‹ La Science et la religion, réponse à quelques objections [microform]Chapitre 3 sur 3 · GO · texte numérisé non relu

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comme je le disais, si Fon examine froidement la question, nous n'avons rien à sacrifier. Il n'appartient pas plus à la science d'infirmer

chez un homme qui a tant fréquenlé Bossuel, l'objet <r un premier étonnement. M. lirunelière nous en réservait un second, en classant l'immortalité de lame et lexislence de Dieu parmi les choses qui ne se démontrent pas. In encore su va une lacune, c'est bien celle de la plnlosoplne. ^^ Je ne m'arrêterai pas à relever ce que ces derniers mots ont d'assez désobligeant, et M^^ d'Hulst le prend, en ven e, de bien haut. Je ne m'attendais pas, de sa part, a cette leçon et je la trouve un peu bien pédanlesque. Mais je me c"onlenterai de faire observer à M^^ d'Hulst que si j'avais entendu comme lui, - je veux dire comme le catho icisn.e, -la nature et les rapports de la « raison >> avec « la foi », je n'aurais pas écrit dans la même page : « Nous ne sacriherons... ni lindépendance de notre pensée «. Quel besoin aurais-je eu de « réserver « lindépendance ^e ma peusee si j'acceptais d^ns son intégralité l'enseignement de 1 Kghse ? 11 m'aurait sufli de me déclarera catholique », tout uniment tout simplement; et je n'aurais pas ^^^^'\''''\lj}\'l n'apparti'nt pas à la science d'infirmer ou de fortifier les

preuves de la religion ». i.,p.»i;nn

Quelle que soit donc l'insuffisance de mon éducation philosophique, je persiste à penser que Ion ne« démontre ni nmmorlalité de l'àme ni l'existence de Dieu. " C ^ ^'^ ^ «P^ nion de Pascal, c'était également l opinion de Kan ; e ja bien le droit de me « tromper » avec eux! Il faut mam tnir les droits de ce que l'on appelait autrefois ;.a^^^^^^^^ cience errante ». Je ne tiens pour preuves de ^ e^-^^"^ ^^^^^ Dieu ni celles que l'on tire de l arrangement et de 1 ordre

ou de fortifier les « preuves de la religion, » qu'il n'appartient à la religion de nier ou de discuter les lois de la pesanteur ou les acqui-

du monde ; ni celles que l'on tire de l'idée du parfait ou de l'infini, « dont l'essence impliquerait l'existence, cujus essentia involvit existentiam » ; ni celles enfin que l'on tire de la présence en nous de la loi morale ; et même, après y avoir songé plus souvent que ne le croit M^^ d'Hulst, je n'y vois que des « tautologies ». Ceux qui les trouvent « démonstratives » ne font pas attention qu'elles impliquent toutes un Dieu « sensible au cœur » et affirmé par lui avant même que d'être, je ne dis pas « démontré >. par le raisonnement, mais seulement conçu par la raison. Ou, en d'autres termes, on connaît déjà Dieu quand on essaie de mettre son existence en preuve, et j'estime, pour ma part — ou d'après mon expérience personnelle, qui est ici la seule autorité que je puisse invoquer — j'estime qu'aucune preuve ne le crée dans les cœurs qui ne le sentent pas.

J'en dis autant de « l'immortalité de l'àme », — sans compter qu'on ne peut l'établir par aucun argument, qui luimême, ne s'applique à tous les êtres vivants comme à l'homme ou bien qui ne permette au contraire d'en excepter la plupart des hommes. Voyez à cet égard les nombreux théoriciens, trop i)eu connus en France, de ce que l'on appelle en Suisse, en Allemagne, en Angleterre, en Amérique « l'immortalité conditionnelle ».

Pour ce qui est maintenant de la a nature de la foi » je ne saurais sans doute avoir la prétention de discuter la définition qu'en a donnée l'Église; et je suis d'ailleurs très éloigné d'y avoir vu avec M. Taine ce que M^^ d'Hulst appelle « un enthousiasme ou un délire sacré ». Mais j'avoue

sitions de l'égyptologie. Chacune d'elles a son royaume à part ; et puisqu'il ne dépend que de nous de nous rendre les sujets de l'une, ou de l'autre, ou de toutes les deux à la fois, que veut-on, que peut-on demander davantage?

Mais pouvons-nous également séparer la « morale » de la religion? C'est une autre question, beaucoup plus grave et plus délicate. 11 ne parait pas, en effet, que la morale ait été de tout temps ni partout nécessairement liée à la religion; et n'aurait-on pas même le droit de dire que, dans l'antiquité classique, le stoïcisme, entre autres doctri-

qu'en y reconnaissant une adhésion de l'intelligence à des vérilés conçues comme « rationnelles » j'y vois d'abord un acte ou une décision de la volonté. Je n'ai dit nulle part que l'on «« crût sans raison de croire », mais il ne me parait |)as que cette « raison » ou ces « raisons » soient de l'ordre intellectuel. On croit parce que l'on veut croire, pour des raisons de l'ordre moral, parce (jue l'on sent le besoin d'une règle, et que ni la nature ni l'homme n'en sauraient trouver une en eux. Mais le difficile ou l'impossible, c'est de se donner à soi-même le sentiment de C8 besoin, et c'est en ce sens qu'on ne se donne point la foi.

nés, ou l'opicuréisme même, ne se sont « posés » qu'en « s'opposant » aux pratiques et aux superstitions du paganisme? Socrate, encore, a certainement été Tathée des « dieux » d'Aristophane (1). On a soutenu d'autre part que la religion était la création de la morale. J'ai sous les veux, en ce moment môme un livre intitulé : la Religion basée sur la morale. C'est un recueil de conférences pronon-

(1) J'essaierai peut-être un jour de dire comment je conçois dans leur succession historique les rapports alternatifs de la morale et de la religion. Mais, si la religion et la morale n'ont pas toujours fait corps l'une avec l'autre, je croyais l'avoir dit assez nettement dans cette page. La morale grecque, par exemple, a été sans aucun doute une conquête assez lente et assez difficile de la philosophie sur le polythéisme hellénique ; et , s'il en fallait croire Ernest Renan, dans son Histoire d'IaraOl, on en pourrait, on en devrait dire autant de la morale du judaïsme. Mais ce n'est pas moins Scherer qui a raison contre les libres-penseurs de l'espèce de M. Berthelot. « La conscience est comme le cœur et il lui faut un au delà w ! Ou encore, et de même que dans un alliage ou dans une combinaison de la nature un corps possède et développe des propriétés que n'avaient pas ses éléments, c'est ainsi que l'alliance de la morale et de la religion leur donne à toutes les deux un prix et une portée sociale qu'aucune des deux ne pourrait avoir dins son isolement.

cées il y a quelques années en Amérique ou en Angleterre, et dont l'intention générale, si je Tai bien comprise, est d'établir qu'on ne trouve Dieu qu'en le eberchant en soimême. L'une et l'autre opinion, si différentes qu'elles puissent paraître, n'en reviennent pas moins au même point, qui est de faire de la morale une invention ou une conquête de l'humanité. Mais Edmond Scherer, à mon avis, voyait plus loin et plus profondément, quand il écrivait, en 188i, dans un remarquable article sur la Crise actuelle de la morale : « Sachons voir les choses comme elles sont : la morale, la vraie, la bonne, Tancienne, Fimpé^^ative, a besoin de F absolu; elle aspire à la transcendance; elle ne trouve son point d'appui qu'en Dieu... La conscience est comme le cœur : il lui faut un au delà. Le devoir n'est rien s'il n'est sublime ; et la vie devient chose frivole si elle n'implique des relations éternelles (1). » C'est la vraie ma-

(1) Études sur la littérature contemporaine, t. VIII, p. 182. 18:J.

