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La Science et la religion, réponse à quelques objections [microform]

Lorsqu'au mois de janvier dernier j'ai publié l'article que je réimprime aujourd'hui en brochure, j'espérais bien qu'on le lirait, mais, — la modestie m'oblige de le dire, — je ne m'attendais guère qu'il dût provoquer tant de bruit.

A la vérité, il y était question, sinon de la a banqueroute », en tout cas des « faillites )) que la Science a faites à quelques-unes au moins de ses promesses ; mais je n'étais pas le premier qui se servît du mot, et dix autres avant moi l'avaient publiquement

prononce. J'y louais, comme je pouvais, la généreuse initiative ou l'audace apostolique du pape Léon XIll; mais bien loin d'être Tun des premiers, j'étais au contraire l'un des derniers à le faire , et, à cet égard, je n'ai qu'un regret, — qui est d'avoir trop attendu. Enfin, très sommairement et très discrètement, j'insinuais que le christianisme, en dépit de nos savants ou de nos exégètes, est encore, est toujours une force avec laquelle on doit compter; et il me semblait ne faire là que constater ce que l'on appelle une vérité d'évidence. Rien de tout cela n'était bien neuf ni bien extraordinaire.

Mais puisque l'article a excité tant de tumulte et que, depuis trois mois passés, ni la trêve du premier jour de l'an, ni la chute du ministère, ni la démission d'un président de la République, ni l'élection de M. Brisson, ni le Carnaval, ni la Mi-Carême, ni le procès

de M. Coquelin et de la Comédie française n'en ont détourné l'attention des journalistes, j'ai fini par me persuader que j'y avais dit des choses bien plus intéressantes que je ne croyais moi-même; — et c'est pourquoi je le réimprime.

Au reste, je n'y ai point fait de corrections, même de style; et je me suis contenté d'y ajouter de nombreuses notes qui en doublent à peu près retendue. Puissentelles également en doubler la portée !

4 avril 1895.

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ET

Le 27 novembre de Tannée qui vient de finir, j'ai eu l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté le Pape Léon XIII, en audience particulière. Ce qu'il a bien voulu me dire, on ne s'attend sans doute pas que je commette ici, ni nulle part, l'indiscrétion ou Tinconvenance de le publier (1). Mais, si cette vi-

(1) Celte déclaration, queje croyais assez catégorique, n'a pourtant pas été prise pour telle; et, justement, de ce que je repoussais d'abord toute accusation de reportage, on en a, sans hésiter, conclu que je la méritais. C'est ainsi qu'on raisonne aujourd'hui! Un député français, M. Vigne d'Octon,

site ma naturellement suggéré quelques réflexions, j'ai pensé qu'il pouvait être opportun, — ou actuel, comme Ton dit, — de les mettre par écrit. On ne trouvera pas, et j'espère que le lecteur ne cherchera pas autre chose dans les pages qui suivent.

Le temps n'est pas très éloigné de nous où l'incrédulité savante passait communément pour marque ou pour preuve de supériorité dlntelligence et de force d'esprit. On ne mé-

qui voyageait alors en Italie, s'avisa in^me de solliciter à son tour une audience du Pape, i)Our demander à Sa Sainteté ce qu'EUe pensait de la manière dont j avais rendu ses idées. C'était me faire trop d honneur! 11 ne me resterait plus là-dessus (lu'à reprendre moi-même le chemin de Rome et du Vatican jjour interroger le Saint-Père sur la lidélité des souvenirs de M. Vigne d Octon. Mais, jmisque je l'ai déjà dit, je préfère tout simplement le redire : il n'tj a pas un mot, dans les pages que l'on va lire, qui se rapporte à l'entretien que le Saint-Père a bien voulu m'accorder; et, quoi que l'on pense des idées que j'y exprime, je me fais un scrupule, un devoir, et un plaisir d'en revendiquer pour moi seul toute la responsabilité.

