TRAVAUX DE M. E. BURNOUF
J’ai tâché de lever en partie le voile qui, pour un grand nombre d'esprits, couvre encore les procédés d'une langue peu connue, cl de montrer, par les heureuses tentatives de M. A. Rémusat, le parti qu’on pouvait tirer d’une littérature immense et à peine effleurée ; je vais exposer d'autres progrès des lettres orientales. Je rendais compte alors des travaux d’un homme illustre qui venait de descendre dans la tombe. 11 m’est doux de reprendre cette lâche en m'occupant des recherches d'un jeune contemporain qui a devant lui un long avenir. Pour ceux à qui d’autres occupations ne permettent pas de pousser ces belles
' [Cet article a paru en 1836 dans la Revue des Deux Mondes. Eugène Burnouf est mort le 27 mai 1832, à Paris J
études aussi loin qu'ils le voudraient, mais qui se sentent attirés vers elles par un attrait invincible, et en suivent les progrès avec un intérêt toujours vif, bien qu'ancien déjà, c’est un plaisir et presque un devoir d’en signaler les résultats, de les arracher des hauteurs ténébreuses où s'élabore la science loin des regards profanes, et de les montrer à tous dégagés de l'appareil mystérieux qui les enveloppe. Comme il faut un drogman aux Orientaux pour se faire entendre des Européens, il en faut un aux orientalistes pour communiquer avec le public ; je m’efforcerai d’être ce drogman. •
Le vaste et mystérieux Orient sollicite et attire à lui de plus en plus les intelligences. 11 semble que de nos jours l’esprit européen se sente à l’étroit sur ce terrain de l’Occident, où sans doute il reste beaucoup d’aspects à découvrir, mais dont on a fait le tour, dont on a remué tout le sol et battu tous les sentiers. A mesure qu’on s'est élevé à considérer les destinées humaines dans leur ensemble, il est devenu impossible de se contenter de cette histoire universelle dont le théâtre n’est pas le tiers du monde, de cette histoire ancienne qui commence au moment où s'achèvent les destinées des empires d’Orient. Ou s’est senti pris du besoin de remonter le courant du grand fleuve humain ; on s’est mis en marche comme Alexandre, suivant les traditions musulmanes, pour aller voir le lieu où le soleil se lève.
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En effet, tout conduit vers l’Orient, parce que tout en vient : l’homme et le soleil, les langues et les peuples, les religions et les philosophies, les contes populaires et les traditions sacrées, les objets précieux et les fléaux. Vous occupez-vous de l’antiquité classique, il se trouve que la langue grecque et la langue latine ont une sœur aînée sur les bords du Gange. Étudiez-vous la mythologie d'Homère et de Virgile, vous êtes conduits à examiner la question de l’origine orientale de ces mylhologies. Vous enfoncez-vous dans les antiquités germaniques, là encore, dans la grammaire des Irlandais ou des Golhs, dans la cosmogonie Scandinave, dans l’épopée allemande, vous trouvez d’incontestables analogies avec la Perse ou avec l’Inde; vous êtes rejetés des bords du Danube et de la Baltique au centre de l’Asie. Vous livrez-vous à la recherche des antiquités chrétiennes, il faut remonter au delà, il faut connaître le judaïsme duquel le christianisme est sorti ; il faut comparer le développement religieux qui a produit la civilisation de l’Europe, avec d’autres développements religieux plus anciens et aussi considérables, qui ont produit, à l’autre extrémité du monde, d’autres civilisations. Et il n’y aurait pas besoin d’évoquer de si grands objets, il suffirait de vouloir faire l’histoire de ce qui sert à notre nourriture, à notre habillement, à nos plaisirs. La pêche, la noix, le thé, le café, le coton, la soie, les perles, les parfums, les échecs, les caries, le verre, nous viennent
de la Perse, de l'Inde, de l’Arabie, de la Chine, de la Phénicie. Ainsi les détails de la vie commune, aussi bien que les plus hautes explorations de la pensée, nous ramènent à l'Orient.
En outre, les études orientales ont en ce moment un charme particulier. 11 en est d’elles comme il en était au quinzième siècle de l’étude de l'antiquité. Chaque jour on fait un pas de plus dans une région inconnue qui découvre par degré ses perspectives attrayantes par leur immensité môme. En fouillant le vieux sol de l'Orient, chaque jour on découvre un précieux débris du passé. De séculaires ténèbres embrassent encore toute la contrée. Seulement on voit s’avancer çà et là quelques hardis investigateurs, et les flambeaux qu’ils portent se mouvoir de loin dans la nuit. Quelques reflets de ces lueurs aventureuses et isolées éclairent un point, puis un autre, et ainsi le jour se fait peu à peu au sein de cette obscurité. Mais, surtout pour le haut Orient, ce n’est encore que l’aube d’un jour que nous ne verrons point, heureux si nous parvenons à découvrir et à indiquer de quel côté naîtra l’aurore.
Ce qui est à craindre, c’est qu’en posant le pied dans celle région encore presque inconnue, on n’éprouve une sorte de vertige et d’éblouissement, et qu’au lieu de prendre, pour y pénétrer, la grande route de l’étude, on ne s’y élance de plein saut par un bond de I imagination. On a déjà fait en Allemagne
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plus d’un système sur l'Inde, la Chine, la Perse, et les monuments capitaux de la littérature de ces trois pays ne sont pas encore traduits complètement. Quelques-uns ne sont pas imprimés; quelques-uns môme n’existent pas en Europe. Il est donc besoin de beaucoup de patience et de lenteur. 11 faut prendre les choses où elles en sont, pour les faire avancer véritablement.
Les travaux deM. E. Burnouf, auxquels cet article est consacré, offrent une preuve éclatante des avantages de la méthode que je recommande ici. Si nous savons un jour quelque chose de précis sur Zoroastre, nous le devrons au soin scrupuleux qu'a apporté M. E. Burnouf à sc rendre compte par une analyse approfondie de tous les éléments de la langue de Zoroastre; car, avant de connaître sa doctrine, il fallait connaître sa langue.