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nière de poser le problème, et de le résoudre, peut-être. Il n'importe qu'en fait la morale soit sortie de la religion, ou la religion de la morale, ni même qu'il y ait eu des religions « immorales » , ou des morales « sans Dieu ». J'en dis autant de la question de savoir si nous instituerons quelque jour cette morale purement laïque dont je parlais tout à l'heure. Elle n'est pas mûre; et l'autre, la première, la question de savoir ce qu'il entrait de « surnaturel » dans la morale, ou de morale dans la « religion » d'un contemporain de Numa Pompilius, est oiseuse, pour le moment, comme n'intéressant que les historiens. Mais ce qui est essentiel, et ce qui est certain, c'est que la morale- et la rehgion ne prennent tout leur sens, elles ne réalisent la totalité de leur définition, pour ainsi parler, qu'en se pénétrant l'une l'autre , et si je l'ose dire, qu'en s'amalgamant. « Une morale n'est rien si elle n'est pas religieuse », — c'est encore à Scherer que j'emprunte cette formule, — et, d'une religion,

que resterait-il si Ton en ôtait la morale? Une manière de le prouver serait de montrer que, depuis tantôt deux mille ans^ et jusque dans le siècle où nous sommes, tout ce que l'on a fait d'eflbrts pour « laïciser » la morale, ou la séculariser, n'a jamais été qu'une déformation, ou une altération, ou un déguisement de quelque idée « chrétienne ». Bayle autrefois, ou Taine de nos jours, ont essayé de la fonder sur la pervei'sité naturelle de l'homme, et conséquemment sur l'obligation de refréner, de dompter, d'anéantir en nous les impulsions de l'instinct animal : c'est une idée chrétienne, si c'est le dogme même du péché « originel ». On le voit bien dans cette belle page des Elévations sur les Mf/stcrcSy si littérale et si symbolique à la fois : « Contenons les vives saillies de nos pensées vagabondes... nous commanderons en quelque sorte aux oisemix du ciel; empêchons nos pensées de ramper toujours dans les nécessités corporelles, comme font les reptiles sur la terre... Ce sera dompter des lions

que d'assujettir notre impétueuse colère. Nous dominerons les animaux venimeux quand nous saurons réprimer les haines, les jalousies et les médisances. Nous mettrons le frein h la bouche d'un cheval fougueux, quand nous réprimerons en nous les plaisirs. » Pareillement, on retrouve une idée chrétienne, celle de la grâce , dans toutes les morales mystiques. On en retrouve une autre, celle de la justice absolue, dans toutes les morales fondées, comme celles de Kant, sur « l'autonomie de la volonté ». Et s'il y a sans doute une morale positiviste, une morale -^ssue de l'idée d'une participation de misères et d'une solidarité d'intérêts qui lierait les iiries aux autres, dans l'infini de l'espace et "du temps, les générations des hommes, une très belle morale, celle dont Georges Eliot a donné la plus noble expression : — « Puissé-je atteindre — les cieux très purs! être pour d'autres âmes — Le calice de vaillance en quelque grande agonie — Allumer de généreuses ardeurs, nourrir de pures amours, — Être la douce

présence du l>iea partout dilTus — Et dans sa diffusion toujours plus intense (Ij; » — qui ne reconnaît là l'idée même du calholickme ou de la catholicité, pour mieux dire, mêlée avec Vidée de la vertu du sacrifice? Tant il est vrai que nous sommes imprégnés de christianisme! Iiico vivimus.movemur et sumus.

Et si jamais nous le rejetons, ce sera sans doute le fait le plus considérable de l'histoire du monde, — après celui de son institution (2) î

(1) Cité par W. H. Mallock, dans son livre : Is lifc wortli

living? p. 81, 82.

(2) Si l'on en voulait croire de certains philosophes et de certains savants, —ainsi M. Charles Richet, dans un article de la Revue Rose sur la Banqueroute de la science, en réponse au présent article, —c'est le contraire qu'il faudrait dire; et la morale delà solidarité, par exemple, ne se serait ii. posée » qu'en s'« opposant » à la morale du christianisme par un processus de différenciation et de progrès continus. Je ne puis me tonir ici de transcrire un éloquent passage de l'article de M. Richet. « Quelles idées en morale, sécrie-t-il, Bossuet avait-il sur la guerre, sur l'esclavage, sur les tortures, sur la liberté de conscience, sur l'égalité des hommes, sur le respect de la vie humaine? Et quelles idées avons-nous aujourd'hui? Quel jugement Bossuet portait-il sur les dra-

Pour tous ceux donc qui ne pensent pas qu'une démocratie se puisse désintéresser de la morale, et qui savent d'ailleurs qu'on ne

gonnades, sur la Saint Barthélémy, sur l'Inquisition, et quels jugements portons-nous aujourd'hui? »

La réponse est facile à ces interrogations un peu trop sûres d'elles-mêmes. Dans son Abrégé de l' histoire de France, écrit pour le Dauphin, et en partie par le Dauphin lui-même, dont Bossuet se contentait parfois de corriger la « rédaction d'histoire », voici comment il est parlé de la Saint-Barthélémy. « Pour imprimer davantage la conspiration dans les esprits, on rendit à Dieu des actions de grâces publiques sur la prétendue découverte. Ces grimaces n'imposèrent à personne, et l'action qu'on venait de faire fut d'autant plus détestée de tous les gens de bien qu'on ne put trouver un prétexte qui eût la moindre apparence. L'horreur en augmentait tous les jours par les nouvelles qu'on recevait des provinces. » Et un peu plus loin, à l'endroit de la mort de Charles IX : « La manière dont il mourut fut étrange : il eut des convulsions qui causaient de l'horreur, et les pores s'étant ouverts par des mouvements si violents le sang lui sortait de toutes parts. On ne manqua pas de dire que c'était avec justice qu'on voyait nager dans son propre sang un prince qui avait si cruellement répandu celui de ses sujets ». Ne faudrait-il pas peut-être avoir lu Bossuet avant d'en parler?

Car alors on ne demanderait pas quelles étaient ses « idées sur la guerre »; on connaîtrait la Politique tirée de l'Écriture Sainte; et on y aurait vu, dans le chapitre intitulé : Que Dieu n'aime pas la guerre, les paroles suivantes : « Dieu refuse à David son agrément (pour

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ouverne pas les hommes à l'encontre d'une force aussi considérable qu'est encore la religion, il ne s'agit plus que de choisir entre les formes du christianisme celle qu'ils pourront

bàlir le tomple) en haine du sang dont il voit ses mains toutes trempées. Tant de sainteté dans ce prince n'en avait pu eft'acer la tache. Dieu aime les pacifiques , et la gloire de la paix a la préférence sur celle des armes, quoique saintes et religieuses ». Au contraire ce sont les « savants » qui ont proclamé « la sainteté de la guerre » avec leur fausse interprétation de la concurrence vitale, et si quelqu'un en a fait, de nos jours mêmes, l'école de toutes les vertus, c'était encore une autre es|)èce de savant, puisque c'est le maréchal de Moltke. M. Charles Richet n'est pas toute la « Science » à lui seul, et je connais nombre de savants qui ne font pas partie de la « Ligue de la paix ».

