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que point que ce même esprit du siècle, qui lui semble si contraire, ne lui devint très favorable, et qu'il ne fit tout à coup de grandes conquêtes^. » C'est ce qui s'est vu en Amérique, aux Etals-Unis, dans le siècle qui va finir, et c'est ce que je voudrais essayer de montrer.
Je ne rappellerais pas ici les tout premiers débuts, assez lointains déjà, du catholicisme aux États-Unis, — c'était vers 1634, — s'ils' n'avaient en même temps été les débuts de la tolérance et de la liberté religieuse en Amérique. Les Américains le savent bien ; et leurs historiens ne parlent pas de sir Georges Calvert, premier lord Baltimore, et de ses deux fils, les fondateurs de la colonie du Maryland,' avec moins de gratitude et de patriotique orgueil que des fondateurs eux-mêmes de la Nouvelle-Angleterre (Massachusetts, Rhode- Island, Vermont, New-Hampshire, Marne»
Connecticut), les pèlerins du Mayflower, a On ne saurait contester à la colonie de lord Baltî-
1. Alexis de TocqueTille,i)e la dimovmtit en Amérique, t. III. chap. Yi.
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more l'honneur d'avoir été la première société des temps modernes qui ait réalisé l'idée tout entière de la liberté religieuse *. » Ainsi s'exprimait, dans son livre sur la Religion aux Etats-Unis^ le révérend Robert Baird ; et, n'oubliait-il pas un peu la France d'Henri IV? Mais la vérité l'obligeait d'ajouter : « Chose d'autant plus admirable que c'était une époque où les puritains de la Nouvelle-Angleterre avaient grand'peine à se tolérer mutuellement, et à tolérer les papistes ; où les Virginiens, dans leur zèle aveugle, ressentaient une égale horreur pour les catholiques et pour les dissidents ; où enfin nul Etat protestant n'estimait devoir la tolérance aux sectateurs de Rome et réciproquement ! » La colonie de lord Baltimore ne tarda pas à en faire l'expérience ; et vingt ans ne s'étaient pas écoulés qu'après avoir profité de la tolérance qui leur était offerte au Maryland pour y fonder de nombreuses églises, les protestants en abusaient, dès qu'ils se voyaient devenus le nombre et la force, pour restaurer l'intolérance sur les ruines de la liberté. «Ils réclamèrent la suprématie dans la province où ils jouissaient de l'égalité, dit
■1. Robert Baird, De la religion aux États-Unis d'Amérique, traduit de l'anglais par L. Buraier; t. I, p. 127, Paris, Delay, 1844.
l'historien G. Bancroft; les fausses allégations ne furent pas épargnées ; on demanda la constitution d'une dotation, aux frais de la colonie tout entière, pour le clergé protestant » ; et finalement, en 1681, le ministère anglais décidait que tous les emplois publics du Maryland ne pourraient être désormais confiés qu'à des protestants *. Les catholiques du Maryland, pour recouvrer leurs droits, durent attendre la guerre d'Indépendance, et qu'on eût voté le célèbre article de la constitution de 1787, portant que le congrès des Etats-Unis « ne pourrait rendre aucune loi pour établir une religion, ni pour en prohiber le libre exercice ».' Deux ans plus tard, le 6 novembre 1789, à la suite de négociations engagées et poursuivies entre la cour de Rome et le gouvernement de la nouvelle République, par l'intermédiaire de Franklin, Baltimore devenait le siège du premier évéché d'Amérique.
S'il est intéressant d'avoir vu les débuts du catholicisme en Amérique liés à ceux de la tolérance, il ne l'est pas moins pour nous d'en voir les premiers progrès liés à l'action de la France ; — et aux conséquences de la Révolu-
1. G. Bancroft, Histoire des États-Unis, traduction I. Gattî de Garnood, t. I,chap. yu, et t. III, cbap. zit. Paria, Didot, 1861.
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tion. Compensation de la Providence ou ironie de l'histoire I c'est notre constitution civile du clergé dont l'application devait être l'origine de la renaissance du catholicisme en Angleterre et de sa diffusion aux États-Unis. Les catholiques américains manquaient surtout de prêtres, et le peu qu'ils en avaient manquait de cience. La France leur donna le premier de eurs grands séminaires, celui de Baltimore, fondé en 1791 par les Sulpiciens ; un Français, M.Nagot, en ut e premier supérieur ; c'est un Français, M. Magnien, qui le dirige actuellement (1898) ; il ne s'est succédé entre eux, dans leurs délicates fonctions, que des Français ; et ce n'en est pas moins du séminaire de Baltimore que sont sortis, sans parler d'une trentaine d'évêques, deux des prélats qui sont au premier rang de ceux qu'on appelle ou qui s'appellent eux-mêmes les « Américanistes » : le premier recteur de l'Université catholique de Washington, Mgr Keane ; et l'archevêque de Baltimore, primat d'Amérique, l'illustre cardinal Gibbons *.
