‹ La science et les lettres en OrientChapitre 26 sur 68 · LE SC II A II -N A M E II · texte numérisé non relu

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a Mille récits de tes exploits, lui dit-elle, sont parvenus à mes oreilles. Je sais que tu ne crains ni les lions, ni les crocodiles, ni les mauvais génies. A travers la nuit sombre tu marches seul vers le Touran, tu dors sur le sol ennemi, tu rélis pour ta nourriture un âne sauvage, tu fais pleurer l'air avec ton glaive. Saisi de crainte à cause de toi, l’aigle n'ose voler, et le serpent de mer sort des flots. » La princesse termine l'aveu de sa tendresse en promettant à Ruslem de lui faire retrouver son cheval, et cet argument, réservé pour le dernier, n’est pas, on peut le croire, le moins puissant de ceux qu elle emploie pour obtenir du héros qu'il réponde à son amour.

Rustepa s'éloigne aux premiers rayons du jour, et laisse à la belle Tehminé un bracelet, en lui demandant, si elle a un fils, de le placer au bras de cet enfant. Un fils nait en effet; sa mère lui donne le nom de Zohrab. Un jour il se présente devant elle et lui dit ; « Apprends moi pourquoi je suis plus fort que mes compagnons, pourquoi ma tête s'élève vers le ciel, et quelle est ma race? Quand on me demande quel est mon père, que dois-je répondre? Si tu me caches son nom, je ne te laisserai pas vivante sur la terre. — 0 mon fils! répond la mère épouvantée, réjouis-toi, tu es le fils de Rustem , c'est pour cela que tu es plus grand que le ciel ! >* Mais il ne faut pas que le roi de Touran, Afrasiab, connaisse ce mystère. Elle recommande donc le secret à Zohrab. Celui-ci s’écrie : « Je veux rassem-

bler une armée de braves, je veux aller chercher vengeance dans l’Iran, je précipiterai Kaous du trône, je donnerai à mon père la couronne et l'armée, je le placerai sur le trône royal. » Plein d’enthousiasme pour son glorieux père, Zohrab se met en campagne, et va combattre les Iraniens. Bientôt le roi Kaous envoie chercher Ruslem pour venir ù bout du jeune guerrier, auquel nul ne peut résister.

Iæ destinée, qui menace l'un par l'autre le père et le fils, commence à s'appesantir sur eux à leur insu. Ruslem lue un guerrier louranien que la mère de Zohrah avait secrètement chargé de faire connaître à son fils le héros qui lui avait donné le jour. Un autre trompe le jeune homme, avide de découvrir son père parmi les guerriers de l'Iran qu'il contemple du haut d'un château fort, et qu’on lui nomme, comme Hélène, sur le rempart d’Ilion, nomme les héros de la Grèce à Priam. Bientôt Zohrab s’élance dans la plaine et va demander au roi Kaous le combat singulier contre un de ses braves. C’est Ruslem qui vient répondre à ce défi chevaleresque. Ils combattent. Ruslem s'étonne d’une résistance qu'il n'a pas encore rencontrée. Zohrab éprouve un singulier éloignement à continuer la lutte. Il le dit à Rustem. Rustem ne l'écoute point, et jette autour de son ennemi le lacet dont se servent les héros de Firdousi. Le jeune homme brise le lacet et terrasse le vieux guerrier. Le lendemain môme discours de Zohrab : « Pourquoi combattre?

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Livrons-nous plutôt ensemble aux joies d’un banquet, car mon cœur éprouve pour loi de l'amour... » Mais le vieux Ruslem s'obstine à la guerre, sans vouloir dire son nom à Zohrab.

Zohrab jette à terre son ennemi et se prépare à lui couper la tète. Le rusé Ruslem lui dit : «0 brave! ce n’était pas ainsi que j’avais coutume de faire. La première fois qu’on abat un adversaire, on ne lui coupe pas la tête, môme dans l'emportement de la colère; mais, quand on le renverse pour la seconde fois, alors abattre une tôle, c’est agir en lion. Telle a toujours été mon habitude. » Ce discours persuade Zohrab, et il épargne le vieillard. Le troisième jour a lieu un troisième combat. Celui-ci dure depuis l’aube jusqu’au soir. Enfin Ruslem, après une lutte terrible, fait tomber Zohrab, et lui porte un coup de son poignard. Le jeune homme s’écrie : « C’est mon amour pour mon père qui m'a donné la mort! Je le cherchais. J’aurais voulu voir son visage, et ce désir me