Ai-]e besoin maintenant de justilier Bossuet sur l'article du « respect de la vie humaine » ou sur celui de 1' « esclavage » ? Je me conlenterai de faire observer à ce propos que la justification qu'il donne de l'esclavage, ou l'excuse, est justement fondée sur ce qu'on appelle le caractère sacré de la vie humaine, scrvus a servando : l'esclave est pour lui le vaincu dont le vainqueur a respecté la vie. Mais dun autre côté je ne serais pas embarrassé de citer des savants, d'illustres savants, comme Agassiz, qui l'ont fondé de notre lenq)s sur « l'inégalité des races humaines », c'est-à-dire sur des raisons de l'ordre analomico-[)hysiologique et par conséquent « scienlifuiue ».

Mais M. Richet dit encore : « La morale que l'Église enseigne aujourd'hui n'est [»robablement pas très différente de

le mieux utiliser à la régénération de la morale, et je n'hésite pas à dire que c'est le catholicisme.

Non pas du tout à ce propos que je mécon-

celleque la science nous enseigne. » On vient de voir précisément le contraire.

Et, d'abord, elle en diffère autant que la doctrine fondamentale de la solidarité de tous les hommes, qui n'a rien de scientilique, diffère de la doctrine de la « lutte pour la vie ». Elle en diffère encore pour l'avoir précédée de quinze ou dix-sept cents ans dans le temps, et ainsi, à une époque où la « Science » n'existait pas, pour avoir pourvu aux besoins moraux de l'humanité. Mais elle en diffère surtout pour avoir placé dans le perfectionnement de l'individu lidéal moral (|ue M. Charles Richet, avec beaucoup de savants, ne trouve à placer, lui, que dans le progrès de l'es- |>èce. C'est ce qui l'amène à formuler cette étrange définition. « Le mal... c'est la douleur des autres »! On dirait aussi bien que nous n'avons de devoirs qu'envers nos semblables, et qu'à la condition qu'ils ne souffrent pas de notre manière d'agir, toute licence nous est donnée de satisfaire nos |)ires instincts: induUjerc lurpissumx corporis parti. C'est le « ventre » qu'un ancien qualifiait en ces termes.

Évidemment M. Charles Richet, qui n'avait pas pris la peine de lire Bossuet avant de me l'opposer, ne s'est pas non plus, dans son impatience de me répondre, donné la peine de mesurer la portée de ses paroles. C'est une preuve de plus qu'une question de ce genre ne se décide pas en quelque sorte au pied levé. J'en donnerai tout à l'heure d'autres exemples encore.

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naisse la haute valeur du protestantisme, sa raison d'être historique, et les exemples de vertu qu'il a donnés, qu'il donne encore tous les jours (1) ; mais le catholicisme a sur lui de

(1) En dépit de ces paroles, quelques protestants s'étant émus de ce qui suit un peu plus que de raison, et, dans leurs Revues ou dans leurs Joiirnauj-, à Paris et à Genève en particulier, m'ayant répondu avec cette raideur de dédain qui les caractérise trop souvent, j'ai presque peur de i)araître manquer ici de dignité en leur rappelant de quelle manière j'ai toujours parlé d'eux.

A la vérité je n'ai jamais admis que nous leur fussions redevables de la « tolérance » ; et, au contraire, j'ai toujours soutenu que Calvin ne le cédait peut-être sous le rapport de r « intolérance » qu'au seul Torqueinada. Lisez plutôt sa Réfutation des erreurs de Michel Servet. J'ai pris d'ailleurs contre eux, sur l'article de leurs variations, — dont ils ont l'air tantôt de vouloir s'excuser comme d'un manque fâcheux de logique et de consistance, et tantôt au contraire dont ils se vantent comme d'une preuve éclatante de l'entière liberté de leur pensée —j'ai pris le parti de Hossuet, qui est aussi bien le parti de la vérité historique; et c'est ce qu'on peut voir dans le beau livre de M. Rébelliau sur Bossuet historien du i)rotcstaniisme. Mais je crois d'autre part les avoir assez loués :

« Intolérants et orgueilleux, — disais-je encore, il n'y a pas trois ans, — difficiles à manier, chagrins et moroses, méprisants et austères, affectant la religion jusque dans leur costume, les protestants, en revanche, possédaient la vertu dont ces défauts étaient comme l'enveloppe, et grâce à

grands avantages, dont le premier sans doute est d'être, selon le mot de Renan, « la plus caractérisée, et la plus religieuse de toutes les religions ». Le catholicisme est un gouver-

elles on peut dire qu'en 1685 et depuis plus d'un siècle, ils représentaient la substance morale de la France... Écartés des tentations par les mesures mêmes qui les éloignaient des emplois, ils se dressaient, dans la société du temps de Louis XIV, comme un enseignement vivant, par l'ardeur de leur foi , par leur constante préoccupation du salut , par leur éloignement des plaisirs faciles, par la dignité de leurs mœurs, par la raideur même enfin et la fiertéde leur attitude. » Ne pouvant pas abuser ici du droit de me citer moimême, je renvoie le lecteur à l'étude Sur la formation de Vidée de progrès dont je tire ces lignes. Mais nos protestants ne sont jamais contents, comme si le nom même qu'ils portent leur imposait une obligation d« « protester » toujours; et, quoique leur pouvoir soit assurément très supérieur en France à ce qu'est le pouvoir des catholiques, par exemple, en Allemagne ou en Angleterre; dès que l'on parle d'eux librement, il semble qu'on les blesse toujours. De quelque « libéralisme » qu'ils se vantent eux-înêmes, on ne les voitjamais se libérer du point de vue confessionnel; et ce qu'ils ont le plus de peine à comprendre, c'est qu'un homme, comme j'ai tâché de le faire dans les deux ou trois pages qui suivent, prenant et considérant le « protestantisme » et le « catholicisme » dans l'histoire, essaye d'en parler avec autant d'indépendance, de désintéressement dogmatique, et de liberté qu'il parlerait de « l'alexandrinisme » ou du « stoïcisme ».

nement, et le protestantisme n est que Tabsence de gouvernement. C'est ce que prouve son histoire, qui n'est à proprement parler que celle de ses divisions. Représentez-vous une armée, dont les soldats refuseraient l'obéissance à leurs officiers, comme différant avec eux d'opinion sur une question de discipline ou de service : telle est l'image du protestantisme. « Placez Ignace de Loyola à Oxford, a-t-on dit, —et je n'ai pas Ijesoin d'ajouter que c'est un protestant qui l'a dit, — il y deviendra certainement le chef d'un schisme formidable. Placez John Wesley à Rome, il y sera certainement le premier général d'une société dévouée aux intérêts et à l'honneur de l'Église. Placez sainte Thérèse à Londres, son enthousiasme incpiiet se transforme en folie mêlée de ruse. Placez Joanna Southcote à Rome, elle y fonde un ordre de Carmélites aux pieds nus, prêtes à souffrir le martyre pour l'Église (1). » Ou en d'autres

(l) Macaulay, Essais philosophiques, Irad. G. Cuizot, p. 275.

termes, faute d'être un gouvernement, le protestantisme, dont on est convenu d'admirer la souplesse, perd à jamais ses moindres hérétiques, mais le catholicisme, dont on a si souvent méconnu la « plasticité », absorbe d'ordinaire, annule, et parfois réussit à utiliser les siens , parce qu'il est un gouvernement. N'est-ce pas peut-être une grande chose, pour gouverner, que de commencer par être un gouvernement (1)?

