Discours sur l Histoire universelle, part. II, chap
l'aveu même d'un Renan! substance irréductible 1 Quoi que ce soit, il y a quelque chose, dans l'histoire du « peuple de Dieu », qui ne se retrouve dans aucune autre. Quelque ambition qu'on ait affectée de la « rabattre », pour ainsi parler, sur le plan des autres histoires, on n'y a point réussi. De telle sorte que si, par un détour imprévu d'elle-même, l'exégèse, un jour ou l'autre, se trouvait avoir ainsi confirmé ce qu'elle avait prétendu détruire, il ne faudrait pas s'en étonner*. Et ce
1. Ces observations, que je ne croyais pas autrement téméraires, ont cependant scaudalisé les savants exégètes de la Revue chrétienne, ceux du Temps et ceux du Journal de Genève. Mais ce sont peut-être les mêmes!
« Eh quoi! se sont-ils écriés; l'exégèse, la gloire du dixneuvième siècle, la reine des sciences philologiques, Lessing et Paulus, de Wette et Strauss, Baur et Schwegier, Ewald et Olshausen, puis encore, Lepsius et Rawlison, Bumouf, Renan lui-même, tous ceux qui, de notre temps, égyptologues et assyriologues, indianistes ou hébraïsants, philologues, lexicologues, ethnographes, anthropologistes, ont renouvelé la face de l'histoire, et en un certain sens l'idée même que nous nous formions de l'esprit humain, c'est ainsi qu'on les traite ! >» Ils pouvaient ajouter, ils le peuvent, s'ils le veulent : « Celui qui les traite ainsi, c'est un de leurs disciples, sinon de leurs élèves, un de ces enfants ingrats, comme dit La Bruyère, «qui battent leur nourrice!» C'est im homme qui, si peu qu'il ait fait, ne l'a fait qu'après eux, sur leurs traces, en leur empruntant leurs principes et leurs méthodes! î Et j'en tombe d'accord avec eux; et je conviens qu'après les livres d'histoire naturelle générale, il n'en est pas que j'aie lus, que je lise encore plus volontiers, avec plus de fruit que les livres d'exégèse. Faut-il le répéter, si je crois bien l'avoir dit vingt fois? l'un des plus beaux livres de ce siècle, où j'ai le plus appris, c'est celui d'Eugène Burnouf, Vlntroduction à l'histoire du bouddhisme indien ; et, de l'œuvre entière de Renan, je ne sats
qu'il faut dire, en attendant, c'est que, bien loin d'avoir expulsé de l'histoire du christianisme
s'il est rien que je préfère à son Histoire des Langues sémi~ tiques. Quel dommage qu'elle soit inachevée !
Mais, après tout cela, je n'en maintiens pas moins mon observation, et je ne l'explique pas, à vrai dire, mais je la précise.
Il n'y a qu'une question à résoudre, et quand je dis qu'il n'y en a qu'une, c'est que je crois qu'il n'y en a pas deux : Jésus- Christ est-il ou n'est-il pas Dieu? On tourne autour; on équivoque, on répète avec J.-J. Rousseau : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu », ce qui n'est qu'une phrase! Mais on ne saurait échapper à la nécessité de répondre, de répondre par oui ou par non, et bien loin de nous y aider, je soutiens que l'exégèse ne nous sert qu'à nous dérober. Cette seule question tranchée, toutes les autres suivent, sans en excepter celle de la révélation, ou du surnaturel, comme on le voit sans doute, et aussi longtemps qu'on ne l'a pas tranchée, on n'a rien fait.
Accordons en effet à l'exégèse rationaliste la vérité de ses conclusions et tenons-les pour définitivement établies. Admettons que, depuis le troisième ou le quatrième siècle, le christianisme se soit propagé, développé, soutenu par des moyens purement humains. Supposons que le dogme chrétien, sa métaphysique et samoralene soient que des « adaptations » de la philosophie grecque aux exigences du texte biblique. Consentons que les Évangiles ne soient ni de leurs auteurs ni du temps que leur assigne la tradition de l'Église. Qu'en résulterait-il? En serait-il moins vrai qu'à une époque déterminée, sur les bords du lac de Génésareth, un homme a paru qui s'est dit, qui s'est cru, et que l'on a cru fils de Dieu ? Le caractère général de son enseignement ou de sa prédication en est-il changé dans son fond ou modifié dans sa teneur essentielle? Son œuvre en est-elle moins ce qu'elle est? Et si non, qui ne voit que la question subsiste tout entière et qu'elle est, comme nous disions, la seule : « Était-il ou n'était-il pas Dieu? »
C'est ce que Bossuet voulait dire. On ne saurait mettre la question de la divinité de Jésus à la merci dune chicane d3 grammaire ou de chronologie, et la crédibilité des Évangiles n'a rien de commun avec le problème du « surnaturel ». Si
r « irrationnel » ou le « merveilleux >, elle les y a réintégrés, puisque, dans l'histoire même du bouddliisme, les analogies d'évolution qu'elle croyait avoir découvertes n'ont pas tenu devant un examen plus attentif et plus consciencieux.
Autre promesse encore, à laquelle ont manqué les orientalistes à leur tour I Les quelques ressemblances qu'on a signalées entre le bouddhisme et le christianisme, pour être d'ailleurs infiniment curieuses, ne sauraient en effet masquer la différence profonde, la différence intime qui les sépare, ou qui les oppose. J'avoue d'ailleurs sans difficulté que, dans l'état présent de l'érudition, on la sent, cette différence, plutôt qu'on ne saurait la définir. Si quelques-uns de nos orientalistes avaient eu plus d'ouverture ou de largeur d'esprit, ce sont eux, assurément, qui auraient été les plus dangereux adversaires du christianisme. Ils le seront peut-être un jour! Mais, jusque-là, — comme les hébraïsants et comme les hellénistes, — ils n'ont apporté, eux troisièmes, qu'un élé-
Jésus n'était pas Dieu, nous avons le droit de nier sa « mission » ou ses « miracles». Mais s'il était Dieu, c'est sa divinité qui rend ses « miracles » ou sa « mission » probable. Et dans l'un comme dans l'autre cas, orthodoxe ou rationaliste, l'exégise a dû prendre intérieurement son parti de répondre dans un sens ou dans l'auire avant même que de procéder à ses investigations. Ou en d'autres termes encore : elle ne peut retrouver dans ses conclusions que ce que contenaient déjà ses prémisses ; — et la majeure en est toujours une affirmation ou une négation de la divinité du Christ.
ment de trouble dans la discussion; d'autres raisons de douter, non de croire ; et des commencements d'hypothèses plutôt que des solutions. Ne les a-t-on pas vus soutenir que Çakya-Mouni n'était peut-être qu'un « mythe solaire »? et s'ils réussissaient, quelque jour, à le démontrer, que subsisterait-il de la comparaison qu'on a tenté si souvent d'établir entre Jésus et Bouddha?