Le nom de Zoroastre est du petit nombre de noms orientaux qui ont été célèbres chez les anciens; mais cette célébrité ne peut rien nous apprendre de précis sur ce personnage et sur fa réforme religieusé dont il fut l'auteur. Les anciens nous disent bien que la religion des Perses consistait dans le culte du feu et la croyance aux deux principes. Mais à peu de chose près, c’est tout ce qu'ils nous apprennent de celte religion; or, nous connaîtrions fort mal la religion juive, si nous ne la connaissions que d'après Tacite.
C’est dans les livres sacrés attribués à Zoroastre qu’il faut chercher sa doctrine. Je dis attribués; car il me semble évident qu'une partie au moins de ces
livres n'a pas pu être rédigée par lui. Il inc paraît impossible de supposer que Zoroastre soit l’auteur de prières, d'invocations, qui lui sont adressées, telles que celle-ci :
« O toi qui es donné en ce monde, donné contre les devas, Zoroastre, pur, maître de pureté, si je t’ai blessé, soit en pensée,- soit en parole, soit en action, que ce soit volontairement, que ce soit involontairement, j’adresse de nouveau celte louange en ton honneur, » etc.
C’est comme si l’on pensait que Marie eût composé les litanies de la Vierge. Mais s’ils ne sont pas entièrement de Zoroastre, ces livres contiennent certainement sa doctrine.
Quoi qu’il en soit, ces livres, ou plutôt les fragments de ces livres qui subsistent aujourd’hui, sont écrits dans une langue qui ne se parle plus. C'est la langue zende, ancien idiome de la Perse, analogue au sanskrit, et duquel le persan moderne est dérivé. Pour arriver à savoir quelque chose de la religion de Zoroastre, il fallait d’abord trouver les livres zends, puis apprendre le zend pour les lire. Deux Français se sont partagé l'honneur de cette double conquête : Anquetil- Duperron a rapporté dans le siècle dernier, après mille fatigues, les textes zends, et, de nos jours, un jeune savant, que l’Europfe a placé au premier rang de la philologie orientale, M . E. Bui nouf, a commencé à retrouver la langue zende, et, par cette langue, la pensée de
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Zoroastre. Ce fait est trop important pour que ie lecteur ne nous permette pas d’entrer à ce sujet dans quelques détails.
Après la conquête de la Perse par les Musulmans, la religion de Zoroastre ne fut pas complètement anéantie. Un certain nombre de ses sectateurs demeura dans leKirman ; un autre se porta, cent ans après l’in- \asion musulmane, à Ormus sur le golfe Persiquc, puis, après diverses tentatives d'établissements, finit par se réfugier sur la côte occidentale de l’Inde, dans le Guzarate. Là vit encore un débris de l’ancienne religion de Zoroastre; là, les Parsis ou Guèbres ont conservé sa loi et son culte, à travers toutes les révofutions de l'Inde, durant mille ans, depuis le huitième siècle jusqu’à nos jours.
Avec le temps, les Parsis de l lnde avaient perdu les livres de Zoroastre. Ces livres leur furent rendus à la fin du quatorzième siècle parun destour ou prêtre qui les leur apporta de la Perse, où ils s’étaient conservés.
Le texte original, écrit en langue zende dans l’ancien idiome de la Perse et de Zoroastre, était accompagné d'une traduction en langue pehlvie.Lepehlvi n’est encore qu’imparfaitement connu ; on sait seulement que, dans celte langue, les éléments sémitiques abondent, c'est-à-dire des éléments qui appartiennent à une tout autre famille de langues que le zend et le sanskrit, à la famille de l’hébreu et de l'arabe. Le
pehlvi parait avoir succédé en Perse au zend, et pré cédé le persan moderne.
Aujourd’hui les Parsis de l'Inde entendent beaucoup mieux le pehlvi que le zend, cl c’est dans la traduction pehlvie qu’ils étudient en général les livres de Zoroaslre, originairement écrits en zend. Ce qu’ils en ont conservé ne constitue, selon eux, que la vingtième partie de la totalité primitive; ce sont plusieurs fragments, principalement liturgiques; c’est un lambeau de l’ancien rituel persan.
Si nous possédons celte partie desouvrages attribués à Zoroastre, nous le devons, comme je l’ai dit, au courage et à la persévérance admirable d’un Français qui eut l’héroïsme de la science. On ne peut, en parlant de Zoroastre, refuser quelques lignes à celui qui, au péril de sa vie, a mis la France en possession de ce monument et de cette langue, dont, avec une autre sorte de courage non moins rare, M. E. Burnouf a entrepris de pénétrer et d’éclaircir le mystère.
En 1754, un jeune homme de vingt-deux ans, sans fortune, sans autre ambition que celle du savoir, conçut la pensée d’aller en Orient chercher les livres de Zoroastre, dont plusieurs avaient déjà été apportés en Angleterre, et les Védas de l’Inde, dont personne en Europe ne connaissait autre chose que le nom \ Dénué de toute ressource, le jeune Anquelil imagina.
1 Voyez Anqueltl-Dupcrron, discours in eluiiinaire du Zeud-Avesta
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pour passer aux Indes, de s’enrôler comme soldat dans la troupe qu'on envoyait à Pondichéry, et qui était le rebut de l’armée française. Il partit de Paris pendant l'hiver, avec le3 recrues qui s'acheminaient vers le port de Lorient , emportant une bible hébraïque, Montaigne, Charron, un étui de mathématiques, deux chemises, deux mouchoirs et une paire de bas. Arrivé à Lorient, on lui remit son engagement de la part du ministre. Touchés de son zélé, quelques savants, au nombre desquels était l’abbé Barthélemy, avaient obtenu pour lui une pension de 500 livres et son passage à Pondichéry.