route la vie Mais toi, quand tu nagerais dans les

eaux comme un poisson, quand tu t’enfoncerais dans les ténèbres de la nuit, quand tu volerais dans l'espace comme un oiseau, quand tu te cacherais au ciel parmi les étoiles, tu n'échapperais pas à ta perte, car Rustem le demandera vengeance de ma mort, quand il apprendra que son (ils est venu de Touran, conduit par son amour, et qu'il a été victime de la perlidie d’un vieillard. »

Celte reconnaissance, ainsi amenée, est profondément pathétique. Ce qui ne l’est pas moins, c'est la résignation de Zolirab, qui console son père, c’est la douleur de Ruslem, et surtout celle de la mère de? l’infortuné Zohrab en présence du cercueil de sou fils. « Elle frappa son visage, elle tomba sur la terre, elle ne pouvait plus parler, elle avait perdu tout sentiment; on eût dit que le cours de son sang s’était arrêté. Enfin, la malheureuse revint de son évanouissement, et ses lamentations recommencèrent... Elle prit l'ornement de tète de son fils, et elle pleura. Elle pressa sur son sein les sabots du cheval qui avait porté le héros au jour du combat. L’animal se tenait près d’elle tout étonné; elle lui baisait tour il tour les yeux et la tète, elle baignait ses pieds d'un torrent de sang; elle prit le royal vêtement de Zohrab et l'embrassa comme son enfant. La terre fut rougie du sang de ses yeux. Elle plaça devant elle la cuirasse, la cotte de mailles, l’arc, la lance, la massue et le glaive du jeune homme; elle frappa sa tète de la lourde massue, et, dans l’amertume de ses souvenirs, elle déchira de nouveau son sein; elle prit la selle, et la bride, et le bouclier, et les pressa contre ses joues; elle prit le lacet de Zohrab et le déploya sur la terre. Elle pleura sur tout ce qu'il avait possédé, et se lamenta sans mesure. Elle tira le glaive de Zohrab, coupa la bride du cheval, et le laissa aller en liberté. Elle donna aux pauvres la moitié de scs trésors. Vêtue de noir, elle

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gémit jour et nuit sans relâche, jusqu’à ce que la pauvre désolée expirât dans sa douleur, et fût rejoindre son bien-aimé Zolirab. »

Après la touchante histoire de Zohrab vient celle de Siavesch. C'est la vieille aventure de Phèdre et de l’impératrice du roman des Sept sages. La reine veut séduire le fils de son époux, et, comme la femme de Putiphar, accuse celui qui l’a repoussée. Siavesch sort victorieux de l'épreuve du feu, dont l’origine orientale et non chrélienne est attestée par ce passage et par celui du Ramaijana , dans lequel la belle Sila prouve son innocence par le même moyen.

Bientôt le jeune prince est victime de la générosité des sentiments que Rustem, son maître, lui q inspirés. Le roi des Touraniens, Afrasiab, a fait des proposi 1 ions de paix, et, sur la demande de Siavesch, lui a envoyé cent otages. Kaous, avec son impétuosité ordinaire, condamne les négociations entreprises par son fils et demande les otages pour les pendre. Siavesch ne peut consentir à ce manque de foi, il aime mieux quitter son armée, et, sous un nom supposé, aller cacher sa destinée à la cour d’Afrasiab. Celui-ci l'accueille avec tendresse et lui donne en mariage une de ses filles, bien que les devins aient annoncé qu'un de ses petits-fils doit détruire le pays de Touran, et qu'il craigne, en unissant sa fille à un héros iranien, de hâter l'accomplissement de cette prédiction. Ce-1 pendant Siavesch finit par exciter l'envie du frère

d’Afrasiab, el le roi de Touran lui-même ordonne sa morl.

