Les Soirées de Saint-Pétersbourg. Septième entretien
2. Comme il se trouvera peut-être quelqu'un pour me demander où Renan a exprimé ses idées sur ce point, on me saura gré de le dire ici sans plus attendre : « Il faut 6e figurer la primitive humanité comme très méchante. Ce qui caractérisa l'homme pendant des siècles, ce fut la ruse, le raffinement qu'il porta dans la malice, et aussi celte lubricité de singe qui, sans distinction de dates, faisait de toute l'annéo pour lui un rut perpétuel. » [Histoire d'Israël^ t.I,p.4.)
achevé de ruiner la doctrine de « la bonté naturelle de l'homme ».
Si nous descendons en effet du singe, ouïe singe et nous d'un ancêtre commun, — et cet ancêtre à son tour de quelque origine d'autant plus « animale » qu'elle est supposée plus lointaine, — ne faut-il pas qu'il y ait quelque resle en nous de toutes les formes que nous avons traversées avant de revêtir celle qui est aujourd'hui la nôtre ? Vitium hojninis natura pecoris^ a dit saint Augustin : « Ce qui est vice en l'homme est nature en la bête. » Nos mauvais instincts sont en nous l'héritage de nos premiers ancêtres. Mais à quel titre et de quel droit les appelons-nous « mauvais », sinon parce qu'ils nous empêchent de nous dégager entièrement de notre anima- | lité foncière ? ou encore, et d'après la « théorie de la descendance», parce quenous ne sommes devenus hommes qu'à mesure, et dans la mesure même où nous avons d'âge en âge réussi à les surmonter? C'est pourquoi, tous ceux qui pensent qu'il importe à la morale de s'appuyer sur l'idée de la perversité native de l'homme comme sur son indestructible fondement, n'ont aucune raison de repousser la « théorie de la descendance » ; et, au contraire, ils en ont dix, ils en ont vingt de s'en
autoriser. « Les différences de structure entre l'homme et les primates qui s'en rapprochent le plus, — écrivait récemment, dans la dernière édition française de son livre sur la Place de l'homme dans la nature^ le profes seur Huxley, — ces différences ne sont pas plus grandes que celles qui existent entre ces derniers et les autres membres de l'ordre des primates, de telle sorte que, si l'on a des raisons de croire que tous les primates, l'homme excepté, proviennent d'une seule et même souche primitive, il n'y a rien dans la structure de l'homme qui nous autorise à lui assigner une origine différente'. » C'est ce que nous admettons volontiers, sans hésitation ni réserve. Loin de nous les répugnances d'une ridicule vanité ! Oui, nous avons en nous, dans notre sang, et, pour ainsi parler, comme au plus profond de nos veines, quelque chose de la brutalité, de la lubricité, de la férocité du gorille ou de l'orang-outang ! Apportonsnous d'ailleurs en naissant les semences de quelques vertus ? C'est une question I et pour ma part, je serais plutôt tenté de le nier : nos « qualités » nous sont naturelles, santé, beauté, vigueur, adresse ; toutes nos « vertus » me pa-
1. Th. -H. Huxley, la Place de l'homme dans la nature, nouvelle édition, p. 1. Paris, J.-B. Baillière, 1891.
raissent acquises. Mais ce que nous trouvons très certainement en nous, ce sont les germes de tous les vices, — à commencer par ceux que l'on impute à l'iniquité de l'institution sociale; — et qu'y a-t-ilde plus naturel, je veux dire qui s'explique mieux, si nous ne sommes que le terme actuel d'une suite infinie d'ancêtres animaux?
C'est ce qu'exprime admirablement le dogme — ou le mythe, comme on le voudra, — si | universel et si profond, du Péché originel. On ne s'attend pas que j'entre ici dans l'examen des controverses qu'il a soulevées, et qui ne sont pas plus de ma compétence que de mon . sujet. Mais si nous le dépouillons de son enve- • j loppe théologique, et que nous l'inclinions seulement un peu dans le sens protestant, lequel est aussi le sens janséniste, à quoi le dogme se réduit-il? Pour n'y rien mêler de nousmême, c'est Calvin qui va nous le dire. « Le péché originel est une corruption et perversité héréditaire de notre nature, laquelle étant épandue sur toutes les parties de l'âme, nous fait coupables premièrement de l'ire de Dieu, puis après produit en nous les œuvres que V Écriture appelle œuvres delà chair,.. Par quoi ceux qui ont défini le péché originel être un défaut de justice originelle,., combien
qu'en ces paroles ils aient compris toute la substance, toutefois ils n'ont suffisamment exprimé la force d'icelui. Car\ notre nature n'est pas seulement vide et destituée de tous biens, niais elle est tellement fertile en toute espèce de mal^ qu'elle n'en peut être oisive^. » Un véritable évolutionniste, un évolutionniste convaincu ne saurait assurément s'exprimer en termes plus précis ni plus explicites. Oseraije pourtant avancer qu'il y a mieux encore ? Et pourquoi non, si je le crois? La « théorie de la descendance » est venue donner en quelque sorte une base physiologique au dogme du péché originel ; et la principale difficulté qui suspendit l'assentiment des incrédules ou de quelques croyants même, c'est vraiment Darwin et Haeckel qui l'ont levée.
