‹ La science et les lettres en OrientChapitre 16 sur 68 · LIEOU-TSONG · texte numérisé non relu

LIEOU-TSONG

llélas ! à mon âge, comment ne seraient-ils pas hu- , mides?

Enfin il prend à part son neveu, lui donne à la dérobée deux pièces d’argent, et lui recommande de visiter exactement les lombes de ses ancêtres.

Le jour destiné à ces pieuses visites est arrivé. Le pauvre neveu se souvient delà recommandation de son oncle; il s'est procuré en chantant quelques morceaux de papier doré, un pain et une demi-jarre de vin ; il a emprunté une houe, et il vient, selon ses faibles moyens, accomplir la cérémonie d'usage : brûler le papier doré, nettoyer la terre autour du tombeau, et taire les oblations de pain et de vin. 11 s'éloigne un moment ; pendant ce temps arrive le vieux Licou avec son épouse ; leur fille et leur gendre n’ont point paru ; cependant on voit que les honneurs funèbres ont été rendus aux sépultures des aïeux ; mais, à en juger d’après la nature des offrandes, ce ne peut être que par quelqu’un de très-misérable. Les deux vieux époux commencent un entretien mélancolique. Ils n'ont point d’enfant de leur nom, car leur fille porte celui de son époux et reposera dans la tombe d'une famille étrangère; personne ne viendra donc remplir les rites sacrés sur leur sépulture. Tandis qu'ils sont plongés dans ces tristes réflexions, leur neveu, le seul rejeton des Lieou, parait; le vieillard feint de vouloir le châtier, parce qu’il n'a pas honoré d’une manière plus brillante les tombes de ses ancêtres. C'est madame Lieou ellemême qui s’écrie alors : « Votre neveu est pauvre, il n’a pu faire davantage. » Rappelée par les réflexions qu’elle vient de faire au sentiment le plus profondément enraciné dans une âme chinoise , la mauvaise tante devient comme une mère tendre pour celui qui

seul peut rendre à ses mines un filial hommage. Cette péripétie est très-originale; le pathétique qui en résulte est tout à fait local et caractéristique; il doit émouvoir profondément un auditoire chinois.

La fille et le gendre de Lieou se présentent enfin pour accomplir les rites, mais tard, de mauvaise grâce, avec des vêtements peu soignés et qu’ils trouvent trop bons pour la circonstance. La mère, indignée, reprend à sa fille la clef, signe de la propriété, et la donne au neveu, enfin rentré en grâce auprès d'elle.

La fille et le gendre se font pardonner leurs torts en rendant au vieillard sa jeune épouse et un enfant qui lui est né. Le bonhomme, enivré de joie, pardonne à tout le monde ; il est au comble du bonheur, il a un fils dans ses vieux jours.

Cette pièce est une véritable comédie de moeurs; les Chinois ont aussi des comédies de caractère. Le sujet de l’avare, tant de fois traité, l a été en Chine. M. Julien a fourni à M. Naudet les matériaux d'une analyse détaillée de la comédie intitulée l 'Esclave des richesses qil'il garde , et le traducteur de Haute a placé cette analyse à la suite de VAulularia'. La pièce chinoise «lire plus d’un trait de ressemblance avec la comédie de Piaule, et aussi plus d'un contraste.

De même, c'est un dieu qui a mis l'avare en possession de son trésor. Il qst ingénieux d'avoir placé un

• iiibl. mine-française de Panckouke, mitre de Plante, tome II, page 515.

amour immodéré de la richesse chez un homme pour qui la richesse est chose nouvelle. Les exagérations bouffonnes de Plaute sont encore surpassées par l’auteur chinois. Presque mourant , l’avare dit à son fils adoptif : « Mon fils, je sens que ma fin approche. Dismoi, dans quelle espèce de cercueil me mellras-tu? — Si j'ai le malheur de perdre mon père, je lui achèterai le plus beau cercueil de sapin que je pourrai trouver. — Neva pas faire cette folie, le bois de sapin coûte trop cher. Une fois qu’on est mort, on ne distingue plus le bois de sapin du bois de saule. N’y a-t-il pas, derrière la maison, une vieille auge d écurie? elle sera excellente pour me faire un cercueil. — Y pensez- vous? Cette auge est plus large que longue; jamais votre corps n’y pourra entrer; vous êtes d’une trop grande taille. — Eh bien ! si l’auge est trop courte, rien n’est plus aisé que de raccourcir mon corps : prends une hacheel coupe-lc en deux. Tu mettras les deux moitiés l’une sur l’autre, et le tout entrera facilement. J'ai encore une chose importante à te recommander : ne va pas te servir de ma bonne hache pour me couper en deux ; lu emprunteras celle du voisin. »

Ce dernier trait ne manque point de vigueur. L’Harpagon chinois laisse, comme on voit, bien loin derrière lui le légataire de Regnard, disant :

Je puis être enterré fort bien "pour lin écu.