Aux Indes, Anquetil eut à lutter contre tous les genres de difficultés et d’obstacles. Quand il présenta sa lettre de recommandation au gouverneur des établissements français, en lui expliquant le plan qu'il avait formé, celui-ci lui répondit sans le regarder : « Il faut voir... » , et il mit la lettre dans sa poche. Le début n’était pas encourageant.
Anquetil n’avait alors qu'une idée bien confuse de l’objet de ses recherches. 11 flottait entre les Védas et les livres de Zoroaslre, qu’il voulait également recueillir et rapporter dans sa patrie. Sans guide, sans direction, sans argent, ne sachant pas plus le sanskrit que lezend, n’ayant pour trésor et pour appui qu’une volonté inébranlable cl un enthousiasme passionné, il s’était jeté dans celte quête aventureuse comme ces chevaliers de roman qui allaient au bout du monde
conquérir un empire inconnu, ou une princesse qu'ils n’avaient vue qu’en songe. Après avoir lutté contre des maladies qui le réduisirent plusieurs fois à la dernière extrémité, contre les séductions que son âge, sa ligure, les mœurs et le climat de l’Inde multipliaient sous scs pas, Anquetil vit encore ses plans traversés par les désastres de la guerre ; enfin la calomnie et l'outrage vinrent assaillir celui qui, dévoué à son pays, au milieu des préoccupations de l’étude, avait risqué sa vie pour aller, de son propre mouvement, chercher auprès du nabab des secours pour Chandernagor attaqué. Blessé de soupçons insensés, il part seul, à pied, de Chandernagor pour Pondichéry, avec le paquet qu’il avait en quittant Paris, ses deux chemises, sa Bible et son Montaigne; il part pour faire quatre cents lieues du nord au sud, à travers un pays par où jamais Européen n’avait passé, comptant faire ensuite à peu près autant de chemin du sud au nord, pour aller à Surate trouver les disciples et les livres de Zoroaslrc.
A Surate, de nouvelles difficultés l’attendaient auprès des destours ou prêtres parsis. Ils lui donnèrent d’abord des textes incomplets et mutilés pour le texte véritable de Zoroaslrc. Jamais il ne put tirer d eux une connaissance un peu approfondie du zend, et M. E. Burnouf en a plus appris à lui tout seul sans sortir de Paris et sans autre secours que sa sagacité, et des inductions tirées de la comparaison des langues,
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ANTIQUITÉS DE LA PEIISE qu’Anquelil à Surate, parmi les Parsis, malgré les leçons du fameux mobcd Darab. Plusieurs fois malade ,'et, pendant une convalescence, frappé en plein jour de trois coups d epcc et de deux coups de sabre, Anquctil poursuivit ses études et ses recherches avec une ardeur que rien ne put ralentir. Enfin, il partit pour l’Europe, emportant la portion des livres de Zoroastre que les Guèbres ont conservée, après en avoir fait, à l aide de 1 interprétation des prêtres et docteurs parsis de Surate, une traduction sur laquelle je reviendrai. Le vaisseau qui portail toutes ces richesses fut au moment de périr, et, après la traversée la plus pénible, Anquctil débarqua en Angleterre, prisonnier de guerre. Enfin, le 45 mars 4762, il déposa à la Bibliothèque royale le texte zend de Zoroastre, conquis au prix de tant de périls. C’est ce texte que M. Burnouf a publié dans son entier, et dont il a commencé à déchiffrer et à commenter une partie.
La traduction d’Anquelil, qui parut en 1771, était loin, comme on le verra dans la suite de cet article, d’ôtre complètement satisfaisante. Mais telle qu’elle était, sa publication, et surtout l’acquisition des textes donnés par Anquctil à la Bibliothèque royale, était un immense service rendu aux lettres orientales. Celui à qui on en avait l’obligation, pour récompense de ses peines, de ses dangers, de son courage, fut persillé dans une petite brochure, du reste assez spirituelle, écrite en français par un homme duquel on eût dû
attendre plus de gravité, pav le célèbre W. Jones, qui fut depuis fondateur de la Société asiatique de Calcutta l.
La lettre de W. Jones à Anquetil-Duperron est un modèle de cette fatuité tranchante qui dédaigne ce qu'elle ignore, et trouve toujours une épigrammeù la place d'une bonne raison. Malheureusement elle est, en général, très-piquante, et plusieurs pages de cct opuscule, dont un Anglais est l'auteur, semblent écrites par Voltaire. Voltaire est cité plusieurs fois avec éloge dans cette lettre, ce qui, au reste, d’après son usage, serait une raison de plus de la lui attribuer, bu reste, elle ne prouve pas plus contre Anquetil-Uuperron et Zoroastrc, que les plaisanteries de Voltaire, parfaitement amusantes, mais portant parfaitement à faux, ne prouvent contre Moïse ou Shakspeare.
Au lieu de railler agréablement la bizarrerie de certaines formules liturgiques des livres de Zoroastre, M. E. Burnoufa cherché à comprendre ces livres antiques : il a commencé loyalement par les publier ; il a fait lithographier le texte zend pour qu'on pût le comparer avec la traduction d Anquelil, appelant ainsi les efforts des philologues sur ces textes précieux, les premiers textes zends un peu considérables qu’on ait publiés. Puis lui-même s’est mis à l’œuvre; il a choisi l’Yaçna, ou Livre du Sacritice, et a commencé à le
1 W.Jone’s Workt, t. X.
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traduire. Celte traduction d’un livre écrit dans une langue dont on ne possédait ni gramipaire ni dictionnaire, ne pouvait être qu'un laborieux déchif frement ; aussi il en est déjà résulté, pour l’interprétation du premier chapitre seulement, deux volumes in-quarto; mais les bases d'une étude nouvelle sont jetées, l’étude du zend est constituée scientifiquement, et l'on peut espérer de connaître un jour la doctrine de Zoroastre, dont jusqu'ici on a beaucoup parlé.