Le dogme choquait la raison. Il contrariait l'idée que l'on se formait communément du pouvoir de la liberté. Mais il choquait surtout nos idées de justice ; et ce qui paraissait « monstrueux » à de fort honnêtes gens, c'était que nous fussions punis, dès en naissant, d'un crime ou d'une faute que nous n'avions pas été personnellement avertis de ne pas commettre. Quod admoneri non potest ut caveatur, impu-
1. Institution chrétienne, texte français, édition Baum, Cunitzet Reuss, t. I, p. 293. Brunswig, 1869.
tari non potest ut puniatur ! Cependant, au lieu d'adoucir ce que la doctrine avait de dur, on l'avait rendu plus dur encore ; et ce qui n'était que difficile à comprendre, il semblait qu'on eût pris une sorte d'àpre et sombre plaisir à nous le rendre inconcevable. « Chose étonnante 1 — s'écriait Pascal, dans un endroit célèbre des Pensées, — chose étonnante que le mystère le plus éloigné de notre connaissance, qui est celui de la transmission du péché, soit une chose sans laquelle nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous-mêmes ! Car il n'y a rien qui choque plus notre raison que de dire que le péché du premier homme ait rendu coupables ceux qui, étant le plus éloignés de cette source, semblent incapables d'y participer. Et cependant, sans ce mystère, le plus incompréhensible de tous, nous sommes incompréhensibles à nous-mêmes. Le nœud de notre condition prend ses replis et ses tours dans cet abime, de sorte que l'homme est plus inconcevable sans ce mystère que ce mystère n'est incompréhensible à l'homme ! » Voltaire triomphait, sur ces derniers mots, et de s'écrier à son tour : « Quelle étrange explication ! l'homme est inconcevable sans un mystère inconcevable!...» Enquoi, d'ailleurs, il ne faisait pas attention que, tous les jours, nous « expli-
quons » ainsi des choses que nous n'entendons guère par des choses que nous n'entendons point : la gravitation par l'attraction ; les combinaisons des corps par les affinités chimiques ; les phénomènes de la vie par les propriétés de la matière organisée. Mais il n'avait pas non plus complètement tort, en ce sens qu'il raisonnait d'une manière tout à fait « analogue » à la science de son temps. La science du nôtre a en partie éclairci le mystère. 11 lui a suffi pour cela de le transposer de l'ordre théologique ou métaphysique dans l'ordre physiologique. Et ce que Pascal déclarait « inconcevable » ou « incompréhensible », la théorie de la descendance en a fondé la recevabilité sur la base môme de l'histoire naturelle *.
Que d'ailleurs l'exégèse orthodoxe, — je dis protestante ou catholique, — ne se reconnaisse pas dans cette interprétation du dogme, c'est pour le moment ce que nous n'avons pas à rechercher. Nous ne faisons ici qu'indiquer un moyen, une « possibilité >> d'entente entre le dogme et la science. L'abbé de Broglie écrivait, voilà deux ou trois ans : « Ni l'apparition
1. Voyez, sur ce sujet du péché originel : BoBsuet, Elévations sur les mystères, vu* semm'ne en particulier la cinquième et la septième élévatio" ; et Lamennais, Essai sur l'indifférence, t. III, ch, xxtii.
successive des types, ni leure nchaînement ne sont en opposition avec l'enseignement de l'Eglise. Bien plus, le transformisme lui-même, sous la forme que lui a donnée Darv^in, a droit de cité dans les écoles catholiques ^ » Et longtemps avant l'abbé de Broglie, — dans un essai bien connu sur les Limites de la sélection naturelle^ — le naturaliste Russel Wallace déclarait expressément que les forces qui peuvent rendre compte de la transformation des espèces étaient incapables d'expliquer le passage de l'animal à l'homme. C'est ce qu'il redisait encore, en 1889, dans son livre sur le Darwinisme 2. Mais comme cela ne l'empêchait point de soutenir toujours « la théorie de la descendance », et même de la fortifier ou de la
1. L'abbé de Broglie : le Passé et le Présent du catholicisme en France, p. 113. 1 vol. in-18. Paris, Pion, 1892.
2. Alfred Russel Wallace, la Sélection naturelle, trad. de M. de Candolle, p. 348-391. \ vol. in-8. Paris, Reinwald, 1872.
Voyez encore p. 403 ^ « Si M. Darwin n'est pas antidarwiniste quand il admet que peut-être les animaux et les plantes n'ont pas eu d'ancêtre commun... je ne le suis pas davantage moi-même quand je fais voir que chez l'homme certains phénomènes ne peuvent être complètement expliqués par la sélection naturelle, et semblent dès lors indiquer l'existence de quelque loi supérieure. »
Et comparez enfin le quinzième chapitre du Darwinisme, traduction de M. H. de Varigny. Paris, Lecrosnier et Babé, 1891. Ce volume fait partie de la Bibliothèque évolutionniste.
développer par de nouveaux arguments, c'est tout ce que nous avons ici besoin de retenir. Pour la science contemporaine, l'abîme où « le nœud de notre condition, selon le mot de Pascal, prend ses replis et ses tours », c'est la complexité de notre arbre généalogique. Ou, en d'autres termes encore, an dogme qui n'avait autrefois de valeur, ou de signification que pour le croyant, en a pris une pour le libre penseur, grâce à la « théorie de la descendance » ; et finalement il s'est trouvé que, d'un « symbole » qui répugnait à la « raison » de nos pères, l'évolutionnisme, en notre temps, a fait presque une réalité.
