Macaulay, Essais philosophiques, trad. G. Guizot, p
2. Oa répond à cela qu'il ne saurait y avoir de « gouvernement B en matière de conscience, mais c'est une question; et, pour en montrer l'importance en deux mots, si ma conscience m'interdisait de porteries armes ou de payer l'impôt, je voudrais savoir quel est aujourd'hui « le gouvernement » qui respecterait mon scrupule. Ajoutez qu'il suffit à un gouverne* ment des consciences de n'être pas coercitif pour être parfaitement légitime.
52 QUiiSTIONS ACTUELLES
de Tolstoï sur la la Guerre et l'Esprit chrétien. Combien, me disais-je, le catholicisme n'a-t-il pas été sage, et politique même, en refusant toujours de livrer l'Ecriture aux interprétations du sens individuel ! Car il est écrit : « Si quelqu'un vient à moi, et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Oui, cela est écrit. Et il est écrit ailleurs : « Je vous le dis encore une fois, il est plus facile qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille qu'un riche entre au royaume des cieux. » Mais si la lettre de ces paroles n'est pas développée par l'esprit de la tradition, quel effet ne produiront-elles pas sur un humble lecteur — infimœ sortis, pauperculse domus — puisqu'elles ont fourvoyé dans ce dédale d'erreurs le plus grand écrivain de la Russie contemporaine ! J'entends maintenant ce qu'on voulait dire autrefois quand on réduisait toute la querelle entre prolestants et catholiques à la « matière de l'Eglise ». La notion même et, pour ainsi parler, le concept d'une Ecriture ou d'un Livre ne se sépare pas de l'institution d'une autorité qui l'explique. « Eh quoi! disait déjà saint Augustin, tandis qu'il n'est pas de science ou d'art si faciles qu'ils ne réclament un guide et un maître, la religion, seule au monde, n'aurait pas besoin qu'on l'enseigne et qu'on la dirigB ! > Se
peut-il rien de plus contradictoire ? Qui ne voit que si l'Ecriture est assez claire de soi pour toute intelligence, elle ne contiendrait rien qui surpassât les lumières de l'homme, auquel cas nous n'avions pas besoin d'un Dieu pour nous la « révéler? » Mais si « la révélation » était entière, et qu'elle n'eût pas besoin d'être perpétuellement éclairée comme d'en haut, alors nous serions Dieu lui-même 1 Le protestantisme a sans doute « la raison » pour lui, mais une religion n'est pas une philosophie, et il faut reconnaître que le catholicisme a pour lui « la logique ».
Et il a enfin de n'être pas seulement une « théologie » ou une « psychologie », mais une <L sociologie » si je l'ose ainsi dire, et c'est là, sachons-le bien, à l'heure critique où nous sommes, son plus grand avantage. Essayez en effet d'atteindre et de définir l'essence du protestantisme : c'est le salut individuel qui est sa grande affaire. Le pécheur s'y confond, il s'y abîme, et pour parler comme Luther, il s'y « engloutit » dans la conscience de son indignité, dans la terreur de son juge, dans l'effroi de la damnation. « Les moindres manquements lui semblent des crimes » , n'y ayant « indulgences » ni « œuvres » qui puissent les réparer. La préoccupation même de la foi détruit ainsi l'espérance en son cœur, et dans le naufrage de l'espérance sombre à son
tour la charité'. Comment en effet s'occuperait-on
1. Me suis-je peut-être mal expliqué? Toujours est-il que l'on a pris ou affecté de prendre cette phrase : <' ...et dans le naufrage de l'espérance sombre à son tour la charité», comme si j' vais voulu dire qu'il n'existait d'inslilutions charitables qu'au sein du seul catholicisme. Faut-il donc meilre partout des Majuscules ou des llaliquesl Et dans une phrase ainsi conçue : « La Foi détruit ainsi VEspérance en son cœur, et dans le naufrage de VEspe'i-ance sombre à son tour la Charité » comment n'a-t-on pas vu qu'il était question de toute autre chose? J'en demeure encore tout surpris. En tout cas, j'ai voulu dire, et je le répète en le développant :
lo Sur l'article du protestantisme, — que, pour les protestants comme pour les catholiques, l'affaire du salut étant sans doute la grande affaire, le protestant manque nécessairement des raisons de confiance que le catholique met premièrement dans t l'indulgence infinie de son Dieu » ; secondement dans la « vertu sacramentelle de la confession » ; et troisièmement dans le « mérite des œuvres », les sif unes et celles mômes des autres. C'est un Dieu jaloux que le Dieu de Luther et de Calvin, et il inspire plus de crainte que d'amour. D'un autre côté, l'inquiétude, le remords, l'effroi dont le catholique se soulage par la confession, s'accroissent comme d'eux-mêmes dans l'âme protestante. Etant seule responsable d'elle-même, l'âme