DU BOUDDHISME
En terminant la notice <]ue j’ai consacrée aux beaux travaux d’Abel Rémusal’, j’annonçais la publication d'un ouvrage important que ce savant illustre laissait inachevé : c’était la traduction d'un voyage entrepris et écrit par un Chinois du quatrième siècle. L'auteur de ce livre, intitulé Relation des royaumes bouddhiques, était un religieux de la secte de Foë (Foë est, comme on sait, le nom de Bouddha à la Chine) ; il se nommait Fa-Hian, et partit vers la fin du quatrième siècle, dans l'intention de parcourir tous les pays étrangers où la religion du Bouddha était établie, de visiter les temples et les monastères, de recueil-
1 Relation des royaumes bouddhiques traduite du chinois et accoir, pagnéc d'un commcn'airc par Abel Réniusot.
lir les livres sacrés de celle religion, qui, persécutée dans l’Inde, son berceau, s’était dès lors établie à la Chine, et devait s'étendre dans toute la haute Asie.
Je fis pressentir de quel prix serait la traduction d'une relation pareille, accompagnée du savant commentaire qu'y avait joint M. A. Rémusat, et dans lequel il avait déposé le fruit de ses longues recherches sur l'histoire du bouddhisme, son étude de prédilection, une de celles, en effet, qui méritaient le mieux d’occuper un esprit de la valeur et de la portée du sien. i
M. A. Rémusat avait tdrminé sa traduction quand il mourut. Une grande partie du commentaire était entièrement achevée : M. Klaproth se chargea de continuer le travail interrompu ; mais lui-même fut frappé avant d'arriver au terme. Un jeune savant, élève de M. A. Rémusat et pieusement attaché à sa mémoire,
M. Landresse, a mis la dernière main à ce monument de la science, au pied duquel deux maîtres étaient tombés ; il en a surveillé avec zèle la publication laborieuse, et lui a donné pour péristyle une introduction qui est loin de le déparer.
Pour moi, rendre compte de cette dernière production du savant dont j'ai déjà essayé d’apprécier les travaux, c’est achever de remplir un engagement et un devoir.
Je ne reviendrai pas sur ce que j'ai eu occasion de
HISTOIRE DI! BOUDDHISME
dire alors du bouddhisme, de son imporlance et de son histoire. Je rappellerai seulement qu’il s’agit d’une croyance qui date de trois mille ans, qui le cède au christianisme seul pour le nombre de ses sectateurs et la pureté de sa morale, qui a été tlorissante dans l’Inde, qui s'est établie successivement à Ceylan, en Chine, au Japon, en Corée, au Thibet, et a introduit quelque civilisation chez les peuples tartares; qui mérite par conséquent, à plus d'un titre, l'attention et le respect de tous ceux qui contemplent avec intérêt les vicissitudes de l'humanité. Aussi bien, c'est principalement par rapport au bouddhisme que le voyage de Fa-Hian peut nous intéresser ; car lui-même ne s’intéresse à nulle autre chose. Ce n’est qu'accidentellement qu'il fournit çà et là de curieux renseignements topographiques; car son but n'est pas de satisfaire une curiosité mondaine. Il veut, dans les diverses régions où le bouddha est honoré, saluer les lieux qu'illustrent des légendes ou des reliques célèbres, recueillir des traditions, des enseignements, des livres sacrés; il veut visiter les monastères du Petit Véhicule ou du Grand. Ce qui lui importe uniquement, c'est la propagation, la décadence ou le progrès de sa foi. Aussi a-t-il tracé un véritable itinéraire pareil à ceux dans lesquels les pèlerins du moyen âge racontaient leur visite aux lieux saints. Ce voyage ressemble encore mieux à celui du juif Benjamin de Tudèle, qui, parcourant le monde entier, n’y voit que des juifs.
Fa-ILian ne voit el ne cherche que des bouddhistes.
Si cette préoccupation religieuse ôte à la relation de son voyage l’intérêt varié qu’elle pourrait offrir dans un point de vue plus libre el plus étendu, on sent que l’histoire du bouddhisme doit gagner à ce qu’on peut nommer l’idée fixe du voyageur chinois. Or, c’est l’importance d’un tel sujet qui donne un intérêt profond à la relation de Fa-Hien, et qui fait du travail de M. A. Rémusat un des chapitres les plus instructifs d’une histoire qui reste encore à faire dans son ensemble, et qui sera l’une des plus curieuses et des plus nouvelles que l’on puisse écrire, l’histoire du bouddhisme.
Fa-IIian partit en 399, avec plusieurs autres dévots pèlerins, de sa ville natale, située dans une des provinces septentrionales de la Chine, s’avança à travers le grand désert de Tarlai ie, qu’il appelle le Fleuve de sable, jusqu’au lac de I.op ; puis, revenant au sud et inclinant toujours à l’ouest, il franchit la grande chaîne centrale presque au nord de Cachemir, passa l’fndus, entra dans l’Afganistan el la Perse, rentra dans l’Inde, la traversa de l’ouest à l'est, suivit le Gange jusqu’à son embouchure, s’embarqua pour Ceylan, et revint dans sa patrie en touchant Java. Il avait fait environ trois mille lieues de chemin ; son voyage avait duré seize années.
Dans cette longue course, il perdit plusieurs de ses compagnons : les uns moururent; un autre, édifié de
HISTOIRE DU BOUDDHISME 187
la sainteté des religieux indiens et la trouvant supérieure 6 celle des religieux chinois, déclara que, si dans une existence suivante il avait le bonheur de devenir Bouddha , il désirait renaître parmi les premiers ; en attendant il se fixa dans l’Inde. Mais Fallian, qui voulait propager la doctrine dans son pays, resté seul, continua sa route.
En général son récit n’est qu’un journal assez aride ; les sentiments, les impressions de l’auteur, ne se manifestent presque jamais. On n’en est que plus touché quand on les voit tout à coup apparaître, et quand on sent, avec quelque surprise, un cœur d'homme battre sous la robe du pèlerin chinois.
11 interrompt son récit des merveilles religieuses de Ccylan par ces paroles : « Depuis que Fa-Hian avait quitté la terre de Han (la Chine), plusieurs années s’étaient écoulées. Les gens avec lesquels il avait des rapports étaient tous des hommes de contrées étrangères. Les montagnes, les rivières, les arbres, les herbes, tout ce qui avait frappé ses yeux était nouveau pour lui. De plus, ceux qui avaient fait roule avec lui s’en étaient séparés, les uns s’étant arrêtés, les autres étant morts. En réfléchissant au passé, son cœur était toujours plein de pensées et de tristesse. Tout à coup, à côté de cette figure de Jade (une idole bouddhique), il vit un homme qui faisait hommage à la statue d’un éventail blanc du pays de Tsin (sa province natale); sans qu’on s'en aperçût, cela lui causa une émotion
l.A SCIENCE EN ORIENT
telle que scs larmes coulèrent et remplirent scs yeux. »
Ailleurs, le pèlerin bouddhiste raconte quelles furent ses transes pendant une tempête qui le surprit après son départ de Ceylan. Il craignait surtout que les marchands sur le navire desquels il faisait route vers sa patrie, ne jetassent à la mer ses livres sanskrits, qu’il avait mis plusieurs années à recueillir et û copier, ainsi que les saintes images qu’il rapportait. Il priait dévotement le Bouddha de faire revenir vivants dans la terre de Han tous les religieux. Cet oubli des laïques dans ses vœux de délivrance sent quelque peu le moine. Une autre fois il faillit être lui-méme victime de l’esprit de secte. Il se trouvait sur un vaisseau rempli de brahmanes. Un ouragan s’étant élevé, ceux-ci se dirent entre eux : « C'est la présence de ce samanéen 1 sur notre bord qui nous a attiré ce malheur; il faut débarquer ce mendiant sur le rivage d’une île; il ne convient pas que, pour un seul homme, nous soyons exposés à de tels dangers. » Combien de fois des matelots italiens ou espagnols ont manifesté dans une tempête le même sentiment à l'égard d un passager protestant?
Enfin, le religieux voyageur rentra dans son pays après avoir accompli son pénible et curieux voyage. « En récapitulant ce que j’ai éprouvé, dit-il vers la fin
* Samanéen, sectateur du Bouddha, sectateur de Foë, sont synonymes.
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de sa relation, mon cœur s’émeut involontairement; les sueurs qui ont coulé dans mes périls ne sont pas le sujet de celte émotion. Ce corps a été conservé par les senliinents qui m’animaient. C’est mon but qui m’a fait exposer ma vie dans des pays où l'on n'est pas sur de sa conservation, pour parvenir jusqu'à ce qui était l’objet de mon espoir, à tout risque. »
Ces simples paroles ne remuent-elles pas le cœur? n’intéressenl-ellcs pas à celte foi pour laquelle un pauvre religieux s’est exposé à tant d’obscurs périls? Mais laissons la personne et les sentiments de Fa- Hinn, sur lesquels il y avait peu de chose à dire, et passons à ce qu’il nous apprend des contrées qu’il a parcourues.
Le résultat le plus essentiel de son voyage, aux yeux de la science, est de montrer l'extension et de décrire l'état du bouddhisme dans des contrées sur lesquelles il n’existe aucun autre renseignement contemporain. Il résulte de sa relation que le bouddhisme était établi au quatrième siècle sur la rive droite de l’Indus, dans un pays que l’on nomme encore aujourd'hui pays des idolâtres (Kafristan). Depuis lors il n’a fait qu’y déchoir, jusqu'au temps où l’islamisme l’a entièrement aboli, comme il a détruit le christianisme à l’autre extrémité de l'Asie, remplaçant par l'enthousiasme guerrier et la sensualité ardente l’espnt pacifique et mortifié des deux religions qu’il a vaincues.
Dans les régions qu'il parcourt, noire voyageur voit prédominer tour à tour le culte hérétique des brahmanes et l'orthodoxie bouddhiste. Après avoir repassé à l’est de PIndus, il retrouve celle-ci florissante au sein de l’Inde centrale. Là, dans son ancienne patrie, le bouddhisme était encore respecté au commencement du cinquième siècle, malgré les atroces persécutions qui l'avaient banni de l’Inde méridionale, mais qui n’avaient pas eu le dessus aux bords du Gange. Ce fait, qu'on ignorerait sans Fa-Hian, est important pour 1 histoire du bouddhisme; car d’autres voyageurs chinois, un peu postérieurs, nous apprennent que dès leur époque il donnait dans ces régions des signes de décadence, après une vie continue de douze à treize siècles.
On voit aussi par la relation de Fa-Hian que de son temps l'Inde avait déjà reçu la doctrine des Tao-ssé. La secte des Tao-ssé, dont le père fut Lao-tseu, qu’on pourrait appeler le Platon de la Chine, comme Confucius en fut le Socrate; cette secte, dont nous ne savons guère que le nom, avait donc, au quatrième siècle, pénétré depuis longtemps dans l'Inde. Elle a dominé au Thibct jusqu'à l’époque où le bouddhisme a triomphé dans ce pays. Elle y a encore des adhérents. On sait qu’en Chine elle est une des trois religions de l’empire; les deux autres sont le déisme de l'école de Confucius et le bouddhisme.
La Chine est un monde séparé du nôtre. Il n’en est
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que plus intéressant de relever le petit nombre de points par où les annales de cet empire, qui se croit l'empire du milieu, et qui est à l une des extrémités de l’univers, touchent à l'autre bout de la terre. Trouver dans les annales chinoises quelques renseignements sur les origines des populations germaniques, sur la grande émigration de peuples dont le dernier contre coup a produit l'invasion des Barbares dans la Gaule au cinquième siècle, n’est-ce pas un des résultats les plus inattendus, une des surprises les plus piquantes que la science puisse offrir a la curiosité? Dcguigucs le premier a tenté d'éclaircir ainsi l’histoire de l’Occident par des renseignements puisés aux sources les plus lointaines. Malheureusement, sa donnée fondamentale reposait sur une identité que la science conteste aujourd’hui, l’identité des Huns et des Hioung-nou, dont parlent les historiens chinois. Cellcquo MM. A. Rérnusat et Saint-Martin ont cru reconnaître entre les Yue-ti et les Gèles, les 0-si et les Ases, soutiendra t-elle mieux la critique? Je n’oserais l'affirmer. Les cheveux blonds que les historiens chinois attribuent à ces peuples sont la seule raison un peu considérable qu’on puisse avoir de les rattacher à la famille germanique. La ressemblance des noms est bien quelque chose: mais le génie monosyllabique de la langue chinoise et le défaut dans celte langue de plusieurs articulations, par cela môme qu’ils rendent possible le rapprochement de mots assez différents,
empêchent d'y ajouter une foi complète. Comment être sûr que Yue-ti est la transcription chinoise du nom des Gèles? Mais, d'autre part, comment le nier avec certitude, quand on voit les missionnaires qui ont traduit la Bible en chinois, ne pas trouver dans les ressources vocales de cet idiome d’autre manière d’écrire
Abraham que A-pou-la-mou?
Cependant, l'accord sur ce point des hommes que j'ai nommés, les plus compétents en celle matière que le siècle ail produits, cet accord est d’un grand poids. En outre, cette supposition est conforme à toutes les vraisemblances, puisqu'elle montre les populations mères des nations germaniques aux lieux où toutes les inductions de la philologie et l’examen de leurs propres traditions concourent à placer leur berceau, c’est-à-dire au centre de l’Asie, au nord de la Perse et à l’ouest du Thihet.