connaissait pas l'importance des « religions dans l'histoire, ni surtout celle de la « reliîrion » ou du « sentiment religieux », dans le développement de l'humanité. C'était même le point qu'on se flattait d'avoir gagné sur l'esprit du xvni° siècle; et, tout en faisant profession d'incroyance, on ne laissait pas de reprocher aux Voltaire, aux Diderot, auxCondorcet, la violence injurieuse de leur polémique antichrétienne, la déloyauté de leur argumentation, et l'étroitesse de leur philosophie (1). Mais on n'en voyait pas moins, —

(1) C'est ce que Renan, dans sa jeunesse, —quand il n'était encore l'auteur que de ses Études d'Histoire religieuse et même de sa Vie de Jésus, — ne laissait pas échapper une occasion de dire ; et Voltaire en ce temps-là ne lui était guère moins odieux que Déranger lui-môme, avec son Dieu des bonnes gens! Mais quand il se fut ai)erçu qu'en somme les conclusions de ses Origines du christimdsme ressemblaient beaucoup à celles de Voltaire, il changea dopinion, ce qui fait honneur à sa loyauté, et, dans son Histoire d Israël on vit le mépris d'autrefois se changer en une émulation d'assez basses plaisanteries, qui fait moins d'honneur à son goût. Comme l'auteur de la Bible expliquée par les aumôniers du roi de Pologne, il s'égaya de son mieux aux dépens de Javeh, « une créature de l'esprit le plus borné w, et c'est alors qu'il crut faire merveille en comparant David

avec Auguste Comte et son école eutière, — clans « l'état théologique », ce que j'appellerais volontiers la phase embryonnaire de la vie (le rintelligence ; et peut-être quelques physiologistes ou quelques anthropologues en sont-ils encore aujourd'hui solidement convaincus. « Les religions, — lit-on dans un livre récent, — sont les résidus épurés des superstitions... La valeur d'une civilisation est en raison inverse de la ferveur religieuse... Tout progrès intellectuel correspond à une diminution du surnaturel dans le monde... L'avenir est à la science. » Ces lignes sont datées de 1892, mais l'esprit qui les a dictées est de vingt ou trente ans plus vieux qu'elles (1).

Une s'est-il donc passé depuis lors? quel sourd travail s'est accompli dans les profondeuis de la pensée contemporaine? et, à ce

à Tioppinaiin. Je l'aime mieux, comme homme, dans ce rôle, où il aie mérite au uioinsd*ôtre plus franc, et je le préfère, comme écrivain, dans l'autre.

(1) La Religion, par André Lefèvre, p. 572, 573.

propos, parlerons-nous h notre tour de la « banqueroute de la science ». Les savants s'indignent sur ce mot, et on en rit dans les laboratoires. « Car, — disent-ils, — où sont donc celles de leurs promesses que la physique, par exemple, ou la chimie n'aient pas tenues, et au delà? Nos sciences ne sont nées que d'hier, et elles ont en moins d'un siècle transformé l'aspect de la vie. Laissons-leur le temps de grandir! Qui sont d'ailleurs ceux qui parlent ici de banqueroute ou de faillite? -que connaissent-ils de la science? à quelle découverte, à quel progrès de la mécanique ou de l'histoire naturelle ont-ils eux-mêmes attaché leur nom? ont-ils inventé seulement le téléphone ou trouvé le vaccin du croup? C'est ce qu'on aimerait savoir avantde leur répondre. Et quand enfin quelque savant, d'esprit plus chimérique ou plus aventureux, aurait pris au nom de la science des engagements qu'elle n'a pas souscrits^ est-ce la science qu'il en faut accuser? Le bon sens, que Descartes croyait « la chose du monde la plus

répandue » est au contraire la plus rare que l'on sache, plus rare que le talent, aussi rare que le génie peut-être; et nous avouons de bonne grâce que de grands savants en ont parfois manqué ». Ainsi raisonnent ceux qui ne veulent voir dans « la banqueroute de la science » qu'une métaphore retentissante; — et je ne puis pas dire cpi'ils aient tout à fait tort (1).