Mais bientôt naît ce fds annoncé comme le lléau des Touraniens. C’est Khosrou, dans lequel on est porlc à reconnaître Cyrus. Malcolm fait remarquer quelle est, ù travers bien des différences, la coïncidence qui se trouve entre le récit d'Hérodote et celui deFirdousi. « Un petit-fils naît à un roi qui, craignant pour sa propre sûreté, cherche à se défaire de cet enfant et charge de ce soin son ministre. L'enfant est conservé par la personne qui avait ordre de le faire périr. Le monarque le sait et consent à le laisser vivre. Le jeune prince fait ensuite la guerre à son grand-père, dont l’armée se trouve être commandée par le même ministre'. » Certes, ces analogies, sans parler de celle du nom, sont frappantes. On peut remarquer, en outre, l'extrême ressemblance de toute celte histoire avec celle de Romulus, qui disparaît aussi du milieu des siens, comme nous le verrons tout ù l’heure de Khosrou. C'est une raison de plus de ne voir qu’une légende dans ce que racontent les premiers chapitres de Tile-Livc. Les innombrables batailles de Khosrou contre Afrasiab paraissent être un vague souvenir des expéditions de Cyrus contre les Scythes. Xénophon dit positivement’, en deux endroits, que, de son temps, des chants célébraient les aventures et les exploits de

* titulaire de la Perse, par Malcolm, traduction français, p. 534 .

1 Préface de Gœrrcs, p. 153.

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Cyrus. Dans ces chanls populaires se conservait probablement la tradition qui a fourni la base de cette partie du Livre des Rois.

Ici ces guerres, qui, dans la réalité, furent causées par des inimitiés nationales et par les causes politiques et géographiques qui, à toutes les époques, ont mis aux prises les habitants de la Perse et leurs sauvages voisins du nord ; ces guerres ont pour motif la vengeance du meurtre de Siavesch. L'expiation du sang par le sang est le principe des mœurs et des sentiments héroïques de la Perse, comme des mœurs et des sentiments germaniques.

Un fils d'Afrasiab est fait prisonnier par les Iraniens.

Le jeune prince, menacé de la mort, s’écrie qu'il a été l’ami de Siavesch, qu’il a pleuré son malheur et maudit scs meurtriers. Saisi de pitié, un guerrier va porter ces paroles à Ruslem: mais celui-ci, indigné, s’écrie:

« Tu songes peu au sang du noble fils de Kaous. Il faut qu’un chagrin profond soit préparé pour le cœur d'Afrasiab, une peine qui ne s’épuise jamais. »

Au milieu de ces interminables combats se dessine la grande figure de Rustem. Outre la guerre générale, il accomplit encore d’autres exploits qui lui sont particuliers; telle est sa singulière aventure avec le div Akwan. Celui-ci saisit Rustem et l’enlève dans les airs, après quoi il lui demande s’il préfère être jeté dans l’océan ou précipité sur la terre. Ruslem, qui corn- prend la malice du mauvais génie, choisit la terre,

sachant bien que ce sera pour son ennemi une raison de le laisser tomber dans la mer. C’est ce qui arrive en effet; mais le héros tire son glaive de la main droite pour écarter les monstres marins, tandis qu’il nage du bras gauche, et gagne ainsi le rivage.

La tin de Khosrou ne ressemble exactement à aucune des différentes versions de la mort de Cyrus, telle que la racontent les auteurs anciens ; mais, légende pour légende, celle ci est belle et touchante.

Après soixante années de règne, Khosrou est saisi d'une pensée triste, a Jusqu’ici j'ai été juste, mais si j’allais devenir comme Zohak, Tour ou Kaous. » Poursuivi par celte crainte, il demande à Dieu de l’Ôter de ce monde. L’ange Snrosch hii apprend dans un songe que son vœu a été exaucé. Alors le roi rassemble scs guerriers, leur partage ses trésors, nomme un successeur, et se met en route vers la montagne sur le sommet de laquelle il doit disparaitre. Tout le peuple pleure son roi et veut le suivre; Khosrou invite ceux qui l’accompagnent à retourner dans leur patrie. Un petit nombre de braves demeurent. Il leur dit adieu durant la nuit; et, quand l'aurore parait, ils ne trouvent plus leur roi au milieu d'eux. Mais nul de ceux qui ont été témoins de sa disparition merveilleuse ne doit revenir parmi les hommes; surpris par une tourmente, tous périssent, ensevelis sous la neige.