Dans cette hypothèse les communications de la Chine avec les races germaniques remonteraient au second siècle avant Jésus-Christ, époque de la mission du général Tchang-Kiao chez les Gètcs (Yue-ti), et de sa double captivité chez les llioung-Nou (les Huns). Une autre mission à l'ouest, plus singulière encore, est celle de Kan-Yngdont parle notre voyageur bouddhiste, et qui fut envoyé par un célèbre conquérant chinois, l’an t>7 de Jésus-Christ, au bord de la mer Caspienne, avec ordre d’aller soumettre un certain royaume de Fou-Lin, dont on avait vaguement ouï parler à la
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cour céleste; ce royaume de Fou-Lin était l'empire romain.
. D'autre part, le voyage.de Fa-Hien nous montre les Gèles faisant la guerre à des populations des bords de l’Indus pour leur disputer le pot d'or du Bouddha. Quelle singulière révélation que celle d’un peuple germanique entreprenant une guerre religieuse, une sorte de croisade bouddhique en Perse, avant le cinquième siècle ! Ces divers faits, tout isolés qu’ils sont, ne font-ils pas rêver? n'ouvrent-ils pas des aperçus entièrement neufs sur les rôles et les rapports des peuples? n'éclairent-ils pas d’un jour étrange l’histoire de l’humanité? Ce sont des indications pareilles qui donnent à cette publication son principal intérêt historique. Mais en outre le texte et surtout les notes, souvent plus curieuses que le texte, renferment des renseignements fort intéressants sur le bouddhisme, sur ses dogmes, ses mythes, ses légendes, sur son organisation ecclésiastique ou plutôt monacale; car, comme l'a remarqué M. Hogdson, le bouddhisme a des moines, et il n’a pas de clergé. .levais choisir dans l'ensemble de l'ouvrage quelques-uns des passages qui peuvent le mieux caractériser sous différents rapports la religion bouddhique.
Le bouddhisme contient une métaphysique et une mythologie, la première très-abstraite, la seconde trèsabondante et très-confuse. La partie dogmatique du bouddhisme joue naturellement un faible rôle dans le
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récit du voyageur. La partie mythologique et légendaire y joue au contraire un rôle considérable ; c’est d’elle en conséquence que nous devrons principalement nous occuper.
Les bouddhistes ne manquèrent certes pas de l'imagination nécessaire pour composer une mythologie. Cependant ils ont trouvé commode de s’emparer de la mythologie toute faite du brahmanisme, sans renoncer à y joindre leurs propres inventions. D’ailleurs, c’est du brahmanisme qu'ils sont sortis; ils ont été d'abord une secte réformée qui, peu à peu, est devenue une religion indépendante et hostile. Aussi ils ne rejettent point Brahma, ils ne l'excluent point du panthéon bouddhique, mais ils lui assignent une place inférieure au Bouddha.
Cette place varie dans les divers traités mythologiques. Tantôt on lui donne à gouverner la plus grande des trois agrégations de l'univers, qui contient, avec beaucoup d'autres choses, mille millions de soleils'; c’est ce qu’on peut appeler un pis aller assez consolant et une retraite fort honorable; tantôt il est un personnage beaucoup moins imposant, il est seulement « le premier des vingt dieux qui sont nommés comme ayant des fonctions et une protection à exercera l’égard des autres êtres. On lui donne le litre de roi, faible dédommagement du rang de dieu suprême;
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HISTOIRE DU DOli 1)1)11 1 SMU |i»5
— ii est stricte observateur des préceptes et sait gouverner la troupe des brahmanes. » — Ici l’arrogance du culte nouveau et triomphant perce à travers les hommages un peu dérisoires qu’il accorde à l’ancienne divinité détrônée par le Bouddha. C'est comme le pacifique royaume du Latium donné au bonhomme Saturne en dédommagement de l’Olympe, où s’assied Jupiter.
Ailleurs le bouddhisme a pactisé moins arrogamment avec le brahmanisme. Il a conservé à la trinilé brahmanique son triple rôle de création, de conservation et de destruction ; seulement i! a fait émaner les trois grands dieux, Brahma, Vishnou et Siva, ainsi que les dieux inférieurs, du suprême Bouddha. Tels sqiiI les arrangements, et, .pour ainsi dire, les traités qu'ont faits ensemble les deux religions. Telles sont les conditions qu’a imposées et les indemnités qu’a octroyées le dieu vainqueur aux dieux vaincus.
Quant au dogme proprement dit, je ferai seulement remarquer qu’il a produit ce qu’il est dans l’essence de tout dogme fécond de produire : l’hérésie. Il est souvent question, dans le voyage de Fa-Hicn et dans d’autres livres bouddhiques, des philosophes hétérodoxes. Du temps du Bouddha, il y avait déjà, selon la tradition, quatre-vingt-seize sectes d’hérésie; les bouddhistes appellent vues les diverses opinions des hérésiarques. Parmi elles, on retrouve les spéculations métaphysiques les plus raffinées ; dans toutes
les religions, la métaphysique est la mère de l’hérésie.
Mais arrivons aux légendes sur le Rouddha.
L’histoire réelle du personnage qui a fondé le bouddliismect lui a donné son nom, est impossible à retrouver sous l’amas de fables dont trente siècles et trente peuples l’ont surchargée. Jamais la biographie ne fut plus complètement ensevelie sous la légende. La science, en rapprochant les traditions indiennes, chinoises, cingalaiscs, birmanes, japonaises, thibétaines, tartarcs, sur l’origine du bouddhisme, a pu seulement déterminer avec quelque vraisemblance l’époque de l’apparition du Bouddha, et la fixer vers le milieu du dixième siècle avant Jésus-Christ. Le voyage de Fa-Hien confirme cette date, à laquelle d'autres recherches avaientconduilM. A.Rémusat.Ce voyage change un peu les idées qu’on pouvait se faire sur le lieu d’où le bouddhisme a commencé à se propager. Il place le berceau de cette religion dans l’Inde centrale, aux bords du Gange , tandis qu'on l’avait transporté un peu plus loin dans le Bihar méridional '.
11 parait que le Bouddha est né aux environs d'Aoude, et, au sud; sa prédication n’a guère passé le Gange.
Voilà à peu prés tout ce que l’on peut dire historiquement de ce grand réformateur, dans lequel ses sectateurs ont vu une incarnation divine, incarnation
IniroJuclion, page i.
HISTOIRE DI! BOUDDHISME
qui a été précédée et sera suivie d’une infinité d'incarnations du même genre, de milliers d’autres Bouddhas.
De plus, les nombreuses nations qui ont adopté le bouddhisme ont prêté à son fondateur des aventures plus extraordinaires les unes que les autres. L’imagination avait un champ presque illimité pour les produire; car le Bouddha a parcouru une série incalculable d’existences. « Le nombre de mes naissances et de mes morts, dit-il, ne peut se comparer qu’à celui des arbres et des plantes de l'univers entier. On ne pourrait compter les corps que j’ai eus. Moi-même je ne puis énoncer les renouvellements et destructions du ciel et de la terre que j’ai vus *. a Ainsi, on n’eut pas à rêver seulement une vie, mais des vies innombrables du Bouddha ; et la légende put se multiplier à l’infini comme le dieu lui-même.
Le Bouddha a une biographie antérieure à sa naissance. Il a commencé par être un homme ordinaire cherchantla sagesse. Puis,dedegrés en degrés, à travers des millions d'existences, il s’est élevé au rang de boddisalva (uni à l’intelligence); il a été roi de l’univers: il est monté au ciel de Brahma ; il a été Brahma ; la durée de la vie d’un Brahma est de deux régénérations du monde, ou deux mille six cent quatre-vingt-huit millions d'années. 11 était à la fois un dieu dans le ciel, et sur la terre un saint roi. Mais dans cet étal de
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béatitude, le Bouddha est saisi du désir de sauver les hommes... Il veut témoigner sa commisération pour toutes les douleurs, et faire tourner la roue de la loi pour tous les êtres vivants'. Pour cela, il résout de se faire homme; il choisit la mère qui doit l’enfanter. C'est une vierge *, qui concevra en songe d'un saint esprit.
La légende a diversifié de plusieurs manières le sentiment de mélancolie sublime qui saisit le Bouddha à la vue de la misère humaine, et lui fait prendre la résolution de sauver, d'affranchir l’homme de la douleur, c’est-à-dire, dans le point de vue du quiétisme bouddhique, de le tirer de la sujétion des existences changeantes et périssables, soumises aux troubles et à la souffrance, pour l'élever à l’état de repos immuable qui résulte de l'union de l’intelligence avec la substance infinie d'où elle émane.
Le Bouddha dit, dans une légendecilèepar M. A. Rémusat :
« Les maux qui affligent tous les êtres, les erreurs auxquelles ils sont en proie et qui les écartent de la droite voie, leur chute dans le séjour des grandes ténèbres, les douleurs sans fin qui les tourmentent sans qu'ils aient un libérateur ou un protecteur, leur font invoquer ma puissance et mon nom. Mais leurs souffrances que mon œil céleste me fait voir, que mon
' l'age 71.
* Klaprolh, Vie de Bouddha, Journal asiatique, tome IV, page 15.
HISTOIRE DH BOUDDHISME 199
oreille céleste me fait entendre, et auxquellesje ne puis porter remède, me troublent au point de m’empècher d’atteindre à l’état de pure intelligence1. »
Ailleurs, la légende raconte comment Sakya-Mouni, le dernier apparu des Bouddhas, le fondateur du bouddhisme actuel, a été amené à sa résolution d’affranchir l’homme et de sauver le monde.
Le Bouddha est fds d’un roi puissant qui, le voyant triste et rêveur lui a donné trois épouses accomplies. Chacune d’elles a vingt mille vierges* à son service, toutes d une exquise beauté et pareilles aux nymphes du ciel. Malgré ces soixante mille femmes, qui toutes s’occupent à le soigner et h l’amuser par leurs concerts, le jeune prince n’ouvre point son âme à la joie. Il est tourmenté du désir de connaître la vraie doctrine ; les ministres de son père conseillent de faire voyager le prince pour le distraire de sa méditation. Mais un dieu qui veut l'y ramener, se place quatre fois devant scs pas, sous un déguisement différent. C’est d'abord sous l’aspect d’un vieillard.
Le prince demande : Qu’est-ce que cet homme? et ses serviteurs lui répondent : C’est un homme vieux.
1 Le Bouddha, qui sc plaint avec tant de grandeur de la tristesse que lui causent les souffrances des êtres, a eu, dans les superstitions populaires de la Chine, une destinée misérable. Elles ont fait de lui une divinité femelle d'un ordre subalterne; et il a fini par donner son nom de Pousa à ces ligures arrondies par la base, dont le balancement grotesque a eu parmi nous un succès de vogue, à l'époque des étrennes.
Qu’est-ce que c’est que vieux? demande-t-il encore, et on lui fait une peinture énergique et lugubre des misères de cet homme, « dont les organes sont usés, dont la forme est changée, qui a le teint flétri, la respiration faible, et dont les forces sont épuisées; il ne digère plus ce qu'il mange ; ses articulations se disloquent; s’il se couche ou s’assied, il a besoin des autres; s’il parle, c’est pour regretter ou pour se plaindre; le reste de sa vie n’est propre à rien. Voilà ce qu’on appelle un vieillard. » Lejeune prince, après avoir fai* lui-mémc quelques réflexions sur la vieillesse qu’il compare à un char brisé, revient plus triste qu'il n’était parti. « La douleur qu’il avait eue, pensant que tous étaient soumis à cette grave infortune, ne lui permit de goûter aucune joie. »
Le prince sort de nouveau. Son père avait défendu que rien de fétide ou d’immonde se trouvât sur la roule. Mais le dieu qui, d'abord, s’était déguisé en vieillard, prend celte fois la forme d’un malade gisant au bord du chemin. « Ses yeux ne voyaient pas les couleurs, ses oreilles n’entendaient pas les sons, scs pieds et ses mains cherchaient le vide; il appelait son père et sa mère, et s'attachait douloureusement à sa femme et à son enfant. » Le prince demanda : Qu’est ceci? Ses serviteurs lui répondirent : C'est un malade. Qu’est-ce qu'un malade? reprit le prince. Ils répondirent : L'homme est formé de quatre éléments. Chaque élément a cent et une maladies qui se succèdent alterna-
HISTOIRE OU BOUDDHISME
tivemenl. Suit une peinture de l'état de maladie. Le prince réfléchit que lui-méme peut être semblable à ce malheureux; il pense à la triste condition des hommes, cl il s’écrie : « Je regarde le corps comme une goutte de pluie; quel plaisir' peut-on goûter dans le inonde? »
Un autre jour, le dieu se changea en un homme mort qu’on portail hors delà ville. Le prince demanda : Qu'est-ce que cela? Les serviteurs lui répondirent : C’est un mort. Qu'est-ce qu’un mort? reprit le prince. Ici, un horrible tableau des suites physiques de la mort. Le prince poussa un long soupir, prononça quelques vers mélancoliques, et s’en revint à son palais, considérant tristement que tous les êtres vivants étaient soumis aux tourments et aux douleurs de la vieillesse, de la maladie et de la mort. Il en était tellement attristé, qu’il ne mangeait plus.