(1) Afin de se former une juste idée de ce que l'on apporte aujourd'hui de bonne loi dans la discussion ou dans la polémique, je crois devoir faire observer que j'avais eu soin d'indiquer inoi-mèine dans celte page toutes les objections que l'on m'a faites au nom de la science; et mes adversaires n'ont eu qu'à les développer. Non seulement je n;ai pas nié les progrès de la science, « le téléphone » ou « le vaccin du croup », — ce qui serait aussi ridicule que de nier en plein midi la clarté du soleil,— mais je lai dit textuellement : « Où sont celles de leurs promesses (lue la physique, par exemple, et la chimie n'aient pas tenues et au delà? » Ceux qui m'ont répondu par une longue énumération des progrès de la science ne m'ont donc rien appris que je n eusse moi-même eu soin de dire; ils n'ont fait qu'essayer de donner le change à leurs lecteurs; et s'ils ne l'ont pas pris eux-mêmes, je demande quelle est cette manière de discuter? Je ne crains pas que l'on me

réponde.

J'avais également [trévu et prévenu l'objection qu'en ofTet

Mais ils n'ont pas non plus tout à fait raison, et ({uelque distinction quïls essaient d'établir entre le bon sens des <( vrais » savants, et la fâcheuse témérité des autres, ce qui est certain, c'est que la science a plus d'une fois promis de renouveler la « face du monde ». « Je crois avoir prouvé la possibilité, — écrivait Condorcet il y a tout juste cent ans, — de rendre la justesse d'esprit une qualité presque universelle,... de faire en sorte que l'état habituel de l'homme, dans un peuple entier, soit d'être conduit par la vérité. . . soumis dans

on n'a pas manqué de tirer de mon incompétence de « physicien » ou de « ciiimiste ». Elle n'en a pas moins défrayé des articles entiers !

Et pourquoi encore ai-je écrit que « si ([uelque savant, d'esprit plus chimérique.ou (>lus aventureux, a pris au nom de la science des engagements quelle na pas souscrits, ce n'est pas la science qu'il en faut accuser >» ? Trop simple ou trop naïf, je m'étais llalté que ce fût pour éviter la réponse que l'on a cru me faire en me demandant « quels sont les grands noms de la science que l'on pourrait placer au bas de ces superbes manifestes, dont je rends la science elle-même responsable ? « Mais j'étais loin de compte! et, comme dit le proverbe, il n'y a pire sourd que celui qui ne veut pas entendre! Je reviendrai d'ailleurs sur ce point dans un instant.

sa conduite aux règles de la morale. . . se nourrissant de sentiments doux et purs. » Et il ajoutait : « Tel est le point où doivent infaillïhlomcnt le conduire les travaux du génie et le progrès des lumières (1). » Me dira-t-on (lue Condorcet n'était après tout qu'un encyclopédiste? Et je l'entends bien ainsi I Mais Uenan, à ses débuts du moins, n'a pas dit autre chose : « La science restera toujours la satisfaction du plus haut désir de notre nature : la curiosité; elle fournira toujours à lliomme le seul moyen quil ait pour amélioA rcr son sort. » Et en un autre endroit, dant ce même livre sur l'Avenir de la science, dont| le titre à lui seul était tout un programme « Organiser scientifiquement l humanité, — ] c'est lui qui soulignait, — tel est donc lej dernier mot de la science moderne, telle eslj son audacieuse, mais légitime préten-| tion (*2). » Voilà, je pense, des promesses! qui

(1) Esquisse d'un fahicau des progrès de l'esprit humain. Édition Didot, t. IV des Œuvres, i^, 395

(2) L'Avenir de la science, p. 37.

vont un peu plus loin que l'ambition du chimiste ou du physicien; et ce sont ces prx)messes auxquelles on prétend que la science aurait fait banqueroute (1).

(1) C'est ici l'un des points importants du débat. - Les « promesses » dont vous demandez compte à la science, ,ne dit-on, elle ne les a point faites ; et ni les « encyclopedistes >. du siècle dernier, ni les « hégéliens » du notrr n'avaient le droit de parler en son nom. - Examinons un

peu l'objection.