protestante porte tout le poids, elle seule, de son péché qui l'accable. Et enfin les « œuvres » ne servant de rien, je veux dire ici les « pratiques », elle ne trouve de secours, uniquement, que dans le succès de son effort individuel contre elle-même. Je ne nie pas qu'il en résulte une supériorité de tenue morale, si je puis ainsi dire; et même-j'ai souvenance, il y a quatorze ou quinze ans, d'avoir scandalisé quelques catholiques en écrivant « qu'il manquerait toujours au naturalisme français, — c'était au cours d'une étude sur Georges 1 liot, le grand romancier, — ce qur trois siècles de fore éducation protestante ont comme infusé de valeur morale au naturalisme anglais. » Je n'ai changé d'avis ni sur ce point d'histoire littéraire, ni sur la question plus générale que je discute en ce moment. Mais je pense que l'on entend aussi maintenant ce que j'ai voulu dire en écrivant cette autre phrase ; « Comment s'occuperait-on des autres quand on est à ce point inquiet de soi-même ! » Il y a certainement à la base du protestantisme une préoccupation plus intense de soi-même qu'à la base du catholicisme;
des autres, quand on est à ce point inquiet de soimême, et d'autant plus inquiet que la conscience
et si les protestants s'en louent avec raison quand ils ne regardent leur religion que parle côté moral, j'ai voulu dire et j'ai dit que laspcct en diflerait quand on les regardait par le côté social. C'est cependant aussi un point de vue!
2° Sur Varlicle du catholicisme. — Pour ce qui est du mérite des « œuvres » et des « indulgences », ou encore de la solidarité qui lie les générations des catholiques entre elles, je ne puis pas, pour faire plaisir aux protestants, rayer le purgatoire du nombre des croyances de l'Église, ni m'en moquer avec eux, si j'en trouve la conception admirable. Relisez làdessus la Divine Comédie. Mais ne connaissons-nous plus nos auteurs? ou n'avons-nous jamais lu les Soirées de Saint-Pétersbourg; et rappellerai-je ici la belle page de Joseph de Maistre sur les indulgences!
« Il n'y a pas de père de famille protestant qui n'ait accordé des indulgences chez lui, qui n'ait pardonné à un enfant punissable par V intercession d'un autre enfant, — c'est de Maistre qui souligne, — dont il a lieu d'être content. 11 n'y a pas de souverain protestant qui n'ait accordé cinquante indulgences en son règne, en accordant un emploi, en remettant ou en commuant une peine, etc. par les mérils des pères, des frères, des fils, des parents ou des ancêtres. Ce principe est si général et si naturel qu'il se montre à tout moment dans les moindres actes de la justice humaine. Vous avez ri mille fois de la sotte balance qu Hou: ère a mise dans les mains iJe son Jupiter, apparemment pour le rendre ridicule. Le christianisme nous montre une bien autre balance. D'un côté tous les crimes, de l'autre toutes les satisfactions : de ce côté les l):>nnes œuvres de tous les hommes, le sang des martyrs, les sacrifices et les larmes de l'innocence s'accumulant sans relâche pour faire équilibre au mal qui, depuis l'origine des choses, verse dans l'autre bassin ses flots empoisonnés ». Que trouve-t-on là d'immoral? à prendre, pour ainsi dire, sur soi le fardeau du crime ou du vice, de la faiblesse ou de l'insouciance d'un être aimé? Mais si l'on proteste, contre quoi proteste-t-on? sinon contre ce que j'appellerai la doctrine de la solidarité dans le salut? auqu 1 cas j'ai donc eu raison de dire qu'il y avait dans le principe catholique plus de « fécondité sociale » que dans le principe protestant. Et j'ajoute que
est justement plus scrupuleuse ou plus farouche *? Mais, dans le catholicisme, — à quelque monstrueux ahus que la doctrine des indulgences et des œuvres ait pu donner lieu quelquefois, — il suffit de la ramener à son premier principe pour en apercevoir clairement la fécondité sociale. Les mérites des uns « s'appliquent » au salut des autres. La carmélite aux pieds nus qui pleure dans son cloître sur les péchés du mondain, les efface. Le moine qui s'en va mendiant sur les routes rachète la femme adultère au prix des humiliations qu'il essuie. Il s'établit ainsi, dans la société catholique idéale, une circulation de perpétuelle charité. Les vivants y prient pour les morts, les morts y intercèdent pour les vivants. Une justice plus clémente, un Dieu plus tendre à la faiblesse humaine y accorde aux élus la grâce des réprouvés. Et du centre à la circonférence de ce cercle infini, où l'humanité se trouve enveloppée tout entière, il n'est personne en qui ne retentissent, pour le désoler, les péchés, mais aussitôt, et pour le consoler, les mérites aussi des autres.