EnGn, le dieu- se déguise en religieux, et révèle au prince la vraie doctrine, par laquelle on s'élève audessus des misères de la vie et des vicissitudes de l'être, en supprimant les désirs, et en atteignant, par la quiétude, à la simplicité du cœur. Quand un homme est parvenu à ce point d’abnégation, les sons et les couleurs ne peuvent le souiller, les dignités ne peuvent le fléchir; il est immobile comme la terre, il est délivré de l'affliction et de la douleur, et il obtient le salut par l’extinction.
Telles sont les quatre initiations par lesquelles celle
curieuse légende conduit le fondateur du bouddhisme à l'absorption suprême, morne refuge offert par celte religion contemplative et mélancolique contre l’agitation, la douleur, la mortalité, essence de la vie.
bans la suite de la légende, le dieu emploie un autre moyen pour éclairer le Bouddha sur la misère des êtres vivants. Les ministres du roi, voulant toujours distraire le jeune prince, proposent de lui faire voir les travaux de l’agriculture. « Le prince considérait ceux qui labouraient; en creusant la terre, on en fil sortir des vers... Un corbeau vint les becqueter et les mangea. Le dieu lit aussitôt paraître un crapaud qui les poursuivit et les avala; puis un serpent à replis tortueux sortit d’un trou et dévora le crapaud; un paon s'abattit en volant et piqua le serpent: un faucon se saisit du paon et le dévora; un vautour fondit sur le faucon h son tour, et le mangea. »
Le Bouddha est ému de compassion en voyant que tous les êtres vivants s’entre-dévorent ainsi, et ce mouvement de pitié l'élève à son premier degré de contemplation.
Enfin, de peur qu'il n'hésite encore à se séparer du inonde, les dieux appellent l'esprit de satiété dans son palais. Tandis qu'on doimait, toutes les parties du palais furent changées en tombeaux; les femmes du prince et leurs suivantes changées en cadavres, dont les ossements étaient dispersés. Le prince, voyant les salles du palais changées en tombeaux, et, parmi ces
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tombeaux, les oiseaux de proie, les renards, les loups, les oiseaux qui volent et les butes qui marchent; voyant que tout ce qui existe est comme une illusion, un changement, un songe, une voix, que tout retourne au vide, et qu’il faut être insensé poyr s’y attacher, fait seller son cheval, et va dans la solitude et la contemplation s’affranchir des douleurs des trois mondes.
Dans ces légendes poétiques et populaires respirent les deux sentiments qui ont inspiré le bouddhisme, une profonde commisération pour la souffrance universelle des êtres, et par suite une aversion quiétiste pour la vie, un besoin immense d'échapper aux troubles de l’existence, de se plonger, de se noyer dans l'océan de l’infini, pour ne plus sentir à la surface l’agitation des flots.
Ce qui se rapporte à la conversion du Bouddha, est la partie de la légende qui caractérise le mieux la doctrine de son héros. Mais il est beaucoup d’autres récits intéressants mentionnés dans la relation du voyageur chinois, ou rapportés dans les notes des éditeurs. Telle est la naissance merveilleuse du Bouddha, issu d’une vierge, événement salué par les dieux, les génies, les prêtres des autres religions, enfin par tous les êtres; telles sont les tentations de diverses natures auxquelles il fut exposé, tantôt par les charmes des trois filles de Jaspe, qui voulaient le troubler dans sa solitude, et que d'un mot il changea en vieilles femmes, de sorte, dit la légende, qu’elles furent obligées
de se servir de bétons pour retourner d’où elles étaient venues ; tantôt de la part d’un mauvais esprit son ennemi, qui, à la tête de dix-huit cent mille démons, s'efforcede l’épouvanter par ses prestiges. Ici plusieurs détails rappellent la tentation de saint Antoine. « Ces démons prirent la forme de lions, d’ours, de rhinocéros, de tigres, d'éléphants, de bœufs, de chevaux, de chiens, de porcs et de singes; on en voyait qui avaient des tôles d’animaux sur des corps humains, d’autres qui avaient des corps de serpents venimeux et des têtes de tortue à six yeux ; il y en avait à plusieurs têtes avec des dents et des griffes crochues ; ils portaient des montagnes sur le dos, faisaient sortir de leur bouche du feu, des tonnerres et des éclairs. » Ne dirait-on pas que Fa-llien connaissait Callot?
Enfin la mort du Bouddha, c’est-ù-dire son absorption dans l’essence absolue ou le vide infini, est une circonstance dont le souvenir revient plusieurs fois dans le récil de Fa-llien, dont la légende s’est emparée, qu’elle a entourée de merveilleux et de poésie, enfin que l’art a reçue de ses mains, et a traitée à son tour avec un certain grandiose peu ordinaire en ces contrées. J’ai vu à Leyde le tableau japonais de la mort du Bouddha, dont M. Siebold a donné la gravure dans son ouvrage sur le Japon, et j’ai été frappé du caractère de majestueuse tristesse, de recueillement ' douloureux, empreint sur. toute cette composition, dans laquelle les dieux, les hommes, les animaux, la
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nature entière, entourent tl’un deuil universel le cadavre du sauveur des mondes.
Tous les pays où le bouddhisme s’est établi, offrent des traces de la présence de son divin fondateur et des merveilles qu’il a opérées. On montre l’empreinte de son pied dans une foule de lieux; la plus célèbre est celle de Ceylan, où des chrétiens peu éclairés ont cru voir un vestige de la présence d’Adam. Souvent ces traditions locales sont extrêmement puériles1; mais il en est aussi de touchantes, il en est qui expriment
d'une manière naïve le sentiment d’humanité, qui est }e plus beau trait de la morale bouddhique et de la vie légendaire du Bouddha.
Ainsi, sans être un pèlerin croyant comme Fa-Ilien, on pourrait être ému en voyant le lieu où le Bouddha, fuyant ses ennemis et abandonnant son royaume, trouva un pauvre brahmane qui demandait l’aumône. Ayant perdu son royaume et son rang, n’ayant plus rien, il commanda qu'on le liât lui-môme et qu'on le livrât au roi son ennemi, afin que l’argent qu’on donnerait pour lui servît d’aumône.
Et remarquez que le mendiant pour qui le Bouddha se dévoue ainsi, est un brahmane, c’est-à-dire appartient à la caste des persécuteurs et des persécuteurs quelquefois atroces du bouddhisme. Le bouddhisme,
1 Telle est celle de l'ermite du grand arbre, qui maudit quatrevingt-dix-neuf femme», lesquelles au mOme moment devinrent toutes bossues.
dans une pareille légende, se montre supérieur à la division des casles, et aux représailles de la vengeance. Il dit à sa manière : Faites du bien à ceux qui vous persécutent.
IJnefoule d’actesque la légende attribue au Bouddha, expriment, sous une forme souvent bizarre, son dévouement universel, son inépuisable amour pour tous les êtres. Il fait l'aumôme de ses yeux, l’aumône de sa tête, il livre son corps à un tigre qui mourait de faim pour lui sauver la vie'.
L'histoire du pot d’or de Foë, que « de pauvres gens parviennent à remplir avec quelques fleurs, tandis que • des gens riches qui apporteraient des (leurs en offrandes, pourraient en mettre mille ou dix mille grandes mesures sans jamais parvenir à le remplir; » cette histoire gracieuse est presque aussi touchante que notre vieille légende française du Barixel, ce baquet merveilleux que n'avaient pu remplir tous les fleuves, toutes les fontaines, toutes les mers, mais qu’une larme de repentir comble et fait déborder.
En général, la morale bouddhique respire une mansuétude et une tendresse qui embrasse tous les hommes et s’étend jusqu’aux animaux. Celte charité peut-être extrême les considère aussi comme le prochain de l’homme. Du reste, elle prescrit toutes les œuvres de miséricorde et d’humanité. Grâce au boud-
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ilhisme, la peine de mort était abolie vers le temps d’Attila, dans le pays occupé aujourd'hui par les féroces Athgans. Le jugement de Dieu y était en vigueur, mais sous une forme bénigne. Il ne s’agissait point de saisir un fer rouge, ou de passer à traders la flamme d’un bûcher, comme dans les anciennes mœurs dé l’Inde et de l'Europe; quand deux personnes avaient une contestation, elles prenaient médecine; le crime avait infailliblement la colique et l'innocence ne s’en portait que mieux.
Un roi barbare avait voulu établir un enfer dans scs états; mais un mendiant bouddhiste le convertit, il obtint la foi, et détruisit son enfer. Bizarre inconséquence de l’esprit de charité, car le bouddhisme a deux enfers, et dans chacun seize étages detourmenls. Les âmes criminelles les traversent tous successivement. Au reste, c’est plutôt un affreux purgatoire qu’un enfer proprement dit; car la doctrine de la transmigration des âmes et de la succession des existences a du moins sauvé le bouddhisme du dogme de l’éternité des peines.
Du reste, plusieurs des supplices créés ou reproduits par l'impitoyable imagination de Dante se trouvent dans l'enfer bouddhique. Tels sont le sable brûlant, les chaudières, les crocs, le bain de sang, les glaives qui percent ou tailladent; là aussi il y a des damnés qui, comme Philippo Argentieri, déchirent leur propre chair avec leurs ongles, a brano a brano. Il y a le
supplice du froid apres le supplice du feu. C’est une consolation de penser que ces atroces imaginations, qui ont épouvanté tant de pauvres âmes, ne peuvent se varier beaucoup, et que leurs auteurs, qu'ils écrivent en Orient ou en Occident, retombent forcément dans les mêmes combinaisons de tourments. C’est un soulagement analogue à celui qu’on éprouve en songeant que la cruauté qui inflige des supplices réels ne saurait non plus passer une certaine limite de douleur, et que tout ce qu’elle invente cl accumule au delà est perdu, grâce au ciel, et ne porte pas.
Quel contraste entre les horreurs que je viens de retracer et les préceptes humains du bouddha, l’attendrissement sympathique et le dévouement sublime empreint dans sa légende ! Ce contraste, au reste, n’est pas plus grand que celui que forme celle poésie dantesque, expression du catholicisme du treizième siècle, avec le sermon sur la Montagne.
Si on avait besoin de prouver la bienfaisante influence du bouddhisme sur les mœurs et les institutions, il suffirait d’ex traire de celte relation un passage où il est question de l'établissement de véritables hôpitaux dans iacapitaledu Magadha, où le bouddhisme est représenté comme florissant et recevant les hommages même des brahmanes. « Les délégués que les chefs du royaume entretiennent dans la ville, y ont établi chacun une maison de médicaments du bonheur et de la vertu ; les pauvres, les orphelins, les boiteux, enfin
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(ous les malades des provinces vont dans ces maisons, où on leur donne tout ce dont ils ont besoin. Les médecins y examinent leurs maladies; on leur sert à boire et à manger selon les convenances, et on leur administre des médicaments. Tout contribue à les tranquilliser. Ceux qui sont guéris s’en vont d’euxmêmes. »
Les ordres mendiants, qui ont joué un si grand rôle au moyen âge, ne sont point une invention du treiziéme siècle. Saint François d’Assise avait été devancé de plus de mille ans par les saints mendiants du bouddhisme, qui eux-mêmes avaient eu des devanciers au sein de l’antique religion des brahmanes. II y a aussi chez les bouddhistes des religieuses mendiantes. Bien que le Bouddha ait fait d'abord quelque difficulté d’admettre les femmes à la vie religieuse, il finit par y consentir, en les soumettant entièrement aux religieux. Les observances qui sont imposées aux mendiants des deux sexes ne laissent rien à désirer pour la rigueur de l’abstinence qu elles prescrivent. Une de ces règles a été dictée par ce sentiment de charité universelle qui s'étend jusqu'aux animaux. « Les aliments que le mendiant a obtenus seront divisés en trois portions : une portion sera donnée à la personne qu'il verra souffrir de la faim ; une autre sera portée dans un lieu désert et tranquille, et déposée sur une pierre pour les oiseaux et les bêtes. »
Les monastères bouddhiques semblent, à plusieurs
égards, calqués sur les monastères chrétiens. Cette ressemblance s’étend môme jusqu’à des coïncidences minutieuses et fortuites. On sait que les moines, au moyen âge, exprimaient ce qu’ils étaient dans la nécessité de se communiquer, au moyen de signes semblables à ceux qu'emploient les sourds-muets. Les moines bouddhistes que visita Fa-Hien s’étaient avisés du même expédient pour éluder la loi du silence.
« Quand ils entrent dans le réfectoire, ils ont une contenance grave et posée; ils s'asseyent, chacun à son rang, avec ordre et en silence; ils ne font pas de bruit avec leurs bassins et leurs autres vases. Ces hommes purs ne sc permettent pas de s’appeler les uns les autres quand ils mangent, mais ils se font des signes avec les doigts. » Ne semble-t-il pas voir des capucins entrer au réfectoire et prendre silencieusement leur repas?