10 Je consens volonlieis que Renan ne soit pas un « savanl .. et même je me réjouis d'avoir obtenu cet unpor anl aveu. Car sa prétention était bien de fairede la science S . se nattait de quelque chose au monde, cétaild'avoir in rodui dans les questions d'exégèse et de philologie une r.S«eu une précision, une délicatesse -de méthode égales ou du moins Sue à celles de la physiologie et de la chimie même. On le voit clair comme le jour dans le détail de son sty e ou les comparaisons « pseudo-scientifiques » abondent , et, ce !,„i est dus grave, y servent à fonder des conclusions s disant historiques ou morales. Encore une f» ^ J« ■"';"^ donc pas tâché de lavoir vu dei.osseder du litre de « sa vaut Lu à dater d'aujourd'hui, je m'engage l-b'7-" "» à ne voir désormais en lui qu'un . professionnel de lettres ... un artiste, un poète, un dilettante.

Pour condorcet, j'en suis bien aise aussi, quoique la question soit un peu plus délicate. Comment oublierais-je en effet que Jeau-Anloine-Mcolas Carilat, inarqu s de Condorcet fut en son temps « secrétaire I'"P«"'^' « *\*démie des sciences »?et où allons-nous s. nous admettons

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Serrons cependant la question de plus près. En fait, les sciences pliysicpies ou naturelles

qu'on puisse «Hie « secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, » et cependant n'être pas un « savant »?

2* Il faudrait tâcher d'être loyal. Lors^iue de sim|)Ies philosophes, des « professionnels de lettres » comme Auguste Comte, et, i)Ius près de nous, comme Littré, comme Taine, comme Renan môme, et vingt autres qu'on pourrait citer, se sont réclamés de la science, est-ce que la science les a récusés? Est-cequ'ellea repoussé l'alliance qu'ils lui offraient? Est-ce (jue le triomphe de leurs idées n'a pas éléson triomphe aillant (jue le leur.^ La science peut donc bien avoir aujourd'hui le droit de passer leurs idées comme au crible et dr n'en retenir que ce qu'elle y reconnaît de conforme à ses propres certiludes. Elle n'a pas le droit de renier ses anciens alliés î Car elle leur est redevable d'une part au moins de son prestige et de sa « popularité ». S'ils ont parlé pour elle avec un peu d imprudence peut-être, et sans y être en quelque sorte dûment autorisés, la science n'a pas moins profité de leur enthousiasme pour elle, et de leur talent. Ce sont eux qui ont gagné sa cause, et non pas les inventeurs du gaz d'éclairage ou de la chaudière tubulaire. S'ils ne se sont point illustrés par des découvertes personnelles et proprement « scientifiques», c'est eux qui ont assuré, dans le temps où nous sommes, la domination delà «science » sur les esprits. Et voilà pourquoi, les « promesses » qu'ils ont faites en son nom, la science nous en est aujourd'hui comptable, j)arce qu'un honnête homme ne répond pas seulement des traites qu'il a tirées, mais encore de celles qu'il a endossées !

3' C'est aussi bien ce que font les vrais savants, et aux

nous avaient promis de supprimer « le mystère ». Or, non seulement elles ne Font pas supprimé, mais nous voyons clairement aujourd'hui qu'elles ne l'éclairciront jamais. Elles sont impuissantes, je ne dis pas à résoudre, mais à poser convenal)lement les seules questions qui importent : ce sont celles

textes cités dans l'article, c'est ce qui me dispense d'en ajouter d autres: ceux de M. Berthelot me sulfisent, -dans son article de la Revue de Paris, du 1" février 1895,- sur la {Science et la Morale. Je ne parle pas ici, m pour le moment du fond de larlicle : je n'en reliens que la conclusion : «NousvoYonschaquejourcommentrapplicationdesdoctnnes

scientifiques à l'industrie accroît continuellement la richesse et laprospérilé des nations... L'application des mêmes doctrines diminue sans cesse les douleurs... et augmente la durée movenne delà vie. L'histoire du siècle présent prouve également à quel point le sort de tous a été ame lore par les idées nouvelles... Telles sont les conséquences de la méthode scientifique. C'est ainsi que le triomphe universel de la science arraera à assurer aux hommes le maxwnun possible de bonheur et de moralité. » M Condorcet m Renan n'avaient rien dit de plus; et tout ce qu ils nous avaient promis, on le voit, un autre « secrétaire perpétuel de 1 A- ' ademie des sciences » nous le promet à son tour. Que reslet-il après cela des prétendues « réponses » ou l on in a reproché d avoir attribué à la science des ambitions qu elle n'aurait jamais eues?