J'arrive enfin aux sciences historiques, — si ce sont des sciences, — et, comme les sciences naturelles, je ne puis m'empêcher d'observer d'abord qu'elles nous ont appris assurément beaucoup de choses, mais aucune de celles que nous attendions de leurs progrès. Les rois de Rome ont-ils existé, par exemple, ou ne sont-ils, peut-être, eux aussi, que des « mythes solaires »? Voilà sans doute ce qu'on appelle une « jolie question », mais, à vrai dire, que nous importe? et quel intérêt a-t-elle bien en soi? La grande question est ici de savoir s'il existe une loi de l'histoire, et dans quelle mesure nous y sommes asservis. Cependant, c'est justement ce que nous ignorons, et je crains qu'on ne doive ajouter : c'est ce que nous ignorerons toujours. Sommes-nous nos maîtres? ou sommesnous les esclaves de quelque « force majeure » ? nous acheminons-nous vers quelque but assuré? ou l'histoire n'est-elle que le « lieu », pour ainsi parler, du désordre et de l'incohérence? Ni la
paléographie, ni la diplomatique, ni l'archéologie ne nous ont donné là-dessus de réponse. Elles nous en devaient une, pourtant, si nous ne les avions inventées, selon l'expression de Renan, que pour constituer la science des « produits de l'esprit humain », et si cette science n'avait pour objet que d'augmenter, que de préciser, que de « théorétiser » notre connaissance de l'homme. « Quand on écrit sur les maîtres de Ninive, ou sur les Pharaons d'Egypte, on peut n'avoir qu'un intérêt historique ; mais le christianisme est une puissance tellement vivante et la question de ses origines implique de si fortes conséquences pour le présent le plus immédiat, qu'il faudrait plaindre l'imbécillité des critiques qui ne porteraient à ces questions qu'un intérêt purement historique. » Ces paroles sont de J.-F. Strauss *. Mais nous dirons, nous, que, même quand on écrit sur « les Pharaons d'Egypte » ou sur « les maîtres de Ninive 30 on est tenu d'une autre obligation, plus haute, mais non moins rigoureuse, que de rétablir la succession des rois pasteurs ou de décrire avec exactitude le palais de Khorsabad. Si c'est donc l'obligation à laquelle nous avons vu, depuis cinquante ou soixante ans, les sciences historiques s'efforcer de se soustraire, il ne faut pas qu'elles s'étonnent de se l'entendre quelquefois reprocher. 1. Nouvelle Vie de Jésus, préface de l'auteur, p. ix.
Le zend ou l'assyrien n'ont pas été créés pour qu'on les enseignât dans une chaire du Collège de France ou de l'Université de Berlin; l'érudition n'a pas son objet en elle-même; et de même que les sciences juridiques ne sauraient se détacher d'une philosophie du droit, les sciences historiques ne sont qu'une curiosité vaine, si leurs moindres recherches ne tendent pas à la philosophie de l'histoire.
Si ce ne sont pas là des « banqueroutes » totales, ce sont du moins des « faillites » partielles, et l'on conçoit assez aisément qu'elles aient ébranlé le crédit de la science. Qui donc a prononcé cette parole imprudente « que la science ne valait qu'autant qu'elle peut rechercher ce que la religion prétend enseigner >? et encore celleci, « que la science n'a vraiment commencé que le jour où la raison s'est prise au sérieux et s'est dit à elle-même : tout me fait défaut, de moi seule me viendra mon salut ï ? Taisez-vous, en ce cas, raison imbécile! aurait sans doute répondu Pascal; et, à la vérité, nous ne saurions dire ce qu'il en sera dans cent ans, dans mille ans ou deux mille ans d'ici; mais, pour le moment, et pour longtemps encore, il semble que la raison soit impuissante à se délivrer seulement de ses doutes, bien loin de pouvoir faire elle-même son salut ; et s'il est vrai que depuis cent ans la science ait prétendu
remplacer « la religion », la science, pour le moment et pour longtemps encore, a perdu la partie.
Incapable de nous fournir un commencement de réponse aux seules questions qui nous intéressent, ni la science en général, ni les sciences particulières, — physiques ou naturelles, philologiques ou historiques, — ne peuvent plus revendiquer, comme elles l'ont fait, depuis cent ans, le gouvernement de la vie présente. A défaut d'une certitude entière, mathématique et raisonnée, si nous avons l'impérieux besoin de nous former une idée de ce que nous sommes, et si le lien social ne peut subsister qu'à cette condition, les sciences peuvent nous y aider, mais il ne leur appartient pas de déterminer et encore bien moins de juger cette idée. Pour le moment, dans l'état présent de la science, et après l'expérience que nous en avons faite, la question du libre arbitre, par exemple, ou celle de la responsabilité morale, ne sauraient dépendre des résultats de la physiologie. Le progrès qu'on avait cru faire, avec Taine et sur ses traces, « en soudant, — selon son expression, — les sciences morales aux sciences naturelles », n'a pas été du tout un progrès, mais au contraire un recul. Si nous demandions au darwinisme des leçons de conduite, il ne nous en donnerait que d'abomi-
nables*. Et, sans doute, d'un darwinisme à peine assuré de la solidité de ses principes, ou d'une physiologie rudimentaire encore, on en peut bien appeler dans l'avenir à une physiologie plus savante ou à un darwinisme mieux entendu; mais, en attendant, il faut vivre d'une vie qui ne soit pas purement animale, et la science, aucune science aujourd'hui ne saurait nous en donner les moyens.