tout effort que les protestants feront pour le nier ne pourra que les rengager eux-mêmes de plus belle dans l'affirmation de l'individualisme.
On voit encore une fois que tout cela n'a rien de commun avec la question de savoir si les « institutions charitables » sont plus nombreuses et mieux administrées en pays catholique qu'en pays protestant.
1. Voyez Taine, Littérature anglaise, t. II, la Renaissance chrétienne.
Est-ce à dire que nous puissions attendre du « catholicisme », ou, en général, de la « religion » ce que depuis trois ou quatre cents ans nous avons vainement attendu de la « science? » Nous ne le pourrions, en tout cas, que dans la mesure où nous aurions la « foi » ; — qui est la chose qu'on ne se donne point. Mais, dans toutes les affaires de ce monde, comme il y a des temps de parler, il y en a de se taire, et d'autre part, pour le moment, je ne vois pas ce que nous objecterions bien à la doctrine catholique sur la séparation des (( sciences morales » par exemple, et des « sciences naturelles » . C'a été la chimère de Taine, nous le rappelions plus haut, que de vouloir à tout prix, comme il disait, les « souder » les unes aux autres, et rien n'est plus laborieux, ni plus triste en un sens, dans ses derniers écrits, que la peine qu'il se donne pour se persuader à lui-même qu'il y a réussi. Mais quand tous nos instincts seraient en nous d'origine purement animale, — ce que d'ailleurs on peut refuser absolument d'admettre, — ils ne laisseraient pas ■ de différer étrangement d'eux-mêmes, depuis six mille ans que l'objet de la civilisation a été de nous soustraire aux servitudes de la nature. Nous n'en formerions pas moins, dans l'univers, en dépit de Spinoza, comme un « empire dans un empire. » Et ce nouveau déterminisme, ce déter-
minisme moral, étant la condition de l'humanité, n'aurait rien de commun avec celui qui « conditionne )) les phénomènes des sciences physiques et naturelles. On a reproché jadis, au spiritualisme officiel, — celui de Cousin et de Jouffroy, — qu'il voulait partout et à tout prix mettre de la morale. Si le positivisme contemporain est tombé dans l'excès contraire, et s'il a prétendu, lui, traiter la morale comme il faisait la physiologie, il ne s'est pas moins écarté du vrai but. Rien ne l'autorisait à opérer cette confusion, qui a eu pour premier eiïei de placer la moralité sous la dépendance du savoir. C'est un premier point dont nous pouvons convenir avec l'enseignement de l'Eglise; • — et je n'ai pas besoin d'en montrer l'importance.
En voici un second. L'erreur peut-être la plus grave que la philosophie du dernier siècle ait commise, — en la personne de Diderot autant ou plus que de Rousseau, — c'est d'avoir substitué le dogme de la bonté naturelle de l'homme à celui de sa perversité foncière. Ici ou ailleurs, j'ai tâché plusieurs fois de montrer ce qu'un sceptique tel que Bayle, qu'on n'accusera pas de timidité d'esprit, appelait « la nécessité d'un principe réprimant ». Si la nature est immorale, elle l'est en nous comme en dehors de nous. Nous, qui le croyons d'une certitude ibsolue, comment donc
serions-nous étonnés ou choqués de ces paroles de l'encyclique Humanum Genus : « La nature humaine ayant été viciée par le péché originel, et, à cause de cela, étant devenue beaucoup plus disposée au vice qu'à la vertu, l'honnêteté est impossible si l'on ne réprime pas les mouvements tumultueux de l'âme et qu'on ne place pas les appétits sous l'empire de la raison... Mais les naturalistes nient que le père du genre humain ait péché, et par conséquent que les forces du libre arbitre soient en aucune façon débilitées ou inclinées vers le mal. Tout au contraire, ils exagèrent la puissance et l'excellence de la nature, et mettant uniquement en elle le principe et la règle de la justice, ils ne peuvent pas même concevoir la nécessité de faire de constants efforts et de déployer un grand courage pour contenir et gouverner ses instincts désordonnés. > C'est ici la vérité même. On n'est, en la reconnaissant, ni protestant, ni catholique; on peut être évolutionniste. Que dis-je ! c'est surtout aux évolutionnistes qu'il est impossible de se former une autre idée de la nature humaine. Le sang qui coule dans nos veines n'est-il pas en effet pour eux celui qui coulait, aux temps préhistoriques, dans les veines de nos premiers ancêtres, et n'y charriet-il pas toujours en quelque sorte le feu de leurs instincts lubriques ou féroces? Si l'apologétique
orthodoxe a sans doute ses raisons pour n'avoir pas tiré plus de parti de cet argument, quelques partisans de l'idée d'évolution, — dont nous sommes, — y ont été en partie séduits par cet argument même *. Et c'est un second point dont nous pouvons tomber d'accord : la vertu n'est que la victoire de la volonté sur la nature. Ce qui revient à dire, sans métaphore, que la volonté ne se détermine qu'en se dégageant de la nature.
