I. A SCIENCE EN OIUENT
mais il mangeait, il buvait et vivait toujours. L é manas sortit; l’intelligence sommeillait dans l'homme, mais il mangeait, il buvait cl dormait toujours. Le souffle de vie sortit ; à peine fut-il dehors, que le corps tomba, le corps fut dissous, il fut anéanti. Les sens disputaient encore en disant : C’est moi, c’est moi qui suis le premier! Ils se dirent : Allons, rentrons dans le corps qui est à nous; celui d’entre nous qui en y rentrant mettra debout le corps, sera le premier. La parole rentra, le corps gisait toujours; la vue rentra, il gisait toujours; l’ouïe rentra, il gisait toujours ; le .manas rentra, il gisait toujours; le souille de vie rentra : à peine fut-il rentré, que le corps se releva. » C’est la fable île l’estomac et des membres, si célèbre dans l' histoire romaine; mais il y a, comme le dit spirituellement M. Burnouf, « entre l’hymne du brahmane et l’apologue de Ménénius Agrippa, la différence de l’ilimalayaaux sept collines; » j’ajoute, la différence du bon sens pratique du peuple de l’action au génie abstrait de la nation métaphysique par excellence. Du reste, dans ce morceau, la rédaction moderne des Pouranas est bien inférieure à l’antique version des Yédas; c’est une imitation tronquée et prosaïque; il semble voir un beau cantique hébreu qui s’est transformé en un hymne grossier du moyen âge.
Les Pouranas sont principalement consacrés à servir d’organes aux sectes religieuses de l’Inde. 11 faut se souvenir que les trois personnes de la trinité indienne
LE I! Il A G A V A T A - 1’ U ü A N A ne tiennent pas le môme rang dans la croyance de tous ceux qu’on a coutume de confondre sous le nom d’adorateurs de Brahma. Brahma n’est le dieu principal que pour une secte bien moins nombreuse que celles dont le culte s'adresse surtout, soit aSiva, soit a Vichnou. Il en a été des Pouranas, expression de la dévotion hindoue, comme de celle dévotion elle-même; ils se sont partagés entre Brahma, Siva, Vichnou1. Le Bruhma-Purâna est consacré à la gloire de Brahma et surtout au culte qu’il reçoit sous le nom du soleil, dans la pagode de Jagcrnat. Le Linga-Ptirânaesl énergiquement sivaïle; le Vamamsa-Punlna, l'un des plus modernes, est plus tolérant que ne le sont en général les ouvrages à la classe desquels il appartient. Vichnou et Siva y sont réunis dans un singulier éclectisme. Le plus grand nombre des Pouranas, et entre autres les deux publiés, sont vichnouvites.
Le nom même du Vichnou-Pui'âna indique assez ce qu’il doit être sous ce rapport ; en effet, ce Pourana n'est guère qu’un long commentaire sur les perfections de Vichnou. Brahma, à la tête de tous les dieux, l’adore et célèbre les louanges 2 du dieu suprême que
1 Un passage du Pctdma-Purdna les divise en trois classes, selun qu’ils se l'apportent à Vichnou, à Siva ou à Brahma. Les premiers seulement sont vraiment purs, les seconds sont pleins d’ignorance, et les derniers pleins de passion. Cela prouve que l’auteur du Padma- Purdua était viclinouvite et n’aimait ni Siva ni Brahma. ( Vishnit-Pit râna, Wilson, pref., pag. sm.) •
- Vhihnu-Purùna, pag. 72.
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lui-même ne peut comprendre ; les dieux, ballus par les démons, se prosternent aux pieds de Viclmou, et implorent sa protection contre leurs ennemis. Tel est le rôle supérieur que joue Viclmou dans le Pourana qui porte son nom. Mais le vichnouvisme qui domine dans ce Pourana n’en exclut pas absolument l’ascendant de Siva ; cet ascendant s’y manifeste avec une grande puissance dans un passage où l’on voit Indra, le roi du ciel, cl les trois mondes auxquels il préside, frappés de langueur, parce qu’un personnage nommé Durvâta, qui est une incarnation de Siva, a maudit Indra. C’est une espèce d’interdit jeté sur l’univers par l’anathème du dieu destructeur ‘.
Le Bhâyttvata-Purûna , publié parM. Burnouf, n’est pas marqué d’un caractère de vichnouvisme moins évident que celui qui éclate dans le Vichnou-Purdna. Presque à chaque pas, l’auteur se répand en transports d’adoration pour Viclmou, le dieu, l’être par excellence ou plutôt le seul dieu, lé seul être, celui qui est en tout, bien que distinct de tout , el hors duquel il n’y a qu’apparcnce et illusion. Il faut l’implorer pour parvenir à être réuni à lui, se reposer sur le lotus de ses pieds divins, et s’affranchir par celte ineffable union du supplice mille fois renouvelé de l’existence. S’occuper de Viclmou est le seul but raisonnable de la vie. C est ce qu’expriment avec une énergie bizarre les distiques suivants :
1 Wilson, Vishm-Purâna, liv. I, cap, vm.
LE 13 II AG V VA T A - 1’ UR A N A « Ne vivent-ils pas aussi les arbres 7 Ne respirent-ils pas aussi les soufflets? Ne mangent- ils pas, ne se reproduisent-ils pas aussi, les autres animaux du village?