Voici avec quels secours M. E. Burnouf a abordé la traduction de l’Yaçna :
Le texte zend, publié par lui ;
La traduction d’Anquetil, faite d'après les interprétations que lui avaient données, en persan moderne, scs maîtres de Surate, qui se servaient eux-mèmes d une version pehlvie.
Celte traduction est donc de la quatrième main.
Enfin une version sanskrile barbare, datant du quinziéme siècle , et dont l'auteur est un certain Ncrioseng, faite de même, non sur le texte zend, mais sur la version pehlvie.
Mais le plus utile auxiliairede M.E. Burnouf, dans sa courageuse entreprise, a été incontestablement l’analogie, l’induction tirée de la comparaison des langues de la famille à laquelle le zend appartient, et en particulier du sanskrit. M. E. Burnouf est doué au plus haut degré de cette sagacité ingénieuse qui démêle les secrets de la formation intime des langues, et découvre
ltii
les lois qui les régissent. Une science a élé créée dans ce siècle, et a remplacé les spéculations arbitraires, conjecturales et souvent si ridicules de l'élymologie. A la fois anatomie et physiologie comparée des langues, cette science pénètre par l'analyse dans leur tissu, et détermine les conditions permanentes et les conditions variables de leur organisation. Pour elle, les langues sont des êtres vivants qui ont leurs formes propres, dont les variations accidentelles peuvent être ramenées à un type constant; enlr: ces êtres qui naissent, se développent, se reproduisent et périssent d’après des lois fixes, sont des relations de parenté, dont on peut mesurer le degré. Chacun a sa physionomie, ses instincts, ses habitudes, scs antipathies, on oserait presque dire son caractère et ses mœurs ; de sorte qu’on peut pressentir ce que fera telle langue dans telle circonstance, quelle forme elle affectera, quel parti elle prendra, comme on le dirait d’un être vivant, d'une personne. L’élude des langues, ainsi envisagée, a tout l'intérêt de l’étude de l’organisation. Par sa méthode, sinon par son objet, elle se place parmi les sciences naturelles.
C’est le grand philologue allemand, Jacob Grimm, qui a créé celte science par son admirable analyse comparative des langues germaniques, à laquelle il a donné le litre modeste de Grammaire Allemande. 11 a' démontré rigoureusement l’unité fondamentale de tous ces idiomes, et a suivi à travers les temps, depuis
ANTIQUITÉS DE LA PERSE le quatrième siècle jusqu'à nos jours, l’histoire de leurs divers développements.
il a découvert les lois constantes de la permutation des leltres, suivant lesquelles tel idiome prend toujours telle lettre, là où un autre idiome la rejette et prend constamment la lettre correspondante.
De sorte qu’un radical germanique étant donné, on pourrait presque deviner et construire le mot hautallemand, bas-allemand, saxon, islandais, le mot du douzième siècle ou du dix-huitième, et de môme pour les formes grammaticales et la syntaxe. Admirable simplification ! Par elle les idiomes d'une môme famille sont comme les dialectes d'une même langue; on peut apprécier l’âge de chacun d'eux à certains signes, comme l’àge d'une plante et d'un animal. Enfin, on peut de son état actuel remonter avec certitude à son état ancien . ou présager son état futur. Ainsi, en voyant un astre dans le ciel, on sait par quel point il a passé et quelle courbe il accomplira.
Une fois le principe de la comparaison philosophique des langues découvert et appliqué en grand à une famille importante, la famille germanique, il devait prendre plus d'extension et embrasser un plus grand nombre d’idiomes. Les ressemblances générales de l'ancien dialecte de l'Inde, du sanskrit, avec le grec et le latin, du grec et du latin avec les langues germaniques et slaves, avaient déjà été mises hors de doute par le simple rapprochement des vocabulaires et des
grammaires. Le fait de cette ressemblance, reconnu en partie par le P. Paulin de Saint-Barthélemy, fut établi d'abord par M. Frédéric de Schlegel l * * 4, qui, le premier dans ce siècle, attira les yeux de l’ Allemagne sur l'Inde; Guillaume de Humboldt’, qui partageait avec son frère le domaine des connaissances humaines ; Bopp, qui a entrepris de faire, pour toutes les langues indo-européennes, ce que Jacob Grimm a fait pour les langues germaniques 5. Enfin, le Danois ltask, qui, semblable à Anquetil par son dessein et son courage, a été aussi chercher dans l’Inde les livres de Zoroaslre.Rask a, l'un des premiers, jeté les bases d’une comparaison philosophique des langues gréco-latines, germaniques et slaves *. Tous ces travaux sont nés du même mouvement, de la même direction des esprits. Avant la fin de ce siècle, presque toutes les langues de l’Europe qui possèdent une littérature, les langues de l’antiquité et une portion des langues de l'Orient, pourront s’étudier comme une seule langue, dont on approfondira ensuite tel ou tel dialecte dans ses rapports avec les autres.
La grammaire comparée de M. Bopp embrasse huit langues, le sanskrit, lezend, le grec, le latin, le lilliua-
1 Uber die Sprache und die Weitheil der Indier.
* Plusieurs Mémoires important? publiés dans le recueil de l'Académie de Berlin.
5 Vergleichende Grammalick.
4 Vndertagelte om de I garnie nordiske eller islandske tprogs oprin-
delte, 1X18.
ANTIQUITÉS UE U PERSE nicn, l’ancien slave, le gothique et l’ancien allemand. Après la grammaire, on aura le dictionnaire comparé; il reste à faire entrer dans l’une et dans l’autre les dialectes celtiques , dont les travaux tout récents de M. A. Pictct établissent d’une manière si évidente le droit de bourgeoisie dans la cité indo-européenne '. C’est dons ce magnifique ensemble de travaux philologiques, établissant l’unité générale et les lois particulières du langage, depuis les sources du Gange jusqu'à l’Islande, que viennent se placer, au premier rang, les recherches de M. E. Burnouf sur la langue de Zoroastre.