La différence desdeux théâtres et des deux peuples se fait

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senlir dans la partie accessoire. L’intrigue de l’Aulularia roule sur un de ces incidents si fréquents dans les mœurs de la scène gréco-latine. Un jeune homme outrage la fille de l'avare et répare scs torts en l’épousant. La pièce chinoise repose sur le sentiment qui faisait le fond d'un Héritier dans la vieillesse, le besoin de la paternité. Le premier usage que fait l'avare de sa fortune, c’est d’acheter un fils; il tèche, il est vrai, de se le procurer à aussi bon compte que possible, et la lésinerie qu’il apporte dans ce singulier marché produit des développements d’un comique tout à fait chinois. Il escamote à de pauvres parents leur fils par un contrat captieux, et les renvoie très-mal payés de leur coupable sacrifice. Nous verrons , du reste, une autre vente d'enfant dans un des drames traduits par M. Bazin.

Cela me conduit a la publication la plus récente et la plus considérable de toutes celles qui ont contribué à nous faire connaître la littérature dramatique de la Chine, au Théâtre chinois de M. Bazin. Il se compose, comme je l’ai dit, de quatre pièces choisies dans des genres différents.

Je commencerai par la Tunique confrontée. IJn riche particulier, sa femme et son fils, sont tranquillement assis dans leur demeure, occupés à boire du vin chaud, en faisant des vers et de l’esprit sur la neige qui tombe à flocons pressés. Le père est saisi de cet enthousiasme poétique qu’inspirent aux Chinois pres-

que tous les accidents de la nature, et qui leur dicte les métaphores hardies et souvent bizarres de leur poésie journalière. Dans son transport, il croit être au printemps, et chante : « S’il en était autrement, comment les feuillesde poirier tomberaient-elles feuille à feuille, comment les fleurs de saule voleraient-elles en tourbillon? Les fleurs de poirier s'entassent et forment un sol argenté; les feuilles de saule s’élèvent au ciel comme une parure ondoyante, et retombent sur la terre, » etc.

C'est dans cette exaltation, produite à la fois par les fumées du vin et celles de la poésie, qu’un Chinois aisé passe de nombreux moments, les plus agréables de son existence.

Cette famille si paisible, si heureuse, recueille, pour son malheur, un inconnu nommé Tchin-hou, au moment où il allait périr de misère et de froid ; le fils de la maison le reconnaît pour son frère adoptif et le présente à sa femme. « Que cette femme est belle! » murmure tout lias l’étranger; et ces mots dévoilent tout à coup ses desseins perfides.

A quelque temps de là, cette charitable famille donne des secours à un malheureux exilé qui se rend, avec un archer, au lieu de sa destination. Tchin-hou, qui trouve très-déplacée la bienfaisance dont il n’est pas l’objet, arrache à ce pauvre diable l'argent et les billets de banque qu'il a reçus. Son mauvais naturel se dessine toujours davantage; il hait celui qui l’a adopté

pour frère et convoite sa belle-sœur; par un conte absurde, il les décide à fuir avec lui dans son pays natal et à quitter leurs vieux parents. Ceux-ci vont attendre les fugitifs au bord du fleuve Jaune, et, après avoir tenté en vain de les retenir, coupent une tunique en deux morceaux et leur en donnent la moitié, en leur disant : « Mes enfants, prenez cette moitié; nous garderons l’autre. Vous penserez à nous quand vous regarderez celte tunique, il vous semblera que vous voyez votre père et votre mère. Nous deux, lorsqu’à force de penser à vous nous en aurons la tète malade et le front brûlant, en voyant cette tunique, ce sera comme si nous vous voyions vous-mêmes. »

Après cette douloureuse et attendrissante séparation , un nouveau malheur vient fondre sur les vieillards délaissés; leur maison brûle, et avec elle toutes leurs richesses sont consumées; ils sont réduits à aller par les rues demander l'aumône en chantant.