Avec la même facilité, nous admettrons encore que la « question sociale » ne soit qu'une « question morale ». C'est le titre, aussi bien, qu'un philosophe allemand donnait naguère à l'un de ses livres et, assurément, ce serait un grand point de gagné si jamais nous en comprenions toute la signification : La question sociale est une question morale^. Gela veut dire, en effet, que l'on aura beau s'en flatter, il n'existe pas, il n'y aurajamais de moyens scientifiques de détruire l'inégalité des conditions parmi les hommes, — et après tout, faut-il souhaiter qu'il y en eût^? — mais il y
1. Je m'expliquerai prochainement sur la moralité de la doctrine e'volutive.
2. Th. Ziegler, Die soziale Frage eine sittliche Frage, 1890.
3. Ce a faut-il souhaiter qu'il y en eût? » a étonné quelques personnes, et c'est une grande preuve de la confusion ou de l'anarchie d'idées au milieu de laquelle nous nous débattons comme nous pouvons. Conflit ou concours, une civilisation n'est jamais en effet qu'une « rencontre » de forces, et sa complexité, qui est la mesure de sa valeur, dépend avant tout du nombre et delà diversité de ces forces. C'est pourquoi je
aura toujours, il y a toujours eu des moyens moraux d'atténuer ce que les conséquences de
ne comprends rien aux paroles déclamatoires par lesquelles, dans la /M5^tce, m'a répondu naguère le docteui Clemenceau.
« Votre Dieu, s'écriait-il, votre rdigion ne sont plus que d'hypoci'ites artifices, que de misérables moyens de défense sociale contre le flot montant de ceux qu'ils contenaient jadis, et qui maintenant réclament leur quote-part de jouissances terrestres. La loi de Darwin, osez-vous dire, ne nous fournirait que d'abominables leçons de conduite. Mais regardez autour de vous. Qui prêche le laissez faire du combat pour la vie, sinon vos économistes d'Académie, vos prôneurs de joies célestes.
« Le bon socialiste dit, lui, que c'est aussi une loi naturelle et scientifique, la loi de justice que le corps social, fait de la puissance de tous, a le devoir d'imposer aux plus forts. C'est la science sociale qui se fait, mes maîtres, la science de justice et de liberté, par qui se fera la faillite du dogme de servitude de l'esprit et du corps. Et si vous vous hâtez, après tant de vaines prophéties, de prédire la déroute de l'ennemi qui multiplie et qui monte, c'est que vous sentez que dans l'accalmie présente, le formidable assaut se prépare qui fera tomber les derniers retranchements de l'ordre d'iniquité que vous dites divin. »
Voilà, si je ne me trompe, du galimatias double, et n'était la menace des dernières lignes, on ne trouverait pas où se prendre, ni soi-même à quoi répondre dans cette accumulation de métaphores aussi creuses que prétentieuses.