C'est la raison de la révolution, ou de l'évolution, que nous voyons se produire et dont on trouverait les preuves, au besoin, dans la Bibliographie de la France. Non pas du tout que je me fasse illusion sur les « décadents du christianisme )), — c'est le titre d'un livre qui ne tient pas, lui non plus, ce qu'il semblait promettre; — et je n'abandonnerais volontiers, pour ma part, ni la philologie, ni l'exégèse, même aux « néo-catholiques », ou à nos « symbolistes ». S'ily en a de sincères, j'en sais qui le sont moins, et qui ne croient au fond qu'à eux-mêmes. J'ai moins de confiance encore dans les « néo-bouddhistes », avec leurs exercices, et je n'en mets décidément aucune dans ces nouveaux « mystiques » qu'on
1. C'est ici la seule expression que je consente à modifier, comme étant trop absolue dans sa brièveté. Si l'on a tiré du < darwinisme mal entendu » d'odieuses conséquences, on en peut tirer d'autres du darwinisme mieux interprété. C'est ce qne j'essaierai prochainement de montrer.
voit se délasser d'une traduction de Tauler ou de Ruysbroch en écrivant une pièce pour le Théâtre- Libre. Vingt ans plus tôt, je suis trop sûr qu'ils eussent été naturalistes, et leur mysticité n'est qu'une affaire de mode ou une t réclame » de librairie. Et je n'attribue pas enfin plus d'importance qu'elles n'en ont aux déclamations pieuses qu'on est surpris quelquefois de lire dans le Peuple Français ou dans l Autorité... Mais il n'en est pas moins vrai que l'évolution se produit, et, déjà, nous commençons d'en discerner quelques-uns des effets*. Deux mots suffisent à les résumer : la Science a perdu son prestige ; et la Religion a reconquis une partie du sien.
€ Toute réaction religieuse profitant d'abord au catholicisme », — c'est du moins Renan qui l'a dit, — il n'est pas étonnant qu'un pape poli-
1. Quelle est la profondeur et l'étendue de ce « mouvement? » On m'a encore prêté sur ce point des illusions que j'avais cependant assez clairement dit que je ne me faisais point. Mais que le « mouvement » existe, ceux-là seuls peuvent le nier qui craignent en quelque manière de le « populariser » en le combattant trop ouvertement Le «néo-catholicisme» est un fait, comme disent les savants ; et un fait a d'ailleurs plus ou moins d'importance, mais ce qu'on ne devr;iit pas avoir besoin d'apprendre aux savants, c'est qu'il faut toujours compter avec lui.
tique, s'inspirant le premier des nécessités de l'heure présente, ait conçu l'espérance et formé le projet de diriger le mouvement. C'était assurément son droit. Multœ sunt mansiones in domo patris met : et il y a aussi plusieurs aspects, ou, pour ainsi parler, plusieurs faces du christianisme. Puisque jadis, en des temps étrangement confus, l'Eglise avait triomphé de cette espèce d'éruption de l'instinct et de cette révolte de la nature, qui fut sans doute l'un des caractères essentiels de la Renaissance, et qu'elle avait même arraché l'empire de l'art au paganisme du xv* siècle ; — puisque, cent cinquante ou deux cents ans plus tard, elle avait pu contrebalancer la redoutable influence du cartésianisme en l'absorbant, et même en s'en aidant pour développer ce qu'il y a de substance rationnelle dans son propre enseignement; — et puisque, enfin, au début du siècle où nous sommes, elle n'avait pas refusé de traiter avec la Révolution, et qu'elle l'avait pu, sans rien abandonner de ses droits ni surtout céder de son dogme ; — pourquoi, dans un temps comme le nôtre, s'il y a dans sa tradition quelque vertu sociale, et qu'aucune considération de l'ordre temporel n'en gêne plus le libre développement, pourquoi n'essaierait-elle pas de se présenter aux peuples sous ce nouvel aspect d'elle-même, et pourquoi n'y réussirait-elle pas? Evoluer n'est
pas changer, a dit un ancien Père : Quod evolvitur... nonideo proprietate mutatur : c'est l'expression même de saint Vincent de Lérins. L'épanouissement des frondaisons de l'arbre n'est [)as une « variation » du germe ; et ce n'est pas « changer », ce n'est pas devenir autre, que de développer le contenu de sa loi, puisque, au contraire, c'est achever de devenir soi-même*. On ne l'avait pas oublié, mais d'autres soucis, plus pressants, — et notamment celui de soutenir et de repousser l'assaut de la science laïque, — avaient surtout préoccupé les prédécesseurs de Léon XUL Autre
1. Voilà déjà longtemps que le point de vue que j'indique a été développé par saint Vincent de Lérins dans son CotnmO' nilorium. Bossuet l'a repris dans les deux premiers et dans le sixième de ses Avertissements aux Protestants. Plus près de nous, celui qui devait être le Cardinal Newman en a fait la matière d'un livre tout entier : c'est son Essai sur le iJéveloppe~ ment de la doctrine chrétienne. Paris, 1848.
Il y distingue très subtilement, mais très solidement aussi, le développement d'une idée d'avec sa « perversion » ou sa « corruption ». Les marques ou signes qu'il donne pour caractéristiques de cette distinction sont d'ailleurs extrêmement curieux, comme étant tous tirés des analogies de l'histoire naturelle; et, si l'on considère la date de cet Essai, j'ose dire qu'à cet égard il prépare ou même il annonce 1' « évolution » d'Herbert Spencer et de Darwin. Aussi bien y avait-il déjà quelque chose de cela dans saint Vincent de Lérins.
Enfin, si l'on veut savoir quelle est sur cette matière infiniment délicate et importante, puisqu'en somme il y va de l'avenir dogmatique du christianisme, l'avis actuel du catholicisme et du protestantisme, on consultera, du côté catholique, le traité du cardinal Franzelin : De divina trudilione et scriptura, Rome, 1882, troisième édition, pp. 278-288; et du côté protestant l'intéressante brochure de M. Sabatier sxaV Évolution des Dogmes^ Paris, 1889.
temps, autres soins! Qui se détacherait aujourd'hui de la communion de l'Eglise pour des (( raisons philologiques » ? Et, d'un autre côté, si l'impuissance de la science physique ou naturelle à supprimer le « mystère » est prouvée, remontons donc maintenant à la source. Invoquons l'esprit de conciliation et de paix. Libres et dégagés des nécessités d'une lutte qui avait réclamé jusqu'ici toute notre activité, ne prolongeons pas d'inutiles controverses. Et après avoir prouvé la vérité ou la « divinité » de la religion par la continuité de son dogme immuable, prouvons-la maintenant par le bien qu'elle peut faire encore à ce monde inquiet et troublé.
C'est ainsi, ou à peu près, que l'on peut essayer de se représenter les intentions du pape Léon XIII, et il semble que, depuis dix-sept ans, tous ses actes comme toutes ses paroles aient tendu à ce grand dessein. Certes, il n'a rien abandonné, ni des droits de l'Eglise ni de l'autorité du dogme, le pontife qui a écrit les mémorables Encycliques du 28 décembre 1878 sur les Erreurs modernes ; et du 11 août 1879, sur la Philosophie chrétienne'^ et du 10 février 1880, sur le Mariage chrétien. Même, la seconde a scandalisé tous ceux à qui, sans doute, elle apprenait pour la première fois que saint Thomas est un des beaux génies dont se puisse honorer l'histoire delà pensée humaine.