Étant un gouvernement, il est aussi une « doctrine », et une « tradition », dont j'ai connu récemment toute la force en lisant le dernier écrit de Tolstoï sur la Guerre et iEsprit chrétien. Combien, me disais-je, le catholicisme n'a-t-il pas été sage, et politique

(1) On répond à cela qu'il ne saurait v avoir de « gouvernement » en inatièrft de conscience, mais c'est une question ; et, pour en montrer l'importance en deux mots, si ma conscience m'interdisait de porter les armes ou de payer l'impôt, je voudrais savoir quel est aujourd'hui le « gouvernement » qui respecterait mon scrupule. Ajoutez qu'il sudît à un gouvernement des consciences de n'entre pas coercitif pour être parfaitement légitime.

même, en refusant toujours de livrer l'Écriture aux interprétations du sens individuel! Car il est écrit : a: Si quelqu'un vient à moi, et ne hait pas son père et sa mère, sa femme et ses enfants, ses frères et ses sœurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple. » Oui, cela est écrit I Et il est écrit ailleurs : « Je vous le dis encore une fois, il est plus facile qu'un chameau passe par le trou d'une aiguille qu'un riche entre au royaume des Gieux. » Mais si la lettre de ces paroles n'est pas développée par l'esprit de la tradition , quel effet ne produiront-elles pas sur un humble lecteur, — infimœ sortis, imupercidœ do77ii(s, — puisqu'elles ont fourvoyé dans ce dédale d'erreurs le plus grand écrivain de la Russie contemporaine! J'entends maintenant ce qu'on voulait dire autrefois quand on réduisait toute la querelle entre protestans et catholiques à la « matière de l'Eglise ». La notion même et, pour ainsi parler, le concept d'une Écriture ou d'un Livre ne se sépare pas de l'institution d'une auto-

rite qui l'explique. « Eh quoi! disait déjà saint Augustin, tandis qu'il n'est pas de science ou d'art si faciles qu'ils ne réclament un guide et un maitre, la religion, seule au monde, n'aurait pas besoin qu'on l'enseigne et qu'on la dirige 1 » Se peut-il rien de plus contradictoire? Qui ne voit que si l'Écriture était assez claire de soi pour toute intelligence, elle ne contiendrait rien qui surpassât les lumières de l'homme, auquel cas nous n'avions pas besoin d'un Dieu pour nous la « révéler »? Mais si la « révélation » était entière, et qu'elle n'eût pas besoin d'être perpétuellement éclairée comme d'en haut, alors nous serions Dieu lui-même. Le protestantisme a sans doute « la raison » pour lui, mais une religion n'est pas une philosophie, et il faut reconnaître que le catholicisme a pour lui « la logique ».

Et il a enfin de n'être pas seulement une « théologie » ou une^ « psychologie », mais une <( sociologie » si je l'ose ainsi dire; et c'est là, sachons-le bien, à l'heure critique

où nous sommes, son plus grand avantage. Essayez en effet d'atteindre et de définir l'essence du protestantisme : c'est le salut individuel qui est sa grande affaire. Le pécheur s'y confond, il s'y abime, et pour parler comme Luther, il s'y « engloutit » dans la conscience de son indignité, dans la terreur de son juge, dans l'effroi de la damnation. (( Les moindres manquemens lui semblent des crimes », n'y ayant « indulgences » ni (( œuvres » (jui puissent les réparer. La préoccupation même de la foi détruit ainsi l'espérance en son cœur, et dans le naufrage de l'espérance sombre à son tour la charité (1).

(1) Me suis-je peut-être mal expliqué? Toujours est-ilque l'on a pris ou affeclé tie prendre cette phrase : «... et dans le naufrage de l'espérance sombre à son tour la charité, » comme si j'avais voulu dire qu'il n'existait d'institutions charilattlcs qu'au sein du seul catholicisme. Faut-il donc mettre partout des Majuscules ou des Itoti<iU('s? Et dans une phrase ainsi conçue : « La /'oi détruit ainsi \ Espérance en son cœur, et dans le naufrage de \ Espérance sombre à son tour la Charité », comment n'a-l-on pus vu qu'il était question de tout autre chose? J'en demeure encore tout surpris. En tout cas, j'ai voulu dire, et je le répète en le développant :

Comment en effet s'occuperait-on des autres, quand on est à ce point inquiet de soi-même,

10 Sur l'article du protestantisme, — que, pour les protestants comme pour les catholiques l'affaire du salut étant sans doute la grande affaire, le protestant manque nécessairement des raisons de confiance que le catholique met premièrement dans « l'indulgence infinie de son Dieu »: secondement dans la « vertu sacramentelle de la confession » ; et troisièmement dans le « mérite des œuvres », les siennes et celles mêmes des autres. C'est un Dieu jaloux que le Dieu de Luther et de Calvin, et il inspire plus de crainte que d'amour. Dun autre côté l'inquiétude^ le remords, l'effroi dont le catholique se soulage par la confession, s'accroissent comme d'eux-mêmes dans l'âme protestante. Étant seule responsable d'elle-même, l'àme protestante porte tout le poids, elle seule, de son péché qui l'accable. Et enfin les « œuvres » ne servant de rien, je veux dire ici les « pratiques », elle ne trouve de secours, uniquement, que dans le succès de son effort individuel contre elle-même. Je ne nie pas qu il en résulte une supériorité de tenue morale, si je puis ainsi dire; et même j'ai souvenance, il y a quatorze ou quinze ans, d'avoir scandalisé quelques catholiques en écrivant « qu'il manquerait toujours au naturalisme français, — c'était au cours d'une étude sur Georges Eliot, le grand romancier, — ce que trois siècles de forte éducation protestante ont comme infusé de valeur morale au naturalisme anglais. » Je n'ai changé d'avis ni sur ce point d'histoire littéraire, ni sur la question plus générale que je discute en ce moment. Mais je pense que l'on entend aussi maintenant ce que j'ai voulu dire en écrivant cette autre phrase : « Comment s'occuperait-on des autres quand on est à ce point

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et d'autant plus inquiet que la conscience est justement plus scrupuleuse ou plus farou-

inquiet de soi-même! » H y a certainement à la base du protestantisme une préoccupation plus intense de soi-même qu'à la base du catholicisme; et si les protestants s'en louent avec raison quand ils ne regardent leur religion que par le côté moral, j ai voulu dire et j ai dit que l'aspect en différait quand on la regardait par le côté social. C'est cependant aussi un point de vue!

2° Sur l'article du catholicisme, — Pour ce qui est du mérite des « œuvres » et des « indulgences », ou encore de la solidarité qui lie les générations des catholiques entre elles, je ne puis pas, pour faire plaisir aux protestants, rayer le purgatoire du nombre des croyances de l'Église, ni m'en moquer avec eux, si j'en trouve la conception admirable. Relisez là-dessus la Divine Comédie. Mais ne connaissonsnous plus nos auteurs? ou n'avons-nous jamais lu les Soirées de Sninl-Pétersbourg ? et rappellerai-je ici la belle page de Joseph de Maistre sur les indulgences?