qui touchent à l'origine de riiomme, à la loi de sa conduite, et à sa destinée future. L'inconnaissable nous entoure, il nous enveloppe, il nous étreint, et nous ne pouvons tirer des lois de la physique ou des résultats de la physiologie aucun moyen d'en rien connaître. J'admire autant que personne les immortels travaux de Darwin, et quand on compare Tintluence de sa doctrine à celle des découvertes de Newton, j'y souscris volontiers. Mais quoi î Pour descendre peut-être du singe, — ou le singe et nous d'un commun ancêtre, — en sommes-nous plus avancés, et que savonsnous de la vraie question de nos origines? (( Dans ^'hypothèse mosaïque de la création, — dit Iliockel, — deux des plus importantes propositions fondamentales de la théorie de l'évolution se montrent à nous avec une chirté et une simplicité surprenantes. » Mais, de plus, ajouterons-nous, « Thypothèse mosaïque de la création » nous donne une réponse à la question de savoir (Voû nous venons, et la théorie de l'évolution ne nous en donnera

jamais (1). Ni l'anthropologie, ni l'ethnographie, ni la linguistique ne nous en donneront

(1) A ceUe observation, jo me suis étonné de la réponse imprévue que m'a faite M. Herlhelot.

« Le mystique, dit-il, qui prétendrait diriger sa vie et ses affaires privées d'après les seules notions du merveilleux serait bien vite perdu. L'histoire générale et la pathologie mentale montrent que les peuples et les particuliers qui ont adopté les mystères et Tinspiralion divine comme guides fondamentaux ne tardent pas à être précipités dans une ruine morale, intellecluelle et matérielle, irréparable. »

On serait curieux, en vérité, de savoir qui sont ces « peupies » dont parie ici le savant chimiste ! Sont-ce les Romains, 8ont-ce les Grecs, sont-ce les Égyptiens, qui ont pris pour « guides fondamentaux » l'inspiration divine et le mystère? Et autour de nous, dans notre monde moderne, est-ce que, [)our être beaucoup plus préoccupés que nous ne le sommes en France des questions religieuses, la Russie, l'Angleterre, les États-Unis d'Amérique s'en portent plus mal? Mais il en est des « peuples » comme des hommes : ils meurent... parce qu'ils sont « mortels », quand ils ont fait leur temps, et parce que, fort heureusement, on ne peut pas toujours vivre.

Que vient faire encore ici « la pathologie mentale »? Ce n'est pas, que je sache, Rossuet ni Calvin qui sont morts « fous » ou « gâteux » ? ou voudrait-on dire par hasard que, de tous les hommes, il n'y a d'assurés d'échapper à « la paralysie générale » que les « géomètres et les physiciens »? Ce serait un précieux privilège.

Mais qu'est-ce encore que diriger sa vie « d'après les seules notions du merveilleux » et pour quels lecteurs notre savantcroyait-il écrire? Le u merveilleux » n'est i»as le « mys-

non plus jamais une à la question de savoir ce que nous somines, et soutiendront-elles, par hasard, qu'elles ne nous l'ont jamais promis? 11 serait trop aisé de montrer qu'elles ne se sont pas proposé d'autre objet. « Je suis convaincu, — a dit Kenan, — qu'il y a une science des origines de l'humanité qui sera construite un jour non par la spéculation abstraite, mais par la recherche scienlifiqiie... Quelle est la vie humaine qui, dans l'état actuel de la science, suffirait à explorer tous les côtés de cet unique problème?... Et si l'on ne l'a pas résolu, comment dire quon sait rho?7ime et r humanité (1)? » Mais nous pouvons être assurés aujourd'hui que les sciences