C'est vers la même époque, entre 1791 et 1800, que deux autres Français, eux aussi
1. Mémorial volume of the Centenary of St Mary s Seminary of /Sam<-5M//>tcc. Baltimore, JohiiMurpby, 1861, 1 Tol. in-8».
chassés de France par la Révolution, l'abbé Matignon, ancien professeur en Sorbonne, où il avait longtemps enseigné les Saintes Ecritures, et l'abbé Jean-Louis-Anne-Madeleine Lefebvre de Gheverus, — le même qui fut plus tard archevêque de Bordeaux, pair de France et cardinal, — entreprenaient de « planter » le catholicisme à Boston, c'est-à-dire au centre même de la Nouvelle-Angleterre et du puritanisme. Et aussitôt, dans un diocèse qui ne compte pas aujourd'hui moins de 600 000 catholiques sur 1 800000 âmes, ou environ, ils en réunissaient autour d'eux, pour commencer... une centaine ^ ! Si la tâche fut pénible, le succès du moins les en récompensa, et assez rapidement, puisqu'en 1808, Boston était un des quatre nouveaux diocèses que Pie VII instituait en Amérique. Les trois autres étaient ceux de New- York, de Bardstown en Kentucky (transféré depuis 1841 à Louisville), et de Philadelphie. Il y faut ajouter l'évêché de la Nouvelle-Orléans, devenu américain depuis l'annexion de la Louisiane en
1. Il ne sera peut-être pas indifférent de noter que, dans les sept évêchés de Boston, Burlington, Hartfort, Manchester, Portland, Providence et Sprirgfield, qui couvren à peu près la surface de la Nouvelle-Angleterre, la proportion des catholiques aux protestants est de 1 525 000 à k 700 000.
1803. Celui-ci demeura sous l'administration de l'archevêque de Baltimore, de 1809 à 1815, c'est-à-dire jusqu'à la nomination de Mgr Dubourg, — et sur les quatre évèchés institués en 1808, il y en avait deux d'attribués à des Français ; celui de Boston à Mgr de Gheverua et celui de Bardstown à Mgr Flaget.
Ces détails n'étaient pas inutiles à rappeler, quand ce ne serait que pour les opposer à l'assertion d'un publiciste anglais bien connu, M. J. Bryce, déclarant « que la France n'était pour rien dans la vie intellectuelle et morale de l'Amérique ». Il aurait changé de langage, comme l'a fait justement observer le vicomte de Meaux, dans son livre sur le Catholicisme et la liberté aux États-Unis *,' s'il avait daigné regarder la société catholique; et, ce qu'il ne trouvait pas ailleurs de «français », — dans les institutions politiques, dans les mœurs ou dans les habitudes — il l'eût vu là! Ce sont des missionnaires français qui ont les premiers « christianisé » les régions des Grands Lacs et du Mississipi, les « nations » des Illinois, des
1. Vicomte de Meaux, l'Eglise catholique et la liberté aux États-Unis. 2« édition, Paris, V. Lecoffre, 1893. Lirre excellent, auquel je dois beaucoup, et qui m'aurait découragé d'écrire le présent chapitre, si je ne m'étais placé «un point de vue très différent de celui de M. de Meaaz.
Akansas, des Natchez ; et Chateaubriand n'a point inventé le Père Souël. « Les colonies anglaises ne possédaient, a dit Mgr Ireland, qu'une petite portion du territoire de notre République. Tout le Far West, tout le Midi étaient français » ; et les noms de Détroit, de Vincennes, de Duluth, de Saint-Paul, de Saint- Louis le rappellent. » Même un René plus romanesque, et plus tragique encore, quecelui de Chateaubriand, c'est l'abbé de la Clorivière, un autre Français, qui s'était appelé dans le monde J.-P. Picot de Limoëlan, le compagnon de Georges Cadoudal, et, si nous en croyons l'histoire — mais sa famille a toujours protesté, — l'un des auteurs du complot de la « machine infernale ». Ce chouan repenti et converti a été aux Etats-Unis l'organisateur des communautés de la Visitation, et on y en compte actuellement vingt-deux. D'autres ordres, également français d'origine, ne s'y sont pas moins répandus : les sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, par exemple, ou les Petites Sœurs des Pauvres, ou les sœurs du Bon- Pasteur, qui demeurent toutes étroitement attachées aux maisons mères de France : Paris, Saint-Pern, Angers. Et pourquoi, — si ce n'est pas sans doute avec de « bonnes paroles » seulement que Ton bâtit des églises, que
l'on entretient des missionnaires, que l'on ouvre des écoles, que l'on soulage des misères, — pourquoi n'ajouterions-nous pas ce détail, que, depuis 1822, époque de sa fondation ou de sa réorganisation, l'œuvre éminemment française de V Association pour la Propagation de la Foi^ n'a pas contribué pour moins de 25 millions de francs aux nécessités de l'Eglise d'Amérique?
