‹ La science et la religionChapitre 2 sur 35 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Les quelques études que j'ai rassemblées pour en former ce volume, sont contemporaines de mes Discours de combat, 1895- 1905, et je n'ai garde assurément de dire qu'elles les « complètent », maisellesse rapportent toutes ou presque toutes au même ordre d'idées. Ce sont deux ou trois de ces « idées », ou, plus modestement, de ces « intentions », que je voudrais résumer dans cette Préface.

La première est relative aux « rapports de la science et delà religion», que quelques catholiques, ou plus généralement quelques chrétiens, s'évertuent de nos jours à « réconcilier », tandis que la libre pensée fonde principalement sa confiance, ou sa morgue, sur ce qu'on pourrait appeler la croissante « incompatibilité » de la religion et de la science. Je crois, pour ma

Tl QUESTIONS ACTUELLES

part, que libres penseurs et chrétiens ont également tort, et, un peu partout dans le présent volume, mais surtout dans les chapitres intitulés : Science et Religion, et la Moralité de la doctrine évolutive , c'est ce que j'ai tâché de montrer. Très haut et très loin peut-être, « au fond de l'azur immobile et dormant », la science et la religion se rejoignent-elles en quelque manière et ne sontelles ensemble qu'une seule vérité ? Il sepeut, quoique pourtant, plus j'y songe, et plus j'ai de peine à le croire. «La vérité, nous dit-on, ne s'oppose pas à la vérité. » Mais ce n'est là qu'une phrase, et si les vérités de la science, de la chimie, par exemple, ou de la trigonométrie, n'avaient pas de « commune mesure» avec les vérités de la religion, elles ne s'opposeraient pas pour cela les unes aux autres I mais pourrait-on dire qu'elles s'accordent ? Ce serait seulement des vérités d'un autre ordre. Là est le sophisme de la libre pensée. Contrariété n'est pas contradiction, et diversité n'est pas contrariété. Mais j'admire les catholiques dont la complaisance a suivi les libres pen seurs sur le terrain que ceux-ci ont arbitrairement choisi, et je ne connais rien, à vrai dire, de plus vain que leur effort pour établir démonstrativement que le « récit

PREFACE Vil

de la création » par exemple, tel que nous le donne la Genèse^ est conforme aux plus récentes conclusions de la géologie. La Genèse a-t-elle pour objet de nous enseigner la géologie ? et la science atteint-elle aucun commencement absolu ?

C'est pourquoi j'ai pensé que, dans les temps confus où nous vivons, il y avait un intérêt majeur à s'efforcer de faire un peu de clarté, rien qu'en séparant ce qui doit être séparé, et en ne confondant pas en un ce qui fait réellement et objectivement deux. La science et la religion ne répondant pas au même objet, — et je laisse ici de côté la question de leurorigine, — ni ne tendant au même but, ne sauraient avoir entre elles de « commune mesure » ; il n'y a lieu ni de les « opposer » ni de les « réconcilier » ; et, j'irai plus loin : je dirai qu'il faut craindre que toute intention de les « comparer » ou de les « confronter D ne les dénature.

Cela ne veut pas du tout dire, comme on a feint de le croire, pour les besoins d'une polémique facile, et comme je vois que quelques journalistes le croient encore, que la science « ait fait banqueroute » ; qu'on en méconnaisse la grandeur ni les progrès ; et que le chrétien doive être en défiance d'elle

et de ses enseignements. La science est souveraine en son domaine, comme la religion dans le sien. Mais cela veut dire : que l'étendue de ce domaine, si vaste qu'il soit, ou qu'on le suppose dans l'avenir, n'égale pas, n'égalera jamais la totalité de la connaissance humaine. Cela veut dire : qu'il y a des problèmes dont l'examen n'appartient pas à la science, et qu'elle serait impuissante, je ne dis pas à résoudre, mais à poser comme ils doivent être posés. Gela veut dire: qu'interrogé sur la divinité du Christ et sur le mystère de l'Incarnation, le chrétien ne trouvera pas la réponse dans un Traité d) embryologie. Cela veut dire: que les opinions du chimiste le plus éminent, ou même du philologue le plus distingué, n'étant pas des arguments en faveur de la vérité de lareligion, n'en sont donc pas non plus contre elle. Les découvertes d'un Berthelot ne prouvent pas plus pour la libre pensée que celles d'un Pasteur neprouventpourla religion. Et cela veut dire enfin, ou encore : que, depuis tantôt cent cinquante ans, si la libre pensée s'est flattée de cette espérance, que la science deviendrait elle-même une « religion », et l'unique religion, elle n'y a pas encore tout 4 fait renoncé, mais il devient de jour

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