1ère », et M. Berlhelot se moque! S'il y a « des notions du merveilleux » —je veux dire si cetle expression signifie quelque chose — ce sont peut-tHre les «c spiriles », qui dirigent leur vie d'après elles, mais le « spiritisme » et le « spiritua- ^ lisme » font deux. Plus j'ai relu cette phrase et moins j'y ai trouvé de sens. Assurément cela est « dune personne étrangère à l'esprit philosophique ». J'aime d'ailleurs à penser que, dans les «< questions scientifiques », M. Herthelot apporte, à l'habitude, plus de précision et de perspicacité. (1) L'Avenir de la science, p. 163.

naturelles ne nous le diront pas. Ce que nous sommes en tant qu'animal, elles nous l'apprendront peut-être! Elles ne nous apprendront pas ce que nous sommes en tant qu'homme. Quelle est l'origine du langage? quelle est celle delà société? quelle est celle de la moralité? Quiconque, dans ce siècle, a tenté de le dire, y a échoué misérablement; et on y échouera toujours, et toujours aussi misérablement, parce que, ne pouvant concevoir l'homme sans la moralité, sans le langage, ou en dehors de la société, ce sont ainsi les éléments mêmes de sa définition qui échappent à la compétence, aux méthodes, aux prises enfin de la science. Ai-je besoin d'ajouter qu'à plus forte raison les sciences naturelles ne décideront pas la question de savoir où nous allons? Qu'est-ce que l'anatomie, qu'est-ce que la physiologie nous ont appris de notre destinée? Elles nous avaient cependant promis de nous expliquer, ou de nous révéler notre nature, et, de la connaissance de notre nature, devait suivre celle de

notre destinée. C'est en effet sa destinée qui détermine la vraie nature d'un être (1). Mais leurs recherches et leurs découvertes, — dont je ne méconnais pas au surplus l'intérêt, —

(1) Un jeune professeur de i)hilosoi)hie, — je l'appelle jeune, parce quil me traite en vieillard, — a fort obligeamment relevé celle phrase dans la Revue de Mélapinjsiqueet de MoralCy pour se demander si elle n'était pas à l'envers. Mais en disant que « c'est la destinée d'un être qui détermine sa vraie nature », je crois bien avoir dit ce que je voulais dire, et non i)as le contraire, et je m'élonne un peu qu'un philosophe, qui sait ce que cest qu'une cause finale, ne m'ait pas compris tout de suite. Par exemple, il importe beaucoup à la coniluilede la vie humaine de savoir si l'objet de cette vie est contenu et comme enfermé dans les limites de l'existence actuelle, ou au contraire s'il les dépasse. Toute la morale en peut être changée! Si nous nous anéantissons tout entiers en niourant, beaucoup de vertus nous sont encore possibles, — je n'ai garde d'en disconvenir, — mais nous ne traiterons pas de la même manière les instincts (pie nous trouvons en nous. La détermination de noire vraie nature dépend donc étroitement de la connaissance de notre destinée. Si nous connaissions notre destinée, nous connaîtrions assurément notre nature, mais si nous connaissions entièrement notre nature, au contraire, nous ne connaîtrions pas nécessairement notre destinée. Cela est d'un autre ordre, et rentre dans un autre plan, (jui |>ourrait nous échapper. La connaissance du tout emporle celle des parties, mais la réciproque n'est pas vraie, et nous pouvons connaître des parties déterminées d'un toulj en en ignorant les autres.

propos, parlerons-nous à notre tour de la « banqueroute de la science ». Les savants s'indignent sur ce mot, et on en rit dans les laboratoires. « Car, — disent-ils, — où sont donc celles de leurs promesses que la physique, par exemple, ou la chimie n'aient pas tenues, et au delà? Nos sciences ne sont nées que d'hier, et elles ont en moins d'un siècle transformé l'aspect de la vie. Laissons-leur le temps de grandir I Qui sont d'ailleurs ceux qui parlent ici de banqueroute ou de faillite? que connaissent-ils de la science? à quelle découverte, à quel progrès de la mécanique ou de l'histoire naturelle ont-ils eux-mêmes attaché leur nom? ont-ils inventé seulement le téléphone ou trouvé le vaccin du croup? C'est ce qu'on aimerait savoir avant de leur répondre. Et quand enfin quelque savant, d'esprit plus chimérique ou plus aventureux, aurait pris au nom de la science des engagements qu'elle n'a pas souscrits^ est-ce la science qu'il en faut accuser? Le bon sens, que Descartes croyait « la chose du monde la plus