En effet, le zend est un des anneaux les plus importants de celte chaîne immense qui réunit ('Himalaya à l'Hécla. Le zend forme lechainon intermédiaire entre le sanskrit et les idiomes germaniques ; frère de l’antique langue des brahmanes, il éclaire ses origines, il contient le secret de plusieurs formes sanskrites que le sanskrit seul n’explique pas. Ainsi, on découvre quelquefois entre les mains d'un rejeton d’une ancienne famille des titres qu’on croyait perdus. En outre, le zend est curieux sous le rapport du degré de développement qu'il avait atteint au temps de Zoroastre. M. E. Burnouf est conduit par une patiente analyse de l'alphabet zend à cette conclusion * : « Tout nous annonce un idiome s’arrêtant à un moment où il est
' Nounou journal asiatique, troisième série, I. I, p. 283 et 11".
* Pape m».
bien rare que l’on puissesaisir les langues, celui où tous les éléments de leur organisation entrent en jeu, mais où l'action, qui, après les avoir réunis, devait les modifier l’un par l’autre pour en composer un organisme parfait, vient à s’arrêter tout à coup et laisse son œuvre inachevée. »
Avant d’aller plus loin, je dois signaler la méthode qu’a employée M. E. llurnouf dans son commentaire sur l’Yaçna.Dans un pareil travail, la méthode importe autant peut-être que le résultat; la méthode est ellemême un résultat.
En présence du mot zend dont il faut déterminer le sens, M. E. Burnouf dégage d'abord la racine de toutes les modifications grammaticales qu elle peut avoir subies; il rapproche cette racine, ainsi réduite, d’un radical sanskrit qui lui ressemble, et qui fournit le sens probable du mot qu’il s'agit d’interpréter. Mais il ne se contente pas de celte vague analogie de racines qui ne prouverait rien ; il faut qu’il retrouve, dans la forme qu’a prise le radical, les caractères, les instincts particuliers de la langue zende. M. E. Burnouf a fait pour cette langue ce que Griinm a fait pour les idiomes germaniques; il a découvert les lois particulières d'après lesquelles elle forme ses mots, et la vérilication de ces lois propres au zend est pour l'auteur la preuvedesesopérationsétymologiques. La version française d’Anquetil et la version sanskrîle deNérioseng, faites toutes deux sur le pchlvi par des hommes qui ne
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remontaient pas à l’original zenil, cl avaient en grande partie perdu la tradition des idées de Zoroastre, ces deux versions, dis-je, servent souvent à M. E. Burnouf en le mettant sur la voie du sens général d'un passage,"mais ne peuvent le conduire à son but, qui est une détermination rigoureuse du sens de chaque mot et de la valeur grammaticale de chaque lettre. Ce but ne peut s'atteindre que par la méthode de tâtonnement, que j’ai indiquée tout à l'heure, dont les résultats acquiérent d’autant plus de valeur, qu’elle s’exerce sur une plus grande masse de textes, de sorte que l'explication d'un mot employé dans un passage se confirme par lésons que ce mot présente dans un autre.
M. E. Burnouf excelle dans ces investigations délicates; avec lui, on croit assister à une analyse chimique exécutée par un manipulateur habile, à la solution d'un problème d'algèbre à laquelle on arrive par une suite d’hypothèses qu’on élimine successivement. On le suit avec un intérêt qui, pour un philologue, ressemble à l'intérêt dramatique; il s’engage dans un chemin, puis le quitte et retourne sur scs pas, en prend un autre ; par instant il s’enfonce et disparait presque entièrement dans mille détours souterrains qui s'entrecroisent, puis revient à la lumière, et rapporte triomphant le sens d’un mot difficile, lambeau arraché, pour ainsi dire, aux entrailles de ce vieux cadavre de langue.
Peut-être oserai-je reprocher à M. E. Burnouf la surabondance même de ses ressources, et la profusion de
no
ses expédients, au moins l’inutile déploiement d'artifices et d’appareils qu’il prodigue, même lorsqu’ils ne doivent pas lui servir. Quelquefois, après qu’on a marché avec lui de confiance, et qu'il vous a donné, pour le choix d’une interprétation, des raisons qui vous semblent fort bonnes, on est tout étonné d’apprendre qu'on a fait fausse route, et il vous prouve clairement que les preuves qui vous ont satisfait ne doivent pas vous satisfaire. 11 abandonne brusquement un système d’explication qu’il vous avait fait goûter, un peu comme ce prédicateur qui disait à scs auditeurs convaincus : « Au reste, peut-être n’y a-t-il pas un mot de vrai dans tout ce que vous venez d'entendre. » Si la solution n’était pas lionne et devait être rejetée, pourquoi lu donner? Ce procédé est consciencieux, je le sais; il peut y avoir quelque utilité à assisler à toutes les marches et contremarches de cette campagne philologique; une hypothèse abandonnée par l’auteur peu! être recueillie par le lecteur, ou même, sans être adoptée, suggérer une idée meilleure. Cependant j’engage M. E. Burnouf, dans la suite de son beau travail, à ne pas donner l’histoire de toutes ses tentatives d’explication, et à se borner aux solutions pour lesquelles il se prononce. L’ouvrage est assez vaste sans l’agrandir encore, le labyrinthe assez sinueux pour ne pas le compliquer de nouveaux détours. Au reste, cette critique, la seule qu’on puisse adresser à M. E. Burnouf, atteste elle-même une richesse et une
ANTIQUITÉS DE LA PERSE exubérance de sève philologique dont il ne faut que modérer l’excès.