Dans le pays de Kie-Tcha, selon notre voyageur, la nature est si attentive aux besoins des religieux, que le temps change et devient froid dés qu’ils ont reçu leurs provisions. A quoi servirait, en effet, le soleil, quand les religieux n’en ont plus besoin? Mais le roi du pays, qui est un prince avisé, a soin qu’ils ne reçoivent cette provision annuelle qu’après que tout le grain du pays est parvenu à sa maturité. On assure ainsi la durée du beau temps, qui ne se permettrait pas de cesser avant la récolte des moines.
Ailleurs Fa-Uian dit, eu parlant des rois bouddhistes
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de l'Inde : « Lorsqu’ils rendent hommage aux religieux, ils se dépouillent de leur tiare; eux et les princes de leur famille, ainsi que leurs officiers, leur présentent les aliments de leurs propres mains. Quand ils les ont présentés, ils étendent un lapis par terre, évitant de se placer en face sur un siège. En présence des religieux ils n’oseraient s’asseoir sur un lit... Les rois, les grands, les chefs de famille ont élevé des chapelles en faveur des religieux. Us leur ont fourni des provisions et fait donation de champs et de maisons, de jardins et de vergers, avec les fermiers et les bestiaux pour les cultiver. L'acte de ces donations était tracé sur le fer, et aucun des princes qui vinrent ensuite ne se serait permis d’y porter la moindre atteinte. »
Si les lignes qui précèdent n’étaient textuellement traduites du chinois, on croirait entendre un chroniqueur du moyen âge vantant l’humilité respectueuse des princes dévots en présence des religieux et leur libéralité envers les monastères. Le monachisme a, dans le principe d'association et de perpétuité qui le constitue, une force d’absorption qui, au sein des circonstances les plus diverses, a dû produire les mêmes résultats.
Plusieurs des pratiques de dévotion usitées dans les couvents bouddhiques rappellent des pratiques monacales ou ecclésiastiques de l'Europe. Le chapelet y est fort en vogue; les cloches y retentissent jour et nuit.
Chaque monastère a des reliques du Bouddha. Ici c'est une de ses dents, là un os de son crâne ; c’est son bâton, son manteau, sa marmite ; la plus étrange des reliques du Bouddha, c’est son ombre1. Il y a même quelque trace de la confession*. Aucune des observances machinales qu’on a pu reprocher à l’ascétisme matériel de l’Espagne et de 1 Italie n’approche de l’usage singulier des roues à prières. On colle sur ces roues ou cylindres des morceaux de papier sur lesquels sont écrites diverses oraisons. Au lieu de réciter les oraisons, on tourne la roue, et celle opération compte aux assistants comme s’ils eussent récité la prière. C’est prier à tour de bras. Ce que ne dit pas Fa-Ilien, c’est que, dans certains endroits, on a tellement simplifié le travail, que les roues en question tournent par l'effet d'un poids suspendu comme un tournebroche, ou du vent, comme les moulins. Ces dévots sont pour la prière comme élait pour 1a danse cet envoyé persan qui, dans un bal, s’émerveillait de ces gens qui dansaient eux-mêmes... Eux aussi ont trop de la superbe apathie orientale pour prier eux-mêmes. Les chanoines du Lutrin, qui faisaient louer Dieu par des chantres gagés, n’y entendaient rien en comparaison. On n’a pas besoin de gager une roue; il ne faut qu'un poids de dix livres ou un souille de vent pour édifier tout le peuple. Certes les bons pères des Provinciales,
• Payes 86-87.
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malgré leur grande science, n’ont jamais porté à cette perfection l’art de la dévotion aisée. H ne manque à cette sublime invention bouddhique que l’application de la machine à vapeur; mais les Anglais sont dans l’Inde, et il ne faut désespérer de rien.
Tous ces rapprochements, les uns tenant à la nature des idées, les autres accidentels et fortuits, se présentent d’eux-mêmes à ceux qui passent de l'étude du christianisme à l’étude de la religion du Bouddha. En signalant quelques-uns des plus frappants, mon intention était surtout de faire sentir au lecteur l’importance de cette publication, et, en général, de tout ce qui peut, comme elle, éclairer l’histoire du bouddhisme. Il faut qu’on s’accoutume à donner une grande place dans l'histoire de la civilisation à cette doctrine, dont le nom était ignoré il y a un siècle; et il faut qu’elle prenne son rang à côté des grandes religions qui ont si puissamment influé sur les destinées humaines. Traditions vénérables par leur antiquité, et puissance réformatrice, action morale et politique, théâtre immense et varié, profondeur de doctrine et richesse de fiction, église organisée, monachisme innombrable, pratiques touchantes et superstitions bizarres, rien ne lui manque de tout ce qui peut solliciter cette curiosité qui se plaît à étudier les grands et compliqués phénomènes de l'esprit humain. On ne peut nier que son histoire n’offre un certain parallélisme avec l'histoire de la religion chrétienne. Comme celle-ci, le bouddhisme
s’est détaché d'une religion antérieure, par rapporta laquelle il a été un immense progrès. Il a proclamé aussi que tous étaient appelés; il a foulé aux pieds dans l’Inde, à la face du brahmanisme, les divisions de castes, de races, de pays ; il a adouci les mœurs des nations barbares, et il a prêché la charité pour les hommes et la pitié pour les animaux; il a prescrit et pratiqué la tempérance, la chasteté, l’humilité, la pauvreté, comme le christianisme primitif. 11 a fondé une multitude de couvents pour les deux sexes ; il a reçu des donations, il a propagé le culte des reliques et des images, il a multiplié à l’infini les pratiques dévotes et les légendes, comme le christianisme du moyen âge. Enfin, pour compléter la ressemblance extérieure des deux religions, le bouddhisme a eu son pape. Le lama du Thibet a été un chef spirituel, ayant des possessions temporelles, et reconnu par une grande portion desnations bouddhiques; et tout cela dure encore, et à l’heure qu’il est, en Chine, au Japon, au Thibet, dans les steppes de la Tartarie, plus de quatre cents millions du nos semblables croient à la doctrine et pratiquent le culte du Bouddha.
Mais sous ces analogies, qu’on ne m’accusera pas de déguiser, que peut être on me reprochera tout aussi injustement de faire trop ressortir, se cache une différence profonde, radicale, dont les conséquences se retrouvent partout dans les deux religions, la différence du théisme au panthéisme. Le Christ est le fils
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de Jéhovah. Le christianisme a reçu du judaïsme la notion du Dieu auquel nous croyons, du Dieu vivant, du Dieu fort, du Dieu bon, c’est-à-dire du Dieu libre, du Dieu créateur, du Dieu aimant; et le christianisme a été une religion de liberté, d’action et d’amour. Le bouddhisme au contraire, qui n’a pu se dégager du vieux panthéisme indien, au sein duquel il a pris naissance, le bouddhisme n’a jamais connu d'autre dieu qu'un dieu mort; car il est sans individualité, sans conscience de son être; un dieu soumis à la fatalité, carie monde émane nécessairement de son sein; un dieu qui n'aime point, car il n’y a pour lui ni mauvais ni bon; lui-méme ne peut être dit bon ou mauvais, chaque distinction se perdant au sein de sa ténébreuse et indiscernable unité. Aussi toute la tendance morale du bouddhisme s'en est ressentie. Les vertus actives qu’il prescrit, n'ont été considérées que comme des degrés inférieurs conduisant à une perfection plus haute; et cette perfection a été l'anéantissement de l'activité humaine. La fin suprême de l'homme a clé de perdre le sentiment de son moi, de renoncer à sa liberté, de s’élever au-dessus des affections les plus pures, au-dessus de la distinction du bien et du mal, d'arriver à un état où la différence de l’être et du nonêtre elle-même disparut, où il ne restât plus, comme le disent les bouddhistes, que le vide. Et ainsi celte religion, qui, à son point de départ, s'adressait aux meilleures tendances de la nature humaine, et se ren-
contrait avec le christianisme, entraînée par l'idée panthéistique qui la domine, n'a pas plus échappé que les autres religions de l lnde aux conséquences de celte idée, aux extravagances du quiétisme oriental; s’élevant de sphère en sphère par tous les degrés de la contemplation, elle s’est précipitée à travers les deux dans un abîme. Le bouddhisme a tenté ce que saint lrénôe reprochait aux gnosliques, quand il leur disait : a Vous avez voulu dépasser Dieu ! »
[Le travail d’Abel Rémnsat, fort important par l'époque où il parut, a été complété et rectifié jur tous les travaux postérieurs. Pour connaître le Bouddhisme, il faut lire entre autres ouvrages ceux d'Eugène Burnouf et ceux de N. Stanislas Julien. Ou trouvera un résumé de nos connaissances actuelles sur le Bouddhisme dans le livre de M. Barthélemy Saint-Hilaire intitulé : a Le Bouddha et sa religion »)
C’est Voltaire qui, le premier, a fait connaître l’existence du théâtre chinois, en puisant le sujet ou plutôt l’idée de son Orphelin dans un drame incomplètement traduit par le P. Prémare et publié par le P. Duhalde. A cela près, les missionnaires ne se sont point occupés de cette portion curieuse d’une littérature dans laquelle ce qui ne pouvait servir leurs desseins n'intéressait malheureusement pas assez leur curiosité. Depuis, M. Davis, établi à Canton, a publié en anglais deux pièces chinoises, mais sans s’astreindre beaucoup plus rigoureusement que le P. Prémare à une complète exactitude, et biensouvent sans traduire les morceaux versifiés et chantés, qui sont entremêlés avec le dialogue, morceaux qui, au dire des critiques chinois, forment la principale beauté de ce genre d'ou-
vrages. Ceux qui se dispensaient de cette partie de leur tâche, incomparablement la plus difficile, alléguaient l’impossibilité de comprendre les allusions fréquentes de la poésie chinoise à des faits, des usages, des superstitions que nous ignorons, et trouvaient d'excellentes raisons pour ne pas regretter ce qu'ils n’avaient pu traduire. Mais cette impossibilité prétendue et ces raisons suspectes n'ont point empêché un de nos compatriotes de faire, à Taris, sans autres secours que son étonnante connaissance de la langue, ce que M. Davis n’avait pas cru devoir tenter. M. Stanislas Julien, le premier, a publié un drame chinois traduit dans son entier, la partie poétique aussi bien que le dialogue en prose. Il a en outre retraduit l’Orphelin de Tchao , en y joignant les passages en vers, supprimés par le P. Prémare. Enfin, un de ses élèves les plus distingués, M. Bazin ainé, vient de publier un volume qui ne contient pas moins de quatre ouvrages dramatiques choisis dans des genres différents. On possède donc maintenant huit pièces chinoises, dont six exactement traduites, et l’on peut commencer à se faire une idée du théâtre de cette nation singulière, qu’on a coutume d’oublier dans les systèmes et les formules d’histoire universelle ; quantité qu’on peut négliger en effet, car il ne s’agit que de quarante siècles et de quatre cents millions d'homines ; exception sans importance, car ce n'est après tout que la moitié de l'humanité civilisée.
Le genre dramatique est particulièrement propre à faire connaître l’état moral et social d'un temps ou d’un peuple; il échappe mieux que tout autre au principal inconvénient des littératures vieillies, aux caprices de l’individualité. Quand on compose une pièce de vers, on peut jusqu’à un certain point se soustraire à l’action de son siècle et peindre d'après sa fantaisie un monde imaginaire et parfois exceptionnel ; mais ce que beaucoup d'hommes réunis doivent voir ensemble est nécessairement accommodé à leur manière de sentir. L’auteur dramatique et le public sont en présence, en contact; le second agit sur le premier, comme l’auditoire agit sur l'orateur. Aussi la littérature dramatique est-elle l'expression la plus fidèle des sociétés avancées, de même que l’épopée est celle des société»; primitives. L’humanité, à son premier âge, se mire dans le paisible océan de la légende; plus tard elle se réfléchit dans le torrent troublé du drame.
En attendant qu’on puisse librement visiter la Chine, un des meilleurs moyens de la connaître, c’est d’étudier son théâtre. Des ouvrages composés par les Chinois et pour eux ne peuvent nous tromper sur leur compte ; le portrait dans lequel ils se reconnaissent doit être ressemblant.
Un inconvénient et aussi un avantage du théâtre chinois, c’est d’étreen dehors de la littérature classique ; de là résulte qu’il en est très-rarement question dans les ouvrages historiques, si abondants en détails
littéraires d'une autre nature. Tandis que des pages nombreuses sont consacrées au moindre commentaire des Kings, à peine fait-on une mention rapide des pièces de théâtre et des romans. Mais aussi ces compositions ont pour nous le mérite d’avoir échappé au moule d'uniformité pédantesquc dans lequel a été jetée la portion la plus considérable de la littérature chinoise. Les doctes dédaignent des ouvrages qui sont écrits comme on parle; mais ce n’est pas pour nous une raison de les mépriser. Un savant du quinzième siècle se serait gardé de citer les soties populaires de son temps, et combien de volumes de scholastique ne donnerions-nous pas cependant pour la farce de l'Avocat Patelin !
