‹ La science et les lettres en OrientChapitre 84 sur 101 · I. K RAM A Y'\ N A il I · texte numérisé non relu

I. K RAM A Y'\ N A il I

chasseur était caché près de là; il lance un trait, et le héron mâle vient tomber sur le sol et palpite sanglant. Sa compagne désolée voltige et tournoie autour de lui en gémissant. Le solitaire gémit aussi, il prononce une imprécation contre le chasseur, et celte imprécation a pris dans sa bouche la forme du mètre qui sera le mètre indien par excellence, du çlolut. Valmiki rentre dans sa hutte, bientôt Brahma en personne y vient visiter le saint solitaire ; mais la présence même du dieu sur laquelle il s'efforce en vain déconcentrer toutes les puissances de la contemplation, la présence même du dieu suprême ne peutempêcher Valmiki de répéter à son insu :« Le chasseur a mal fait, il a accompli un destin funeste lorsqu'il a tué sans motif l’oiseau qui murmurait si doucement; » et ces paroles forment un distique, un çlolat. Brahma sourit de la préoccupation du sage, et lui ordonne d'employer ce rhythme, qui est né spontanément dans son âme et sur ses lèvres, à célébrer la gloire du grand Rama. Rien n’est plus profondément indien que cr respect pour la vie des animaux, cette pitié vive et tendre de leurs souffrances et de leur mort. On conçoit qu'une religion dont l’idée fondamentale est l’unité de la substance de tous les êtres, inspire aux Hindous une affection fraternelle pour tout ce qui respire. Le langage de la poésie, c’est pour l'Hindou le langage de la compassion et de la douleur; pour lui, l’émotion inspiratrice est une émotion plaintive, le chant de la Muse est un gémissement.

LA SCIENCE EN OUI EM'

Rama n’est pas seulement, comme l’Achille d’Homère, un héros divin, il est un héros-dieu. Rama est la septième incarnation de Vichnou, incarnation étrange, car elle est quadruple. Ce dieu, s’incarnant simultanément dans le sein des trois épouses du roi Dasaratha, liait à la fois sous la forme de quatre princes, dont l’un est Rama. D’autre part, la race royale, de laquelle sort le héros, remonte à Rralnna, né lui -même de Y essence pure1. Voilà pour un guerrier une origine bien mythologique et bien métaphysique, c’est-à-dire bien indienne. Rama est soumis aux conditions de l’humanité, il en éprouve les afllictions et en supporte les misères, car c’est un dieu fait homme; mais, selon les idées indiennes, la divinité ne peut tellement s’absorber dans la nature humaine, qu’elle ne reparaisse et ne resplendisse par moments à travers son enveloppe mortelle. Ces éclairs de divinité jettent par intervalle sur le personnage de Rama un singulier éclat. Du reste, le héros de l’épopée sanskrile a laissé dans l’Inde de nombreux vestiges de sa gloire. Les sculptures gigantesques taillées dans lesgrolles d’Ellora représentent des scènes du Râmâyana. Les souvenirs populaires, celte suprême consécration des grandes renommées, n’ont pas plus manquéàRama qu’à Alexandre,

1 Le texte de Schlegel donne auyacla, qu’il traduit par imensilis, ce qui ne peut être atteint par les sens. Le texte de M. Gorresio remplace avyacta par al; ns a, l’éther, ce qui est moins philosophique et peut-être à cause de cela plus ancien.

à Charlemagne, à Roland, ces autres héros de l'épopée, dont tant de lieux gardent la mémoire. Comme Alexandre a, selon les traditions orientales, ouvert les portes caspiennes et creusé le détroit de Gibraltar; comme Charlemagne a bâti toutes les vieilles églises du midi de la France: comme Roland a taillé d’un revers de son épée, dans la cime des Pyrénées, la brèche immense qui porte son nom, tandis que son cheval laissait sur le rocher cette empreinte de son pied que mon guide me montrait hier sur la route de Gavarnic, de même les rochers qui s’élèvent dans la mer, entre la pointe méridionale de l’Inde et l île de Ceylan, sont des débris du pont que Rama construisit pour aller chercher dans celle île sa belle épouse, enlevée par un géant *. Ainsi partout les ruines de l’art ou les monuments de la nature sont rattachés à des noms célèbres, et la poésie épique, née de la tradition populaire, l’enfante à son tour. C’est un écho qui est répété par un écho.

L’idée fondamentale, le sujet principal du poème indien est la lutte de Rama avec les mauvaises puissances. Son rôle est celui de défenseur des brahmanes, d’exterminateur des monstres, de héros libérateur et sauveur. De là une suite decombats contre des géants,

1 -Une vieille batelière napolitaine m’a bien affirme que les débris du môle de Pourvoies, qu’on voit encore, étaient les restes d’un pont que Pierre Abailard, Pietro Dallai do, avait bâti pour plaire à une magicienne. Tel est le sort des noms laineux. Du reste, Héloïse peut se consoler d’èlre une sorcière à Naples, où Virgile est un sorcier.

tiil l. \ SCI K NC Fi F. N OUI KM

des «mantes, (les êtres formidables el surnaturels. Celle suite de combats est amenée par un événeun ni qui répand sur Rama le plus touchant intérêt. Après de nombreux exploits qui lui ont mérité l’admiration des peuples, Rama va être associé à l’empire par son père, le roi Dasaralha; mais la plus jeune et la plus belle des épouses du vieux roi réclame l’accomplissement d’une promesse imprudente qu’il lui a faite: elle exige que ce soit son fils a elle qui monte sur le trône, et que Rama soit exilé pendant quatorze années. La consternation du roi et de son peuple est profonde, car Rama est 1 objet de 1 adoration universelle. Le héros, avec une parfaite magnanimité, console son père, ses amis, sa mère. 11 s’éloigne avec son épouse, la belle Sila, qui était née de la terre comme une fleur, et tous deux s’enfoncent dans les forêts, où ils vont mener pendant quatorze ans la vie de solitaires et de pénitents. C’est durant cet exil, volontairement accepté, que Rama accomplit une foule d exploits, dont le but est fréquemment religieux, et recueille de la bouche des solitaires un grand nombre de traditions concernant les lieux qu’il parcourt ou qu’il habite. L’enseignement mythologique domine toujours l’intérêt épique et humain; la théogonie d’Hésiode est toujours auprès de \ Iliade d’Homère : c’est là ce qui caractérise l’épopée indienne et la séparé profondément de l’épopée grecque, où l’homme est sur le premier plan, souvent seul avec sa force,

Page 1