Mais, en proclamant l'indépendance de l'Église à l'égard des formes de gouvernement, comme en s'occupant des questions ouvrières avec une sollicitude particulièrement active, et comme en travaillant à préparer dans un lointain avenir la réconciliation en une des diverses communions chrétiennes, il a fait trois grandes choses, — dont la première conséquence a été de rendre au catholicisme, et généralement à la religion, leur part d'action sociale.
Les catholiques, — écrivait-il dans son Encyclique sur l'origine du pouvoir civil, du 29 juin 1881, — vont chercher en Dieu le droit de commander, et le font dériver de là comme de sa source naturelle, et de son principe nécessaire... Toutefois, il importe de remarquer ici que, s'il s'agit de désigner ceux qui doivent gouverner lachose publique, cette désignation pourra, dans certains cas, être laissée au choix et au jugement du plus grand nombre, judicio multiiudinis, sans que la doctrine catholique y fasse le moindre obstacle, non adversante neque répugnante doctrina catholica... Il n'est pas question davantage des dilTérents régimes politiques, et il n'existe pour l'Eglise aucune raison de ne pas approuver le gouvernement d'un seul ou celui de plusieurs, pourvu seulement qu'il soit juste et qu'il s'applique au bien commun. Aussi n'est-il point interdit aux peuples '... de se donner telle forme
1. Il y a ici, dans les traductions françaises : « Sous réserve des droits acquis », ce qui me semble une traduction trop libre et quelque peu abusive du latin Salva justitia.
politique qui s'adaptera mieux ou à leur génie propre, ou à leurs traditions et à leurs coutumes.
Ces paroles sont assez claires ! Mais les idées mûrissent lentement dans l'esprit de Léon XIII, et c'est justement ce qui donne à tout ce qu'il dit tant de poids et d'autorité. Il a donc voulu revenir, à plusieurs fois, sur cette grande question, et on lit, dans la Lettre aux cardinaux français, du 3 mai 1892 :
Nous l'avons expliqué, et nous tenons à le redire, pour que personne ne se méprenne sur notre enseignement. Un de ces moyens (d'atteindre et de réaliser l'union) est d'accepter sans arrière-pensée, avec cette loyauté qui convient au chrétien, le pouvoir civil, dans la forme où, de fait, il existe. Ainsi fut accepté en France le premier Empire au lendemain d'une effroyable et sanglante anarchie ; ainsi furent acceptés les autres pouvoirs, soit monarchiques, soit républicains, qui se succédèrent jusqu'à nos jours.
... Lors donc que, dans une société, il existe un pouvoir constitué et mis à l'œuvre, l'intérêt commun se trouve lié à ce pouvoir, et l'on doit, pour cette raison, l'accepter tel qu'il est. C'est pour ce motif et dans ce sens que Nous avons dit aux catholiques français : « Acceptez la République, c'est-à-dire le pouvoir constitué et existant parmi vous ; respectez-le ; soyez-lui soumis comme représentant le pouvoir venu de Dieu ».
Son langage n'a pas été moins net, ni moins
conciliant, sur la question ouvrière. Dans l'Encyclique du 29 juin 1881, après avoir défini l'inquiétude qui travaille les sociétés modernes, il poursuivait en ces termes hardis :
Ce qu'il y a de plus grave, c'est que, au milieu de tant de périls, les chefs des États ne semblent disposer d'aucun remède propre à rétablir la paix dans les esprits et l'ordre dans la société. On les voit s'armer de la puissance des lois et sévir avec vigueur contre les perturbateurs du repos public. Mais s'il n'y a rien de plus juste, ils feraient bien de considérer qu'un système de pénalités, quelle qu'en soit la force, ne suffira jamais à sauver les nations : vim nuUam pœnaru7n fuiurani tantam quœ conservare respublicas sola possit. (( La crainte, comme l'enseigne excellemment saint Thomas, est un fondement infirme. » Vienne l'occasion qui permet d'espérer l'impunité, ceux que la crainte seule a soumis se soulèveront avec d'autant plus de passion contre leurs chefs que la terreur les avait jusque-là contenus avec plus de violence. D'ailleurs la terreur même jette ordinairement les hommes dans le désespoir; le désespoir leur inspire l'audace; et l'audace les précipite dans les attentais les plus monstrueux.
Mais, si le remède est dans le retour aux prin- '. cipes chrétiens, ces principes ont des applications immédiates et pratiques et le pape les a mis en lumière dans la célèbre Encyclique du 15 mars 1891 sur la Condition des ouvriers :
La raison formelle de toute société est une et commune à tous ses membres, grands et petits. Les pauvres, au même titre que les riches, sont de par le droit naturel des citoyens, c'est-à-dire du nombre des parties vivantes dont se compose, par l'intermédiaire des familles, le corps entier de la nation, pour ne pas dire qu'en toutes les cités ils sont le grand nombre... Comme donc il serait déraisonnable de pourvoir à une classe de citoyens, et d'en négliger l'autre, il devient évident que l'autorité publique doit prendre les mesures voulues pour sauvegarder le salut et les intérêts de la classe ouvrière...
Pour ce qui est des intérêts physiques et corporels, l'autorité publique doit tout d'abord les sauvegarder, en arrachant les malheureux ouvriers aux mains de ces spéculateurs qui, ne faisant point de différence entre un homme et une machine, abusent sans mesure de leurs personnes pour satisfaire d'insatiables cupidités. Exiger une somme de travail qui, en émoussant toutes les facultés de l'âme, écrase le corps et en consume les forces jusqu'à l'épuisement, c'est une conduite que ne peuvent tolérer ni la justice ni l'humanité...
La violence des révolutions politiques a divisé le corps social en deux classes et creusé entre elles un abîme immense. D'une part, la toute-puissance dans l'opulence : une faction qui, maîtresse absolue de l'industrie et du commerce, détourne le cours des richesses et en fait affluer en elle toutes les sources... de l'autre, la faiblesse dans l'indigence : une multitude, l'âme ulcérée, toujours prête au désordre. Que l'on stimule l'industrieuse activité du peuple par la
porspcctive d'une participation à la propriété du sol, et l'on verra se combler peu à peu l'abîme qui sépare l'opulence de la misère, et s'opérer le rapprochement des deux classes.
