LANGUES TARTARES, JAPONAIS, CORÉEN
L’utilité de la langue chinoise ne se borne pas à nous faire connaître le peuple qui la parle ; elle peut encore servir à nous mettre en relation avec d’aidres nations qui entourent le royaume du Milieu, et sont comme les satellites de cette grande et lointaine planète. Nous en aurons la preuve quand nous parlerons des travaux deM. A. Rômusat sur l’histoire du haut Orient; nous l’allons voir dès à présent à propos de diverses langues auxquelles il a étendu ses recherches, en s’aidant, pour leur étude, de la connaissance du chinois. Tels sont les idiomes lartares, le japonais et le coréen. N’oublions jamais, en effet, que nous sommes à la Chine, chez un peuple savant et lettré, curieux de tout ce qu'il ne méprise pas trop, qui d’ailleurs, malgré son mépris pour ses conquérants, a été forcé d’apprendre la langue des différentes nations qui l’ont soumis. En dépit du rempart qu’élèvent autour de lui ses préjugés nationaux, rempart plus difficile à surmonter que la grande muraille, il n’est pas resté sans contact avec les autres peuples, il a né-
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gocié avec des nations tartares et gothiques, il a peutêtre soumis le Japon, il a reçu danssori sein des populations mahométanes et bouddhistes; enfin, il a traduit des livres sanskrits, tibétains et arabes ; il possède des grammaires mantchoues, des dictionnaires mongols, des dictionnaires polyglottes, et entre autres un vocabulaire philosophique en cinq langues, sur lequel nous reviendrons.
Dans son beau travail sur les langues tartares, dont malheureusement il n’a publié que la première partie, M. A. Rémusat a donné une idée juste et souvent nouvelle des principales d’entre ces langues. Un des premiers, il a montré les ressources que l’histoire devait trouver dans un sage emploi de la philologie comparée. Sa préface renferme sur ce sujet des aperçus aussi ingénieux que solides, alors assez neufs en France, et que la critique historique a entièrement, adoptés.
M. A. Rémusal avait à cœur de combattre les hypothèses vagues et sans fondement sur l’histoire de la haute Asie qui avaient cours avant lui. Par un examen approfondi des langues tartares, il a montré que ce n étaient point ces langues ni les peuples qui les pailent, qui avaient pu être dépositaires d’une antique civilisation, communiquée ensuite par eux à l’Inde et a la Chine. L hypothèse du peuple primitif, du moins telle que 1 avaient rêvée Bailly et quelques autres, s’est évanouie devant l’évidence des laits. Le Tibet, qu’on ha ait particulièrement désigné comme le point de
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départ do ce peuple imaginaire, n’a plus conservé aucun droit à cet honneur. Ce n’est pas au moins dans les traditions nationales qu’il faut en chercher la trace. Le tibétain, idiome assez barbare et vraie langue de montagnards longtemps isolés sur leurs plateaux neigeux, ne parait posséder d’autres monuments littéraires que des monuments bouddhiques, venus de 1 Inde et traduits du sanskrit. Son alphabet n’est qu’une corruption de l’alphabet sanskrit accommodé à la peinture de quelques sons qui lui sont propres ; en un mot, la langue et l’écriture, comme la civilisation et la religion du Tibet, ont reçu l’influence de 1 Inde, et 1 Inde n’a rien reçu de lui. En attendant qu on pénètre libicment dans ce pays curieux et ignoré, voilà que des comparaisons d’alphabets, des investigations faites à Paris, dans des historiens chinois, renversent un des systèmes auxquels avaient prêté le plus de vogue les deux complices de tout système qui réussit, l’ignorance et le talent.