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répandue » est au contraire la plus rare (jue Ton sache, plus rare que le talent, aussi rare que le génie peut-être; et nous avouons de bonne grâce (pie de grands savants en ont parfois manqué »). Ainsi raisonnent ceux qui ne veulent voir dans « la banqueroute de la science » qu'une métaphore retentissante; — et je ne puis pas dire qu'ils aient tout à fait tort (1).

(1) Afin de se former une juste idée de ce quel on apporte aujourd'hui de bonne toi dans la discussion ou dans la polémique, je crois devoir faire observer que j'avais eu soin d'indiquer moi-inènie dans celte page toutes les objections que l'on m'a faites au nom de la science; et mes adversaires n'ont eu qu'à les développer. Non seulement je n'ai pas nié les progrès de la science, « le télé|)lione » ou « le vaccin du broup », — ce qui serait aussi ridicule que d(î nier en plein midi la clarté du soleil,— mais je lai dit textuellement : « Où sont celles de leurs promesses que la physi(iuc, par exemple, et la chimie n'aient pas tenues et au delà? » Ceux qui m'ont répondu par une longue énuméralion des progrès de la science ne m'ont donc rien appris que je n'eusse moi-même eu soin de dire; ils n'ont fait qu'essayer de donner le change à leurs lecteurs; et s'ils ne l'ont pas pris eux-mêmes, je demande quelle est celte manière de discuter? Je ne crains pas que l'on me

réponde.

J'avais égalemenl prévu et prévenu l'objection qu'en <'fTet

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Mais ils n'ont pas non plus tout à fait raison, et quelque distinction qu'ils essaient d'établir entre le bon sens des « vrais » savants, et la fâcheuse témérité des autres, ce qui est certain, c'est que la science a plus d'une fois promis de renouveler la « face du monde ». « Je crois avoir prouvé la possibilité, — écrivait (^ondorcet il y a tout juste cent ans, — de rendre la justesse d'esprit une qualité presque universelle,... de faire en sorte que l'état habituel de l'homme, dans un peuple entier, soit d'être conduit par la vérité. . . soumis dans

on n'a pas manqué de tirer de mon incompétence de « physicien » ou de « ciiimiste ». Elle n'en a pas moins défrayé des articles entiers.'

Et pourquoi encore ai-je écrit que « si quelque savant, d'esprit plus chimérique ou plus aventureux, a pris au nom de la science des engagements qu'elle lia pas souscrits, ce n'est pas la science qu'il en faut accuser »? Trop simple ou trop naïf, je m'étais tlalté que ce fût pour éviter la réponse que l'on a cru me faire en me demandant « quels sont les grands noms de la science que l'on pourrait placer au bas de ces superbes manifestes, dont je rends la science elle-même responsable? » Mais j'étais loin de compte! et, comme dit le proverbe, il n'y a pire sourd que celui (|ui ne veut pas entendre! Je reviendrai d'ailleurs sur ce point dans un instant.

sa conduite aux règles de la morale. . . se nourrissant de sentiments doux et purs. » Et il ajoutait : « Tel est le point où doivent infaiU llblcmcnt le conduire les travaux du génie et le progri's des lumières (1). » Me dira-t-on que Gondorcet n'était après tout qu'un encyclopédiste? Et je l'entends bien ainsi I Mais Uenan, à ses débuts du moins, n'a pas dit autre chose : « La science restera toujours la satisfaction du plus haut désir de notre nature : la curiosité ; clic fournira toujours à l homme le seul moyen quil ait pour amcliorer son sort. » Et en un autre endroit, dans ce même livre sur l'Avenir de la science, dont le titre à lui seul était tout un programme : « Organiser scientifiquement t/iumanitCy — c'est lui qui soulignait, — tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse, mais légitime prétention (2). » Voilà, je pense, des promesses î qui