Citons encore ce passage de la. Lettre sur la Question ouvrière, à M. G. Decurtins, du 7 août 1893 :
S'il y a un motif grave et juste pour lequel l'autorité publique ait le droit d'intervenir pour protéger par des lois la faiblesse des ouvriers, on ne pourra pas assurément en trouver de plus grave et de plus juste que la nécessité de venir en aide à la faiblesse des enfants et des femmes.
Et d'autre part, il est évident pour tous combien serait imparfaite la protection donnée au travail des ouvriers si elle l'était par des lois différentes que chaque peuple élaborerait pour son compte, car les marchandises diverses venues de divers pays se rencontrant sur le même marché, certainement la réglementation imposée ici ou là au travail des ouvriers aurait cette conséquence que les produits de l'industrie d'une nation se développeraient au préjudice d'une autre.
Mais déjà, sans doute, quand il écrivait cette dernière phrase, une idée encore plus hardie s'élaborait dans l'esprit de Léon XIII, et déjà son active imagination voyait s'ouvrir les perspectives de V Encyclique du 20 juin 1894 sur l'Unité catholique :
Pendant que notre esprit s'attache à ces pensées, — de réconciliation des Églises orientales avec l'Église latine, — et que notre cœur en appelle de tous ses voeux la réalisation, nous voyons là- bas, dans le lointain de l'avenir, se dérouler un nouvel ordre de choses, et nous ne connaissons rien de plus doux que la contemplation des immenses bienfaits qui en seraient le résultat naturel. L'esprit peut à peine concevoir le souffle puissant qui saisirait soudain toutes les nations, alors que la paix et la tranquillité seraient bien assises ; que les lettres seraient favorisées dans leurs progrès; et que, parmi les agriculteurs, les ouvriers, les industriels, il se fonderait sur les bases chrétiennes que nous avons indiquées, de nouvelles sociétés capables de réprimer l'usure, et d'élargir le champ des travaux utiles : qiiarum ope vorax reprimatur usura, et utilium laborum campus dilateiur.
Et, dans un autre endroit :
Nous n'ignorons pas ce que demande de longs et pénibles travaux l'ordre de choses dont nous voudrions la restauration, et plus d'un pensera peut-être que nous donnons trop à l'espérance... Mais nous supplions les princes et les gouvernants, au nom de leur clairvoyance politique et de leur sollicitude pour les intérêts de leurs peuples, de vouloir équitablement apprécier nos desseins et les seconder de leur autorité... Le siècle dernier laissa l'Europe fatiguée de ses désastres, tremblante encore des convulsions qui l'avaient agitée. Le siècle qui marche à sa fin ne pourrait-il pas, en retour, transmettre comme un héritage, au genre humain, quelques gages de con-
corde, et l'espérance des grands bienfaits que promet l'uiiilé delà foi chrétienne?
Ce sont là de nobles paroles, dont la noblesse n'est égalée que par la sincérité de l'émotion qui les anime; et certes, aucun rêve, — si les expressions du Saint-Père lui-même nous autorisent peut-être à nous servir de ce mot, — ou aucune espérance, ne saurait mieux convenir et aux aspirations de cette fin de siècle, et au caractère de l'illustre vieillard qui gouverne à peu près souverainement la croyance de 200 millions d'hommes II a compris ce que l'on attendait du plus grand pouvoir moral qui suit parmi les hommes, et le plus ancien. Résolument, il a lancé la barque de saint Pierre sur la mer orageuse du siècle, et ni l'impétuosité des vents, ni le tumulte des flots, ni la clameur même des passagers effrayés de sa tranquille audace ne l'ont un seul jour détourné de son but. Et si d'ailleurs il ne l'atteignait pas, si cette Providence, dont il ne se regarde que comme l'instrument, ne lui permettait pas de l'atteindre, il n'en aurait pas moins l'impérissable honneur de se l'être à lui-même marqué.
L'avenir lui saura surtout gré de s'être souvenu que le christianisme a commencé par être une religion de pauvres, et que, selon l'insolente et cruelle expression de Voltaire, « la plus vile
canaille l'avait seule embrassée pendant plus de cent ans ». Je crains bien que Renan ne voulût dire plus élégamment, et moins franchement, la même chose, quand il nous avertissait de ne pas nous représenter les voyages de Paul et de Barnabe comme ceux « d'un Livingstone... ou d'un François-Xavier, mais plutôt comme ceux d'ouvriers socialistes répandant leurs idées de cabaret en cabaret ». Et sans doute il s'est applaudi d'avoir trouvé ce « cabaret » ! Differantur isti superbiî... L'Évangile ne rebute point les grands, ni les puissants, ni les sages; il ne les rejette pas; mais il les « diffère ». Si c'est justement l'honneur du christianisme, si c'a été sa force à ses débuts, si peut-être il n'a pas donné de signe plus éclatant ni de preuve plus convaincante de sa mission, que de s'être adressé d'abord aux humbles de ce monde, là aussi est son avenir et, pour ainsi parler, dans la société que nous a faite la philosophie du siècle dernier, là est sa promesse d'éternité*. Aucun pontife ne l'a mieux senti que le pape Léon XIII, ni, l'ayant senti, ne l'a dit avec plus
1. Sur ce mouvement «socialiste» dont il semble que Léon XIII, après y avoir mûrement réfléchi, se soit emparé dans la célèbre Encyclique : De conditione opificuin, pour le contenir, le déveliipper dans un sens conforme à la tradition catholique et le dirijifer. le meilleur livre que je connaisse est celui de M. Nitti : Le socialisme catholique, il a été traduit récemment en français, et il fait partie de la Collection d'auteurs étrangers contemporains que publie l'éditeur Guillaumin.
40 QUESTIONS ACrUi.LLES
d'abondance de cœur et d'ardeur de persuasion. Aucun ne l'a redit avec plus d'insistance. Et aucun, surtout, en enseignant à ceux qui peinent l'inutilité de la violence ou de la révolte, et aux heureux du jour ce que leurs obligations envers leurs « frères » ont d'impérieux et d'absolu, ne l'a fait avec un plus vif sentiment de la fraternité humaine, de l'égalité chrétienne, et de la liberté apostolique.