L’histoire de l’alphabet des Mantchoux n’est pas moins curieuse. Ceux-ci l’ont reçu des Mongols, leurs devanciers dans la conquête de la Chine. Les Mongols l’avaient reçu des Oigours, population turque voisine des Mongols ; car il n’y a pas des Turcs seulement à Constantinople; les Osmanlis ne sont qu’une traction célèbre d’une grande famille dont les tribus obscures sont dispersées à travers presque toute l’Asie. Or, ce s Oigours, qui donnèrent aux Mongols l’écriture que
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ceux-ci ont passée aux Manlchoux, de qui 1 avaient-i 1 s reçue? L’étude de celte écriture a montré qu’elle n’était autre chose que l’étude de l’alphabet syriaque, porté au fond de l’Asie, dans les premiers siècles de notre ère, par des prêtres chrétiens. En effet, certaines sectes dissidentes, les Manichéens, les Nesloriens, s’enfoncèrent de bonne heure dans l’Orient, fuyant le siège de l’orthodoxie et de la persécution. Un des résultats de ces émigrations religieuses fut de donner aux nations tarlares un alphabet qui, sous une de ses formes, devait être celui deGengis-ldian. Or, cet alphabet des langues tartares, qui s’est légèrement modifié pour s’accommoder à chacune d’elles, cet alphabet, syriaque d’origine, était lui-même une forme de l’alphabet des peuples sémitiques, dont les caractères hébreux et les caractères arabes sont des variations en apparence bien diverses, mais au fond identiques, dont le type le plus ancien fut cet alphabet phénicien qu’adopta la Grèce, et qui a été le père de tous ceux qu’emploient les peuples européens, tant ceux d’origine latine que ceux d’origine germanique, celtique ou slave. Ainsi voilà une transformation de plus ajoutée à la série des métamorphoses qu’a subies l’alphabet de Cadmus.
L’écriture mantchoue avait été l’objet d’une prétention singulière de la part d’un homme dont les prétentions dépassaient quelquefois le savoir. M. Langlès avait cru découvrir la nature alphabétique des carac-
tcres mantchoux, ignorée, selon lui, des Manlchoux eux-mêmes ; malheureusement quelques passages, traduits par M. À. Rémusat, d’une grammaire chinoise de la langue mantchoue, ne purent laisser à M. Langlès l’illusion d’avoir découvert que les conquérants de la Chine avaient un alphabet sans le savoir.
A côté des résultats importants auxquels peut conduire l’étude comparée des langues, il en est qui ne sont qu'un caprice piquant du hasard ; telle est l’analogie probablement fortuite entre certains mots mongols et certains mots français. L’exemple le plus frappant, c’est le mot amour , qui est le même dans les deux langues. 11 est bizarre que celte ressemblance de nom se rencontre là où on l’attendrait le moins ; car il est à croire que la chose est assez différente aux bords de la Seine et aux rives du lac Baïkal.
Des rapprochements moins frivoles se sont présentés àM. A. Rémusat : telle est l’histoire du mot bey. N’est-il pas curieux qu’il vienne du chinois pe , et que ce soit une expression empruntée à la Chine qui serve à désigner en Turquie une fonction politique. Les mots sont des voyageurs qui font le tour du monde et se naturalisent bien loin de leur berceau.
Un peuple remarquable à plus d’un égard, c’est le peuple japonais. On connaît la bizarrerie de son gouvernement, et comment le pouvoir temporel et le pouvoir ecclésiastique semblent y siéger à côté l’un de l’autre ; on connaît ce caractère sombre et violent qui
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forme un si parfait contraste avec la douceur humble et souple des Chinois ; on sait cet usage auprès duquel notre duel n’est que de la demi-barbarie, ce point d’honneur étrange qui commande à un Japonais offensé de s’ouvrir le ventre de ses propres mains, comme en Angleterre on boit d’abord soi-même en proposant à un convive de boire ensemble un verre de vin. Le langage de ce peuple extraordinaire offre aussi des particularités dignes de remarque. Au fond essentiellement différent du chinois et des idiomes lartares, on voit cependant que le voisinage de ces langues n a pas été sans influence sur lui ; civilisés par les Chinois, les Japonais ont subi le joug de leur grammaire ; ils ont conservé les mots indigènes, mais ils ont appris à les construire à la chinoise et à les décliner à la tartare. De plus, le bel usage a introduit dans le japonais l’usage du mot chinois un peu défiguré par la prononciation, à côté de celui des mots nationaux, de sorte qu’il y a deux noms pour toutes choses, le nom japonais et le nom chinois. On emploie de préférence la dénomination chinoise dans les sujets qui tiennent à la politique, à la législation, a la religion, aux belles-lettres, aux sciences, et le tenue japonais pour tout ce qui se rapporte aux métiers, aux occupations du peuple et aux habitudes nationale». Il en résulte quelque chose d’assez siriguliei . « c est que les ouvrages dont la matière n’est pas bien déterminée, ou qui ne sont pas spécialement
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destinés, soit aux gens de lettres, soit au vulgaire, offrent un assemblage bizarre de mots chinois et japonais qui se combinent entre eux dans la même page, dans la même ligne, et bien souvent dans la même phrase. »
Ainsi ces deux langues se pénètrent, pour ainsi dire, l’une l’autre, comme s’entrelacent les doux nationalités qu’elles représentent. Mais celte confusion est la moindre de celles que le japonais présente, et la diversité des systèmes d écriture appliqués à celle langue produit une bien autre complication. Ces systèmes d’écriture sont au nombre de trois.