(1) Esquisse d'un tableau des progrès de l'esprit humain. ÉdiUon Didot, t. IV des Œuvres, p. 395

(2) L'Avenir de la science, p. 37.

vont un peu plus loin (|ue l'ambition du chimiste ou du physicien; et ce sont ces promesses auxquelles on prétend que la science aurait fait banqueroute (1).

(1) C'est ici l'un des points importants du débat. — Les « promesses » dont vous demandez compte à la science, me dit-on, elle ne les a point faites ; et ni les « encvcloprdistes M du siècle dernier, ni les « hégéliens » du nôtn; n'avaient le droit de parler en son nom. — Examinons un peu l'objection.

1° Je consens volontiers que Renan ne soit pas un « savant )' et même je me réjouis d'avoir obtenu cet important aveu. Car sa prétention était bien de faire de la science '.S'il se flattait de quelque chose au monde, c'était d'avoir introduit dans les questions d'exégèse et de philologie une rigueur, une précision, une délicatesse de méthode égales ou du moins analogues à celles de la physiologie et de la chimie même. On le voit clair comme le jour dans le détail de son style, où les comparaisons « pseudo-scientifiques » abondent, et, <c qui est plus grave, y servent à fonder des conclusions soidisant historiques ou morales. Encore une fois je ne suis donc pas fâché de l'avoir vu déposséder du titre de « savant » et, à dater d'aujourd'hui, je m'engage publiquement à ne voir désormais en lui qu'un « professionnel de lettres»», un artiste, un poète, un dilettante.

Pour Condorcel, j'en suis bien aise aussi, quoique la question soit un j)eu plus délicate. Comment oublierais-je en effet que Jean-Anloine-Nicolas Carilat, marquis de Condorcel, fut en son temi)s « secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences »?et où allons-nous si nous admettons

Serrons cependant la question de plus près. En fait, les sciences physicfiies ou naturelles

qu'on puisse arc « secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, « et cependant n'être pas un « savant »?

2* Il faudrait tâcher d'être loyal. Lorsque de simples philosophes, des « professionnels de lettres « comme Auguste Comte, et, plus près de nous, comme Lillré, comme Taine, comme Renan même, et vingt autres qu'on pourrait citer, se sont réclamés de la science, est-ce que la science les a récusés? Kst-ce(iu'elle a repoussé ralliance qu'ils lui ottraient? Est-ce que le triomphe de leurs idées n'a pas étéson triomphe aulant (|ue le leur? La science peut donc bien avoir aujourd hui le droit de passer leurs idées comme au crible et de n'en retenir que ce qu'elle y reconnaît dt? t»%Uirmc. à irn propres cerliludes. Klle n'a pas le droit do Ttnhtt *<* anciens alliés î Car elle leur est redevable d'une f^rtau tÉo4ft« de son prestige et de sa « popularité ». S'iU oa* |»»rlr pour elle avec un peu d'imprudence peul-ètre, cl tmi y Htt m quelque sorte xlùmcnt autorisés, la srienoe n* f«>* makm profité de leur enthousiasme pour elle, el dr kur lO^nl. Oc sont eux qui ont gagné sa cause, et non pa< l<* iiivrmtr^nr* du gaz d'éclairage ou de la chaudière tubuliire S'iU nt te sont point illustrés par des découvertes per^onntdM ri proprement n scicntiliques », c'est eux qui ont awiirr, ila»s le temps où nous souunes. la domination de U • scwnrt » *iir les esprits. Et voilà pourquoi, les « prom«»« » <|ii*IU ont faites en son nom, la science nous en est anJcMifrtuI «mp. table, parce qu'un honnête homme ne répor>d pis «ttkfneall des traites qu'il a tirées, mais enc^ire dccellf* *\mï\ » cnéû»-

sées !

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