Un des résultats les plus décisifs du travail de M. E.Burnouf sur le zend, c'èst d'avoir montré que les ressemblances de celte langue étaient surtout frappantes avec le sanskrit le plus ancien, avec le sanskrit des Védas. La langue zende est donc, non point une fille, mais une sœur de la langue sanskrite. Ce qui est vrai du zend l’est aussi de plusieurs autres langues de la grande famille indo européenne ; de même que le latin ne dérive pas du grec, ni le latin ni le grec ne dérivent du sanskrit, mais toutes ces langues sont des rameaux d’une môme souche, il y a, en latin, telle forme plus ancienne que la forme sanskrite correspondante. 11 en est des peuples comme des langues : les populations latines, ou gothiques, ou persanes, ne viennent pas de l'Inde ; mais, ainsi que les populations indiennes elles-mêmes, elles ont un berceau commun et inconnu.
Chemin faisant, M. E. Burnouf a rencontré de curieuses étymologies, des histoires de mots qui sont des histoires d’idées. Telle est celle d’un mot bien important, celui qui, dans la langue latine et ses dérivés, est devenu le nom de Dieu .
Ce mot, en sanskrit i levas , en latin divtis, a, dans les deux langues, le même sens, le sens de divin ou Dieu. Par un contraste singulier, il exprime, pour les Persans anciens et modernes, une idée tout opposée,
l.A SCIENCE EN OllIENT
il est le nom des mauvais génies, des tlives. On est réduit à s'expliquer ce singulier changement de la signification primitive du mot en une signification contraire, par l'antipathie du peuple parlant le zend et professant la religion de Zoroaslre contre le peuple parlant le sanskrit et professant la religion des brahmanes : les dieux de l’un seraient devenus les diables de l'autre. Ce fait, tout étrange qu'il semble, n'est pas sans analogue dans l’histoire des religions. Sans parler du nom de démon, cité par M. E. Burnouf, que les anciens donnaient aux bons génies, tel que le génie de Socrate, plusieurs des divinités de l'antique Olympe sont devenues des puissances infernales après l’établissement du christianisme ; mille passages des Pères pourraient l’attester. Saint Martin, qui avait souvent affaire au diable, le voyait paraître en Jupiter, en Mercure, en Vénus. Le diable Apollion, au moyen-âge, n'était autre qu’Apollon ; et la dame Vénus (frau Venus) de la légende allemande du fidèle Eckart ressemble beaucoup à une diablesse.
La même chose est arrivée aux dieux du paganisme germanique. Vu trouver Odin ! est dans le Nord un juron populaire qui correspond exactement à notre que le diable t'emporte ! Et le traitement qu'on faisait éprouver aux dieux Scandinaves, ils l’avaient fait jadis subir aux dieux leurs prédécesseurs, aux dieux des Finnois, qu’ils avaient relégués sans miséricorde parmi les géants et les mauvais génies.
ANTIQUITÉS DE LA PERSE
Nulle part on ne peut mieux observer ce chemin, d'un mot et d’une idée, que dans le gnosticisme. On sait qu'à force de mettre le christianisme au-dessus du judaïsme et d'être frappés de la supériorité morale de Jésus sur Jéhovah, certains gnosliques en vinrent à faire de Jéhovah le mauvais principe, et conséquents jusqu’au bout, à adorer le serpent, parce qu’il était l'ennemi de Jéhovah*.
Le rapprochement de ces faits bien divers, mais tenant à des causes psychologiques analogues, éclaire et justifie cette singulière altération que M.E. Burnouf signale dans le sens du radical dev\ c’est ce qui leur donnait peut-être le droit de trouver place ici.
Souvent l’étude approfondie d'un mot zend ou sanskrit jette un jour inattendu sur l'origine et la valeur primitive d'un mot grec ou latin. Je m’étonne qu’en parlant du mol sanskrit rilu (saison), dont le dérivé zend s'applique aux proportions du temps considérées par rapporta leur emploi religieux, M. E. Burnouf n'ait pas signalé l’étymologie du latin rilus, rit. Ce que l’on fait ritè, c’est, en latin comme en zend et en sanskrit’, ce que l'on fait à son heure, dans la portion de temps que la religion a consacrée à cet objet.
Le travail de M.E. Burnouf sur la langue zend, quand
1 11. Hopp voit ta même réciprocité dans l'analogie d'Ahura, mot qui entre dans la composition du nom d’Ormusd, et désigne une idée de bonté, avec Attira , qui, est, en sanskrit, le nom des ennemis des dieui.
* È, dans les doux langues, est la terminaison du locatif.
il ne serait susceptible d'aucune application, n’en serait pas moins en lui-méme un modèle de sagacité analytique, et un grand pas fait dans l’étude comparative et philosophique des langues. Mais nous allons voir qu’outre son mérite intrinsèque, ce travail, quoique bien loin encore d’èlre terminé, a conduit son auteur à d’heureuses découvertes. On peut prédire qu' elles se multiplieront à mesure que M. E. Burnou f, avançant dans son interprétation du texte, aura plus de matériaux à sa disposition.
Déjà, entre ses mains, la connaissance approfondie de la langue zende jette un jour précieux sur quelques points de l'ancienne géographie de l’Orient. M. E. Burnouf a déterminé, par l'étymologie des noms de lieux, l’extension et les limites de l’Arie, c’est-à-dire de la contrée occupée primitivement par la langue et la religion de Zoroastre; il a tracé, pour ainsi dire, par un procédé philologique, une carte historique1.
Quant à ce qu'il serait le plus important pour nous de connaître au moyen du zend, c'est-à-dire l’ensemble des idées de Zoroastre, on ne peut s’attendre à le trouver encore dans le premier chapitre de l’Yaçna, que M. Burnouf a publié. C’est comme si l'on voulait trouver dans quelques fragments de litanie chrétienne tout le christianisme. La voie qu’a prise M.E. Burnoufest longue, mais sûre; pourpou voirana-
1 Notes et Éclaircissements, p. un, umv et sniv.
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lyser un livre, il csl bon de l’avoir lu, et l’on apprend à lire en épelant. C’est l’honneur de M. E. Bumouf d'avoir eu le courage de commencer par le commencement. Il faut ouvrir la porte avant d’entrer dans le temple ; ceux qui veulent faire autrement se brisent la cervelle contre les murs.