Nous, cependant, que ferons-nous? Évidemment, nous ne sacrifierons ni la science, et encore bien moins l'indépendance de notre pensée. Si nous n'admettons pas que la science puisse jamais remplacer la religion, — et nous en sommes convenus peut-être avec assez de franchise, — nous n'admettrons pas non plus qu'on oppose la religion à la science. L'Eglise aussi bien ne le demande à personne; et pourquoi le demanderait-elle, puisque l'impuissance radicale de la science à résoudre les questions d'origine et de fin semble avoir désormais opéré la séparation du domaine respectif de la certitude « scientifique » et delà certitude « inspirée »? Tenons-le donc pour dûment acquis : la physique ne peut rien, même contre le miracle, puisqu'il se définit par une dérogation de la nature à ses lois ; l'exé-
gèse ne peut rien contre la révélation*; et j'ose bien avancer que, si l'on fonde jamais une morale purement laïque, une morale indépendante, — je ne dis pas de toute métaphysique mais de toute religion, — ce n'est pas dans la physiologie que nous lui trouverons une base. L'indépendance de notre pensée n'aura donc à souffrir que dans la mesure où. la foi serait affaire d'expérience et de raisonnement. Mais, précisément, la foi n'est affaire ni de raisonnement ni d'expérience. On ne démontre pas la divinité du Christ; on l'affirme ou on la nie; on y croit ou on n'y croit pas, comme à l'immortalité de l'âme, comme à l'existence de Dieu. C'est pourquoi, comme je le disais, si l'on examine froidement la question, nous n'avons rien à sacrifier. Il n'appartient pas plus à la science d'infirmer ou de fortifier les « preuves de la religion », qu'il n'appar-
1. Que « l'exégèse ne puisse rien contre la révélation », et pourquoi, c'est ce que je me suis efforcé de montrer dans une note précédente, — voyez p. 20, 21, 22. — Les mêmes arguments ou les arguments du même genre peuvent servir à montrer que « la physique ne peut rien contre le miracle ». L'absolue nécessité des lois de la nature n'est après tout qu'un postulat dont nous avons besoin pour asseoir le fondement de la science, et rien ne prouve que ce postulat soit autre chose que l'expression d'une loi toute relative de notre intelligence. Aussi bien la notion de la « contingence des lois de la nature » commencet-elle depuis quelques années à s'introduire dans lamétaphysique même; et on se rend compte de l'abus de raisonnement que l'on commet en niant le surnaturel au nom d'une expérience aussi courte et aussi neuve qu'est la nôtre.
tient à la religion de nier ou de discuter les lois de la pesanteur ou les acquisitions de l'égyptologie. Chacune d'elles a son royaume à part; et puisqu'il ne dépend que de nous de nous rendre les sujets de l'une, ou de l'autre, ou de toutes les deux à la fois, que veut-on, que peut-on demander davantage?
Mais, pouvons-nous également séparer la « morale » de la religion? C'est une autre question, beaucoup plus grave et plus délicate. Il ne paraît pas, en effet, que la morale ait été de tout temps ni partout nécessairement liée à la religion ; et n'aurait-on pas même le droit de dire que, dans l'antiquité classique, le stoïcisme, entre autres doctrines, ou l'épicurisme même, ne se sont « posés » qu'en « s'opposant » aux pratiques et aux superstitions du paganisme? Socrate encore a certainement été l'athée des « dieux » d'Aristophane ^ On a soutenu, d'autre part, que la reli-
1. J essaierai peut-être un jour de dire comment je conçois dans leur succession liistorique les rapports alternatifs de la morale et de la religion. Mais, si la religion et la morale n'ont pas toujours fait corps Tune avec l'autre, je croyais l'avoir dit assez nettement dans cette page. La morale grecque, par exemple, a été sans aucun doute une conquête assez lente et assez difficile de la }ihilosophie sur le polythéisme hellénique; et, sil en fallait croire Ernest llenan, dans son Histoire d'Israël, on eu pourrait on en devrait dire autant de la morale du judaïsme. Mais ce n'est pas moins Scherer qui a raison contre les librespenseurs de l'espèce de M. Berthelot. « La conscience est comme le cœur et il lui faut un au-delà! » Ou encore, et de même que dans un alliage ou dans une combinaison de la nature un
gion était la création de la morale. J'ai sous les yeux, en ce moment même, un livre intitulé : la Religion basée sur la morale. C'est un recueil de conférences prononcées il y a quelques années en Amérique ou en Angleterre, et dont l'intention générale, si je l'ai bien comprise, est d'établir qu'on ne trouve Dieu qu'en le cherchant en soimême. L'une et l'autre opinion, si différentes qu'elles puissent paraître, n'en reviennent pas moins au même point, qui est de faire de la morale une invention ou une conquête de l'humanité. Mais Edmond Scherer, à mon avis, voyait plus loin et plus profondément, quand il écrivait, en 1884, dans un remarquable article sur la Crise actuelle de la morale : « Sachons voir les choses comme elles sont : la morale, la vraie, la bonne, l'ancienne, l'impérative, a besoin de l'absolu-^ elle aspire à la transcendance ; elle ne trouve son point d'appui qu'en Dieu... La conscience est comme le cœur : il lui faut un au delà. Le devoir n'est rien, s'il n'est sublime; et la vie devient chose frivole si elle n'implique des relations éternelles* ». C'est la vraie manière de poser le problème, et de le
corps possède et développe des propriétés que n'avaient pas ses éléments, c'est iiinsi que l'alliance de la morale et de la religion leur donne à toutes les deux un prix et une portée sociale qu'aucune des deux ne pourrait avoir dans son isolement.