Esssayons-le cependant et faisons d'abord observer au docteur Clemenceau que nous n'avons pas dit un seul mot, dans tout ce qui précède, pour « prôner les joies célestes ». ni même pour défendre les « économistes d'Académie » qu'aussi bien nous n'avons pas en charge. Nous ne nous soucions pas davantage de savoir, — et le lecteur impartial en a maintenant la preuve sous les yeux, —à qui les choses que nous avons dites peuvent plaire ou déplaire, mais uniquement de les dire comme nous les pensons ou comme nous les voyons, ce qui est sans doute la première condition de la recherche « scientifique. « J'ose ajouter que si quelqu'un n'a jamais prêché « le laissez faire du combat pour la vie », c'est nous; et le docteiir Clemenceau le saurait, si depuis vingt ans la prèoccu-
cette inégalité ont de plus troublant encore pour l'esprit que de douloureux pour le cœur. Gela
pation des choses de la politique ne l'avait rendu comme étranger au mouvement des idées de son temps. Pendant que le docteur Clemenceau faisait ou défaisait des ministères, nous prenions la peine d'étudier les questions que nous voulions traiter un jour, et à la discussion desquelles ne l'ont peut-être suffisamment préparé ni sa carrière politique ni ses études médicales.
Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est ici l'assurance avec laquelle notre docteur s'arroge, pour les siens et pour lui, le monopole de » la justice « et de « la liberté. » Si nous n'avons peut-être pas plus de peur qu'il n'en a de cette « science sociale qui se fait », et au contraire si nous ne concevons pas de plus noble occupation que de travailler à la dégager des origines obscures où elle semble être encore embarrassée, c'est le moindre de ses soucis; et parce qu'il lui plaît de voir en nous les défenseurs de la « servitude du corps et de l'esprit, >> il le dit sans plus de « manières » et, naturellement il essaie de le faire croire à ses lecteurs :
Tout leur fait, croyez-m'en, n'est rien qu'hypocrisie.
C'est lui qui l'affirme, doctoralement, c'est le cas de le dire, sans en donner un commencement de preuve, ni l'essayer seulement, et parce qu'il lui semble, — tant est large sa tolél'ancel — qu'on ne saurait avoir d'autres idées que les siennes sans être suspect de manquer de franchise. Je n'ai « prédit la déroute de personne « ; je n'ai pas écrit un seul mot qui puisse lui donner à croire que je trouve rien de « divin dans l'ordre d'iniquité » qu'il attaque. Mais qu'importe? 11 a besoin de le supposer pour faire son article, dont toute la force n'est faite que de la faiblesse des raisons qu'il prête â ceux contre lesquels son éloquence se déchaîne; il le suppose donc; et le voilà partil Ces procédés sont trop commodes.
Eh bien, non! S'il existe une « question sociale », ce n'est pas en la traitant ainsi qu'on la résoudra ni que l'on réussira même à la poser comme il faut. On y devra regarder de plus près. Si la civilisation, comme nous le disions, n'est qu'une «rencontre » de forces qui doivent « se composer» ensemble pour se faire équilibre, nous dirons maintenant qu'il n'en faut méconnaître, ni vouloir expulser aucune du « système » dont elle fait comme les autres une partie nécessaire. La
veut dire que le « contrat social » n'est pas un contrat d'assurances, et que, par suite, aucun de nous ne saurait se décharger, sur un pouvoir anonyme, du fardeau de ses devoirs envers ses semblables, ni profiter des avantages de la société sans en subir ou sans en acquitter que les charges de finances. Et cela veut dire enfin qu'indépendamment des obligations de ne pas faire, il y en a pour nous d'agir, dont la première est de travailler à détruire en nous la racine de l'égoïsme, qui est notre attache animale à la vie... Mais je ne traite pas ici la « question sociale », et il me suffit d'avoir indiqué ce que l'on veut dire quand on la transforme en une question morale. Car on voit la conséquence, et qu'au lieu d'en chercher la solution dans les analogies de l'histoire naturelle, comme font nos sociologues ; ou dans l'extension tyrannique des pouvoirs de l'Etat, comme font les socialistes ; ou dans la destruction de toute société, comme les anarchistes, on ne la trouvera pas non plus, cette solution chimérique, mais on n'en approchera qu'en la demandant à la morale de l'effort individuel 1
religion est-elle une de ces forces? Voilà tout le problème que nous avons discuté. Mais pour le décider, commencer par le nier, on avouera que c'est une élrange méthode. Et peut-être, si dans son article le docteur Clemenceau n'a pas fait autre chose, trouvera-t-on que nous lui avons bien longuement répondu.