Les Chinois ont la passion du théâtre; les représentations dramatiques font partie de toutes les fêtes, de tous les divertissements. La réception des ambassadeurs est accompagnée de scènes exécutées sur le théâtre impérial. La ville seule de Pékin compte, pendant que la cour y réside, sept cents troupes d'acteurs : chacune est composée de huit ou dix personnes soumises au directeur, et presque ses esclaves. Les particuliers opulents font jouer des pièces devant eux pendant leurs repas, comme le faisaient les Romains dans les derniers temps de l’empire. Ceux qui sont moins riches se cotisent, dans chaque quartier, pour avoir deux fois par an une sorte de théâtre public qui dure six ou huit jours. Enlin, celle population misé-
DU THÉÂTRE CHINOIS 2it
rable, qui vit sur les fleuves et n’a pas de domicile terrestre, forme dans son sein des comédiens et a son théâtre flottant. Cette passion si vive et si universelle pour les plaisirs de la scène est le signe d'une civilisation très-avancée et très-répandue; ces plaisirs sont des plaisirs raffinés que les peuples barbares ne sont pas capables de goûter, et qui restent les derniers aux peuples déchus.
Partoutl art dramatique a commencé par des troupes ambulantes, depuis le chariot de Thespis jusqu'aux pèlerins qui jouaient les mystères. Le moment où les acteurs deviennent sédentaires, où un local leur est attribué, est un moment décisif dans leur existence. Le théâtre commence véritablement quand il cesse d’ôlrc errant et mobile pour devenir stable et fixe. Alors seulement il y a une scène ; avant, il n’v a que des tréteaux.
Le drame chinois, il faut l'avouer, en est encore à cette première période. Il n'existe pas en Chine de salle de spectacle; pourtant l’empereur a un théâtre dans son palais; mais, comme on pense, il n’est point public, il est destiné seulement aux représentations qui ont lieu en présence du souverain pendant les festins et les audiences. Ce théâtre fait partie de la décoration et du mobilier impérial.
Toutes les troupes d’acteurs courent donc le pays',
' Dans le fragment du San- kouc-tchi , roman historique chinois, traduit par M. Julien, il est dit (page 1 17; d’une jeune fille que, dés
s’arrêtant là où elles espèrent faire quelque profit. Les unes pénètrent dans les maisons des riches, et sont admises à y faire preuve de leurs talents, pendant ou après le repas. Le chef des comédiens vient s’agenouiller devant le maître de la maison, et lui présente la liste des personnages de la pièce qu’on va jouer, de peur que le nom d’un brigand ou d'un niais ne se trouve être le même que celui d'un des convives ; auquel cas, la pièce est remplacée par une autre. L’urbanité chinoise est prévoyante, et pense à prévenir toutes les circonstances qui pourraient blesser un hôte. Ou bien la troupe s’établit sur une place publique : le théâtre est tôt dressé ; quelques planches posées sur des poteaux de bambou, quelques rideaux de coton en guise de coulisse, il n’en faut pas davantage pour assembler un grand nombre de spectateurs et former un parterre en plein vent.
On trouve donc chez les Chinois ce que M. Magnin appelle un théâtre aristocratique et un théâtre populaire. Le Hollandais Van-liraam parle de la différence de ces deux théâtres. Les pièces qui ont la première de ces destinations sont plus touchantes, plus sentimentales; les autres, plus grossières et plus bouffonnes. La musique est, dans un cas, pleine de dou-
son enfance, elle avait été admise parmi les comédiennes du ministre Wnng-Yun. Cela donnerait l’idée que le ministre avait une troupe de comédiens à lui. Mais peut-être comédienne est ici pour danseuse, chanteuse, et n’indique pas précisément une actrice dramatique.
ceur, et, dans l'autre, ce n’est qu’un tintamarre effroyable et discordant. Quant au théâtre hiératique ou sacerdotal, nous n'en voyons pas trace; c’est qu’il n’y a pas en Chine de religion de l'État et de clergé véritable.
M. Mcdhursl1 a bien vu dans le Chan-tung un théâtre adossé à un temple bouddhique; mais cette association ne tenait à aucune intention religieuse; car les temples servent fréquemment aux réunions des magistrats, et même font l’office d’auberges ou de caravansérails, pour loger les voyageurs.
L'origine du drame populaire doit remonter à une très-haute antiquité. Les comédiens furent chassés de l’empire, dit l'histoire chinoise, dans le dix-huitième siècle avant Jésus- Christ. Dans le discours d un ministre célèbre, sous la dynastie des Tcheou (de 1112 à 249) , se trouvent ces paroles : a Le roi sait gouverner, quand il laisse aux poètes la liberté de faire des vers, qu’il permet à la populace de jouer des pièces, aux historiens de dire la vérité, aux ministres de donner des avis, aux pauvres de murmurer en payant l'impèt, aux étudiants de répéter tout haut leurs leçons, aux peuples de parler politique, et aux vieillards de trouver à tout des inconvénients. »
Voilà donc, à cette époque reculée, la liberté de la scène populaire recommandée aux souverains et ran*
1 China, page 401 .
géc parmi les droits de franchises que l'usage assure parfois aux sujets d’un état despotique, la liberté des avis, des murmures et des chansons.
11 parait qu'une rénovation s'opéra dans l’art dramatique, au septième siècle de notre ère, sous la glorieuse dynastie des Thang, l’âge d'or, l’ère classique de la poésie chinoise. L’empereur Hiouen-hong, qui avait créé dans son palais une académie de musique, et donnait lui-même des leçons aux trois cents élèves qui la composaient, fit exécuter en sa présence des pièces appelées yo-kio par des musiciens des pays barbares, c’est-à-dire étrangers. Serait-il trop téméraire de voir dans les yo-kio les nakyas , drames de l'Inde? L’altération du nom indien n'offre rien d'extraordinaire. Les Chinois de Canton ont bien fait pidyeon du mot anglais business Mais ce que nous connaissons du théâtre indien est trop différent du théâtre chinois pour qu’on puisse admettre une influence considérable du premier sur le second. Si cette influence a existé, elle a dû se borner à la portion musicale des pièces; car la musique fait partie intégrante des drames chinois. Dans ces drames, l’air de chaque morceau chanté est indiqué avec soin. Les Chinois attachent une grande importance à cet art; pour eux, il est lié à la morale età la politique, et sous l'empereur Chun, vingt siècles avant Jésus-Christ, il y avait déjà un surintendant de la musique.
1 Fauqui in China, tome II, page 295.
Lesacleursont toujours ôté classés avec: les chanteurs, et aussi avec les bouffons, les faiseurs de tours. C’est exactement l'acception complexe du mot histriones, au temps de la décadence latine. Dans toutes les relations des voyageurs, les plaisirs de la scène sont associés à des amusements plus grossiers, aux bouffonneries des mimes et aux tours d'adresse des bateleurs. Pendant les audiences que l’empereur donne aux ambassadeurs étrangers, ces sortes de divertissements ont lieu simultanément : ce qui montre le peu d’estime qu’on fait de l’art dramatique.
Et il ne s’agit pas ici de3 pièces écrites pour la rue, il s’agit du spectacle de la cour, par conséquent de tout ce qu’il y a de plus relevé dans l’art. 11 faut donc reconnaître que le théâtre est peu estimé à la Chine. I.cs philosophes se sont prononcés contre lui à diverses époques, comme Rousseau a écrit sa lettre sur les spectacles, et avec le même succès.
La condition des comédiennes est assimilée par la loi à celle des courtisanes. Du reste, depuis que l’empereur Kien-long a pris pour épouse du second rang une artiste, tous les rôles de femmes sont remplis par des hommes, comme ils l'étaient dans l’antiquité, et comme ils le furent sur le théâtre anglais jusqu'en 1660, quarante-quatre ans après la mort de Shakspeare.
On cite parmi les traits qui déshonorèrent l’empereur Tchoang-sortg, au dixième siècle, d’avoir donné
îr.
sa confiance à un acteur nommé King-tsin, qui était son oeil et son oreille , et auquel les plus grands mandarins cédaient la place en présence du prince.
Les renseignements que nous possédons sur le théâtre chinois semblent donc assez contradictoires. Il est évident d’abord que le théâtre en Chine est frappé d une sorte de défaveur par la classe dominante, celle qui lient la place qu’occupent ailleurs l'aristocratie et le clergé, et qui est en même temps toute l’administration, la classe des lettrés. Cependant ce sont des lettrés qui ont écrit les pièces jusqu'ici traduites. Quelques-unes, qui ne le sont pas encore, le Pi-pa-ki et le Si -siang-ki, passent pour des chefs-d'œuvre d’élégance, et font les délices des esprits cultivés.
Peut-être ces assertions diverses se restreignent seulement, au lieu de se contredire. En attendant des documents plus complets sur le théâtre chinois, il • faut recueillir et noter tout ce que nous en pouvons connaître: il faut surtout se garder de supprimer un fait qu'un autre parait exclure. Une étude attentive peut concilier deux dépositions qui ne s’accordent pas.
11 n'est pas permis de simplifier un procès en supprimant un des témoignages.
Du reste, on ne doit pas confondre des pièces telles que celles qui ont élé traduites, dont le ton est décent, le sujet grave et souvent pathétique, qui sont entremêlées de morceaux en vers, récités ou chantés, et qui décèlent dans les auteurs une certaine connaissance
DU THÈATIIE CHINOIS
de l'histoire, de la philosophie, de la poésie chinoises, avec les pantomimes grossières, les bouffonneries grotesques dont plusieurs voyageurs ont été témoins. Les huit pièces traduites sont toutes tirées d’une collection considérable, formée sous la dynastie mongole des Youcn. On sait que l’art dramatique a été cultivé sous celte dynastie par des hommes instruits, car on possède la liste de quatre-vingt-un lettrés, auteurs de quatre, cent quarante-huit pièces de théâtre. 11 faut y joindre les onze pièces composées par quatre courtisanes célèbres, car M. Bazin nous apprend, dans sa préface, que les courtisanes savantes doivent connaître la musique vocale, la danse, la flûte, la guitare, l'histoire et h philosophie. La seconde pièce, traduite par M. Bazin, qui est l’œuvre de la fameuse Tchangkoue-pin, n’est pas d’un ton moins relevé que celles qui ont été composées par des lettrés, et la morale n’en est pas moins pure.
Ainsi, ce qu’on trouve dans les récits des voyageurs s’applique souvent à un autre ordre de divertissements scéniques, dont il faut indiquer ici l’existence et dire un mot pour compléter le tableau du théâtre chinois, auquel n’appartiennent pas seulement les pièces plus régulières dont nous parlerons, mais encore toutes sortes de représentations bizarres et de pantomimes souvent monstrueuses.
Ainsi, pour fêter la naissance de l’empereur, la terre et l’océan parurent sur la scène : l'un et l’autre avaient
pour corlége divers produils terrestres ou marins, des baleines, des dauphins, des rochers, etc. Ces singuliers personnages étaient représentés par des acteurs déguisés de manière à produire cette singulière illusion, âprès un grand nombre d’évolutions, une baleine vint se placer en face de la loge impériale et vomit plusieurs tonnes d’eau sur le théâtre. L’idée était plus bizarre qu’ingénieuse. Ce genre de divertissement suppose une certaine habileté dans les procédés mécaniques. Un drame muet, encore plus curieux, offrit la mise en scène d'une éclipse selon les idées chinoises, c’est-à-dire de la lutte de la lune et du grand dragon.
Ces représentations, dans lesquelles l’art du machiniste tient lieu d'art dramatique, rappellent les divertissements analogues exécutés aussi avec un grand appareil de machines, vers la fin du moyen âge et principalement au quinzième siècle, à la cour opulente du duc de Bourgogne.
Mais laissons ce drame pour les yeux, laissons les bouffonneries obscènes, les monstruosités incohérentes de certaines pièces populaires, comme celle que vit jouer M. de Guignes, et dans laquelle, selon scs expressions, l'héroïne devient grosse et accouche sur la scène, et disons quelques mots des conditions et des principaux caractères de l’art dramatique en Chine, tel qu'il s’offre à nous dans les divers ouvrages que nous allons successivement examiner.
Cet art est très-peu savant; les personnages déclinent leurs noms et leurs professions en paraissant sur le théâtre, et chaque fois qu’ils entrent en scène, ils reproduisent dans les mêmes termes ce fastidieux protocole. On ne saurait comparer à ce système grossier d'exposition, constamment employé par les dramaturges chinois, les exenrçdes assez rares dans la scène antique auxquels Boileau a fait allusion dans deux vers célèbres :
J'aimerais mieux encor qu'il déclinât son nom,
Et dit : Je suis Oreste ou bien Agatnemnon.
Si, dans quelques prologues d'Euripide, le personnage qui expose le sujet se désigne ainsi lui-méme, c'est un moyen extraordinaire employé pour rappeler au spectateur les événements de l’avant-scène, c’est une préface parlée, et voilà lout. Du reste, rien de pareil ne se reproduit dans lecourant de l'action, tandis que, dans les pièces chinoises, celte répétition a lieu plusieurs fois pour chaque rôle. 11 faut, pour trouver quelque chose d’approchant, descendre jusqu'aux mystères du moyen âge, et encore une telle désignation de l'histoire, du caractère, des projets d’un personnage par lui-même, est loin d’y être aussi habituelle et aussi imperturbablement monotone. Cette circonstance seule montre que l’art de la contexture dramatique en est encore à un degré de simplicité lout élémen-
taire : ce qui n’cmpêche point qu'on ne trouve, surtout dans la partie chantée, des recherches poétiques qui semblent appartenir à une époque avancée du drame. C'est le propre des Chinois, en toute chose, d'en être restés au terme promptement atteint d’un développement très-ancien, et en même temps de raffiner laborieusement et bizarrement sur ce fonds primitif.