Ce dônoùment semble une altération de la tradition que rapporte Hérodote, et selon laquelle Cyrus aurait

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péri au delà de l’Oxus, pendant une expédition contre les Massagètes. Dans ces contrées septentrionales, il a pu être enseveli sous la neige avec son armée. Seulement la vanité nationale du peuple aurait fait de ce désastre,, d’où personne n’était revenu, le départ mystérieux de Kliosrou pour l'autre monde.

Nous arrivons à des noms connus de l’histoire. A Khosrou, qui est bien vraisemblablement Cyrus, succède Lobrasp, dont le fils, Gustasp, porte certainement le même nom qu’Hystaspe, père de Darius; mais la vérité historique se borne presque aux noms et à quelques rares et incertaines allusions à des faits réels. Gustasp est, dans Firdousi, le héros d’une aventure des plus romanesques. S’étant brouillé avec son père, il fuit déguisé dans le pays de Roum, c'est-à-dire dans l’empire grec, plaît à la fdle de l’empereur (Kaisar), l’épouse, tue un monstre, et revient dans son .pays à la tête d’une armée. Je serais porté à croire que cette histoire romanesque, dans laquelle figure le César de Constantinople, est d’origine plus récente que le reste de la tradition, et ne se lie à aucun des souvenirs antiques de la Perse.

Mais à côté de cet épisode purement fictif se trouve mentionné un événement véritable et d’une haute importance historique, l’établissement de la religion de Zoroastre (Zerduscht). Tout porte à placer la venue de ce grand réformateur vers le temps d’Hystaspe ou de Darius, et c’est sous Gustasp que Firdousi fait ap-

paraître le saint vieillard, pour abolir le culte des idoles et fonder ou plutôt renouveler le culte du feu, qui remonte à Djemschid *. Il apporte la flamme céleste du paradis, où il a conversé avec Dieu. Il vient montrer aux hommes la foi véritable, et leur enseigner la loi. Ces expressions sont remarquables; elles font voir àquel point l’empreinte de l’antique religion de la Perse sur la tradition subsistait encore au temps de Firdousi, après quatre siècles d'islamisme.

Le mahométan Firdousi fait parler Zoroastrc à peu près comme l'eût fait parler un Guèbre. Dans plusieurs endroits de son poème, ses personnages discourent et agissent suivant l’esprit de la religion de Zoroastre. Cependant, malgré les soupçons qui se sont élevés sur son orthodoxie, Firdousi était un musulman sincère. Scs professions de foi sont fréquentes et énergiques. Il n’a donc jamais pu introduire dans la tradition l’esprit du magisme; mais il l'y a souvent conservé : c’est une preuvede sa fidélité pourcette tradition , qu’il l'espectaitet suivait encore, même quand elle s’écartait de sa croyance; c’est un mérite de plus qu’a pour nous son poème.

La mort du vieux roi Lohrasp, massacré à Balkli avec quatre-vingts prêtres qui, le Zend-Avcsta à la main, priaient devant le feu sacré, se rattache évidemment à la tradition ordinaire du massacre des

• r réface de H. Molli, p. 37,

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mages, immolés avec Zoroastre lui-même. Ce qui concerne ce législateur dans le Livre des Rois est ce qu’on possède de plus ancien sur sa vie et sur l'établissement de son culte, et le silence de Firdousi fait justice des fables contenues dans les ouvrages persans postérieurs, fables puériles et très-probablement imaginées plus tard.

Sous le règne de Gustasp parait sur la scène son fds Isfendiar, le plus brillant héros de l'Iran après l’invincible Rustem.

Isfendiar est présenté dans le Livre des Rois comme le grand propagateur de la religion de Zoroastre. Ses conquêtes sont celles du culte nouveau. En outre, on incline à voir en lui Xerxès, fds de Darius Hystaspe, comme Isfendiar est fds de Gustasp. S’il en était ainsi, les expéditions du père et du fils contre les Grecs, ées expéditions dont l’immense appareil a été tant célébré, et probablement tant amplifié par les vainqueurs1, ne seraient représentées dans la tradition persane que par la mention rapide et insouciante d’une expédition d’Isfendiar dans l’ouest. C’est que la tradition nationale n’enregistre pas volontiers les défa>tes, c’est que ces événements si importants pou'1 les destinées de l'Occident se passaient loin du centre de 1 empire