64 QUliSTiUNS ACTUELLES
La conclusion est évidente. Lorsque l'on tombe d'accord de trois ou quatre points de cette importance, il n'y a pas même besoin de discuter les conditions, ou les termes, d'une entente ; — et elle est faite. Si les bonnes volontés conjurées et continuées de plusieurs générations d'hommes ne suffiront certainement pas pour mettre ces trois ou quatre points hors de doute, ce serait une espèce de crime, et, en tout cas, la plus impardonnable sottise que d'essayer de diviser ces bonnes volontés contre elles-mêmes, ou de les dissocier, pour des raisons d'exégèse et de géologie. Supposé d'ailleurs que le progrès social fût au prix d'un sacrifice passager, qui ne coûterait rien à notre indépendance non plus qu'à notre dignité, mais seulement quelque chose à notre vanité, l'hésitation ne serait pas permise. Il faut vivre d'abord, et la vie n'est pas contemplation ni spéculation, mais action. Le malade se moque des règles, pourvu qu'on le guérisse. Lorsque la maison brûle, il n'est question pour tous ceux qui l'habitent que d'éteindre le feu. Ou si l'on veut encore quelque comparaison plus noble à la fois et peut-être plus vraie, ce n'est ni le temps ni le lieu d'opposer le caprice de l'individu aux droits de la communauté, — quand on est sur le champ de bataille ^
1. Après avoir répondu de mon mieux à quelques-unes des objections qoe cet article a soulevées, j'ai pensé qu'il pourrait
être intéressant de reproduire ici, — sans en trahir les signataires, — trois ou quatre des lettres, qu'il m'a values. La première est d'un catholique, la seconde d'une protestante, et la troisième d'un libre-penseur. Il convient d'ajouter que je ne connais personnellement aucun des correspondants qui me les ont adressées.
a Monsieur,
«... Après cet article, il y en aura dans les parlements qui vous traiteront de clérical, et dans les sacristies qui vous attendront à confesse, mais il y en aura aussi quelques-uns du clergé... qui vous en sauront gré, non pas mesquinement pour leur parti, mais généreusement, pour la cause de la pacification des âmes...
«... Nous qui, croyant au Christ, croyons que sa morale est divine et par conséquent adéquate à la morale absolue ; nous qui croyant à l'Église, prolongement et organe du Christ, croyons qu'elle a la charge d'adapter incessamment à travers les âges cette immuable morale aux besoins nouveaux des hommes et aux nouvelles conditions de la vie; comment ne nous sentirions-nous pas le cœur bien fraternel à l'égard des sincères qui, sans avoir notre foi, jugent, pour d'autres et plus justes raisons, que 7'e/aiîyeOTen^ au moins, relativement au point d'évolution où nous sommes parvenus, le monde ne peut se passer de la morale catholique... »
ot Monsieur,
(' J'ai lu avec le plus grand intérêt votre article du dernier numéro de la. Revue des I>eua;-Mo«'/es. Que je n'en partage pas toutes les idées, vous n'en serez pas surpris, si je vous dis que je suis protestante, et protestante convaincue. Mais avant d'être protestante, je suis chrétienne ou du moins je m'efforce de l'être, et comme chrétienne je suis heureuse d'entendre une parole... défendre les droits de la vérité religieuse. Catholiques, protestants, ces mots n'ont plus d'actualité, plus d'intérêt. Ah ! si tous ceux qui suivent Jésus-Christ pouvaient 1^ oublier pour marcher ensemble à la conquête des vérités éternelles qui ont déjà transformé le monde, et doivent le transformer complètement I... >
« Monsieur,
c Vous faites appel aux hommes de bonne volonté : permettez à l'un d'entre eux de vous dire pourquoi il donnera son concours à ceux qui, pai' tous les moyens légitimes, — c'est mon correspondant qui souligne, — combattront le concordat philosophique que, nouveau Bonaparte, vous êtes allé signer à Rome au nom de la pensée française (en admettant qu'elle tienne dans le Journal des Débals et la Revue des Deux-Mondes)... »
J'arrête ici la citation, dont on devine aisément la suite, mais je ne puis me priver du plaisir d'en signaler un bien curieux détail. L'auteur avait d'abord écrit d une manière courante et comme habituelle : «... qui donnera son concours à ceux qui par tous les moyens combattront le nouveau concordat»; mais il s'est heureusement relu, et il a ajouté Ze'g'/times en surcharge : «... son concours à ceux qui par tous les moyens légitimes comb&XivovA le nouveau concordat».
Trois mois après la publication de ces pages, quelques. « savants » et surtout quelques « hommes politiques » ayant offert à M..Berthelot un banquet de protestation contre la manière dont j'avais parlé de la science, le Figaro a publié, le matin de ce banquet, l'article que je reproduis, non pas certes pour « compléter » mais, et, en attendant mieux, pour « grossir » le dossier de la question.