Il en est ainsi de leur écriture, de leur morale, do toute leur littérature; c'est toujours sur un motiftrèssimple une variation très-compliquée. On retrouve, dans tout ce qu’ils font, le contourné à côté du naïf, le vieillard à côté de l’enfant.
Sous un rapport, l'âge de la scène chinoise correspond à celui de la scène anglaise au temps on parut Shakspcare. M. G. deSchlegel assure que les pièces de Shakspcare furent jouées sans décoration. Dans Macbeth, pour indiquer la présence d’une forêt, on se servait d'une planche sur laquelle était écrit le mol forêt; et à côté de cette pauvreté, ou plutôt de cette absence de décorations, les costumes, s'ils n’étaient pas bien exacts, étaient variés et splendides. Il parait qu'il en est de même en Chine. Nous n’y voyons rien qui ressemble à des coulisses. Selon M. Davis, quand il s'agit d'escalader un rempart, trois soldats se couchent l’un sur l’autre pour figurer un rempart; et d'un autre côté, plusieurs voyageurs, entre autres l'ambassadeur russe Branden Yves, en Uiô2, ont été très-frappés de la richesse des costumes. Cette combinaison n’est peut-être
pas aussi défavorable qu'il semble à l’art et au plaisir dramatique; l'imagination s’arrange assez bien de celte absence de réalité matérielle, qui la gène et la distrait peut-être moins que l’art du machiniste toujours imparfait et jamais complètement déguisé; et les yeux sont amusés par la pompe et l’éclat des vêtements. Il va sans dire que l'analogie que je remarque ici ne s'applique qu'à la mise en scène et non à l’œuvre dramatique elle-même ; il n’y a pas de Shakspeare à la Chine.
L’unité de temps est aussi intrépidement violée que dans les pièces espagnoles. L'Orphelin de Tchao (l'Orphelin de la Chine) est emporté a u premier acte dans une boite à médicaments, et au dernier il est devenu un jeune guerrier vengeur de son père. L’unité de lieu n’est pas beaucoup plus respectée ; les auteurs y suppléent en faisant dire au personnage : « Je vais dans tel endroit.... » et au bout d'un moment : « Me voici arrivé dans tel endroit. » Quelquefois il enfourche un bâton cl fait claquer un fouet pour compléter l’illusion.
On est assez surpris de retrouver à l’autre bout du monde certaines habitudes de notre scène. Telle est le division en cinq actes ; elle semblait si arbitraire à un critique allemand, qu’il prétendait qu’llorace avait écrit le vers de l'Art poétique où il défend de dépasser le chiffre cinq dans le nombre des actes.
Quinlo ne sit productior actu,
pour se moquer des Disons auxquels son épître esl adressée. Cependant celle division doit être fondée en raison, puisqu'elle est si générale, puisque Hamlet, Gcetz de Berlichingen , les drames chinois, ont été distribués en cinq actes, aussi bien qu’/lt/iofie et leiWisantlnope. Du reste, le nombre cinq est particulièrement usuel à la Chine, où l'on compte cinq éléments au lieu de quatre.
Le rideau se baisse après chaque acte et se lève l’acte suivant. C'est encore comme chez nous; tandis que sur les théâtres grecs et romains l’on baissait le rideau au commencement et on le levait à la fin de la pièce. II est certains ouvrages dramatiques dont la représentation dure plusieurs jours. M. Julien possède une collection d’ouvrages de cette étendue. Ce qui caractérise réellement le drame chinois, ce qui lui donne une physionomie particulière, c’est qu’il offre un mélange de prose et de vers : la première parlée, les seconds chantés ; la première reproduisant, dans le langage le plus simple, le ton de la conversation familière, les seconds, écrits dans un style très-soigné, très-ilcuri , très-prétentieux, effusions toutes lyriques qui alternent et contrastent avec le dialogue dramatique. C'est la structure de notre opéra-comique et de notre vaudeville appliquée à des sujets de tous genres; mais le but et l’effet de ces morceaux lyriques sont bien différents de nos duos ou de nos couplets. Quelquefois ces morceaux sont remplacés par des tirades déclamées
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qui soul (‘gaiement composées dans ce style figuré plein de métaphores convenues et d’allusions poétiques dont l’auditoire a le secret, ce qu'on appelle le style orné (wen tchang). Toute cette portion poétique de la pièce est là pour satisfaire à un besoin de l’imagination humaine qui se fait sentir de différentes manières dans la poésie dramatique de tous les peuples.
L'homme ne peut se contenter du simple spectacle des faits qui s’accomplissent devant ses yeux, il a besoin que l’émotion poétique que ces faits éveillent en lui soif exprimée ; il a besoin que les sentiments de terreur, de pitié, de tendresse, que les événements représentés suscitent dans son âme, trouvent en dehors de lui et dans le drame même un écho lyrique. Ce besoin était admirablement satisfait chez les Grecs par le chœur tragique, dont ce n’était pas, au reste, le seul emploi et l’unique avantage. Après avoir entendu les plaintes, les menaces, les altercations des personnages; après avoir vu quelques terribles catastrophes se préparer ou fondre sur la tète d’un héros, le spectateur, intérieurement agité, trouvait dans le chœur comme une voix harmonieuse qui calmait son trouble en l’exprimant, ou répondait par des paroles de haute modération et de divine sagesse à ses terrestres inquiétudes. L’absence du chœur chez les modernes les a forcés de chercher à leur insu d’autres moyens moins parfaits d’atteindre au môme but, de reposer par des effusions lyriques l'âme que la
réalité dramatique, si elle lui était présentée sans mélange et sans intervalle, finirait par écraser. Cette nécessité de l’art, qui est une nécessité de notre nature, a produit les morceaux en vers cultos jetés au milieu de l’action impétueuse et précipitée de la comédie espagnole, comme des lieux de repos et de délassement, comme, au-dessus de la plaine poudreuse et brûlante, la cime fraîche et sereine d'une sierra nevada. Nos tirades, nos récits tant attaqués sont nés également de ce besoin qu'a l'imagination, ébranlée par le spectacle des événements tragiques, de prendre son essor et de planer quelque temps au-dessus d’eux avant d’y retomber. Les digressions hardies, les saillies excentriques de la pensée qui, dans Shakspeare, se mêlent h la simplicité du dialogue, proviennent du même principe. En résumé, on ne peut exclure l'élément lyrique du drame. Il y pénètre toujours par quelque endroit. Racine et Shakspeare, l’un avec une habileté infinie, l'autre avec une hardiesse souvent heureuse, l'ont pétri et fondu dans la substance même du dialogue. Les Grecs lui donnaient une place à part. Les Chinois (qu’on entende bien ma pensée, et qu’on ne me prête pas le blasphème d’une absurde comparaison), les Chinois font, sous ce rapport, comme lcsGrecs.
Dans tous les moments où un des personnages est en proie à une émotion quelconque, il chante. Chacun d'eux fait à son tour l’ofüce lyrique du chœur et exprime dans une poésie qui, du reste, ne ressemble
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point à celle de Sophocle, les sentiments que la situation fait naître dans son âme ou dans l’âme du spectateur. Ces morceaux sont évidemment l’œuvre de prédilection des poètes et du public chinois. Ils sedélachent sur le fond uni du dialogue, comme sur une simple toile une hro;lerie coquette, comme sur un pâle récitatif un brillant air de bravura.
Le théâtre chinois, de même que la vieille comédie latine et la moderne comédie italienne, possède un certain nombre de types dont il existe une nomenclature très-détaillée.
Ces notions générales étant posées, parcourons rapidement les diverses pièceschinoisesjusqu'iei traduites, en commençant par les deux qu’on peut rapportera la tragédie historique, l'Orphelin de Tchao et la Tristesse du palais de Han.
L’événement qui forme le sujet de la première de ces pièces est raconté par le célèbre historien Sé-matsien. Il s’agit de la destruction d’une famille féodale puissante, tentée par la haine d’un ministre pervers et prévenue par le dévouement de deux hommes généreux, qui sacrifient l’un sa vie, l’autre son propre fils, pour sauver l’unique rejeton des Tchao.
Tchao-so, sentant bien qu’il va succomber à la bainc de son ennemi, le ministre de la guerre Tou-an-kou, dit à sa femme : « Princesse, écoutez mes dernières volontés. Vous êtes maintenant enceinte; si vous accouchez d’une fille, je n’ai rien à vous dire : mais si
c’est un fils, je lui donne dans voire sein un nom d’enfant, je le nomme l’orphelin de la famille de Tchao, afin que, devenu grand, il venge les injures de son père et de sa mère. » La princesse, après la mort de son inari, met au monde cet enfanl, destiné à perpétuer et à venger sa famille. Mais Tou-an-kou, qui veut la détruire et qui a fait exterminer les trois cents personnes qui la composaient, tient la princesse captive et se prépare à immoler son fils. Un pauvre médecin, attaché à la maison de Tchao, entreprend de le sauver. Il le cache dans une boite, parmi des simples, et parvient à l’emporter ainsi, grâce à la connivence de l'officier préposé à la garde du palais, et qui, placé entre sa consigne et l'envie de sauver l’orphelin, ne se tire d’embarras qu'en se brisant la tête contre un cannellicr. Puis Tching-ing, c’est le nom du médecin, vu trouver un vieillard, autrefois ministre, et qui vil relire à la campagne. Tching-ing lui fait part de son plan héroïque : « J'ai un fils au berceau; vous m’irez dénoncer, vous direz qne j'ai cache l’orphelin de Tchao; mon fils et moi nous périrons; vous élèverez l'orphelin, afin que, quand il sera grand, il venge sa famille. »
A cela le vieux ministre répond :
« Il faut bien vingt ans encore pour que cet enfanl puisse venger scs parents. Avec vingt ans de plus vous en aurez soixante-cinq, et moi, avec vingt ans de plus j’en aurai quatre-vingt-dix. A cette époque je serai
mort depuis longtemps; comment pourrai-je lui apprendre à venger la mort de la famille de Tehao? »
Et d'après ce calcul froidement fait, le vieillard dit au médecin : « C’est moi qu'il faut que vous alliez dénoncer comme celui qui a caché la jeune victime. » Au bout de vingt ans, le barbare Tou-an-kou vit encore. Il a adopté l'orphelin, qu’il croit le tils du médecin Tching-ing. Mais celui-ci, avant de mourir, veut apprendre au prince ce qu’il est et ce qu’il doit faire pour venger les siens. La scène dans laquelle l’orphelin, qui se croit le tils du médecin, est instruilde sa propre histoire, est d’une conception très-dramatique.
Après avoir, par quelques paroles sombres et entrecoupées, éveillé la curiosilé de celui qu'il appelle son fils, Tching-ing se retire et laisse sur la table un livre dans lequel sont figurées les aventures de la famille Tchao. L’ardent jeune homme est vivement frappé des sujets de ces peintures ; il s émeut surtout à la vue d’une jeune mère à genoux, remettant à un étranger un enfant qu elle tient dans ses bras. Puis il s’indigne contre un méchant ministre qui outrage et fait battre un vénérable vieillard. « Il me semble, s’écric-t-il, que celle famille me louche par des liens de parenté. Si je ne lue pas ce brigand de ministre, je ne mérite pas le nom d'homme. » Cependant il ne sait pas encore qui font les personnages à la destinée desquels il prend ce vif et mystérieux intérêt. Son prétendu père, qui l'écoutait sans être vu, s'approche de lui et lui raconte
une histoire qui est la leur à tous deux. Quand il retrace l’enlèvement de l’orphelin par un médecin nommé Tching-ing, l’orphelin l'interrompt et s’écrie : a C’est vous, mon père! — Il y a dans le inonde beaucoup d’hommes qui portent le même nom, » dit Tching-ing ; et il continue ce récit, dont chaque incident ébranle de plus en plus fortement son jeune interlocuteur. Enfin il lui dit :
a 11 y a déjà vingt ans que ces événements se sont passés. Le petit orphelin est maintenant âgé de vingt ans. S’il ne peut pas venger la mort de son père et de sa mère, à quoi est-il bon? »
Il récite des vers :
« Il est doué d’une haute stature, et son visage respire une majesté imposante. Il brille dans les lettres, il excelle dans l'art de la guerre; qu’altend-il pour agir? Toute sa famille a été exterminée, sans dis-
tinction de rang. Sa mère s'est pendue dans son palais isolé, et son père s’est poignardé lui-même sur la place d’exécution. Cependant ces mortelles injures ne sont pas encore vengées. C’est en vain que le fils passe dans le monde pour un héros. »
TCMSG-PEl .c'est le nom que porte l'orphelin).
Vous me parlez depuis longtemps, et cependant votre fils est encore comme un homme qui sommeille ou qui rêve. En vérité, je ne comprends rien à tout ce récit.
JM’ TIIÉATHE CHINOIS
ÎÔO
TCHItiC-INC.
Quoi! vous ne comprenez pas encore? Écoutez! l'homme vêtu de rouge est l’infàme ministre Tou-ankou. Tcliao-so est votre père, et la princesse est votre rtière.