K II n'y a pas de père de famille protestant qui n'ait accordé des indulgences chez lui, qui n'ait pardonné à un enfant punissable par l'intercession et les mérites d'un autre enfant, — c'est de Maistre qui souligne, — dont il a lieu d'être content. Il n'y a pas de souverain protestant qui n'ait accordé cinquante indulgences en son régne, en accordant un emploi, en remettant ou en commuant une peine, etc., par les mérites des pères, des frères, des fils, des parents ou des ancêtres. Ce principe est si général et si naturel qu'il se montre à tout moment dans les moindres actes de la justice humaine. Vous avez ri mille fois de la sotte balance qu'Homère a mise dans les mains de son Jupiter, apparemment

che (1)? Mais, dans le catholicisme, — à quelque monstrueux abus que la doctrine des indulg-ences et des œuvres ait pu donner lieu quelquefois, — il suffit de la ramener à son premier principe pour en apercevoir clairement la fécondité sociale. Les mérites des

pour le rendre ridicule. Le christianisme nous montre une bien autre balance. D'un côté tous les crimes, de l'autre toutes les satisfactions : de ce côté les bonnes œuvres de tous les hommes, le sang des martyrs, les sacrifices et les larmes de l'innocence s'accumulant sans relâche pour faire équilibre au mal qui, depuis l'origine des choses verse dans l'autre bassin ses flots empoisonnés... » Que Irouve-t-on là d'immoral? à prendre, pour ainsi dire, sur soi le fardeau du crime ou du vice, de la faiblesse ou de l'insouciance d'un être aimé? Mais si l'on proteste, contre quoi proteste-t-on? .sinon contre ce que j'appellerai la doctrine de la solidarité dans le salut ? auquel cas j'ai donc eu raison de dire qu'il y avait dans le principe catholique plus « de" fécondité sociale » que dans le principe protestant. Et j'ajoute que tout effort que les protestants feront pour le nier ne pourra que les rengager eux-mêmes de plus belle dans l'affirmation de l'individualisme.

On voit encore une fois que tout cela n'a rien de commun avec la question de savoir si les « institutions charitables » sont plus nombreuses et mieux administrées en pays catholique ou en pays protestant.

(1) Voyez Taine. Littérature anglaise, t. II; la Renaissance chrétienne.

— salins « s'appliquent » au salut des autres. La carmélite aux pieds nus qui pleure dans son cloître sur les péchés du mondain, les efface. Le moine qui s'en va mendiant sur les routes rachète la femme adultère au prix des humiliations qu'il essuie. Il s'établit ainsi, dans la société catholique idéale, une circulation de perpétuelle charité. Les vivans y prient pour les morts, les morts y intercèdent pour les vivans. Une justice plus clémente, un Dieu plus tendre à la faiblesse humaine y accorde aux élus la gnVce des réprouvés. Et du centre à la circonférence de ce cercle infini, où l'humanité se trouve enveloppée tout entière, il n'est personne en qui ne retentissent, pour le désoler, les péchés, mais aussitôt, et pour le consoler, les mérites aussi des autres..

Est-ce à dire que nous puissions îdtendre du « catholicisme », ou, en général, de la (( religion » ce que depuis trois ou quatre cents ans nous avons vainement attendu de la « science »? Nous ne le pourrions, en tout cas, que dans la mesure où nous aurions la

(( foi » ; — qui est la chose qu'on ne se donne point. Mais, dans toutes les affaires de ce monde, comme il y a des temps de parler, il y en a de se taire, et d'autre part, pour le moment, je ne vois pas ce que nous objecterions bien à la doctrine catholique sur la séparation des « sciences morales », par exemple, et des « sciences naturelles » . C'a été la chimère de Taine, on le sait, que de vouloir à tout prix, comme il disait, les « souder » les unes aux autres, et rien n'est plus laborieux, ni plus triste en un sens, dans ses derniers écrits, que la peine qu'il se donne pour se persuader à lui-même qu'il y a réussi. Mais quand tous nos instincts seraient en nous d'origine purement animale, — ce que d'ailleurs on peut refuser absolument d'admettre, — ils ne laisseraient pas de différer étrangement d'eux-mêmes, depuis six mille ans que l'objet de la civilisation a été de nous soustraire aux servitudes de la nature. Nous n'en formerions pas moins dans l'univers, en dépit dcSpinosa, comme un « empire dans un em-

pire ». Et ce nouveau déterminisme, ce déterminisme moral, étant la condition de l'humanité, n'aurait rien de commun avec celui qui « conditionne » les phénomènes des sciences physiques et naturelles. On a reproché jadis au spiritualisme officiel, — celui de Cousin et de Jouftroy, — qu'il voulait partout et à tout prix mettre de la morale. Si le positivisme contemporain est tombé dans Texcès contraire, et s'il a prétendu, lui, traiter la morale comme il faisait la physiologie, il ne s'est pas moins écarté du vrai but. Hien ne l'autorisait à opérer cette confusion, qui a eu pour premier effet de placer la moralité sous la dépendance du savoir. C'est un premier point dont nous pouvons convenir avec renseignement de l'Église ; — et je n'ai pas besoin d'en montrer l'importance.

En voici un second. L'erreur peut-être la plus grave que la philosophie du dernier siècle ait commise, — en la personne de Diderot autant ou plus que de Rousseau, — c'est d'avoir substitué le dogme de la bonté natu-

relie de l'homme à celui de sa perversité foncière. Ici ou ailleurs, j'ai tâché plusieurs fois de montrer ce qu'un sceptique tel que Bayle, qu'on n'accusera pas de timidité d'esprit, appelait (( la nécessité d'un principe réprimant ». Si la nature est immorale, elle l'est en nous comme en dehors de nous. Nous, qui le croyons d'une certitude absolue, comment donc serions-nous étonnés ou choqués de ces paroles de l'Encyclique Humanum Genus : « La nature humaine ayant été viciée par le péché originel, et à cause de cela étant devenue beaucoup plus disposée au vice qu'à la vertu, l'honnêteté est impossible si l'on ne réprime pas les mouvemens tumultueux de l'âme et qu'on ne place pas les appétits sous l'empire delà raison... Mais les naturalistes nient que le père du genre humain ait péché, et par conséquent que les forces du libre arbitre soient en aucune façon débilitées ou inclinées vers le mal. Tout au contraire, ils exagèrent la puissance et l'excellence de la

nature, et mettant uniquement en elle le prin-

cipe et la règle de la justice, ils ne peuvent pas même concevoir la nécessité de faire de constans efforts et de déployer un grand courage pour contenir et gouverner ses instincts désordonnés. » C'est ici la vérité même. On n'est, en la reconnaissant, ni protestant, ni catholique; on peut être évolutionniste. Que dis-jeî c'est surtout aux évolutionnistes qu'il est impossible de se former une autre idée de la nature humaine. Le sang qui coule dans nos veines n'est-il pas en effet pour eux celui qui coulait^ aux temps préhistoriques, dans les veines de nos premiers ancêtres, et n'y charrie-t-il pas toujoui^ en quelque sorte le feu de leurs instincts lubriques ou féroces? Si l'apologétique orthodoxe a sans doute ses raisons pour n'avoir pas tiré plus de parti de cet argument, quelques partisans de l'idée d'évolution, — dont nous sommes, — y ont été en partie séduits par cet argument même (1). Et c'est un second

(1) Je m'expliquerai procliainement sur la moralité de la doctrine évolutive.

point dont nous pouvons tomber d'accord : la vertu n'est que la victoire de la volonté sur la nature. Ce qui revient à dire, sans métaphore, que la volonté ne se détermine qu'en se dégageant de la nature.