♦ Hérodote, et apr® lui Isocrate et Plutarque, portent le nombre des soldats de Xerxès à cinq millions environ ; mais Diodorc de Sicile, Pline, tElien, s'accordent pour en retrancher les quatre cinquièmes. (Malcolm, llittoire de la Perte, l, 347.)

persan, cl n'y ont retenti que faiblement. I,es luttes ignorées des populations de la Perse contre les populations scythiques, et le rôle qu’ont joué dans ces luttes quelques chefs militaires des provinces du nord et de l’est, voilà ce qui a vécu dans la mémoire des masses, voilà ce qui a inspiré les chants des poêles. 11 n'y avait point de place dans ces chants pour une gtierre qui intéressait la civilisation du monde, mais qui ne touchait pas l'Orient. L'Orient a célébré Rustem et Afrasiab, personnages inconnus à l’Occident; il s'est tu sur Xerxès et sur Thémistocle. Singulières vicissitudes de la renommée! Ce que Pascal dit de la vérité, on peut le dire plus justement de la gloire : Quelques degrés du méridien décident de l'illustration des hommes, célèbres en deçà, ignorés au-delà!

Il y a un singulier rapport entre la destinée d’Isfendiar et celle du fils de Pélèe ; son corps est invulnérable, sauf en un point où la mort doit le frapper. Enchaîné impitoyablement par son père, quand on vient le chercher pour aller guerroyer, il refuse; et on le décide à combattre en lui apprenant la mort d’un ami qui était le Patrocle de cet Achille. Mais ce héros, si brillant qu’il soit, doit tomber sous les coups de Rus- , tem. Le vieux roi a promis à Isfendiar de lui abandonner le sceptre et la couronne; pressé par l’impatience de son fils, il se décide à lui ordonner ü’accomplir un exploit périlleux, d’aller s’emparer de Rustem, et de

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l'amener chargé de liens. Le héros, sous le poids d’un pressentiment sinistre, entreprend, malgré les craintes de sa mère, cette expédition, dont il comprend le vrai motif, et dont il prévoit le triste dénoûment.

Arrivé dans le Scistan, pairie de Rustem, Isfendiar envoie vers lui son fils Bahman et dix mobeds pour lui faire part des ordres du roi et l'engager à s’y soumettre. Lejeune envoyé arrive sur une montagne, au lieu où se plaisait à chasser le héros du Seistan, et de là découvre un homme « qui, par sa taille, ressemblait au mont Bisoutoun. 11 tenait, en guise de massue, un tronc d'arbre, avec lequel il avait tué un âne sauvage; il portait sa proie vers le feu sans effort, comme si c’eût été un oiseau. » Ce géant était Rustem. Rustem embrasse le fils d’isfendiar, et, avant d’entendre son message, l’invite à manger avec lui. Ceci est dans les mœurs homériques et dans les mœurs de l'Orient.

Rustem mange comme un lion, et, quand Bahman a fait son message, il reçoit celte réponse : « Personne ne m'a jamais chargé de liens... Maisviensvers rnoi avec ton armée, nous passerons deux mois ensemble, vivant joyeusement ; nous chasserons et banquetterons ; je t'instruirai dans l’art de la guerre, car tu es jeune et je suis vieux (Rustem a déjà vécu sept siècles). Quand tu voudras me quitter, je t’ouvrirai mes trésors et t’accompagnerai moi-même vers le roi, afin que la haine s’éloigne de son âme. »

Isfendiar répond qu’il ne peut se dispenser d’obéir

ù son père, mais ii ajoute : « Dieu m’est témoin, ô homme pur ! que mon cœur saignera de te voir porter des liens. Le roi m’a promis la couronne ; dès que je l’aurai placée sur ma tête, je te renverrai avec des présents dans la patrie. »

Aucun des deux ne peut céder avec honneur : il faut donc combattre. En attendant, Rustem s'assied à la droite d’Isfendiar sur un siège d’or, et ils se livrent ensemble à la joie du festin. Les deux guerriers se racontent mutuellement la longue histoire de leurs exploits, entremêlée de bravades cordiales et de gaietés héroïques.