Voyez à quoi l'on s’expose en allant trop vite. Un écrivain allemand estimable, M. Rliode, crut pouvoir présenter un tableau complet de la religion de Zoroaslre. Un passage du Vendidad-Sadé dit qu’Ormusd a créé dans le temps incréé, Zervané Akerané; le mot, comme l'indique la terminaison é , est au locatif, cas qui marque la relation de lieu. M. Rhode, ne tenant point compte de celle particularité grammaticale qu’il ignorait, a fait de celle circonstance de la création le principe et l’auteur même de la création. Zervané Akerané, le temps incréé, est devenu pour lui le sujet de la phrase, un être antérieur cl supérieur à Ormusd et à Ahrimane. Ainsi le dualisme célèbre de la doctrine de Zoroastre serait subordonné à une unité supérieure. On voit que ce serait un changement fondamental. Mais tout celarepose sur une erreur de cas, sur un mot mal décliné. Et l’existence absolue du Dieu suprême, père du bon et du mauvais principe, est grandement mise en péril par le paradigme de la déclinaison zende. C’est bien plus que la grammaire qui sait régenter jusqu'aux rois... car il s’agit ici du principe même de l’univers. Ailleurs, M. E. Burnouf apprend à ne pas trop
sc hûtcr de prononcer sur un point de dogme, qui pourrait frapper par une analogie avec le dogme chrétien. Ainsi, suivant Anquetil-Duperron, l’idée toute chrétienne de la résurrection de la chair se trouve chez Zoroastre; la chose parait douteuse. Ce qu’il y a de sûr, c'est que le mot qu’Anquetil a traduit ainsi, analysé par M. E. Burnouf, veut dire Question. Il peut sembler téméraire de prétendre mieux pénétrer le sens de Zoroastre que les Parsis eux-mêmes. Pourtant, dans plusieurs passages, M. E. Burnouf fait très-bien voir qu’un sens grossièrement littéral et matériel a remplacé le sens véritable dans la version de Nérioseng, et vraisemblablement l’avait déjà remplacé dans la version pchlvie sur laquelle celle-là semble calquée. D'autres fois, ce sont des êtres abstraits dont les traducteurs parsis font des êtres réels.
Au reste, ces deux tendances, l’une à matérialiser les idées, l'autre à les personnifier, sont dans la nature de l’esprit humain et dominent toutes les religions. Pour ne parler que des hérésies, le gnosticisme a souvent matérialiséou personnifié des idée abstraites empruntées au christianisme.
Enfin M. E. Burnouf, en faisant reparaître la ressemblance de certaines dénominations persanes avec des dénominations correspondantes en sanskrit, montre de curieux rapports entre la religion de Zoroastre et celle des Brahmanes à son état le plus ancien. Ces rapports forment le pendani de ceux qu’il a découverts
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enlre le zend el le vieux sanskrit des Védas. Ils nous font remonter par delà 1 époque de la séparation des deux langues, des deux religions, des deux peuples, jusqu'à leur plus antique origine.
Je n’ai pas encore parlé de la plus importante des applications que M. Burnouf a faites de l'instrument qu'il a construit lui-môme. La connaissance intime des procédés et des lois de la langue zende l'a aidé puissamment dans une entreprise difficile, la lecture d'inscriptions recueillies à Ilamadan, l’ancien Ecbatane, et dont l’alphabet est semblable à celui des inscriptions de Persépolis.
Il n'y a qu'une trentaine d'années qu'on a commencé à déchiffrer cet étrange alphabet, l'un de ceux qu'on a nommés cunéiformes, parce que chacune des lettres qui le composent est formée de plusieurs incisions, ayant la forme de coin, el représentant exactement l'cntaillurc du ciseau. Ce genre d’écriture se trouve gravé sur les majestueux débris de Persépolis et sur les gigantesques ruines de Babylone. Les briques de Babylone en sont couvertes ; il accompagne les monuments figurés dont il contient probablement l’explication. Quand on l'aura complètement déchiffré, il est vraisemblable qu’on pénétrera quelques secrets de la religion et de la science chaldécnnc. Quand on aura lu ce qui est écrit sur les briques du temple de Bélus, dans lequel on s’accorde à reconnaître la tour de Babel, on saura ce que pensaient ceux qui l’ont élevée.
On a déjà reconnu l'cxistcnce de Irois de ces alphabets, composés des mômes éléments, ou mieux du môme élément unique, le coin, et ne différant entre eux que par un degré plus ou moins grand de complications dans les figures des lettres que forme le coin, en se répétant et se plaçant dans des positions diverses. De ces alphabets, il n’en est qu’un seul qu’on puisse se flatter de déchiffrer aujourd’hui; mais comme les mômes inscriptions sont souvent répétées dans les trois systèmes alphabétiques, on peut raisonnablement espérer que la lecture de l’un amènera la lecture des autres, comme l'inscription de Rosette a mis sur la voie de l’interprétation des hiéroglyphes.
Or, l'alphabet cunéiforme qu’on avait commencé à déchiffrer, et dont M. E. Burnouf vient de donner une explication beaucoup plus complète et beaucoup plus satisfaisante que toutes celles qui l’avaient précédée, c’est précisément l’alphabet des monumenls de Persépolis ; la langue à laquelle on l’a appliqué sur les monumenls, est nécessairement la langue qu’on parlait en Perse, quand ils y furent construits; dès lors, on conçoit quel avantage donnaient à M. Burnouf, pour en essayer la lecture, ses travaux sur la langue de Zoroasirc. Après avoir, pour ainsi dire, découvert celleci, il était plus que personne en mesure de s'aider de cette découverte pour en faire une autre, celle de la valeur des caractères inconnus employés dans les inscriptions ; car, dans la route de la sciencd, aucun pas
ANTIQUITÉS DE U PERSE n’est perdu, et le but que l’on touche est toujours un point de départ pour aller plus loin.