Ici commence une série d’aventures et de rencontres romanesques, car ce drame est un drame à événements. Le petit-fils des deux vieillards abandonnés les retrouve dans la misère, à la porte d’un couvent de bonzes, où. devenu un personnage, une excellence, il fait distribuer des aliments aux pauvres. Le banni qu’ils ont soulagé est devenu de son côté chef, et si l’on veut, maire d’un village. On arrête le couple errant et on le conduit devant cet homme. Cependant leur fils, que Tchin-hou croyait avoir noyé dans le

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fleuve Jaune, n'est point mort et reparaît sous le costume d’un prêtre de Bouddha. C’est lui qui, dans la pagode du Sable-dO'r, reçoit ses vieux parents sans en être reconnu. Ceux-ci, toujours occupés de leur fils qu’ils croient avoir perdu, demandent en le nommant qu’on récite pour lui des prières expiatoires, « afin qu'il passe du purgatoire dans le séjour des immortels. » Le prétendu prêtre de Bouddha reconnaît son père et sa mère, et bientôt après retrouve son épouse qu’un pieux et tendre motif amenait aussi dans la pagode; puis son fils, devenu mandarin, arrive au même lieu, conduisant prisonnier le criminel Tchinhou. Enfin le gouverneur de la province vient au nom de l'empereur annoncer la punition du coupable. — Ainsi se termine heureusement ce drame compliqué sur lequel le bouddhisme a mis assez fortement son empreinte.

C’est à la porte d'un couvent bouddhiste que les vieillards retrouvent leur petit-fils; c’est dans un temple bouddhique et sous le costume d’un prêtre de cette religion qu'ils reconnaissent leur fils. Une puissance surnaturelle semble amener tous les personnages à la pagode du Sable-d'Or, où les attend l’accomplissement de leur destinée. Il est remarquable que cette pièce* plus dévote que toutes les autres, soit l’ouvrage d'une courtisane.

C’est une courtisane qui est l'héroïne d'un autre drame traduit par M. Bazin. Elle se nomme Tchang-

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iti-ngo. Un riche négociant est au moment de la prendre pour seconde femme, à la grande mortification de son épouse légitime. 11 n'est pas* facile, pour le pauvre homme, de mettre d’accord les prétentions de ces deux dames. Elles commencent, en vraies Chinoises, par se piquer sur l’étiquette. Tchang-iu-ngo fait ses conditions d'avance : « Je veux maintenant présenter mes hommages à votre femme légitime; je lui témoignerai mon respect par quatre salutations; elle devra recevoir la première assise, se lever à la seconde, et me rendre la troisième et la quatrième. » L’épouse légitime, n’ayant pas les mêmes idées sur les devoirs de la politesse envers la demoiselle, reste sur sa chaise. De là des injures et des coups. Enfin la bonne dame suffoque de colère et expire bientôt. La nouvelle épouse s’enfuit avec un misérable qui croit avoir noyé le pauvre mari. Un général achète l’enfant de celui-ci à la nourrice qui l'a sauvé, pour la somme d’une once ( 7 francs 50 centimes). Au bout de treize ans, son père adoptif se décide à l’éclairer sur son origine; car, dit-il, si je ne le fais pas aujourd'hui, dans quel siècle d'existence pourrai-je lui révéler ce secret si pénible : Je n’ai pas de descendants f II apprend donc au jeune homme son histoire, et ce dernier finit par retrouver son père; la reconnaissance se faitau moyen d’une romance que chante la nourrice et qui contient les aventures de la famille. Les deux coupables retrouvés et sur le point d’être punis se poignardent. En somme, celte compo-

silion est la plus médiocre du recueil. La vente de l'enfant offre seule quelque intérêt.

11 n’en est pas de même du Ressentimetit de Teounyo : cette pièce offre quelques passages d’un pathétique qui ne manque pas d’une certaine grandeur. La malheureuse Teou-ngo est condamnée à mort pour un crime dont elle n’est point coupable. Au moment de son supplice, elle s’adresse au procureur-criminel qui assiste à l'exécution.

« Seigneur ! j'ai une grâce à demander à votre excellence; si elle daigne me l'accorder, je mourrai sans regret.

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