Avec la même facilité nous admettrons encore que la « question sociale » ne soit qu'une « question morale ». C'est le titre, aussi bien, qu'un philosophe allemand donnait naguère à l'un de ses livres, et assurément ce serait un grand point de gagné si jamais nous en comprenions toute la signification : La Question sociale est une Question morale (1). Cela veut dire, en effet, que l'on aura beau s'en flatter, il n'existe pas, il n'y aura jamais de moyens scientifiques de détruire l'inégalité des conditions parmi les hommes, — et après tout, faut-il souhaiter qu'il y en eût (-2)?

(1) Th. Ziegler, Die soziale Frage eine sHtlicIic Frage,

(2) Ce « faut-il souhaiter qu'il y en eût? » a étonné quelques personnes, et c'est une grande preuve de la confusion ou de l'anarchie d'idées au milieu de laquelle nous nous débattons, comme nous pouvons. Conflit ou concours, une ci-

— mais il y aura toujours, il y a toujours eu des moyens moraux d'atténuer ce que les conséquences de cette inégalité ont de plus

vilisation n'est jamais en effet qu'une « rencontre » de forces, et sa complexité, qui est la mesure de sa valeur, dépend avant tout du nombre et de la diversité de ces forces. C'est pourquoi je ne comprends rien aux paroles déclamatoires par lesquelles, dans la Justice, m'a répondu naguère le docteur

Clemenceau.

« Votre Dieu, s'écriait-il, votre religion ne sont plus que d'hypocrites artifices, que de misérables moyens de défense sociale contre le Ilot montant de ceux qu'ils contenaient jadis, et qui maintenant réclament leur quote-part de jouissances terrestres. La loi de Darwin, osez-vous dire, ne nous fournirait que d'abominables leçons de conduite. Mais regardez autour devons. Qui proche le laissez faire ûa combat pour la vie, sinon vos économistes d'Académie, vos prôneurs de joies célestes?

(( Le bon socialiste dit, lui, que c'est aussi une loi naturelle et scientUique, la loi de justice que le corps social, fait de la puissance de tous, a le devoir d'imposer aux plus forts. C'est la science sociale qui se fait, mes maîtres, la science de justice et de liberté, par qui se fera la faillite du dogme de servitude de l'esprit et du corps. Et si vous vous hâtez, après tant de vaines prophéties, de prédire la déroute de l'ennemi qui multiplie et qui monte, c'est que vous sentez que dans l'accalmie présente, le formidable assaut se prépare qui fera tomber les derniers retranchements de l'ordre d'iniquité que vous dites divin ».

Voilà, si je ne me trompe, du galimatias double ; et n'était la menace des dernières lignes, on ne trouverait pas où

troublant encore pour Tespritque de douloureux pour le cœur. Gela veut dire que le (( contrat social » n'est pas un contrat d'assu-

se prendre, ni soi-même à quoi répondre dans cette accumulation de métaphores aussi creuses que prétentieuses.

Essayons-le cependant et faisons d'abord observer au docteur Clemenceau que nous n'avons pas dit un seul mot, dans tout ce qui précède, pour * prôner les joies célestes », ni même pour défendre les « économistes d'Académie », qu'aussi bien nous n'avons pas en charge. Nous ne nous soucions pas davantage desavoir, — et le lecteur impartial en a maintenant la preuve sous les yeux, — àqui les chosesque nousavons dites peuvent plaire ou déplaire, mais uniquement de les dire comme nous les pensons ou comme nous les voyons, ce qui est sans doute la première condition de la recherche «c scientiHque ». J'ose ajouter que si quelqu'un n'a jamais prêché a [e laissez faire du combat pour la vie », c'est nous; et le docteur Clemenceau le saurait, si depuis vingt ans la préoccupation des choses de la politique ne l'avait rendu comme étranger au mouvement des idées de son temps. Pendant que le docteur Clemenceau faisait ou défaisait des ministères, nous prenions la peine d'étudier les questions que nous voulions traiter un jour, et à la discussion desquelles ne l'ont peut-être suffisamment préparé ni sa carrière politique ni ses études médicales.

Mais ce qu'il y a de plus admirable, c'est ici l'assurance avec lafiuelie notre docteur s'arroge, pour les siens et pour lui, le monopole de « la justice «et de «la liberté». Si nous navons peut-être pas plus de peur qu'il n'en a de cette « science sociale ([ui se fait », et au contraire si nous ne concevons pas de plus noble occupation que de travailler à la dégager des

rances, et que, par suite, aucun de nous ne saurait se décharger sur un pouvoir anonyme du fardeau de ses devoirs envers ses semblaorigines obscures où elle semble être encore embarrassée, c'est le moindre de ses soucis ; et parce qu'il lui plaît de voir en nous les défenseurs delà « servitude du corps et de l'esprit », il le dit sans plus de « manières » et, naturellement il essaie de le faire croire à ses lecteurs :

Tout leur fait, croyez-m'en, n'est rien qu'hypocrisie.

C'est lui qui l'affirme, doctoralement, c'est le cas de le dire, sans en donner un commencement de preuve, ni l'essayer seulement, et parce qu'il lui semble, — tant est large sa tolérance! — qu'on ne saurait avoir d'autres idées que les siennes sans être suspect de manquer de franchise. Je n'ai « prédit la déroute de personne »; je n'ai pas écrit un seul mot qui puisse lui donner à croire que je trouve rien de « divin dans l'ordre d'iniquité » qu'il attaque. Mais (fuimporte.' Il a besoin de le supposer pour faire son article, dont toute la force n'est faite que de la faiblesse des raisons qu'il prêle à ceux contre lesquels son éloquence se déchaîne; il le suppose donc; et le voilà parti! Ces procédés sont trop commodes.

Eh bien, non ! s'il existe une « question sociale », ce n'est pas en la traitant ainsi (ju'on la résoudra ni que l'on réussira même à Ja poser comme il faut. On y devra regarder de l»lus près. Si la civilisation, comme nous le disions, n'est qu'une « rencontre» de forces qui doivent « se composer » ensemble pour se faire équilibre, nous dirons maintenant qu'il n'en faut méconnaître, ni vouloir expulser aucune du « système » dont elle fait comme les autres une partie né-

blés, ni profiter des avantages de la société sans en subir ou sans en acquitter que les charges de finances. Et cela veut dire enfin qu'indépendamment des obligations de ne pas faire, il y en a pour nous d'agir, dont la première est de travailler à détruire en nous la racine de Tégo'isme, qui est notre attache animale à la vie... Mais je ne traite pas ici la « question sociale », et il me suffit d'avoir indiqué ce que l'on veut dire quand on la transforme en une question morale. Car on voit la conséquence , et qu'au lieu d'en chercher la solution dans les analogies de l'histoire naturelle, comme font nos sociologues; ou dans l'extension tyrannique des pouvoirs de l'État, comme font les socialistes; ou dans la destruction de toute société, comme les anarchistes, on ne la trouvera pas non plus, cette

cessaire. La religion est-elle une de ces forces.' Voilà tout le problème que nous avons discuté. Mais pour le décider, commencer par le nier, on avouera que c'est une étrange méthode. Et peut-être, si dans son article le docteur Clemenceau n'a pas fait autre chose, trouvera-t-on que nous lui avons bien longuement répondu.

solution chimérique, mais on n'en approchera qu'en la demandant à la morale de l'effort

individuel!