Pour apprécier le progrès que M. E. Burnouf a fait faire à la connaissance de l’alphabet persépolitain, il est nécessaire de retracer sommairement les efforts tentés avant lui dans la même voie.
Le premier pas ne fut pas heureux. M. Lichtenstein puldia, en 1 805, un système de déchiffrement complet. Rien n'y manquait, tout était expliqué sans hésitation et sans difficulté. Malheureusement, il était parti de l’idée que les caractères qu'il interprétait étaient disposés de droite à gauche comme les caractères hébreux, et ils vont de gauche à droite comme les nôtres. Celte seule erreur rendait inutile tout son travail. Que dirait-on d’un homme qui, pour déchiffrer une écriture difficile, lirait tous les mots à rebours? Le bon savant n on était pas moins sur de son fait et expliquait imperturbablement ses inscriptions, sans avoir rencontré juste pour une lettre.
Quelques savants moins aventureux, le respectable évêque de Copenhague. M. Munlhcr, et M. Tychsen, avaient fait quelques tâtonnements plus judicieux, mais bien peu décisifs, quand M. Grotefend vint ouvrir la carrière par un de ces traits de sagacité heureuse, de divination hardie, qui jouent un si grand rôle dans l'histoire des découvertes humaines; vrais coups de tète de la science qui réussissent quelquefois. M. Grotefend aborda les inscriptions de Persépolis, sans en
connaître ni la langue ni l'alphabet, cl il parvint à porter du premier coup l'interprétation à un point qu’on n’a guère dépassé avant M. E. Burnouf.
Voici comment il s’y prit. 11 sc dit : Quelle que soit la langue que je ne connais pas, quels que soient les caractères que je ne connais pas davantage, sur quoi peut rouler le sens de l’inscription qui est devant moi? On avait trouvé sur des monuments plus modernes des inscriptions en langue pehlvie qui portaient : Tel roi fils de tel roi. M. Grolefend se dit : Pourquoi la môme chose ne se trouverait-elle pas dans mes inscriptions cunéiformes? et le bonheur voulut qu’il rencontrât juste dans cette supposition. Sans cela, on chercherait peut-être encore la clef de l'alphabet persépolilam. Puis il .se dit encore : Si c'est un roi de Perse, fils d'un autre roi de Perse, ce peut être Cambyse, fils de Cyrus. Mais il écarta très-vile celte supposition par une réflexion judicieuse : dans ce cas, deux des mots inconnus auraient commencé par le même caractère. Cela n'étanl point, l’inscription ne pouvait se rapportera Cainbyse, fils de Cyrus; mais elle pouvait se rapporter à Xerxôs, fils de Darius. La fortune voulut qu’il en fût ainsi , cl, grâce â ce mélange d'audace, de pénétration et de bonheur, M. Grotefend se trouva en possession d’un certain nombre de lettres, celles qui composaient les deux noms propres de Xerxès et de Darius. Il pensa bien que l'inscription était écrite en langue zende; mais n'ayant
ANTIQUITÉS DE I.A PERSE d'antre ressource qu’un petit vocabulaire Irès-incomplet d'Anquelil-Dupcrron, il ne put préciser la valeur que de quelques lettres. Toutefois le premier coup était porté, et tôt ou tard on devait rectifier et compléter l'ingénieuse découverte de M. Grolcfend.
Cependant la rectification et le complément se firent attendre. En 1825, un homme dont les connaissances variées et l'esprit original ne seront suffisamment appréciés qu’après la publication de ses œuvres posthumes, Saint-Martin reprit l’explication de l'inscription lue par Grotefend. Malgré sa pénétration singulière, le savant français ne laissa pas la question beaucoup plus avancée qu’il ne la trouva; il avait redressé quelques erreurs de M. Grotefend, mais il en avait commis d'autres qui lui étaient propres. Ce qui manquait à tous deux pour la solution du problème, c’était une. connaissance exacte de la langue des inscrijitions. Aussi le Danois Rask, qui savait plusdezend que Grotefend et Saint-Martin, a-t-il beaucoup avancé la question en découvrant le M et le N dont on faisait avant lui des voyelles: par là les mots prirent plosde corps, cl les désinences surtout s’accusèrent. Enfin, M.E. Burnouf, maître de la langue zende, initié aux lois de son organisme, au secret de ses désinences, a découvert une valeur nouvelle à douze caractères; il a pu donner de deux inscriptions, une transcription et une traduction, qui ont pour elles dans l’ensemble un grand caractère de vraisemblance.
Il ne saurait y avoir de contestation que sur un très-petit nombre de lettres. M. Lassen, qui s’occupait en même temps à Bonn des mêmes recherches, est arrivé, de son côté, à des résultats qui, différents sur quelques points, s'accordent cependant avec ceux de M. E. Ilurnouf pour le plus grand nombre des cas. Tout prouve qu'on est maître de cet alphabet mystérieux de Persépolis, et qu'on peut déjà rêver la lecture de ceux d’Assyrie et de Babylone.
En terminant cet article, j'apprends que M. E. Burnouf, sans attendre la tin du long commentaire qu’il compte toujours achever, s'est décidé à publier un dictionnaire zend, dont il possède dès aujourd'hui tous les éléments1. Quand il aura accompli cette grande tâche, M. E. Burnoufaura plus fait pour l’intelligence de la doctrine de Zoroastre, que tous les destours et mobeds du Guzaratc et du Kirman.
' [Elimine Humour est mort sans avoir pu accomplir cc dessein. |
IIISTOIHE