‹ La science et la religionChapitre 13 sur 35 · L'Avenir de la science, p · texte numérisé non relu

L'Avenir de la science, p

3. C'est ici l'un des points importants du débat. — Les « promesses » dont vous demandez compte à la science, me dit on elle ne les a point faites, et ni les « encyclopédistes > du siècle

Serrons cependant la question de plus près. En fait, les sciences physiques ou naturelles nous

dernier, ni les « hégéliens » du nôtre n'avaient le droit de parler en son nom. — Examinons un peu l'objection.

1° Je consens volontiers que Renan ne soit pas un « savant » et même je me réjouis d'avoir obtenu cet important aveu. Car sa prétention était bien de faire de la science ! S'il se flattait de quelque chose au monde, c'était d'avoir introduit dans les questions d'exégèse et de philologie une rigueur, une précision, une délicatesse de méthodes égales ou du moins analogues à celle de la physiologie et de la chimie même. On le voit clair comme le jour dans le détail de son style où les comparaisons € pseudo-scientifiques » abondent, et, ce qui est plus grave, y servent à fonder des conclusions soi-disant historiques ou morales. Encore une fois je ne suis donc pas fâché de l'avoir vu déposséder du titre de « savant », et, à dater d'aujourd'hui, je m'engage publiquement à ne voir désormais en lui qu'un « professionnel de lettres », un artiste, un poète, un dilettante.

Pour Gondorcet, j'en suis bien aise aussi, quoique la question soit un peu plus délicate. Gomment oublierais-je en effet que Jean-Antoine-Nicolas Garitat, marquis de Gondorcet, fut en son temps a secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences >■ ? et où allons-nous si nous admettons qu'on puisse « être secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, » et cependant n'être pas un « savant » ?

2* Il faudrait tâcher d'être loyal. Lorsque de simples philosophes, des « professionnels de lettres » comiue Auguste Goiiite, et, plus près de nous, comme Littré, comme Taine, comme Renan même, et vingt autres qu'on pourrait citer, se sont réclamés de la science, est-ce que la science les a récusés? Est-ce qu'elle a repoussé l'alliance quils lui olTraient? Est-ce que le triomphe de leurs idées n'a pas été son triomphe autant que le leur? La science peut donc bien avoir aujourd'hui le droit de passer leurs idées comme au crible et de n'en retenir que ce quelle y reconnaît de conforme à ses propres certitudes. Elle n'a pas le droit de renier ses anciens alliés! Car elle leur est redevable d'une part au moins de son prestiije et de sa « popularité ». S'ils ont parlé pour elle avec un peu d'imprudence peut-être, et sans y être en quelque sorte dûment autorisés, la science n'a pas moins profité de leur enthousiasme

avaient promis de supprimer « le mystère ». Or, non seulement elles ne l'ont pas supprimé, mais nous voyons clairement aujourd'hui qu'elles ne l'éclairciront jamais. Elles sont impuissantes, je ne dis pas à résoudre, mais à poser convenablement les seules questions qui importent : ce sont celles qui touchent à l'origine de l'homme, à la loi de sa

pour elle et de leur talent. Ce sont eux qui ont gagné sa cause, et non pas les inventeurs du gaz d'éclairage ou de la chaudière tubulaire. S'ils ne se sont point illustrés par des découvertes personnelles et proprement « scientifiques », c'esteux qui ont assuré, dans le temps où nous sommes, la domination de la « science » sur les esprits. Et voilà pourquoi, les « promesses » qu'ils ont faites en son nom, la science nous en est aujourd'hui comptable, parce qu'un honnête homme ne répond pas seulement des traites qu'il a tirées, mais encore de celles qu'il a endossées !

S» C'est aussi bien ce que font les vrais savants, et aux textes cités dans l'article, c'est ce qui nous dispense d'en ajouter d'autres : ceux de M. Berthelot nous suffisent,— dans son article de la Revue de Paris, du 1" février 1895, sur la Science et la morale. Je ne parle pas ici, ni pour le moment, du fond de l'article : je n'en retiens que la conclusion : « Nous voyons chaque jour comment l'applic ition des doctrines scientifiques à rindustrie accroît continuellement la richesse et la prospérité des nations... L'application des mêmes doctrines diminue sans cesse les douleurs... et augmente la durée moyenne de la vie. L'histoire du siècle présent prouve également à quel point le sort de tous a été amélioré parles idées nouvelles... Telles sont les conséquences de la méthode scientifique. Cest ainsi que le bnomphe universel de la science arrivera à assurer aux hommes le maximum possible de bonheur et de moralité. > Ni Condorcet ni Renan n'avaient rien dit de plus; et tout ce qu'ils nous avaient promis, on le voit, un autre « secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences » nous le promet à son tour. Que restet-il après cela des prétendues « réponses » oii l'on m'a reproché d'avoir attribué à la science des ambitions qu'elle n'aurait jamais eues?