D’abord les Japonais se servent souvent, pour leurs ouvrages scientifiques, des caractères chinois ; comme ces caractères sont de leur nature indifférents à tout mode d'articulation, les livres ainsi écrits sont pour nous de véritables livres chinois; car il nous impoile peu de quelle prononciation les Japonais peuvent se servir en les lisant ; et s’ils écrivaient toujours de celte sorte, l’élude du japonais serait à peu près inutile en Europe ; mais ils ont deux autres systèmes d’écriture, l'un très-simple, l’autre très-embrouillé.
Dans ce dernier, on semble avoir pris plaisir à multiplier les difficultés de la lecture, à tel point que lu simple exposition de ces difficultés en est elle-même une assez grande. Qu il suffise de diic ici que les caractères chinois sont employés dans ce système a représenter, non les idées dont ils sont le signe, mais
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le son qui leur est arbitrairement attaché. De plus, les caractères, pris ainsi comme signes phonétiques, ne représentent pas toujours le son qui leur correspond en chinois, mais quelquefois le synonyme japonais, qui n’a aucun rapport avec le mot chinois ; c’est, comme on voit, à la fois un rébus et un calembour perpéfuel. Ainsi, le caractère qui désigne en chinois un arbre représente tantôt la syllabe mo, nom chinois, tantôt la syllabe Ai, nom japonais de l’arbre. On conçoit dans quel embarras doit jeter ce double emploi dont rien n avertit. Ce n’est pas tout : il y a en chinois beaucoup de caractères entièrement différents et exprimant des idées entièrement différentes, auxquels une même syllabe correspond dans la prononciation. Eh bien ! chacun de ces caractères peut être employé à peindre le son des divers mots japonais, synonymes des nombreux mois chinois auxquels correspond une syllabe commune. Ainsi le même signe peut servir à écrire des mots qui diffèrent entre eux à la fois par le son et par le sens. Je n’ai pas l’espoir de rendre bien sensible celle obscurité, quoique j’omette à dessein dix erses circonstances qui la redoublent encore ; j’espère seulement que 1 impuissance même de mes efforts pour expiimer toute la difficulté que présente ce second système d’écriture, la fera sentir jusqu’à un certain point.
Quant au troisième, il est beaucoup plus aisé à comprendre. Pour le former il a suffi de prendre un cer-
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tain nombre de caractères chinois, sous une tonne abrégée, de faire complètement abstraction de leur sens, et de charger chacun d’eux de représenter d’une manière constante, dans la langue japonaise, le son de la syllabe à laquelle il correspond en chinois. Ceci est un véritable syllabaire. Ce qu’il offre d’intéressant, c'est de montrer comment s’opère le passage d’une écriture qui représente les idées et les objets a une écriture qui représente les sons. On surprend ici l’es* prit humain s’élevant de l’hiéroglyphe à l’écriture syllabique. Une fois arrivé là, il ne s’arrêtera pas en chemin ; il n’aura qu’a choisir parmi les signes attribués aux syllabes un plus peLit nombre de signes, et les appliquer aux lettres, pour que 1 alphabet soit trouvé. Tel a été probablement partout la marche des choses. Il est vraisemblable que partout les lettres ont été, dans l’origine, des hiéroglyphes, d’abord idéographiques, puis phonétiques, d abord signes d idées, puis de syllabes ou d’articulations simples. Ce qui n’était qu’une hypothèse au temps de Court de Gébelin, s’est réalisé en fait par le passage de l’écriture chinoise au syllabaire japonais. On pourrait objecter qu’un syllabaire n’est pas un alphabet, et que le dernier terme de la progression n a pas été atteint ; mais M. A. Rémusat a complété ce tableau du développement progressif de l’écriture, en trouvant chez les Coréens un véritable alphabet de vingtquatre lettres, construit avec des caractères chi-
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nois, par un procédé analogue à celui qui donne naissance au syllabaire japonais. On voit ce qui peut se cacher d’important pour l’histoire des procédés de l'esprit humain, dans les régions les plus lointaines, les moins connues, dans le Japon et la Corée. C’est là qu’on devait découvrir le secret de la formation de l’alphabet. Ajoutons que sur un autre terrain M. Champollion arrivait à des résultats parallèles, et voyait en Egypte s’accomplir, suivant la même loi, la transformation de l’écriture hiéroglyphique en écriture alphabétique.