‹ La science et les lettres en OrientChapitre 38 sur 101 · I.E PROCUREUR-CRIMINEL, saisi d’dpouvnnte · texte numérisé non relu

I.E PROCUREUR-CRIMINEL, saisi d’dpouvnnte

O ciel ! la neige commence à tomber. Voilà un événement bien extraordinaire! »

Il me semble que celte neige soudaine, qui tombe d un ciel brûlant pour taire un linceul sans tacbe à l’innocence condamnée, est d’un bel effet poétique. Oc plus, ce prodige est entièrement selon la manière de voir des Chinois, qui pensent que la nature physique est dans la dépendance de la nature morale, qui regardent, par exemple, un tremblement de terre ou un débordement comme la conséquence naturelle d’une mauvaise administration.

Le cinquième acte est d’un grand effet tragique. Le vieux père de Teou-ngo, magistrat chargé de réviser les sentences judiciaires, est assis durant la nuit devant une table couverte de papiers que sa charge l’oblige à examiner. 11 trouve l’arrêt qui condamne Teoungo. Le jugement étant rendu, l’exécution faite, c’est une affaire consommée. Il place cette pièce officielle sous les autres, et continue son travail. Cependant il pense à sa jeune fille, qu’il a perdue de vue à l’âge de sept ans, et qui portait alors un autre nom. Bientôt 1 ombre vient voltiger autour de la lampe, dont elle obscurcit par moments la clarté. Chaque fois que le

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magistrat mouche cette lampe, l’ombre retourne les pièces officielles, et place par-dessus les autres l’arrêt qui condamne la jeune Teou-ngo au supplice capital. Le magistrat s’épouvante en voyant cette sentence reparaître constamment, comme une plainte muette, un appel silencieux. C’est quelque chose de pareil à l'ombre de Banco, que Macbeth trouve toujours à la place où il veut s’asseoir.

L’ombre se montre enfin. Le vieux magistrat, avec toute la dignité dont son office l’investit, lui adresse un interrogatoire en forme. Convaincu de l’identité et de l’innocence de la plaignante, il va s’asseoir sur son tribunal. On amène devant lui les véritables coupables. L’ombre paraît, et vient les accuser. En vain les meurtriers invoquent le puissant Lao-tseu , l’ombre continue son terrible réquisitoire et les force à confesser leur crime. Les' derniers mots qu’elle prononce sont adressés à son père, auquel elle demande d’effacer le nom de Teou-ngo de l’acte de condamnation. Ce fantastique, mêlé à des scènes de procédure, produit un effet familier et terrible, qui rappelle involontairement Shakspeare, et qui en même temps est emprunté au fond même des habitudes sociales et des mœurs judiciaires de la Chine.

La plus agréable des comédies chinoises connues jusqu’à ce jour est sans contredit celle qui, dans la collection de M. Bazin, a pour titre les Intrigues d'une soubrette. Mademoiselle Fan-sou est aussi éveillée,

LA SCIENCE EN ORIENT aussi espiègle qu’une Dorine ou qu’une Marion. De plus, elle fait des vers, sait parler le beau langage , et commente ^vec sa jeune maîtresse le philosophe Mengtseu. Survient le beau Pé-ming-tchong, le modèle, non pas des cavaliers, mais des bacheliers chinois, qui cite à propos les classiques, et dont l’examen a fait quelque bruit. Comment résister à un mérite si brillant? Aussi la jeune Siao-man en a été profondément touchée, elle a même brodé en cachette un petit sac parfumé sur lequel on lit un quatrain ; et ce quatrain, par diverses allusions pleines de finesse, exprime les sentiments de la jeune fille pour le charmant bachelier. Elle forme le projet de jeter en passant le sachet sur le seuil du pavillon dans lequel Pé-ming-tchong se livre a l’étude, ou plutôt rêve à mademoiselle Siaoman. Mais pour cela il faut aller dans le jardin où est le pavillon. Siao-man meurt d’envie de s’y faire entraîner par la soubrette, mais elle se garderait d’en convenir. Elle paraît tout absorbée dans ses études, et débute par une tirade qui commence ainsi : « Fansou, il me vient quelque chose à la mémoire. Du fleuve Ho est sortie la table, du fleuve Lo l’écriture ; quand le Yn et le \ang furent séparés, les huit Koua naquirent. Depuis Fou-lii et Chin-nong ils furent transmis

de siècle en siècle jusqu’à Confucius et Mencius

Vint ensuite Hin-chi-hoang » Et elle ajoute :