Il récite des vers :
« Je vous ai raconté de point en point cette lugubre hisioire. Si vous ne la comprenez pas encore tout entière, eh bien ! je suis le vieux Tching-ing, qui ai sacrifié mon fils pour sauver l'orphelin, et c’est vous, c’est vous qui êtes l’orphelin de la famille de Tchao. »
Certes, celte progression est bien graduée, et le coup qui l’achève est vraiment tragique. Une pareille donnée aux mains de Shakspeare eût produit un grand effet. On ne conçoit pas pourquoi Voltaire s’en est privé.
Voltaire n’a emprunté au drame chinois que l’idée d'un père sacrifiant son enfant à son devoir. Du reste, il a voulu agrandir le cadre de son sujet et mettre en présence la civilisation chinoise et la barbarie tartare, peindre les farouches conquérants du vieil empire domptés par les mœurs de leurs sujets. Il venait de tracer ce tableau dans l'Essai sur les Mœurs, auquel if travaillait alors, et il conçut la pensée de le transporter sur la scène. On voit par sa correspondance qu’il avait eu le projet de se rapprocher davantage de la vérité et de la couleur historique. 11 écrivait au marquis d'Argcnta), le 17 septembre 1755, durant les premières représentations de la pièce :
« Comptez que je suis très-affligé de ne m'être pas livré à tout ce qu'un tel sujet pouvait me fournir. C'était une occasion de dompter l’esprit de préjugé qui rend parmi nous l’art dramatique encore bien faible; nos mœurs sont trop molles. J’aurais dû peindre avec des traits plus caractérisés la fierté sauvage des Tartares et la morale des Chinois. 11 fallait que la scène lût dans une salle de Confucius, que Zamti fût un descendant de ce législateur, qu'il parlât comme Confucius même, que tout fût neuf et hardi, que rien ne se ressentit de ces misérables bienséances françaises, cl de ces petitesses d’un peuple qui est assez ignorant et assez fou pour vouloir qu’on pense à Pékin comme à Paris; j’aurais accoutumé peut-être la nation à voir, sans s’étonner, des mœurs plus fortes que les siennes; j'aurais préparé les esprits à un ouvrage plus fort que je médite et que je ne pourrai probablement exécuter. il faudra me réduire à planter des marronniers et des pêchers... »
Le 12 octobre, il écrivait à M. Dumarsais: « Si les Français n'étaient pas si Français, mes Chinois auraient été plus Chinois, et Gcngis encore plus Tartare. Il a fallu appauvrir mes idées et me gêner dans le costume pour ne pas effaroucher une nation frivole, qui rit sottement et qui croit rire gaiement de tout ce qui n’est pas dans ses mœurs ou plutôt dans ses modes. »
Voltaire se résigna donc à faire ce qu'ont toujours fait les poètes dramatiques, il servit le public selon sou
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lit THEATRE CHINOIS
goût. Il donna au terrible khan des Tartares une belle passion pour une belle Chinoise, dont les sentiments n’étaient pas plus chinois que le nom 1 ; et le tout produisit une tragédie pleine devers magnifiques, d'idées grandes, de nobles senlimenls encore trop chinois pour le parterre qui ne les goûta que médiocrement. Voltaire, qui était à celte époque fort distrait de Confucius par les contrefaçons de la Pucelte , dédia au maréchal de Richelieu celte composition austère dans laquelle il avait semé, selon son usage, quelques moralités philosophiques; il s’applaudissait de l’énergie de certains vers tels que celui-ci :
Les lois vivent encore et remportent sur vous:
vers un peu révolutionnaire, et que, dit-il, madame de Pompadour avait approuvé.
Au reste, Voltaire fit bien d'ètre de son temps et de son pays dans les sentiments et les idées ; seulement il était peut-être inutile d’aller leur chercher si loin un costume qui leur allait si peu. Mais, là encore, il mérite des éloges pour avoir voulu élargir le cercle et agrandir l'empire de notre scène.
Métastase a traité un sujet assez semblable à celui de l'Orphelin dans VEroe Cinese. Il est inutile de dire que tout ce qui pouvait rappeler la Chine a disparu sous les inventions romanesques et les gracieux vers
1 Idamé. Le son tl n existe pus en chinois.
d'amour du poêle italien. Zarnti csl un Chinois pur sang, en comparaison de Léango, et Idainé ne dit rien d’aussi tendre que ce final de Lisinga :
lu mezzo a tanti aiTanni,
Cangia per te sembianza La liinida speranza Oie mi langiiiva net seu.
Forse sarà fat lace.
Ma giova intanto e piace,
E ancorché poi m'ingaani.
Or uii consola almen.
Une pareille musique de paroles et de sentiment console bien de l’absence de couleur locale.
Environ cinquante ans avant Jésus-Christ, une princesse fut sacrifiée par la politique cl la nécessité, cl livrée par l'empereur de la Chine, son époux, à un khan de Tarlarie. Dans les idées chinoises, c’est un grand malheur de quitter le territoire sacré de l'empire, le dessous du ciel, pour aller aux contins du monde, et, pour ainsi dire, hors du monde, chez les barbares. C'est un plus grand malheur d'échanger le palais impérial, la couche du fils du ciel, contre la tente de feutre et la natte grossière d'un Tartarc. Aussi l’infortune de la belle Tchao-Kuen a-t-elle laissé une longue mémoire. Les peintres lui ont consacré leurs pinceaux, et les poètes leurs vers: La légende populaire l’a immortalisée; enfin elle a fourni le sujet d'un drame intitulé la Tristesse du palais de Han.
Le véritable titre est l'Automne dans le palais de Han. Mais, d’après les habitudes de la poésie chinoise, l'automne est un emblème du chagrin, comme le printemps de la joie. De même, le dragon désigne ce qui se rapporte à l’empereur ; le phénix ou les oies sauvages, ce qui a trait à la félicité domestique, et enfin la poésie elle-même a un poétique symbole dans les saules et les fleurs. Il faut connaître ce langage allégorique pour comprendre les vers et la prose ornée. On entrevoit comment il est possible, en choisissant avec art les expressions convenues, de faire une foule d’allusions ingénieuses et détournées et de parler agréablement des choses sans s’exposer au danger de les appeler par leur nom.
Le peu de vers qu'a traduits M. Davis font regretter qu'il ait, en général, jugé à propos de supprimer cette portion de sa tâche. Ceux qui ouvrent la pièce et que chante le khan des Tartares ont un caractère de poésie locale et pittoresque.
« Le vent d’automne souffle impétueusement à travers les herbes parmi nos tentes de feutre ;
« El la lune qui brille la nuit sur nos huttes sauvages, écoute les gémissements du chalumeau plaintif.»
Remarquez Te vent d'automne , qui n’est pas là pour rien. Au début de la pièce, j'ai dit quel était en chinois son titre et le motif de ce titre.
Le Tartare s’exprime en guerrier terrible, l’effroi des empereurs. Dien qu’en général l'intérêt du drame
porte sur les Chinois, l'auteur fait parler avec une certaine complaisance leur formidable ennemi'. 11 faut songer que l'auteur écrivait sous une dynastie mongole.
L’empereur n’a point d’épouse, et, pour s’en procurer une, il s’y prend à peu de chose près comme Assuérus. 11 se fait apporter les portraits de ses plus belles sujettes, afin de choisir parmi elles une impératrice. Un perfide ministre a été chargé de former pour le prince celte galerie de portraits. Le plus ravissant de tous serait celui de Tchao-kun ; mais comme ses parents sont pauvres, et n’ont pu faire des présents au ministre, celui-ci a l’idée scélérate de défigurer l image de la belle. Heureusement l’empereur la rencontre dans ses jardins; il est détrompé fort agréablement, cl l’épouse.
Un traité obligeait de donner au khan des Tarlarcs une princesse du sang impérial. Qu’a fait le méchant ministre? Il a fui en Tartarie en emportant le portrait, cette fois sans défaut, de la nouvelle impératrice. Il le montre au barbare, qui sur-le-champ s’enflamme à la vue de cette peinture, et menace d’envahir la Chine, si on ne lui donne l'original.
Tendant ce temps, l’empereur, amolli parla félicité, négligeait les affaires, était distrait pendant les audiences. Un ministre rigide ose lui conseiller, pour
* Il va jusqu’à dire : « Je suis le descendant véritable des l/an. *
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Dl' TIlÉATnE CHINOIS sauver l'État, d'abandonner la princesse. L’empereur résiste; il s'emporle contre ses troupes et contre son peuple, qui la laissent partir. Elle se dévoue généreusement, et ne se permet que quelques plaintes assez gracieuses : « Aujourd'hui dans le palais de llan ; demain épouse d'un barbare. » Elle pleure l’empereur qu elle va perdre, la civilisation qu elle laisse derrière elle, et ces beaux vêtements qui ne l'orneront plus aux yeux des hommes : regrets naïfs de la coquetterie féminine à côté des regrets du cœur.
La situation est louchante. Mais rien n’est développé; tout est trop superficiel et trop rapide. L’absence de la poésie, retranchée par M. Davis, se fait vivement sentir.
Ixi khan vient recevoir la princesse. « Quel est ce fleuve? » demande-t-elle. On lui répond que c’est le fleuve Amour, qui marque lu limite des deux empires. Elle prend une coupe, se tourne du côté du sud, fait une libation, adresse à l'empereur un dernier adieu, el se précipite dans les ondes.
La pièce ne linit pas là; nous sommes reportés à la cour impériale. L'empereur est livré à ses regrets; il adore le souvenir de celle qu’il a perdue, et brûle des parfums devant son portrait. Pendant qu’il est plongé dans le sommeil, elle lui apparait : « Livrée comme une captive pour apaiser des barbares, ils voulaient m'emporter dans une région boréale; mais j’ai saisi le moment de leur échapper. N’est-ce pas là l'cmpe-
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reur mon souverain? Seigneur, je vous suis rendue. »
Tout à coup un soldat tartare vient se placer dans la vision de l’empereur à côté de sa malheureuse compagne, et l'enlève ; trois fois elle est ainsi enlevée, et trois fois elle revient vers celui qu’elle aime.
Celte dernière scène exprime assez poétiquement l’invincible attachement de l'exilée pour son époux et pour sa patrie.
Enfin paraissent les envoyés tarlares, qui viennent annoncer la mort de la princesse, et ramènent le ministre qui a causé tout le mal, et qui est livré au supplice. Les deux nations font la paix, et il y a bonne harmonie entre les deux souverains; car, comme je l’ai remarqué plus haut, dans cette pièce écrite sous la domination des Mongols, les Tarlares sont subordonnés aux Chinois, mais ne leur sont pas sacrifiés.
Suivant une tradition touchante, le tombeau de la triste héroïne de ce drame demeure, toute l’année, verdoyant au milieu des sables, comme si la fertilité de son pays natal la suivait pour consoler son ombre an désert.
Le sujet du Cercle de craie n’appartient pas à l'histoire; c'est une de ces anecdotes qu’on retrouve partout, avec des variantes diverses. Tout le monde connaît le Jugement de Salomon: deux femmes réclamaient le même enfant, le sage roi d’Israël ordonne qu’il soit coupé en deux parties égales pour satisfaire chacune des plaignantes. La fausse mère y consent, la véritable
prouve son droit en l'abandonnant. Un vieux fabliau français, publié par Barbazan et intitulé le Jugement de Salomon, raconte ce qui suit : « Deux chevaliers se disputaient l'héritage d'un baron que tous deux disaient leur père. Salomon, voulant éprouver lequel est le véritable fds, ordonne que le corps du défunt soit tiré de sa tombe, et que les deux prétendants, pour montrer qui est le plus propre au maniement des armes, se précipitent vers lui au grand galop de leurs chevaux et le percent d’un coup de lance. L’imposteur n’hésite pas, mais le véritable fds se garde d'accomplir cet exploit sacrilège. » C’est la môme aventure retournée, pour ainsi dire, et le sentiment filial mis à la place du sentiment maternel. Ainsi le moyen âge a métamorphosé cette sentence célèbre, et, fidèle à ses mœurs guerrières, a substitué un coup de lance à l'expédient imaginé par Salomon.
En Chine, une décision plus semblable encore à celle que rapporte la Bible, a fourni le dénoùment du drame intitulé l 'Histoire du Cercle de craie, dont nous devons la traduction, et une traduction complète, à M. Julien.
Voici comment la donnée cosmopolite a été enchâssée dans les mœurs chinoises.