Dirai-je maintenant les conséquences qui découlent de là ? Je les recommande à l'attention de ces étranges moralistes qui, tout ce qu'ils ont appris de la doctrine évolutive, c'est que nous devrions favoriser en nous ce qu'ils appellent avec emphase « le développement de toutes nos puissances », et « l'épanouissement de toutes nos virtualités » ! Mais, tout au contraire, et conformément à la « théorie de la descendance », si nous ne sommes devenus hommes ; si notre espèce ne s'est différenciée comme telle ; et, en deux mots, si le « règne humain » ne s'est réalisé qu'à mesure, et dans la mesure où nous nous dégagions de l'antique
animalité, le « règne humain » ne subsiste, il ne se maintient, il ne dure, et l'espèce ne se développe, elle ne continue son évolution ; et nous-mêmes, enfin, nous ne vivons que de la victoire qu'il nous faut quotidiennement remporter sur l'humiliante fatalité de notre première origine. Ce que nous nous devons en tout cas, et avant tout, c'est de dompter, de soumettre, et de dominer ce que nous trouvons d'instincts en nous qui nous rapprochent de l'animal. L'humanité est à ce prix, dans ce combat contre la nature; ou encore, elle n'est qu'une conquête, et c'est ce combat qui la fonde. Car « ce qui est naturel, c'est que la loi du plus fort ou du plus habile règne souverainement dans le monde animal, mais précisé- m ment cela n'est pas humain\ — ce qui est naturel, c'est que le chacal ou l'hyène, l'aigle ou le vautour, quand ils sont pressés de la faim, obéissent à l'impulsion de leur férocité, mais précisément cela n'est pas humain ; — ce qui est naturel, c'est que le « roi du désert » ou le « sultan de la jungle » promènent leur amoureux plaisir de femelle en femelle, et disputent l'objet de leur choix aux enfants de leur race, mais précisément, cela n'est pas /iM/7Zûi«; — ce qui est naturel, c'est que chaque génération, parmi les animaux, étrangère à celle qui
l'aprécédée dans la vie, le soit égalementà celle qui la suivra, mais précisément cela n'est pas humain^. » On nous pardonnera de nous citer ainsi nous-même, si, ce que nous disions il y a tantôt six ou sept ans, nous ne saurions mieux le redire aujourd'hui. C'est la « théorie de la descendance » qui nous oblige en tout à ne nous souvenir de nos origines que pour y être infidèles ! Et qui ne voit en effet qu'à développer toutes nos « puissances » et toutes nos « virtualités », si nous ne manquions pas d'ailleurs à quelque devoir plus élevé, nous trahirions à tout le moins les intérêts de l'espèce entière ? Nous travaillerions à la dégrader, en la rengageant dans l'imperfection de son propre passé. Nous reculerions au lieu d'avancer; et, tout ce que nous acquérons de pouvoir nouveau sur la nature nélant pas conlrepesé par un pouvoir équivalent sur nous-mêmes, nous nous renfoncerions insensiblement dans une animalité plus hideuse que l'ancienne, puisque des instincts également brutaux y seraient servis désormais par des moyens plus puissants.
Sur la même base de la « descendance », — qui n'a sans doute rien de mystique, — il sem-
1, Voyez dans la Revue des Deux Mondes du 1" septembre 1889 : Une question de morale.
ble encore que l'on puisse asseoir le vrai fondement de l'éducation. « Laissez faire et lais sez passer I » je ne sais trop quelle est aujourd'hui la valeur de cette maxime en économie politique, etje crains au surplus qu'en l'attaquant on ne l'interprète généralement mal! (Elle est du temps et relative au temps où la grande affaire des économistes était de combattre une législation restrictive du commerce des grains). Mais le problème essentiel de l'éducation n'est justement que de déterminer avec assez d'exactitude ce que l'on ne peut humainement « ni laisser faire, ni laisser passer ». Et qu'est-ce qu'on ne peut « ni laisser passer, ni laisser faire » ? Si vous y regardez d'assez près, c'est encore, c'est toujours tout ce qui tendrait, en encourageant la prédominance des mobiles animaux sur les motifs sociaux, à nous rapprocher de notre première* condition. L'éducation a pour objet de nous aidera prendre en nous le dessus de l'instinct, et à réaliser ainsi la définition de notre propre espèce. Avant d'être hommes, et pour le devenir, l'éducation s'efforce à nous débarrasser du vice ou de la souillure de notre plus lointaine origine. Mais si nous commençons à l'entendre