réponse que l'on a cni me faire en me demandant « quels sont les grands noms de la science que l'on pourrait placer au bas de ces superbes manifestes, dont je rends la science elle-même responsable? » Mais j'étais loin de compte! et, comme dit le proverbe, il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre I Je reviendreii d'ailleurs sur ce point dans un instant.
peuple entier, soit d'être conduit par la vérité ;... soumis dans sa conduite aux règles de la morale... se nourrissant de sentiments doux et purs. » Et il ajoutait : « Tel est le point où doivent infailliblement le conduire les travaux du génie et le progrès des lumières *. » Me dira-t-on que Condorcet n'était après tout qu'un encyclopédiste? Et je l'entends bien ainsi. Mais Renan, à ses débuts du moins, ne disait pas autre chose: « La science restera toujours la satisfaction du plus haut désir de notre nature : la curiosité ; elle fournira toujours à V homme le seul moyen qu'il ait pour améliorer son sort. » Et, en un autre endroit, dans ce même livre sur l'Avenir de la sciencCy dont le titre à lui seul était tout un programme : « Organiser scientifiquement l'humanité, — c'est lui qui soulignait, — tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse, mais légitime prétention ^. » Voilà, je pense, des promesses qui vont un peu plus loin que l'ambition du chimiste ou du physicien ! Et ce sont ces promesses auxquelles on prétend que la science aurait fait banqueroute '.
1. Esquisse d'un tableau des progrès de V esprit humain % Édition Didot, t. IV, Œuvres, p. 395.