La conclusion est évidente. Lorsque l'on tombe d'accord de trois ou quatre points de cette importance, il n'y a pas môme besoin de discuter les conditions, ou les termes, d'une entente ; — et elle est faite. Si les bonnes volontés conjurées et continuées de plusieurs générations d'hommes ne suffiront certainement pas pour mettre ces trois ou quatre points hors de doute, ce serait une espèce de crime, et, en tout cas, la plus impardonnal)le sottise que d'essayer de diviser ces bonnes volontés contre elles-mêmes, ou de les dissocier, pour des raisons d'exégèse et de géologie. Supposé d'ailleurs que le progrès social fut au prix d'un sacrifice passager, — qui ne coûterait rien à notre indépendance non plus qu'à notre dignité, mais seulement quelque chose à notre vanité, — l'hésitation ne serait pas permise. Il faut vivre d'abord, et la vie n*est pas contemplation ni spéculation, mais

action. Le malade se moque des règles, pourvu qu'on le guérisse. Lorsque la maison brûle, il n'est question pour tous ceux qui rhabitent que d'éteindre le feu. Ou si l'on veut encore quelque comparaison plus noble à la fois et peut-être plus vraie, ce n'est ni le temps ni le lieu d'opposer le caprice de l'individu aux droits de la communauté, — quand on est sur le champ de bataille (1).

(1) Après avoir répondu de mon mieux à quelques-unes des objections que cet article a soulevées, j'ai pensé qu'il pourrait être intéressant de reproduire ici, — sans en trahir les signataires, — trois ou quatre des lettres qu'il m'a values. La première est d'un catholique, la seconde d'une protestante, et la troisième d'un libre-penseur. l\ convient d'ajouter que je ne connais personnellement aucun des correspondants qui me les ont adressées.

« Monsieur,

« ... Après cet article, il y en aura dans les Parlements qui vous traiteront de clérical, et dans les sacristies qui vous attendront à confesse, mais il y en aura aussi quelques-uns du clergé... qui vous en sauront gré, non pas mesquinement pour leur parti, mais généreusement, pour la cause de la pacification des âmes...

«... Nous qui, croyant au Christ, croyons que sa morale est

divine et par conséquent adéquate à la morale ab!>ol ne; nous qui croyant à l'Église, prolongement et organe du Christ, croyons qu'elle a la charge d'adapter incessamment à travers les âges celte immuable morale aux besoins nouveaux des hommes et aux nouvelles conditions de la vie ; comment ne nous sentirions-nous pas le cœur bien fraternel à Tégard des sincères qui, sans avoir notre foi, jugent, pour d'autres et justes raisons, que relativement au moins, relativement au point d'évolution où nous sommes parvenus, le monde ne peut se passer de la morale catholique... »

« Monsieur,

« J'ai lu avec le plus grand intérêt votre article du dernier numéro de la Jievuc des Deux-Mondes. Que je n'en p«f1a0l pas toutes les idées, vous n'en serez pas surprU, ti fe ^0M« disque je suis protestante, et protestant»- convaincur. Mâs« avant dêtre protesl-ante, je suis chrétienne ou du inoiMJt m'efl'orce de l'être, et comme chrétienne jr 5UH be«rrui« d'entendre une parole... défendre les droit* dr U vérlU religieuse. Catholiques, protestants, ces molin'ci** ïJu$d*»ctualité, plus d intérêt. Ah! si tous ceux quà saiTMl MfOi* Christ pouvaient les oublier pour marcher çnKnnMe k ïl conquête des v»'rités éternelles qui ont dèii Iran^formé le monde, et doivent le transformer plus cciflin<in<tilL.. •

« Monsieur,

a Vous faites appel aux hommes de bonpf v<»Vi»U' : fermentez à lun d'entre eux de vous dire pour<|noi il dunnfTA son

concours à ceux qui par ions les moyens légitimes^ — c'est mon correspondant qui souligne^ — combattront le concordat philosophique que, nouveau Bonaparte, vous êtes allé signer à Rome au nom de la pensée française (en admettant qu'elle tienne dans le Journal des Débats et la Revue des Deux- Mondes]... J)

J'arrête ici la citation, dont on devine aisément la suite, mais je ne puis me |)river du plaisir d'en signaler un bien curieux détail. L'auteur avait d'abord écrit, d'une manière courante et comme habituelle : «... qui donnera son concours à ceux qui par tous les moyens combattront le nouveau concordat »; mais il s'est heureusement relu, et il a ajouté légitimes en surcharge : «... son concours à ceux qui par tous les moyens légitimes combattront le nouveau concordat u.

il,

Trois mois ai)rès la publication de ces pages, quelques « savants » et surtout quelques « hommes politiques » avant offert à M. Berthelot un banquet de protestation contre la manière dont j'avais parle de la science, le Figaro a publié le malin de ce banquet l'article que je reproduis, non pas certes pour «< compléter » , mais, et en attendant mieux, pour « grossir » le dossier de la question.

En rhonneixr de la science.

Professeur au Collège de France; directeur et président de section à l'École des hautes études; secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences; grand officier de la Légion d'honneur; sénatei^r; ancien ministre; membre d'une foule de Conseils plus supérieurs les uns que les autres; logé par l'État, à la ville, et à la campagne, du côté de Meudon, où l'on conte qu'il étudie « la fixation de Toxygène de l'air par le vert des plantes » en mangeant des fraises exquises, — on ne peut

évidemment pas dire que la science ait fait « banqueroute » à mon très cher et très éminent confrère, M. Marcellin Berthelot. En dépit de Tenvie, il avait donc tous les titres qu'il faut pour être la parure du banquet que Ton célébrera ce soir, à Saint-Mandé, dans le « Salon des familles », ad majorem scientiœ gloriam; et je comprends qu'on le lui ait

offert !

Je comprends moins qu'il l'ait accepté î Non

pas pour moi, comme on le peut bien croire î Il y a peu de gens, après tout, co)it7'c qui l'on fasse des banquets, et, depuis le roi Louis- Philippe, je ne suis pas médio<!rement fier d'en être le premier! Mais c'est 1» îicience4|uc je plains, c'est M. Berthelot lui-même, il'on être ainsi réduit à se mettre sous la pral^ciion d'un vieux politicien tel que M. Bri^son, ou môme d'un « savant » tel que M. Soury. BI. Soury, afin qu'on n'en ignore» €8l c€l ancien hébraïsant qui, à force d'cludi*^ Tanatomie du cerveau, y a découvert laulre jour que les oiseaux étaient des mammifères. N'o

ni l'rt ■

hxi

sont-cc pas là de beaux représentants de la

science :

Veuillent seulement les dieux qu'à l'heure solennelle des toasts, entre le Champagne et le cigare, ils aient le bon goût de tenir leur langue, et de se contenter d'écouter!

Quant aux autres, puiquc voilà trois mois qu'ils s'en vont répétant les mêmes choses, je serai généreux jusqu'au bout, et je veux leur donner les moyens de ne pas les redire encore à Saint-Mandé. Ce sera l'affaire de deux mots et de trois questions, — dont la première est déjà bien jolie, mais la seconde l'est encore davantage, et la troisième les passe toutes deux.

