‹ La science et la religionChapitre 24 sur 35 · Emile Boutroux, De l'idée de loi naturelle, p · texte numérisé non relu

Emile Boutroux, De l'idée de loi naturelle, p

invoqué le nom de Darwin, on vous somme de ne plus penser qu'à la suite, sur les traces, et dans les foulées de Darv^in. Mais quand il ne me serait pas trop facile d'opposer, et comme d'entrechoquer les évolutionnistes entre eux , je répondrais encore ce qu'on ne saurait trop redire : c'est à savoir que tout « système » est faux en tant que tel ; il est ruineux comme système ; et il n'y en a jamais que les morceaux qui soient bons. « Chacun se fait son petit religion à part soi », disait cette bonne princesse; et moi je réclame le droit d'avoir aussi « mon petit évolution à moi ». Si je n'ai donc point raisonné de travers ; si je n'ai sophistiqué maladroitement aucun des postulats sur lesquels repose, comme toute théorie, la « théorie de la descendance » ; et si je n'ai d'ailleurs contesté aucun des faits que l'histoire naturelle a « scientifiquement » établis, il suffit, et le reste n'imi porte. La « science », qui n'est infaillible, malheureusement, ni dans l'observation des faits, ni dans l'interprétation qu'elle en donne, l'est iî sans doute encore moins dans l'affirmation des Il conséquences qu'elle en tire. C'est même

jt pourquoi ses titres sont nuls, absolument nuls,

4 1. Je renvoie, pour ce point, au dernier livre de Quatre- »V| fages : les Émules de Darwin, 2 vol. in- 8. Paris, AI- < can, 189i.

à parler de morale ou de métaphysique ; — et l'exemple d'assez grands savants l'a prouvé, si je ne me trompe.

Mais, d'un autre côté, ce que l'on pourra dire, et ce que j'avoue moi-même, c'est que la Descendance de l'homme de Darwin, ou VHistoire naturelle de la création du professeur Haeckel, ne sont, de leur vrai nom, que des romans scientifiques. Il n'est pas « prouvé » que les espèces animales varient, ni surtout qu'elles se transforment ; il n'est pas « prouvé » que la « concurrence vitale » ou la « sélection naturelle » soient autre chose que de « grands mots » ; et il n'est pas « prouvé » que l'homme descende de l'animal. M. Russel Wallace, nous l'avons dit, a toujours soutenu le contraire; et, tout en affirmant que les choses étaient comme si nous descendions du singe, il a continué d'enseigner que nous n'en descendions point. Dans ces conditions, qu'estce donc que la doctrine évolutive ? C'est une simple hypothèse, ou, pour mieux dire, c'est une méthode.^ C'est un moyen de classer ou de ■rassembler sous un seul point de vue des faits ou des idées qui nous échapperaient autrement et qui se moqueraient, pour ainsi parler, de la faiblesse de nos prises. C'est un moyen de faire de la clarté. C'est un moyen de pénétrer

plus profondément dans la connaissance de ces faits eux-mêmes et d'en découvrir de nouveaux. Ce qu'une méthode est encore, c'est une discipline pour l'esprit, qui crée naturellement une habitude générale, une certaine manière nouvelle de penser. Et, en ce sens, avec un peu d'exagération, Huxley a pu dire que, « pour quiconque étudiait les signes des temps, l'apparition de la doctrine évolutionniste était... l'événement le plus prodigieux du dix-neuvième siècle ». Comme l'avait fait avant elle la méthode comparative, ainsi, la méthode évolutive ou « généalogique » a renouvelé la face de la science ^ Un autre a dit, — et ce devait être le fougueux Haeckel, — que «l'on apprécierait désormais l'intelligence des hommes selon la facilité plus ou moins grande avec laquelle ils accepteraient la doctrine évolutive » ; et, sous cette forme, la phrase a quelque chose en vérité de plus ridicule encore qu'impertinent. Mais il n'en est pas moins certain que, depuis une quarantaine d'années, ce n'est pas seulement le domaine de la science, c'est le domaine aussi de la phi-

1. « Si grand que soit l'intérêt qui s'attache à l'histoire biologique isolée des êtres vivants, a dit M. Francis Balfour, cet intérêt a été décuplé par les généralisations de Darvfin. » On en pourrait dire autant des éludes relatives à la paléontologie.

losophie qu'il semble que la doctrine ou la méthode évolutive ait transformé tout entier. C'est ce qui nous imposait, — dans cette série d'études où nous voudrions, en même temps que notre examen de conscience, faire celui de quelques-uns de nos contemporains, — l'obligation d'examiner quelques-unes des conséquences de la doctrine ; et c'est ce que nous venons d'essayer.