1. Études sur la littérature contemporaine, t. VIII,. p. 182,
résoudre, peut-être. Il n'importe qu'en fait la mo^ raie soit sortie de la religion ou la religion de la morale, ni même qu'il y ait eu des religions « immorales », ou des morales « sans Dieu ». J'en dis autant de la question de savoir si nous instituerons quelque jour cette morale purement laïque dont je parlais tout à l'heure. Elle n'est pas mûre; et l'autre, la première, la question desavoir ce qu'il entrait de « surnaturel » dans la morale, ou de morale dans la « religion » d'un contemporain de Numa Pompilius, est oiseuse, pour le moment, comme n'intéressant que les historiens. Mais ce qui est essentiel, et ce qui est certain, c'est que la morale et la religion ne prennent tout leur sens, elles ne réalisent la totalité de leurs définitions, pour ainsi parler, qu'en se pénétrant l'une l'autre, et si je l'ose dire, qu'en s'amalgamant. « Une morale n'est rien si elle n'est pas religieuse », — c'est encore à Scherer que j'emprunte cette formule, — et, d'une religion, que resterait-il si l'on en ôtait la morale? Une manière de le prouver serait de montrer que, depuis tantôt deux mille ans, et jusque dans le siècle où nous sontmes, tout ce que l'on a fait d'efforts pour « laïciser » la morale, ou la séculariser, n'a jamais été qu'une déformation, ou une altération, ou un déguisement de quelque idée « chrétienne ». Bayle, autrefois,
OU Taine de nos jours, ont essayé de la fonder sur la perversité naturelle de l'homme, et conséquemment sur l'obligation de réfréner, de dompter, d'anéantir en nous les impulsions de l'instinct animal : c'est une idée chrétienne, si c'est le dogme même du péché « originel ». On le voit bien dans cette belle page des Elévations sur les Mystères, si littérale et si symbolique à la fois ; « Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes... nous commanderons en quelque sorte aux oiseaux du ciel; empêchons nos pensées de ramper toujours dans les nécessités corporelles, comme font les reptiles sur la terre... Ce sera dompter des lions que d'assujettir notre impétueuse colère. Nous dominerons les animaux venimeux quand nous saurons réprimer les haines, les jalousies et les médisances. Nous mettrons le frein à la bouche d'un cheval fougueux, quand nous réprimerons en nous les plaisirs. » Pareillement, on retrouve une idée chrétienne, celle de la grâce, dans toutes les morales mystiques. On en retrouve une autre, celle de la justice absolue, dans toutes les morales fondées, comme celle de Kant, sur « l'autonomie de la volonté. » Et s'il y a sans doute une morale positiviste, une morale issue de l'idée d'une participation de misères et d'une solidarité d'intérêts qui lierait les unes aux autres,
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dans l'infini de l'espace et du temps, les générations des hommes, une très belle morale, celle dont George l'Eliot a donné la plus noble expression : — « Puissé-je atteindre — Les cieux très purs ! être pour d'autres âmes — Le calice de vaillance en quelque grande agonie, — Allumer de généreuses ardeurs, nourrir de pures amours,
— Etre la douce présence du bien partout diffus
— Et dans sa diffusion toujours plus intense' »;
— qui ne reconnaît là l'idée même du catholicisme ou de la catholicité, pour mieux dire, mêlée avec l'idée de la vertu du sacrifice? Tant il est vrai que nous sommes imprégnés de christianisme! In eo vivimus, movemur et smnus. Et si jamais nous le rejetons, ce sera sans doute le fait le plus considérable de l'histoire du monde, — après celui de son institution*!
1. Cité par W. H. Mallock, dans son livre : Is life worth living, p. 81, 82.
2. bi l'on en voulait croire de certains philosophes et de certains savants, — ainsi M. Charles Richet, dans un article de la Revue Rose sur la Banqueroute de la science, en réponse au présent article, — c'est le contraire qu'il faudrait dire; et la morale de la solidarité, par exemple, ne se serait « posée » qu'en s' « opposant » à la morale du christianisme par un processus de différenciation et de progrès continu^. Je ne puis me tenir ici de transcrire un éloquent passage de l'article de M. Richet : « Quelles idées en morale, s'écrie-t-il, Bossuet avait-il sur la guerre, sur l'esclavage, sur les tortures, sur la liberté de conscience, sur l'égalité des hommes, sur le respect de la vie humaine? Et quelles idées avons-nous aujourd'hui? Quel jugement Bossuet portait-il sur les dragouuades, sur la baiut-Bar-
Pour tous ceux donc qui ne pensent pas qu'une démocratie se puisse désintéresser de la morale,
thélemy, sur l'Inquisition, et quels jugements portons-nous aujourd'hui? »
La réponse est facile à ces interrogations un peu trop sûres d elles-mêmes Dans son Abrégé de l'histoire de France, écrit pour le lauphin, et en partie par le Dauphin lui-même, dont Bossuet se contentait parfois de corriger la « rédaction d'histoire , voici comment il est parlé de la Saint-Barthélémy : « Pour imprimer davantage la conspiration dans les esprits, on rendit à Dieu des actions de grâces publiques sur la prétendue découverte. C^s grimaces n'imposèrent à personne, et l'action qu'on venait de faire fut d'autant plus détestée de tous 'es gens de bien qu'on ne put trouver un prétexte qui eût la moindre apparence. L'horreur en augmentait tous les jours par les nouvt'lles qu'on recevait des provinces. » ¥A un peu plus loin, à l'endroit de la mort de Charles W : « La manière dont il mourut fut étrange : il eut des convulsions qui causaient de l'horreur, et les pores s'étant ouverts par des mouvements si violents le sang lui sortait de toutes parts. On ne manqua pas de dire que c'était avec justice qu'on voyait nager dans son propre sang un prince qui avait si cruellement répandu celui de ses sujets. » Ne faudrait-il pas peut-être avoir lu Bossuet avant d'en parler ?
Car alors on ne demanderait pas quelles étaient ses « idées sur la guerre » ; on connaîtrait la Politique tirée de V Ecriture Sainte; et y aurait vu, dans le chapitre intitulé : Que Dieu n'aime pas la guerre, les paroles suivantes : » Dieu refuse à David son agrément (pour bâtir le temple) eu haine du sang dont il voit ses mains toutes trempées. Tant de sainteté dans ce prince n'en avait pu effacer la tache. Dieu aime les pacifiques, et la gloire de la pai.K a la préférence sur celle des armes, quoique saintes et religieuses ». Au contraire ce sont les « savants » qui ont proclamé « la sainteté de la guerre » avec leur fausse interprétation de la concurrence vitale, et si quelqu'un en a fait, de nos jours mêmes, l'école de toutes les vertus, c'était encore une autre espèce de savant, puisque c'est le maréchal de Moltke. M. Charles Richet n'est pas toute la « Science » à lui seul, et je connais nombre de savants qui ne font partie de la « Ligue de la paix » .
Ai-je besoin maintenant de justifier Bossuet sur l'article du
et qui savent d'ailleurs qu'on ne gouverne pas les hommes à l'encontre d'une force aussi considérable qu'est encore la religion, il ne s'agit plus
« respect de la vie humaine » ou celui de 1' « esclavage »? Je me contenterai de faire observer à ce propos que la justification qu'il donne de l'esclavage, ou l'excuse, est justement fondée sur ce qu'on appelle le caractère sacré de la vie humaine, servus a servando : l'esclave est pour lui le vaincu dont le vainqueur a respecté la vie. Mais d'un autre côté je ne serais pas embarrassé de citer des savants, d'illustres savants, comme Agassiz, qui l'ont fondé de notre temps sur « l'inégalité des races humaines », c'est-à-dire sur des raisons de l'ordre anatomico-physiologique et par conséquent « scientifique. »
Mais M. Richet dit encore : « La morale que l'Église enseigne aujourd'hui n'est probablement pas très différente de celle que la science nous enseigne ». On vient de voir précisément le contraire .