a Isfendiar prit en souriant la main de Rustem, et dit : « Tu es plus fort qu’un lion, tu as la poitrine et « les épaules d'un dragon. » En même temps il lui serra la main, de sorte que le sang jaillit sous les ongles; mais l’homme pur demeura immobile. Le vieillard rit du jeune homme, et, prenant sa main, il dit : « Heureux Guslasp! d'avoir un fils tel qu’Isfen- « diar! » En prononçant ces mots, il lui pressa si fortement la main, que le visage du brave devint rouge et que ses ongles ruisselèrent de sang. Isfendiar se prit à rire, et dit : « Rois à celle heure, je te com- « battrai demain ; quand je t'aurai terrassé, je te dé- « livrerai de tout souci et de tout mal, et je te com- « blcrai de richesses. » Rustem répondit en riant : « Ainsi, demain, au lieu de vin, nous verserons du « sang. Homme contre homme, avec le glaive et la

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îir,

« massue, nous accompagnerons le chant de guerre; « alors lu connaîtras ce qu’est le combat des héros. « Je t'enlèverai de ta selle, je le porterai devant mon o père Zal, je te placerai sur* un trône d'or, et je dé- « ploierai mes richesses devant toi, pour que tu choi- « sisses ce qui te plaira. »

Voilà de la courtoisie héroïque, et, en lisant cet entretien des preux de l’Iran, on peut s’écrier comme Aiioste :

Ogran bontà dei cavalieri anticlii!

Le lendemain, les deux champions brisent d’abord leurs lances l’un contre l’autre, puis ils saisissent le glaive et la massue, et s'attaquent avec fureur. Les flèches d’Isfendiar percent la peau de tigre, vêtement jusque-là impénétrable, de Rustem. Le héros et son coursier sont couverts de blessures ; Isfcndiar n'en* a reçu aucune, son corps est fée, comme disaient les romanciers du moyen âge. Rustem, criblé de plaies, n’en traverse pas moins à la nage le fleuve qui le sépare de sa demeure, et il échappe ainsi à son adversaire, qui croyait déjà triompher. Dans sa détresse, il appelle le simurgh, l’oiseau qui a nourri son père et qui protège sa race ; le simurgh vient guérir ses blessures et lui enseigner les moyens de vaincre Isfendiar. Zoroaslre avait enchanté les armes de ce guerrier ; il avait aussi versé une eau magique sur sa tôte pour le

rendre invulnérable ; mais, pendant celle opération, Isfendiar Rvail fermé les yeux, el le charme n’avait pu s’étendre à eux. Ainsi Achille, tenu par le talon tandis qu’on le trempait dans les eaux du Styx ,• était vulnérable seulement par cet endroit ; ainsi la tradition germanique raconte que le sang du dragon dans lequel se lava Sigurd produisit le même effet sur toute sa personne, excepté sur l’espace qu’une feuille de saule, tombée par hasard, couvrit pour son malheur. La coïncidence et la diversité des trois récits méritent d’être remarquées.

Lesimurgh ne se contente pas d’apprendre à Ruslem le secret de la faiblesse d’Isfendiar, il lui découvre le moyen d'en triompher. A une branche d'orme est attachée la vie du fils de Gustasp. Instruit par le simurgh, Rustem coupe le rameau fatal, le durcit au feu, y adapte un fer de flèche, et lance le trait magique dans les yeux d' Isfendiar, qui tombe blessé mortellement.

Ici encore on peut relever une singulière ressemblance de la tradition persane avec la tradition germanique. Quoi de plus semblable à la branched'ormc par laquelle périt Isfendiar, que le rameau de Mistelstein qui tue Balder *?

Le mourant parle à son vainqueur sans haine, et lui confie son fils Bahman : Rustem pleure sur son

' Voyei »ur ce mythe mon analyse des Dieux du Nord, poème d'Œlensclilæger, littérature H Voyage i, p. 93, in-tï. Didier et O*.

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ennemi tombé, et tous pleurent sur Rustem, car les sages ont prédit que le lot de la mort doit échoir à celui qui aura tué Isfendiar. En effet, cette catastrophe approche, et le héros contemporain des générations écoulées, celui qui restait depuis sept siècles debout à côté du trône occupé tour à tour par Kobad, Kaous, Khosrou, Lohrasp, Gustasp, comme s’il eût été une incarnation immortelle du génie héroïque de l'Iran, Rustcm doit tomber à son tour. Mais ce n’est pas la force, c’est la trahison qui l’abattra : dernier rapport de ce personnage avec le héros grec et le héros germanique, avec Achille et Sigefrid.