L'histoire des progrès ultérieurs du cathocisme aux États-Unis est écrite, d'une part, dans les Annales de la Propagation de la Foiy et, de l'autre, dans la collection des Actes des Conciles d'Amérique ^. C'est là qu'on peut voir, dans les lettres des évéques,, dans ces «actes», et dans les documents qui les accompagnent, contre quelles difficultés les catholiques ont dû lutter, bien des années encore après que la Constitution leur| avait cependant accordé le libre exercice de leur culte. Ces difficultés, ne les a-t-on pas peutêtre un peu exagérées parfois, ou tournées au tragique? Les écrivains protestants le disent, et il semble bien qu'ils n'aient pas tort. Si les Pères du troisième concile provincial de
1, Acta et dccreta conciliorum recentiorum, t. III (Fri bourg en-Biisgau, Herder, 1875),et Acta Concilii Henarii Baltimore II sis 7'erB( ,altimore^{i Murphy, 1894).
Baltimore ont pu parler, — dans une lettre qu'ils écrivaient au pape Grégoire XVI, avant de se séparer, le 22 avril 1837, — « de couvents réduits en cendres, de sépultures violées, d'atroces calomnies dirigées contre les religieuses, contrôle clergé, contre la population catholique tout entière », il semble bien que leur discours ne s'appliquât en tout qu'à la destruction du couvent des Ursulines de Charleston, le 11 août 1834, par la populace de Boston. Mais c'est une question de savoir s'il se mêlait vraiment du « fanatisme » ou de la « passion religieuse », à cette explosion de fureur populaire. On accusait les religieuses d'avoir affolé l'une d'entre elles à force de mauvais traitements ■•, En tout cas la réprobation contre cet acte de violence fut universelle en Amérique, et les évéques eux-mêmes déclarent dans leur lettre, non seulement que ces excès « n'ont pas été approuvés de la majeure et de la plus saine partie de la population, a majore sanioreque civium parte », mais qu'au contraire « l'estime et la vénération qu'on por
1. Nous suivons ici, pour plus d'impartialité, la version du révérend Robert BairJ, dans son livre sur la Religion aux États-Unis, t. Il, T^. 284, 285, mais nous croyons devoir dire qu'elle n'est pas tout à fait conforme à celle que l'on tiouvera dans les Annales de la Propagation de la Foi, t. VIII, p. 182, 183.
tait aux catholiques s'en serait plutôt augmentée : nedum aliquid publicas œstimationis amiserint... quam maximi fiunt et venerationi habentur ». Ils ajoutent plus loin que le nombre des enfants confiés aux religieuses, ou aux institutions catholiques en général, par des parents même protestants, va croissant tous les jours. La multiplication des ordres religieux, — Jésuites, Dominicains, prêtres |des Missions, Rédemptoristes, Sulpiciens, — Jleur rappelle la parabole du grain de sénevé. Ils constatent que les conversions deviennent plus nombreuses. Et finalement, la plainte la plus vive qu'ils fassent n'est après tout qu'une manière de se féliciter de leurs progrès, puisqu'elle consiste à regretter que, dans cet accroissement de la population catholique, les prêtres fassent défaut au nombre des fidèles et ne puissent prendre de leur troupeau des soins assez efficaces: Numerus operariorum... valde inferior est illo quo opus est, longe im- Dar necessitatibus animarum nostrœ curœ cojjimissarum. On remarquera qu'à cette date de 1837, les catholiques d'Amérique ne sont pas en tout plus de 1 200 000.
Les vraies difficultés devaient venir d'ailleurs, et le plus redoutable obstacle que rencoutrât le catholicisme était dans quelques-
unes de ses propres doctrines ; — ou plutôt dans la fausse idée que l'on persistait à s'en former. Nous n'aurons pas de peine à nous en rendre compte, si nous nous rappelons que «les premiers colons des États-Unis s'y étaient établis en qualité de chrétiens... et que les institutions qu'ils s'y donnèrent avaient été mar' quées du sceau de la religion ^n. Les historiens distinguent des colonies de conquête et des colonies de peuplement : il y a eu aussi des colonies de religion ; et les Etats-Unis ont commencé par en être une. Mais la religion de ces premiers colons était celle de Calvin. Et, en dépit de la tolérance et de la liberté politique, il était inévitable que l'esprit protestant, attaqué dans le domaine qu'il avait quelques raisons de considérer comme sien, puisque enfin il l'avait constitué, se réveillât, s'efforçât de réagir, et réussît pour un temps, sinon à interrompre, du moins à ralentir le développement de l'esprit rival. Le moyen en était simple, et, remontant lui-même à son origine, le protestantisme n'avait qu'à faire valoir contre le « papisme » les arguments de l'âge héroïque de la Réformation. Les catholiques, on le pense bien, n'eurent garde de refuser le combat.