Et, d'abord, elle en dilTère autant que la doctrine fondamentale de la solidarité de tous les hommes, qui n'a rien de scientifique, diffère de la doctrine de la « lutte pour la vie ». Elle en diffère encore pour l'avoir précédée de quinze ou dix-sept cents ans dans le temps, et ainsi, à une époque où la « Science », n'existait pas, pour avoir pourvu aux besoins moraux de l'humanité. Mais elle en diffère surtout pour avoir placé dans le perfectionnement de l'individu l'idéal moral que M. Charles Richet, avec beaucoup de savants, ne trouve à placer, lui, que dans le progrès de l'espèce. C'est ce qui l'amène à formuler cette étrange définition: « Le mal. .. c'est la douleur des autres » ! On dirait aussi bien que nous n'avons de devoirs qu'envers nos semblables, et qu'à la condition qu'ils ne souffrent pas de notre manière d'agir, toute licence nous est donnée de satisfaire nos pires instincts : inclulgeie iurpissimae corporis parti. C'est « le ventre > qu'un ancien qualifiait en ces termes.
Evidemment M. Charles Richet, qui n'avait pas pris la peine de lire Bossuet avant de me l'opposer, ne s'est pas non plus, dans son impatience de me répondre, donné la peine de mesurer la portée de ses paroles. C'est une preuve de plus qu'une question de ce genre ne se décide pas en quelque sorte au pied levé. J en donnerai tout à l'heure d'autres exemples encore.
que de choisir entre les formes du christianisme celle qu'ils pourront le mieux utiliser à la régénération de la morale, et je n'hésite pas à dire que c'est le catholicisme.
Non pas du tout, à ce propos, que je méconnaisse la haute valeur du protestantisme, sa raison d'être historique, et les exemples de vertu qu'il a donnés, qu'il donne encore tous les jours * ;
1. En dépit de ces paroles, quelques protestants s'étant émus de ce qui suit un peu plus que de raison, et, dans leurs Revues ou dans leurs Journaux, à Paris et à Genève en particulier m'ayant répondu avec cette raideur de dédain qui les caractérise trop souvent, j'ai presque peur de paraître manquer ici de dignité en leur rappelant de quelle manière j'ai toujours parlé d'eux.
A la véi'ité, je n'ai jamais admis que nous leur fussions redevables de la « tolérance », et, au contraire, j'ai toujours soutenu que Calvin ne le cédait peut-être sous le rapport de r s intolérance » qu'au seul Torquemada. Lisez plutôt sa Réfutation des erreurs de Michel Servet. J'ai pris d'ailleurs contre eux, sur l'article de leurs variations, -- dont ils ont l'air tantôt de vouloir s'excuser comme d'un manque fâcheux de logique et de consistance, et tantôt au contraire dont ils se vantent comme d'une preuve éclatante de l'entière liberté de leur pensée, — j'ai pris le parti de Bossuet, qui est aussi bien le parti de la vérité historique; et c'est ce qu'on peut voir dans le beau livre de M. Rébelliau sur Bossuet historien du proiestanlisme. Mais je crois d'autre part les avoir assez loués;
« Intolérants et orgueilleux, — disais-je encore, il n'y a pas trois ans, — difficiles à manier, chagrins et moroses, méprisants et austères, affectant la religion jusque dans leur costume, les protestants, en revanche, possédaient la vertu dont ces défauts étaient comme l'enveloppe, et grâce à elle on peut dire qu'en 1685 et depuis plus d'un siècle, ils représentaient la substance morale de la France... Ecartés des tentations par les mesures mêmes qui les éloignaient des emplois, ils se dressaient, dans la société du temps de Louis XIV, comme un enseignement vivant par l'ardeur de leur foi, par leur constante préoccupation du salut, parleur
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mais le catholicisme a sur lui de grands avantages ; dont le premier sans doute est d'être, selon le mot de Renan, « la plus caractérisée, et la plus religieuse de toutes les religions. » Le catholicisme est d'abord un gouvernement, et le protestantisme n'est que l'absence de gouvernement. C'est ce que prouve son histoire, qui n'est à proprement parler que celle de ses divisions. Représentez-vous une armée, dont les soldats refuseraient l'obéissance à leurs officiers, comme différant avec eux d'opinion sur une question de discipline ou de service : telle est l'image du protestantisme. « Placez Ignace de Loyola à Oxford, — a-t-on dit, et je n'ai pas besoin d'ajouter que c'est un protestant qui l'a dit, — il y deviendra
éloignement des plaisirs faciles, par la dignité de leurs mœurs, par la raiJeur môme euGa et la fierté de leur attitude. »
Ne pouvant pas abuser ici du droit de me citer moi-même, je renvoie le le. teur à l'étude, Sur la formation de l'idée de progrès dont je tire ces lignes. Mais nos protestants ne sont jamais contents, comme si le nom même qu'ils portent ieur imposait une obligation de «t protester » toujours; et, quoique leur pouvoir soit assurément très supérieur en France à ce qu'est le pouvoir des catholiques, par exemple, en Allemagne ou en Angleterre ; des que l'on parle d'eux librement, il semble qu'on les blesse toujours. De quelque * libéralisme » qu'ils se vantent eux-mêmes, on ne les voit jamais se libérer du point de vue confessionnel; et ce qu'ils ont le plus de peine à comprendre, c'est qu'un homme, comme j'ai tâché de le faire dans les deux ou trois pages qui suivent, prenant et considérant le «protestantisme» et le « catholicisme » dans l'histoire, essaye d'en parler avec autant d'indépendance, de désintéressement dogmatique et de liberté quil parlerait de c l'alexandrïnisme » ou du « stoïcisme ».
certainement le chef d'un schisme formidable. Placez John Wesley à Rome, il y sera certainement le premier général d'une société dévouée aux intérêts et à l'honneur de l'Eglise. Placez sainte Thérèse à Londres, son enthousiasme inquiet se transforme en folie mêlée de ruse. Placez Joanna Southcote à Rome, elle y fonde un ordre de Carmélites aux pieds nus, prêtes à souffrir le martyre pour l'Eglise*. » Ou en d'autres termes , faute d'être un gouvernement, le protestantisme, dont on est convenu d'admirer la souplesse, perd à jamais ses moindres hérétiques, tandis que le catholicisme, dont on a si souvent méconnu la « plasticité », absorbe d'ordinaire, annule, et parfois réussit à utiliser les siens, parce qu'il est un gouvernement. N'est-ce pas peut-être une grande chose, pour gouverner, que de commencer par être un gouvernement*? Etant un gouvernement, il est aussi une « doctrine », et une ce tradition », dont j'ai connu récemment toute la force en lisant le dernier écrit