DOCTRINE ÉVOLUTIVE
Il ne saurait évidemment y avoir de morale sans obligation ni sanction ; — et c'est pourquoi rien ne serait plus vain, o^plus fallacieux, que de vouloir tirer une morale de la science en général, ou de la « doctrine évolutive » en particulier. Nous ne l'essaierons donc point dans les pages qui suivent. Mais, comme les savants eux-mêmes ne raisonnent pas toujours parfaitementjuste,j'ai pensé qu'il pourrait être utile de retourner contre les plus affirmalifs d'entre eux les conclusions de leur propre science, ou, si l'on veut, de ruiner, au nom de leur science même, la prétendue philosophie qu'ils s'eflforcent aujourd'hui d'en déduire. « Nous lisons dans l'histoire sainte que le roi de Samarie ayant voulu bâtir une place forte qui tenait en crainte et en alarmes toutes les
villes du roi de Judée, ce prince assembla son peuple, et fit un tel effort contre l'ennemi que non seulement il ruina cette forteresse, mais qu'il en fit servir les matériaux pour construire deux grandes citadelles par lesquelles il fortifia sa frontière... » C'est le début superbe et hardi du second sermon de Bossuet sur la Providence — et, n'étant pas de ceuxquiornent leurs discours de comparaisons superflues, — l'orateur continue en ces termes : « Je médite aujourd'hui, Messieurs, quelque chose de semblable, et dans cet exercice pacifique je me propose l'exemple de cette entreprise militaire. » Imitons-le à notre tour : et, de toutes les philosophies qui s'autorisent de la science, puisque V évolutionnisme est sans doute « la plus avancée », montrons que la véritable interprétation de la doctrine peut différer de celle que beaucoup de nos savants en donnent; qu'il y a quelque moyen de réduire ses enseignements aux leçons de l'éternelle morale ; et qu'il ne fautenfin, pour cela, quel'éclairer ellemême d'une lumière qui, précisément, ne soit pas « le flambeau de la science ».
C'est ainsi qu'en premier lieu, si nous savons l'entendre, la « théorie de la descen- a
dance», — qui est comme le fortinexpugnable, et en tout cas l'idée maîtresse de la doctrine évolutive, — a discrédité pour longtemps la dangereuse hypothèse de la « bonté naturelle de l'homme «. Naïve, ou même niaise, autant que dangereuse, l'hypothèse a-t-elle peut-être inspiré jadis la philosophie des Romains et des Grecs ? C'est donc alors pour cela qu'ils sont morts, et de cela ! Mais, sans approfondir ce point d'érudition, toujours est-il que, dans l'histoire de la pensée moderne, l'illusion de la « bonté naturelle de l'homme » ne date guère que de l'époque de la Renaissance, et la fortune qu'elle a faite que de la fin du dix-huitième siècle. C'est Diderot qui en a donné l'expression la plus simple et la plus cynique, dans ce S Lipplément au voyage de Bougainville^ dont je ne puis reproduire ici qu'un trop court, mais assez éloquent passage : « Si vous vous proposez d'être le tyran de l'homme, — y lisons nous en propres termes, — civilisez-le ; empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature ; faites-lui des entraves de toute espèce; embarrassez ses mouvements de mille obstacles ; attachez-lui des fantômes qui l'effraient ; éternisez la guerre dans la caverne, et que V homme naturel y soit enchaîné sous les pieds de V homme moral. » Mais au^
contraire, « le voulez-vous heureux et libre ? ne vous mêlez pasdeses affaires... et demeurez à jamais convaincu que ce n'est pas pour vous, mais pour eux, que ces sages législateurs vous ont pétri et maniéré comme vous l'êtes. Ten appelle à toutes les institutions politiques^ civiles, religieuses... Méfiez-vous de celui qui veut mettre de l'ordre. Ordonner^ c^est toujours se rendre maître des autres en les gênant^. » Et je n'ignore pas que le Supplément au voyage de Bougainville n'a paru qu'en 1796, mais les idées que Diderot y exprime ne s'en retrouvent pas moins dans les écrits de Bernardin de Saint-Pierre ou de Condorcet. Les hommes de la Révolution les ont certainement partagées ! Elles ont constitué le legs » sociologique » du dix-huitième siècle à ses héritiers. Et, de même qu'elles sont au fond de nos lois révolutionnairef5,ce sont bien elles que l'on retrouve à la source première de nos utopies socialistes.
A la vérité, je ne crois pas que personne osât de nos jours les soutenir publiquement. Les excès de la Révolution, les guerres de l'Empire, cinquante et quelques années d'agitations politiques nous ont ramenés, depuis
1. OEuvres complètes de Diderot, éà.ii\ovik.tiéi».i^iM».}Xrice Tourneux, t. II, p. 246-247.
Diderot, à une vue plus juste, ou moins optimiste de l'humanité. Les grands écrivains catholiques du commencement du siècle, Donald, Lamennais, — le Lamennais de VEssai sur l'indifférence^ — Joseph de Maistre, y ont contribué pour leur part, ce dernier surtout, dont on oublie trop souvent qu'il nous a laissé, — dans ses Soirées de Saint-Pétersbourg, — le plus beau tableau qu'il y ait de la «concurrence vitale* » et le plus dramatique. D'autres ensuite sont venus, — Taine par exemple, et même Renan — qui, dans leurs Origines de la France contemporaine, ou dans l'Histoire d'Israël^ pour nous montrer « l'homme de la nature » dans la vérité de son attitude, n'ont eu qu'à s'approprier les derniers résultats de l'anthropologie préhistorique 2. Mais ces résultats n'ont eux-mêmes été rendus possibles que par « la théorie de la descendance », et c'est bien elle qui a, comme nous Talions voir ,