Et nous convenons d'ailleurs que, comme nous en avions prévenu le lecteur, ce n'est pas du dedans, c'est du dehors, à la clarté de la loi morale, que nous avons considéré la doctrine évolutive. La morale que l'on pourra tirer de la doctrine évolutive ne sera toujours qu'une morale en quelque sorte « réfractée », dont il faudra donc toujours que l'on cherche ailleurs l'origine ou la source de lumière. Notre descendance animale, fût-elle prou- fjk vée, ne saurait nous créer de véritables a devoirs » ; et les suites que nos actes peuvent avoir pour l'avenir de l'espèce n'en constitueront jamais une véritable « sanction ». Mais n'est-ce pas quelque chose pourtant que d'avoir été comme nécessairement conduits par la doctrine de l'évolution à un nouvel examen du problème moral ? Si, d'autre part, nous avions établi que l'hypothèse ou la théorie n'a

rien d'incompatible, ou même qu'elle semble avoir une convenance interne avec la doctrine morale dont on a craint parfois qu'elle n'eût ébranlé les fondements, ce serait encore davantage. Et enfin, si nous avions montré qu'en dehors de la morale tout « progrès » n'est qu'illusion ou chimère, et que c'est la doctrine évolutive qui l'enseigne, ne serionsnous pas assez payé du temps et de la peine que nous y avons employés ? Il ne faut pas demander aux choses plus qu'elles ne peuvent donner; et puisque le premier fondement de toute morale est de reconnaître que l'homme, en tant qu'homme, est bien dans la nature « comme un empire dans un empire », ce ne serait pas un résultat si méprisable que d'en avoir arraché l'aveu a la science même de la nature.

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Parmi les phénomènes caractéristiques de celte fin de siècle, je n'en connais guère de plus intéressant, de plus significatif à toua égards, — ni, en vérité, de plus paradoxal, — que le développement du catholicisme auxEtats* Unis. Comment ceux qui n'étaient, il y a cent vingt-cinq ans, qu'un peu plus du centième de la population de l'Union, 30 ou 40 000 âmes sur 3 millions d'habitants, en sont-ils devenus le septième, 9 ou 10 millions sur un chififre qui n'atteint pas encore tout à fait 65 millions? et comment, de toutes les confessions qui se partagent « l'un des peuples les plus religieux » du monde, la plus nombreuse, et bientôt la plus riche ? Sur ce vaste territoire où l'on ne comptait en 1789 qu'un seul siège épiscopal comment se fait-il qu'il y en ait aujourd'hui quatre-vingt-huit ; 8000 prêtres, où l'on n'en comptait alors qu'une trentaine; 6000 églises

OÙ je ne crois pas qu'il y en eût seulement; dix? Et, pour tout résumer d'un seul trait, comment se fait-il enfin qu'une ville, jadis fondée par des marchands protestants, et devenue le juste orgueil de la puissance anglosaxonne — c'est New-York que je veux dire * , — soit actuellement, après Paris, et avec Vienne, la plus grande ville catholique du monde? La liberté, comme on le dit, a-t-elle toute seule accompli cet ouvrage ? Mais la liberté, qui est la condition de tout, n'est l'ouvrière agissante ni la raison de rien; et il faut chercher plus profondément. S'il y a des causes particulières et locales, des causes vraiment «américaines» de ce prodigieux développement, il y en a d'autres, et de plus générales, et qui tiennent peut-être à l'essence même du catholicisme. « Les hommes de nos jours sont naturellement peu disposés à croire, — écrivait Tocqueville, il y a soixante ans, — mais dès qu'ils ont une religion^ ils rencontrent aussitôt en eux-mêmes un instinct caché qui les pousse à leur insu vers le catholicisme. » Il ajoutait prophétiquement : « Si le catholicisme parvenait enfin à se soustraire aux haines politiques qu'il a fait naître, ye ne doute pr es»

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