Je propose timidement la première à M. Berthelot : De combien, dans le monde entier, depuis quarante ou cinquante ans, les « progrès de la science » ont-ils enflé les budgets de la guerre? Je ne parle pas ici

des nouveaux engins de destruction dont les savants nous ont dotés, et ni sur la dvnamite ni sur la mélinite je ne commettrai l'indiscrétion d'interpeller le président du Comité des substances explosives. Je m'en tiens aux milliards que nous coûte ce genre de progrès. Grâce donc aux « progrès de la science », on n'a pas plus tôt construit un cuirassé de premier rang qu'il entre, comme l'on dit, « en catégorie de réserve » ; et en voilà pour des millions! Grâce aux « progrès de la science », on n'a pas plus tôt adopté un modèle de fusil, qu'il est bon à reléguer dans nos musées d'artillerie ; et en voilà pour des dizaines de millions ! Mais grâce aux « progrès de la science », on n'a pas plus tôt encerclé la frontière d'une ceinture de terre , de pierre , et de fer, qu'il faut que l'on recommence; et en voilà pour des centaines de millions! Qui les paie? où les prend-on? dans quelles poches? Qui dira de quel poids ils pèsent sur la liberté du travail national? de quels emplois féconds ils détournent l'argent? et de quelle autre « ban-

queroute » cette fureur de dépenses nous menace? C'est ce que je demande à M. Marcellin Berthelot.

Parmi les membres du « comité d'honneur » sous les auspices duquel on banquettera ce soir, je me rappelle avoir vu le nom du docteur Clemenceau. Voici donc une question pour le docteur Clemenceau. Du temps qu'il était député , le docteur Clemenceau, — qui me traite le lundi dans son journal de « pion grincheux », et qui m'envoie ses livres le mardi, avec un bel hommage d'auteur, — le docteur Clemenceau clescendait dans les mines.

« Dans la première fosse où je descendis,

nous dit-il, après avoir marché dans l'eau, plié en deux pendant des centaines de mètres... j'arrivai en rampant à une jolie couche de quarante-trois centimètres d'épaisseur. Là travaillaient des êtres Iwmaim, étendus

sur le flanc, abattant le charbon, qui leur tombait sur la face, et le remplaçant au fur et à mesure par des rondins pour n'être pas écrasés par le plafond... Glissant je ne sais comment j'arrivai à un carrefour où des masses noires, silencieuses, avec des gestes d'ombre, s'occupaient à couper menu quelque chose de tout point semblable au charbon sur lequel elles gisaient : « Les voilà qui dinent, les « gaillards, nous dit l'ingénieur aimable qui « nous guidait. Pourvu que le mineur ait son .< fromage blanc, il est heureux! » Ce fromage blanc ne m'est jamais sorti de la mémoire. » Je demande au docteur Clemenceau si ce spectacle, qui l'a si fort et si profondément ému, n'est pas l'œuvre des « progrès de a science », étant sans doute la création ^e la vapeur et de l'électricité? Je lui demande s il ne trouve pas qu'au prix de ce labeur contre nature de tant de milliers de nos semblables, « les progrès de la science » nous font payer un peu cher le splendide éclairage de l'Académie nationale de musique? Je lui demande

ce que répondraient, à ceux (jui leur feraient ainsi toucher du doigt ce que leur coûtent les « progrès de la science », — les mineurs de Carmaux ou d'Anzin?

Et comme il faut enfin songer à tout le monde, c'est à M. Jean Jaurès que je dédie la troisième question. M. Jaurès éprouve pour les misérables, je ne veux pas dire une pitié, mais une compassion qui Thonore ; et nous réprouvons comme lui. Nous fera-t-il donc l'honneur de nous dire pour combien la science et ses progressent dans la formation de ce « capitalisme » qu'il dénonce quolidiennement à la colère de ses électeurs? Qui a créé tout autour de nous, dans les environs de nos grandes villes, — du côté de Saint-Ouen et de Saint-Denis, par exemple, — cette misère ouvrière qui soulève tous les cœurs d'indignation, de honte, et de dégoût de la civilisation? Ce sont les « progrès de la

science ». Qui a dépeuplé les campagnes, poussé Touvrière k la ])roslitution, jeté l'enfance dans les usines ? Ce sont encore les « progrès de la science ». Et qui a enfin dénaturé les rapports du travail et du capital? élargi l'intervalle entre eux? exaspéré leur hostilité? semé le germe entre les classes de haines inexpiables? Ce sont toujours les « progrès de la science ». 11 est permis de trouver là-dessus qu'avant de les célébrer, encore faut-il savoir si Ton entend les célébrer « en bloc » ; et voilà pour M. Jean Jaurès une belle matière de discoui*s français.

Carc*estlà tout ledébat ; et non pas dosavoîr si l'on va plus vite ou plus commodément de Paris à Lyon par le chemin de fer que par la diligence. 11 ne s'agit pas davantage d'établir que les dogmes religieux n'ont inventé « ni riiiipvimerie, ni le télescope, ni les matières colorantes »! Et ils n'ont certaine-

— lOV —

ment inventé non plus ni l'art de distiller les alcools, ni celui de falsifier les denrées alimentaires, —qui sont sans doute encore deux grands progrès. Mais l'unique problème est d'examiner quels progrès de la morale ont ou n'ont pas suivi ces progrès de la science ; et, — pour terminer par une observation personnelle, — ce problème , il me semble que je ne l'ai pas si mal résolu.

Depuis trois mois, en effet, que j'ai publié l'article que l'on « conspuera » ce soir, à défaut de moi-même, on m'a reproché sur tous les tons qu'il était de « la personne la plus étrangère à Tesprit scientifique » ; et, en effet, je ne me rappelle pas avoir publié le moindre travail de thermochimie. On m'a reproché, sur tous les tons aussi, que je manquais de style ou de grammaire même ; et, à ce propos, comme voilà vingt ans qu'on me le dit, je ne suis pas si tctu que de ne pas commencer à le croire. Après quoi, plus encore que de style, on m'a reproché que je manquais d'idées; et des prélats considérables, qui

sont aussi de grands maladroits, se sont joints aux « correspondants » de VÉcho de Paris, pour s'émerveiller de la profondeur de mon ignorance.

Mais alors, depuis trois mois, pourquoi tant d'émoi? Pourquoi tant de réponses et de réfutations, de répliques, de contre-répliques, de basses plaisanteries aussi, d'injures et d'insultes? Tant de bruit! pour un seul article, d'un écrivain si « pâteux », dans un recueil d'ailleurs si peu lu ! Et finalement, un si beau banquet, à cent sous par tête, café, cognac et tabac compris! Des présidents et des ministres î des sénateurs et des députés! des conseillers municipaux ! des poètes et des romanciers! des peintres, des sculpteurs, des médecins, des avocats, des professeurs, Homais et Charles Bovary, Bouvard et Pécuchet !

Quelque modeste que je sois, je ne puis décidément trouver qu'une explication du miracle. Il faut que j'aie touché plus juste qu'on ne le veut bien dire. On ne crierait pas si fort si l'on ne se sentait atteint quelque

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part. Et toutes ces clameurs, et tous ces hurlements ne sont qu'une forme, ou une expression plus démocratique, de ce que Bossuet a si bien appelé « la haine des hommes contre la vérité » .

Vous seriez fâchés que je n'eusse point invoqué Bossuet!

4 avril 1895.

TTPOORAl'HIE FIRMIS-DIDOT ET C*«. — ÏTESNIL (EURK>

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