«C'est une brute comparable au ehien, au chameau, à l'âne cl au pourceau qui vit- dans la fange, que l'homme dont les oreilles n ont jamais été h appées pai l’histoire du frère ainé de Gadal
« C’est un cadavre vivant que l’homme qui ne recueille pas la poussière des pieds des sages dévoués a Lihûgavala 1 2; c’est un cadavre respirant que celui qui ne connaît pas le parfum de la plante lulasi , qui s attache aux pieds du divin Vichnou. »
Ici, comme dans le Vichnou-Purârut , Brahma luimême proclame Vichnou l’essence pure , absolue , bienheureuse, dont l’univers n’est qu’une manifestation décevante. Par cet hommage, l’auteur prosterne les sectateurs de Brahma devant la secte a laquelle luimême appartient. Ailleurs J Brahma est nommé la cause des causes; mais alors il est Y essence suprême de Vichnou , il est Vichnou lui-même.
Certaines légendes racontées dans les Poüranas semblent même faire allusion à d’anciennes luttes qui auraient eu lieu entre les brahmanes et des rois ou des populations vichnouviles. Telle est la curieuse histoire
1 Nom de Vichnou.
Autre nom de Vichnou.
5 Bhârjavata-l'urâna, pag, 5S5, v il
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de Pralada Ce jeune fils du roi de Punivers a voué, dès ses premières années, une piélé sans bornes a Vichnoii. Son père et les brahmanes qui l’enlourcnl sont représentés comme les ennemis de ce dieu. Plusieurs fois Pralada est exposé à la mort à cause de son culte, mais toujours il est sauvé par la protection du grand Yichnou. Un jour, les brahmanes ont allumé contre lui une flamme magique; mais, parla puissance de Yichnou, elle se retourne contre eux et les dévore. Alors Pralada demande au dieu qui les a exterminés de les rendre à la vie. Les brahmanes ressuscitent pour s’incliner devant celui qu'ils ont persécuté. Dans cette légende, les brahmanes sont appelés les prêtres des démons (, usuras ). On voit qu’elle n’a point été destinée ii célébrer les triomphes de la caste aujourd’hui dominante; elle semble plutôt attester d antiques défaites que les sectateurs de Brahma auraient éprouvées à une époque inconnue.
Il en est de même d’un passage du Vichnou-Purûna , dans lequel Siva, exclu d’un sacrifice où avaient été admis les autres dieux, crée un être terrible qui renverse le sacrifice, disperse les officiants et met en déroute les divinités. Auparavant, Siva s’est écrié : « Que m importe d être exclu de ce sacrifice? Mes pi c li es m’honorent dans le sacrifice de la vraie sagesse, où l’on se passe de l’aide des brahmanes 1 2. » Ne s’agit-il
1 Yishnu-Purûna , | ;i£. 126 cl sulv.
- Ibid., rag' 65-07.
L E lî II A G A V A T A - P P P. A N A pas ici des prétentions du culte sivaïte et de quelques triomphes de ce culte sur celui de Brahma ?
Dans un autre passage du Vichnou-Purâna se montre un vague souvenir d'une religion en dehors du brahmanisme, une religion de la nature, qui semble avoir été professée par les habitants des campagnes, cl qui était peut-être un reste de l’ancien culte indigène, réfugié dans les lieux écartés, parmi les tribus nomades; un paqanisme indien, dans le sens étymologique du mol, paganica numina. Le dieu Krichna, parlant au nom des pasteurs parmi lesquels il habite, dit 1 : « Les esprits de ces montagnes parcourent, dit-on, les bois sous la forme qu’il leur plaît de choisir, ou, sous leur forme naturelle, se jouent au bord de leurs abîmes. S'ils sont mécontents de quelque habitant de la forêt, transformés en lion ou en hôte de proie, ils le mettent à mort. C’est pourquoi nous devons adorer les montagnes et offrir des sacrifices aux troupeaux. Qu avonsnous à démêler avec Indra (le dieu du ciel)? Les troupeaux et les montagnes, voilà nos dieux ; laissons les brahmanes faire l’adoration parla prière. » Enfin, on peut voir une trace d’ancienne rivalité entre- le culte de Vichnou et le culte de Siva dans la destruction de Bénarès, ville de tout temps, et encore aujourd'hui, sivaïte, que consume le disque enflammé de Vichnou. Ces indications sont peu positives; mais, quand il s’agit
1 Vislmu-Piirâiia, png. 525.
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d'un pays où Phistoire manque presque entièrement, on est heureux de trouver quelques documents précieux de la tradition conservée par les Pouranas.
Tout émane de Yichnou dans le poème composé pour glorifier sa puissance, même l’ennemi de la religion orthodoxe, le grand hérésiarque, le grand réformateur, le Bouddha. Le Bouddha n est autre chose qu'une forme illusoire émanée de Yichnou et envoyée par lui sur la terre pour égarer les ennemis des dieux D’autres hérétiques venus après le Bouddha avouent hardiment ici le scandale de leurs doctrines, selon lesquelles les brahmanes ne sont dignes d’aucun respect, et qui proclament qu’il n y a point de texte divin on révélé. On voit que le rationalisme a pénetié aussi dans le brahmanisme à la suite de la réforme.
Le principal intérêt qu’ont les Pouranas, c est de présenter au milieu du désordre, de 1 incohérence, de la bizarrerie, qui les caractérisent, un tableau frappant des idées et de l’imagination hindoues. Plus ils sont composés d’éléments hétérogènes, plus ils sont curieux à cet égard ; car la variété même des matières qu'ils renferment rend plus complet l’enseignement qu’ils peuvent fournir. Je vais tâcher de tirer de ce chaos quelques passages propres à faire connaître le oénie religieux, métaphysique, moral et social des
Hindous.
i Vishnu-Pnrûna , pag\ 537 et suiv.