« Toutes les fois que j’ouvre un livre, je sens mon cœur s’épanouir. » Voilà de belles et graves disposi-

DU THEATRE CHINOIS lions; mais Fan-sou, la maligne soubrette, lui vante les charmes d’une promenade par une belle soirée, au milieu des fleurs, et les deux jeunes tilles s’en y ont gracieusement folâtrer dans le jardin. Fan-sou chante :

« Les pierres de nos ceintures s’agitent avec un bruit harmonieux; nos petits pieds, semblables à du nénuphar d’or, effleurent mollement la terre {bis). La lune brille sur nos têtes pendant que nous foulons la mousse verdoyante {bis). La fraîcheur de la nuit pénètre nos légers vêtements. »

Aux chants de la jeune fdle répondent les sons d une guitare. Pé-ming-tchong chante une romance pour peindre son amour, comme cet autre bacheliei Lindor, auquel, du reste, il ne ressemble guère. Après l’avoir entendue, Siao-man dit avec mélancolie : « Les paroles de ce jeune homme vous attristent le cœur. » Pour la jeune soubrette, tantôt effrayée, tantôt rieuse, elle laisse malicieusement sa jeune maîtresse un instant seule. Cet instant suffit pour jeter le sachet parfumé et s’enfuir. Pè-ming-tchong sort et le trouve ; il lit le quatrain, il considère la broderie. Aucune des intentions de Siao-man n’est perdue pour un si fin connaisseur en poésie. Elle a brodé sur le sachet des nénuphars : « Je vois ce qu’ils représentent, dit l’ingénieux licencié. Le cœur du nénuphar porte un nom qui se prononce ngeou , comme celui qui exprime l’union de deux époux; elle me donne à entendre qu’elle désire

IJA SCIENCE EN ORIENT m épouser. » La belle chose que les jeux de mois de la poésie chinoise! Que ce iujeou est bien trouvé! Qu’il est commode pour une jeune tille d’exprimer ainsi ses sentiments secrets au moyen d’un cœur de nénuphar!

Le pauvre Pé-ming-tchong tombe malade d’amour. La soubrette va le trouver et lui fait de la morale. « Vous n’avez donc pas entendu dire aux bouddhistes : L’apparence est le vide, et le vide n’est autre chose que 1 apparence? — \ ous ne connaissez pas celte pensee de Lao-tseu : Les cinq couleurs font que les hommes ont des yeux et ne voient pas ; les cinq sons font que les hommes ont des oreilles et n’entendent pas? — Confucius lui-même n’a-t-il pas dit : Mettez-vous en garde contre la volupté? »

Mais Pé-ming-tchong finit par l’attendrir; et comment résister à un amoureux qui vous dit : « Ayez pitié de moi ; si vous réalisez ce mariage, je veux transmigrer dans le corps d’un chien ou d’un cheval pour vous servir dans une autre vie. »

Aussi la conversation , entamée si philosophiquement, se termine à l’européenne par une lettre que la soubrette se charge de remettre à sa maîtresse.

Celle-ci, en recevant la galante missive, affecte une grande colère, et la lit pourtant ; elle menace sa suivante de la fustiger. Fan-sou la laisse dire, puis lui montre le sachet aux nénuphars. Et alors c’est elle qui s amuse à menacer et à effrayer sa maîtresse. Puis* changeant de ton, elle plaide chaudement la cause de

DU THÉÂTRE CHINOIS l’amoureux bachelier. Elle trouve encore à son service des sentences morales. « Il vaut mieux sauver la vie d’un homme que d élever une pagode a sept étages. »

Enfin Siao-man se décide à écrire une réponse et la remet à Fan-sou. « A qui la portes-tu? — A madame

votre mère, répond malicieusement la soubrette

Ne vous troublez pas, ajoute-t-elle, cest au bachelier que je vais la porter. »

La lettre est en vers assez vifs et promet un rendezvous pour la nuit.

Les paroles coquettement mystérieuses de Fan-sou achèvent de tourner la tête au pauvre inamorato.

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