Le seigneur Ma a deux femmes, l'une qui ne lui a point donné de postérité, l’autre, nommée llaï-Tang, dont les antécédents n'étaient pas fort honorables, mais qui est mère d’un fils âgé de cinq ans. Madame
Ma, d’accord avec le greffier Tcliuo son amanl, empoisonne son époux ; puis, ayant besoin du titre de mère pour hériter, elle emmène le jeune enfant qu'elle dit lui appartenir et accuse la malheureuse llaï-Tang de l'assassinat dont elle-même est coupable. Le juge, qui est une espèce de Bridoison mené par son greffier, condamne llaï-Tang. Heureusement la sentence doit être confirmée par le gouverneur de la province ; les parties se présentent devant celui-ci et exposent leurs prétentions maternelles. Le gouverneur fait tracer avec de la craie un cercle au centre duquel on place l'enfant. Les deux femmes doivent le tirer chacune de son côté. « Dès que sa propre mère l’aura saisi, il lui sera aisé de le faire sortir hors du cercle, mais la fausse mère ne pourra l’amener à elle. »
Cette épreuve superstitieuse, celte espèce de jugement de Dieu, semble d'abord tourner contre la justice et la vérité. Madame Ma entraîne l’enfant, et le gouverneur livre la malheureuse Haï-Tang aux verges des bourreaux. Mais elle s’écrie ; « Quand votre servante fut mariée au seigneur Ma, elle eut bientôt ce jeune enfant. Après l'avoir porté dans mon sein pendant neuf mois, je le nourris pendant trois ans de mon lait, et je lui prodiguai tous les soins que suggère l’amour maternel. Lorsqu il avait froid, je réchauffais doucement ses membres délicats. Hélas! combien il m’a fallu de peine et de fatigue pour l’élever jusqu'à l'âge de cinq ans 1 Faible et tendre encore comme il l’est,
on ne pourrait, sans le blesser grièvement, le tirer avec effort de deux côtés opposés. Si je ne devais, seigneur, obtenir mon lils qu’en déboitant ou brisant ses bras, j'aimerais mieux périr sous les coups que de faire le moindre effort pour le tirer hors du cercle. »
Ici ce n'est pas la sagesse du juge qui, par un moyen bizarre, découvre la vérité, c’est le cri de l'amour maternel qui la proclame. Au fond, il n’y eut pas moins une parité bien remarquable entre le Jugement de Salomon et Y Histoire du Cercle de craie.
Celte pièce n’a point pour objet l’idéal de la moralité chinoise, elle ne nous présente pas l’héroïsme de la reconnaissance comme lOrphelin de Tchao , l'invincible attachement à un époux et à la patrie comme la Tristesse du palais de Han; elle offre au contraire un portrait peu flatteur et peu flatté de la vie réelle, des mœurs les plus vulgaires, des sentiments les plus ' bas et les plus coupables. llaï-Tang, l’héroïne, le personnage intéressant de la pièce, a fait un métier qu’elle désigne en chinois par une périphrase poétique à laquelle rien d’aussi décent ne correspondrait en français : « Je vivais parmi les saules et les fleurs. Je reconduisais l’un pour aller au-devant de l’autre, et mon occupation habituelle était le chant et la danse. » Elle repousse durement un frère qui, réduit à la mendicité, vient implorer ses secours; et plus tard, le frère, trouvant sa sœur malheureuse à son tour, l’accable d’outrages et de coups. La passion adultère de ma-
dame Ma pour le greffier Tchao est exprimée avec une véhémence et une grossièreté d’expression qui n'a pas permis à M. Julien de tout traduire. Ce 'greffier est le plus éhonté coquin qui se puisse rencontrer. Quand il est accusé, il cherche à rejeter sur sa complice le crime dans lequel il a trempé, a Seigneur, dit-il au juge, ne voyez-vous pas que cette femme a toute la figure couverte d'une couche de fard? Si on enlevait avec de l’eau les couleurs empruntées, ce ne serait plus qu’un masque hideux que nul homme ne voudrait ramasser, s'il le trouvait sur sa route. Comment eût-elle pu séduire votre serviteur et l’entrainer dans un commerce criminel? »
La bassesse ne peut aller au delà de ces outrages publics adressés par cet infilme à l’objet de sa passion vraie ou simulée. Quand la torture l’a forcé à convenir d’une partie de ses crimes, il dispute encore contre la loi qu’il connaît et cite comme un bandit de cour d’assises, a Suivant les lois, je ne suis coupable que d’adultère, mon crime n'est point de ceux qu’on punit de mort. » Ce qui est le plus révoltant dans les discours des différents personnages de la pièce, c’est un sang-froid et un aplomb dans l’immoralité qui révèlent une extrême corruption. C'est une mère qui, faisant allusion à l’infàme métier de sa fille, dit crûment : « Je ne puis me passer des habits et des aliments que me procure son industrie. » C’est un juge qui s’exprime en ces termes: « Quoique je sois magistrat, je
ne rends aucun arrêt : qu'il s'agisse de fustiger quelqu’un ou de le mettre en liberté, j’abandonne cela à la volonté du greffier Tchao... Je ne demande qu’une chose, de l'argent, et toujours de l'argent, dont je fais deux parts, l'une pour moi et l'autre pour lui. » Sans doute, l'imperfection même de l’art dramatique est pour quelque chose dans la sincérité brutale de ces aveux. 11 est plus aisé de faire dire à un homme : « Je suis un misérable, » que de montrer indirectement par ses actions et ses paroles les vices de son cœur. Mais on ne peut nier que cette ingénuité des passions viles et des sentiments criminels n'atteste une dépravation profonde et enracinée. Au reste, ce que les relations des voyageurs nous apprennent louchant les mœurs des grandes villes et la démoralisation de la classe des lettrés, s’accorde trop bien avec ce que peignent les pièces de théâtre et les romans.
Si V Histoire du Cercle de (raie montre la nature humaine sous un jour peu flatteur, il est des drames chinois qui sont consacrés au développement du sentiment le plus généreux. De ce nombre est celui dont le Hollandais Van-Braam fut si charmé, et dont il a donné une analyse. C’est une œuvre sentimentale dans ce qu'on appelle, chez nous, le genre larmoyant; ce sont des tableaux d’intérieur, des scènes de dévouement obscur; on croit lire un drame de Kotzebuc ou un roman d'Auguste Lafontaine.
Un lettré est appelé à la cour ; quatre ou cinq ans
sc passent, et on n'entend pas parler de lui. Lassées de cette longue absence, ses deux femmes font le projet de quitter sa maison. Elles y laissent l’enfant de leur époux, et vont courir les aventures. Alors un vieux domestique et une vieille servante se chargent de l’enfant, et travaillent courageusement pour subvenir à son entretien et lui faire donner une éducation littéraire. Les deux serviteurs, éclairés par une petite lampe, prolongent dans la nuit leur pieux labeur.
« La toile se lève, et l’on voit le vieux Atai trèsoccupé à faire des sandales de paille, unique métier qu'il sache.
« Aouana est assise près d’une table couverte d'habillements; elle coud très-diligemment.
« Le vieux domestique chante, en travaillant, la mélancolique histoire de son maître, et avec tant de sensibilité, qu'à la fin scs yeux se mouillent et ses larmes coulent sur ses joues ; pour montrer du courage, il essuie ses pleurs et affecte de rire, comme pour se reprocher sa pusillanimité. »
Cependant le jeune Sycou-ye a atteint l’adolescence; il se livre à l'étude, encouragé et aidé par les deux bons vieillards. Alaï échange les sandales qu’il a tissées contre l'huile qui doit éclairer la veille laborieuse de Sycou-ye.
Ici est une scène dont le motif est réellement pathétique. L’étudiant a succombé au sommeil ; la bonne Aouana, après l’avoir regardé longtemps avec ten-
dresse et lui avoir adressé les plus touchants discours entrecoupés de larmes, pense qu'il faut cependant le réveiller pour qu’il poursuive son travail; et prenant une férule de cuir qui est sur la table, elle lui en donne un léger coup sur la joue.
Sycou-ye s’éveille plein d'emportement, et demande à Aouana qui l’a rendu si hardie que d'oser le frapper; elle sait bien qu’elle n'est pas sa mère mais seulement une esclave de son père.
Aouana le laisse dire, puis lui fait sentir l’injustice de sa colère. « Votre mère, où est-elle? Qui l’a remplacée?... N’est-ce pas moi, ingrat?... et vous me méprisez! Eh bien! non, je ne suis pas votre mère; je renonce à vous tenir lieu d'elle. »
Sycou-ye, ramené à lui-même par ce tendre reproche, tombe aux pieds d’Aouana, et lui demande pardon de sa violence en fondant en larmes. Enfin le lettré revient chez lui. En route, il aperçoit au bord d'un fleuve deux pauvres femmes occupées à laver du linge, et portant toutes les marques de la plus profonde misère; ce sont les deux fugitives. Bientôt, rentré dans sa maison, il apprend leur histoire, et comprend que c'est elles qu’il a vues réduites à une si triste extrémité. La fidèle Aouana est élevée à la dignité d’épouse ; elle ne dit rien, et se soumet en silence à son bonheur. Ataï est fait mandarin. Ainsi le vice est puni et la vertu récompensée, selon les lois du mélodrame en tout pays. A la fin, le fils du lettré arrive en habit
LA SCIENCE EN QMENT de licencié, comme, dans nos vaudevilles, le jeune premier parait à la dernière scène en uniforme de housard.
Van-Braam, à qui nous devons l'analyse de celle pièce, en avait été fort touché dans un précédent voyage; il désira la revoir encore, mais on eut beaucoup de peine à lui procurer ce plaisir, parce qu'on ne pouvait trouver d'acteurs qui se rappelassent un ouvrage qui avait vingt ans de date Cela prouve que souvent les pièces de théâtre sont écrites pour le moment, et ne sont ni conservées ni probablement destinées à l'avenir.
Le bon Van-Braam fut- très-édifiê des sentiments vertueux qui remplissent ce drame; il admire particulièrement que, dans le dialogue, on n’interrompe jamais celui qui parle : coutume bien sage des Chinois, dit-il. On sent qu elle lui va au cœur. Du reste, on ne peut s’étonner de la sympathie d’un Hollandais pour un Chinois, car rien ne ressemble plus à la Chine que la Hollande, avec ses canaux, ses maisons de diverses couleurs, et sa population industrielle et patiente, active et silencieuse. En traversant la Hollande, on a par moments devant les yeux des aspects qu'on n’a jamais rencontrés, si ce n'est sur un éventail ou sur un paravent.
Une autre pièce, qui, comme celle-là, participe du
* Tome II, page 5i5.
drame bourgeois, mais qui offre beaucoup plus d’intérêt, est celle que M. Davis a traduite sous ce titre : An heir in old âge (un héritier dans la vieillesse).
Ici M. Davis a donné une moitié des vers, probablement d'après la version du licencié chinois, par lequel il se fait aider dans scs travaux; mais, comme il a passé l’autre moitié de la portion poétique du drame, et que ce qu'il a omis n’est nullement inférieur >i ce qu’il a traduit, il est permis de croire que la seule cause de cette omission a été l’impossibilité W où s’est trouvé le licencié de comprendre certains passages versifiés. 11 est glorieux pour nous que deux Français, M. Julien et M. Bazin, aient fait à Paris ce que n’a pu faire à Canton un lettré chinois.
Voici le sujet du drame.
Un vieux négociant retiré, nommé Lieou-tsong, vint d’épouser une jeune femme ; il espère quelle lui donnera bientôt un (ils. Pour un Chinois, il est de la plus grande importance de ne pas mourir sans postérité, car tout le bonheur de sa vie future est attaché à ce que quelqu'un de son sang et de son nom vienne visiter son tombeau cl offrir à ses mânes une espèce de sacrifice. Cette croyance donne aux sentiments de famille une grande force; elle rattache étroitement l’existence d’une génération à celles qui la précèdent et à celles qui la suivent; elle est une des bases les plus profondes de la société chinoise, fondée tout entière elle-même sur la famille. Le besoin de se sur-
vivre à soi-mème dans un (ils est si sacré aux yeux des Chinois, qne souvent on accorde à un homme condamné à mort un sursis pour qu'il ait le temps de s’assurer un héritier direct : on trouve que ce serait une trop grande peine de le priver non-seulement de la vie, mais encore de la race; ce serait le tuer deux fois, dans le présent et dans l'avenir. J'insisle sur l'énergie de ce sentiment, parce qu’il est le motif et la clef du drame que je vais analyser.
I.e vieux Lieou-tsong a un neveu qui a perdu scs parents, et qui est venu se réfugier chez lui, mais il ne $ peut faire vivre en bonne intelligence ce neveu et sa première femme. Cela ne veut point dire , en Chine, une femme dont on est veuf, mais l'épouse du premier rang; je l'appelle ainsi pour la distinguer de l’épouse plus jeune qui, par son état, donne au vieillard l'espoir d'être père. La terrible femme du bonhomme paraît; et, dès la première scène, est représenté d une manière vive et comique, l'empire qu'elle prend, par son humeur, sur un mari débonnaire. Celui-ci, pour éviter l’orage, invite le neveu à aller vivre dans une chaumière qu’il possède à la campagne ; mais madame en a besoin pour ses ûnes, il y faut renoncer ; enfin, pour se débarrasser de son neveu, le vieillard ordonne qu'on lui compte deux cents pièces d'argent et qu’il aille où bon lui semblera. Toujours occupé de l'héritier qu'il espère, Lieou-tsong, que tourmentent quelques remords au sujet de certaines transactions com-
Diqil
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merciales, voulant détourner le courroux du ciel par un sacrifice expiatoire, brûle le livre où sont couchées les sommes qu’on lui doit ; puis il déclare qu'il veut partager son bien entre sa femme et son gendre, et se retirer à la campagne pour y attendre paisiblement le résultat des couches de sa jeune épouse Siao-mei.
Les recommandations qu’il adresse, en partant, à son autre femme, au sujet de celle-ci , sont d’un comique vrai. Sa prédilection et ses inquiétudes percent à travers l’indilf érence et même la dureté qu’il affecte pour elle, le tout dans la peur de donner de l’ombrage à celle dont un mot le fait trembler.