PREFACE XI
peut pas établir de « loi ». Ce sont des cho ses qui sont advenues, qui pouvaient ne pas advenir, dont on peut dire qu'elles ne « réadviendront » pas, et qui, ne portant avec elles aucun caractère de nécessité, ne peuvent donc, par aucun artifice, ou aucune méthode, être rendues « scientifiques». Or, si l'on y veut bien faire attention, ce sont des faits de cette nature que l'exégèse ou la philologie, sous le nom de « science», opposent à la vérité de la religion. A la tradition de l'Eglise sur l'authenticité des Evangiles, l'exégèse oppose des conclusions, qu'elle considère comme (c scientifiques » , sans en avoir d'ailleurs aucun droit. On prétend prouver ce scientifiquement » que le quatrième Evangile n'est pas de l'apôtre Jean, et, par conséquent, ne remonte pas à la date que l'Eglise lui assigne ; et c'est ce qu'on ne saurait prouver « scientifiquement ». Mais, en jouant ainsi sur ces mots de « scientifiquement », de « scientifique », et de « science », on essaie de communiquer à des affirmations conjecturales, et souvent personnelles, le caractère de certitude «relativement absolue», si je puis ainsi dire, qui passe pour être celui des lois de l'univers physique, telles que les lois de la pesanteur ou les lois de l'électricité. C'est
aujourd'hui la grande équivoque, pour ne pas dire le sophisme, qui embrouille et qui obscurcit toute cette question des « Rapports de la science et de la religion». Parce qu'on applique, ou qu'on croit appliquer à des objets, qui d'ailleurs ne les comportent point, des «méthodes » que l'on croit imitées de celles de la physique et de la chimie, mais qui n'ont rien de scientifique, on croit parler au nom de la « science ». Mais on ne parle toujours qu'au nom de l'exégèse ou de la philologie, qui ne sont pas des « sciences », et le conflit, s'il y a conflit, n'est donc pas entre la « science » et la a religion », mais entre la « religion » et des opinions qui demeurent aussi personnelles à celui qui les professe qu'une opinion sur la guerre du Péloponèse ou sur la rivalité de César et de Pompée. C'est ce que je n'ai trouvé qu'à peine indiqué dans ces Etudes, et c'est ce que je voudrais pouvoir quelque jour montrer avec l'ampleur que le sujet exigerait.
La seconde idée que j'ai tâché de mettre en lumière dans ces Etudes est celle-ci, que, bien loin qu'il y ait « incompatibilité, » au
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contraire, il y a comme une convenance interne entre le catholicisme et la démocratie. On en trouvera surtout l'expression dans le chapitre sur le Catholicisme aux Etats- Unis ^écril au retour d'une trop rapide excursion dans l'Est américain ; et, si ce n'est pas abuser de la patience du lecteur, on voudra bien le rapprocher du discours prononcé à Lille sur les Raisons actuelles de croire. Le christianisme est une « religion populaire », et, comme je l'ai rappelé dans ce chapitre même, ce grief n'était pas contre lui le moindre de ceux de Voltaire. Voltaire trouvait « insupportable » qu'on prétendît l'obliger de penser « comme son tailleur et comme sa blanchisseuse » ; pareillement, il méprisait le christianisme de n'avoir été, pendant plus décent ans, que la religion « de la plus vile canaille » ; et je ne répondrais pas que cette opinion ne fût encore celle de quelques-uns de nos intellectuels. Elle fait honneur au christianisme.
Ce n'est pas d'ailleurs le lieu de discutera ce propos si le christianisme, en général, et le catholicisme en particulier, sont une « aristocratie » ou une a démocratie », Il faudrait commencer par s'entendre sur l'exacte signification de ces mots eux-mêmes, qui peut-
être, ayant changé de sens depuis Arîstole, ne sont plus aujourd'hui l'antithèse ou la contre-partie l'un de l'autre. Bornons-nous donc à dire que, pour nous, si l'on nous demandait d'en donner une définition, nous ne la chercherions pas dans des distinctions devenues de notre temps assez artificielles, et, par exemple, telles que celles qui différencient les unes des autres les diverses « formes de gouvernement ». Une république n'est pas nécessairement démocratique; et on remarquera, d'autre part, que, même au sein des démocraties qui se croient le plus avancées, quelque aristocratie, d'une manière ou d'une autre, est toujours en train de se reconstituer. Mais nous dirions que l'un des caractères essentiels de la démocratie, c'est de tendre en tout à l'abolition du privilège héréditaire, dont le maintien et l'extension sont la grande affaire d'une aristocratie. Les démocraties ne sont ennemies ni de la fortune, quoi qu'on en ait pu dire, ni des distinctions personnelles ou individuelles, ni par conséquent d'une certaine « inégalité », d'une hiérarchie et d'une discipline, dont elles reconnaissent la vertu sociale, mais elles ne veulent pas que rien de tout cela s' « hérite », —