Un frère de Ruslem, Schégad, concerte avec un roi de Caboul la mort du héros. Le roi de Caboul invite, sous un semblant d'amitié, Rustem à venir le visiter dans ses États ; puis il fait creuser des fosses que l'on remplit de lances, de glaives, de pieux aigus, et qu’on recouvre avec soin de branchages. On sert à rhôte illustre un joyeux festin dans la forêt ; après le festin, le roi de Caboul propose à Rustem une grande chasse; Rustem monte à cheval, et, guidé par le perfide Schégad, arrive au bord d’une des fosses creusées pour le perdre. Raksch flaire la terre fraîchement remuée, se dresse et piétine sans vouloir avancer; mais Rustem, que sa destinée aveugle, le frappe du fouet : la terre cède sous les pieds de Raksch : cheval et cavalier tombent ensemble et sont percés tous deux.

Le héros jette un profond soupir : «On fa appelé le

for!, s'écrie-t-il, et maintenant tues tombé là d’où lu ne peux revenir, et pour toi il n’est plus d’espoir de vengeance. » Cependant il rassemble toute sa vigueur, fait un immense effort , parvient à s’arracher aux pieux qui le transpercent et s’élance hors de la fosse. Là il trouve le traître Schégad, et, plein de ruse à son dernier moment, il lui dit : « Apporte-moi mon arc et place deux flèches devant moi ; il ne convient pas . que je demeure ainsi désarmé : si un lion passait ici cherchant sa proie, je ne pourrais me défendre contre lui. » Schégad fut chercher l’arc, le banda, le plaça près du mourant, et il se réjouissait de la mort de son frère, quand le héros, faible et épuisé de sang, tendit 1 arc et y plaça une (lèche. Schégad craignit le trait et la vengeance de son frère, et il s'élança derrière un arbre; mais l’âge avait enlevé la moelle du tronc, et la flèche perça d un coup l’arbre el Schégad. »

Ainsi Rustem, tué comme Sigefrid, par trahison dans une chasse, comme lui, avant de mourir, a encore la force de se venger de son meurtrier. La ressemblance entre les destinées des deux héros se soutient jusqu’au bout.

A partir de la mort de Rustem, je suis privé du secours qui me soutenait jusqu’ici. M. Gœrres interrompt en cet endroit la version incomplète, mais pleine de vie et de couleur, qu’il a donnée du Livre des Rois. Pour le reste du poème, il se borne à une analyse aride qu'il serait impossible d'analyser elle-même, à

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moins.de tomber dans une extrême sécheresse. Je me contenterai d'indiquer, sans presque les tracer, les linéaments delà tradition. C’est ainsi qu’en géométrie on indique par des points certains contours qui ne font point partie’de la figure, mais qui complètent la démonstration.

A mesure qu’on avance dans la série des siècles, la tradition épique se rapproche davantage de l’histoire, Arlaxerxe Longuemain porte chez Firdousi le même nom, suivi de la même épithète (Ardeschir-Dirasdust); Darab est Darius, seulement on a confondu deux princes de ce nom, le cruel Darius üchus et le prince débonnaire qui fut vaincu par Alexandre. Mais ces confusions sont dans la nature et dans le génie de la tradition populaire. Ainsi, au moyen âge, dans le Charles des romans carlovingiens, on a confondu la lutte de Charles-Martel contre les Sarrasins, la grandeur de Charlemagne et l'impuissance impériale de Ctiarles-lc Chauve et de Charles le Gros.

Pour Alexandre, il a pris place parmi les rois de Perse ; il figure à son rang dans leur histoire. Ici la tradition est juste et fa poésie est vraie. Le Macédonien ne s’était-il pas fait Persan après sa victoire? N'avail-il pas adopté le costume et les mœurs des vaincus? Ne voulait-il pas faire de Babylone le centre d’un grand empire d’Orient? Aussi l’Orient l’a adopté, et dans l’Arabie, dans la Perse et dans l'Inde, sous la tente de l'Afghan et jusqu’aux frontières de la Chine et aux

rives de Java, la renommée de Sékander est aussi grande qu’en Europe, et plus populaire. L’Alexandre de Firdousi n'est pas celui de Quinte-Curce; c'est, à peu de chose près, celui des Gesla Alexamlri Magni du moyen âge, biographies légendaires qu'ont suivies les poèmes chevaleresques. Quand notre Alexandre de Bernai écrivait le sien sous Philippe Auguste, il ne se doutait guère que la plus grande partie des aventures qu’il racontait dans ce vers alexandrin qu’il n’a pas inventé, mais auquel il a donné son nom, avaient été déjà traitées depuis deux siècles, par un poète né dans le pays qu’Alexandre traversa pour aller chez Porus. 11 est curieux de voir l’ilomère persan et le trouvère français se rencontrer aux pieds d’Alexandre.