conduite, et à sa destinée future. L'inconnaissable nous entoure, il nous enveloppe, il nous étreint, et nous ne pouvons tirer des lois de la physique ou des résultats de la physiologie aucun moyen d'en rien connaître. J'admire autant que personne les immortels travaux de Darwin, et quand on compare l'influence de sa doctrine à celle des découvertes de Newton, j'y souscris volontiers. Mais quoi ! Pour descendre peut-être du singe, — ou le singe et nous d'un commun ancêtre, — en sommes-nous plus avancés? et que savons-nous de la vraie question de nos origines ? « Dans l'hypothèse mosaïque de la création, — dit Haeckel, — deux des plus importantes propositions fondamentales de la théorie de l'évolution se montrent à nous avec une clarté et une simplicité surprenantes. » Mais, de plus, ajouterons-nous, «l'hypothèse mosaïque de la création » nous donne une réponse à la question de savoir c?'om nous venons , et la théorie de l'évolution ne nous en donnera jamais *. Ni l'anthropologie, ni l'ethnographie, ni

1. A cette observalion, je me suis étonné de la réponse imprévue que m'a faite M. Berthelot.

« Le mystique, dit-il, qui prétendrait diriger sa vie et ses affaires privées d'après les seules notions du merveilleux serait bien vite ■perdu. L'histoire générale et la pathologie mentale montrent que les peuples et les particuliers qui ont adopté les mystères et l'inspiration divine comme guides fondamentaux ne tardent pas à être précipités dans une ruine morale, intellect tuelle et matérielle, irréparable. >

On serait eurieux, en vérité, de eayoir qui ioat ces « peuplei »

la linguistique ne nous en donneront non plus jamais une à la question de savoir ce que nous sommes; et soutiendront-elles, par hasard, qu'elles ne nous l'ont jamais promis? Il serait trop aisé de montrer qu'elles ne se sont pas proposé d'autre objet. « Je suis convaincu, — a dit Renan, — qu'il y a une science des origines de l'humanité qui sera construite un jour non par la spéculation

dont parle ici le savant chimiste ! Sont-ce les Romains, sontce les Grecs, sont-ce les Égyptiens, qui ont pris pour « guides fondamentaux » l'inspiration divine et le mystère ? Lt autour de nous, dans notre monde moderne, est-ce que, pour être beaucoup plus préoccupés que nous ne le sommes en France des questions religieuses, la Russie, l'Angleterre, les États-Unis d'Amérique s'en portent plus mal ? Mais il en est des « peuples » comme des hommes : ils meurent... parce qu'ils sont « mortels », quand ils ont fait leur temps, et parce que, fort heureusement, on ne peut pas vivre toujours.

Que vient faire encore ici « la pathologie mentale? » Ce n'est pas, que je sache, Rossuet ni Calvin qui .^ont morts « fous » ou « gâteux »? ou voudrait-on dire par hfard que, de tous les hommes, il n'y a d'assurés d'échapper à la paralysie générale » que les « géomètres et les physiciens x Ce serait un précieux privilège.

Mais qu'est-ce encore que diriger sa vie « d'après les seules notions du merveilleux > et pour quels lecteurs notre savant croyait-il écrire? Le or merveilleux » n'est pas le « mystère », et .M. Rerthelot se moque ! S'il y a des « notions du merveilleux », — je veux dire si cette expression signifie quelque chose, — ce sont peut-être les « spirites » qui dirigent leur vie d'après elles, mais le •< spiritisme » et le « spiritualisme » font deux. Plus j'ai relu cette phrase et moins j'y ai trouvé de sens. Assurément cela est « d'une personne étrangère à l'esprit philosophique. » J'aime d'ailleurs à penser que, dans les « questions scientifiques », M. Berthelot apporte, à l'habitude, plus de précision et de perspicacité.

abstraite, mais par la recherche scientifique... Quelle est la vie humaine qui, dans l'élat actuel de la science, suffirait à explorer tous les côtés de cet unique problème?... Et si l'on ne l'a pas résolu, comment dire qu on sait Vhom,me et l'humanité^ » ? Mais nous pouvons être assurés aujourd'hui que les sciences naturelles ne nous le diront pas. Ce que nous sommes, en tant qu'animal, elles nous l'apprendront peut-être ! Elles ne nous apprendront pas ce que nous sommes en tant qu'hommes. Quelle est l'origine du langage? quelle est celle delà société? quelle est celle delà moralité ? Quiconque, dans ce siècle, a tenté de le dire, y a échoué misérablement, parce que, ne pouvant concevoir l'homme sans la moralité, sans le langage ou en dehors de la société, ce sont ainsi les éléments mêmes de sa définition qui échappent à la compétence, aux méthodes, aux prises enfin de la science. Ai-je besoin d'ajouter qu'à plus forte raison les sciences naturelles ne décideront pas la question de savoir où nous allons! Qu'est-ce que l'anatomie, la physiologie, l'embryologie même nous ont appris de notre destinée ? Elles nous avaient cependant promis de nous expliquer, ou de nous révéler notre nature ; et, de la connaissance de notre nature, devait suivre celle de notre destinée, puisqu'en effet c'est

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