La source à laquelle tous deux puisaient, à travers différents intermédiaires, était la tradition grecque, telle qu elle était née spontanément dans les diverses parties de l’empire d’Alexandre. Celle tradition, écrite d’abord en grec, passa dans les langues orientales qui devaient plus tard la rendre à l’Occident ; d’autre part , elle fut traduite en latin, et par cette voie tomba dans la littérature vulgaire du moyen âge. Tel fut son prodigieux chemin à travers le monde et à travers les siècles.

Bien que l'origine grecque de la tradition sur Alexandre soit prouvée1, celte Jradilion n’en contient pas

* Voyez préface de M. Molli, page 19 — M. .Mohl cite un passage décisif du Modjmel -ai -Tewarikli

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moins, chez Firdousi, certaines portions incontestablement orientales. Ainsi, ce n’est qu'cn Perse qu'a pu naître l’idée de faire d’Alexandre le fils d’un roi du pays et le frère aîné de Darius, de sorte que la victoire d’Arbèle se trouve n’ètre autre chose que le triomphe de la légitimité. L'orgueil national ne saurait mieux se tirer d une défaite qu’en absorbant ainsi le vainqueur dans le peuple qu’il a conquis.

De temps en temps le récit de Firdousi s’écarte des rjesta et des poèmes de l’Occident , pour donner place à quelques interpolations, surtout arabes; mais, dans l’ensemble, ce récit et celui des yesta s’accordent : ce sont deux échos du même retentissement.

Les successeurs d'Alexandre ne figurent point dans le Livre des Rois. Les annales poétiques de la nationalité persane n'ont pas mentionné ces princes étrangers qui n'héritèrent point de la politique d'Alexandre. Alexandre s’était fait Persan, eux demeurèrent Grecs. La persistance incroyable de la civilisation grecque au centre de l’Asie a été révélée de nos jours par les nombreuses médailles trouvées dans l’Afhganislan et dans la Transoxane, sur lesquelles on voit le type hellénique se maintenir, même sous les rois scylhes, destructeurs des dynasties macédoniennes. Cette époque, purement grecque, manque et devait manquer dans l’épopée persane de Firdousi. Les rois arsacides ou parthes, qui soutinrent de si glorieuses guerres contre

les Romains, en dépil de ces triomphes, ont peu occupé te chantre de la tradition nationale ; c'est qu'euxinèmcs, bien que leur race fût alliée à celle de l’Iran, bien qu'ils eussent délivré le pays de la domination des conquérants grecs, n’ont jamais été considérés par les historiens persans comme ayant continué dans sa pureté l’ancienne civilisation du pays. Ils mêlèrent des superstitions étrangères aux doctrines de Zoroastre; l’unité du vieil empire n'cxislait plus; la Per«e était alors divisée en une foule de principautés. Firdousi dit en parlant des Arsacides : « C’élait comme si aucun roi n’avait gouverné la (erre; ils n’accomplirent rien de grand. Alexandre, ajoute-t-il , l'avait ainsi ordonné, afin que Roum conservât sa splendeur. » Singulière extension de la puissance d'Alexandre à des dynasties qui ont renversé les dynasties fondées par ses successeurs.

L'avénement des Sassanides fut la résurrection de l'unité, de la religion et de la nationalité persane. Ici le poêle est sur le terrain de l’histoire. On retrouve chez-lui à peu près complète la succession réelle des rois de Perse depuis Ardeschir Babekan jusqu’à Yezdejird. Mais dans celte série sont entremêlées bien des fables, bien des histoires merveilleuses et romanesques. En approchant des temps modernes, il semble que la tradition perd de sa naïveté, de sa simplicité, de sa grandeur. Mais, dans celle partie, la maigre analyse de Guerres ne peut suffire, et, pour prononcer,

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