I.E S CH A H-N A M E
sauce du sultan, dont le père avait été esclave, Firdousi s’écriait: <t S’il avait eu un roi pour père, il aurait mis sur ma tète une couronne d'or; s’il avait eu une princesse pour mère, j’aurais eu de l'or et de l’argent jusqu'aux genoux ; mais, comme il n’y avait pas eu de grandeur dans sa famille, il ne peut pas entendre prononcer le nom des grands. »
Le mépris ne saurait être plus poignant ; tout en se vengeant, le poète n’oublie pas de se louer : l’injustice en donne le droit. Un beau mouvement décoléré et de fierté a dicté les paroles suivantes, dont quelques-unes rappellent d’une manière frappante les célèbres vers d'Horace, ainsi imités par Lebrun :
F.nlin, grâce au Dieu qui m'inspire.
Il est fini, ce monument Que jamais ne pourront détruire l.e fer ni le flot écornant.
El Firdousi ne connaissait pas Horace.
« O roi! je t’ai adressé un hommage qui sera le souvenir que tu laisseras dans le monde; les édifices que I on bâtit tombent en ruine par l’effet de la pluie et de l'ardeur du soleil; mais j’ai élevé, dans mon poème, un édifice immense auquel la pluie et le vent ne peuvent nuire. Des siècles passeront sur ce livre, et quiconque aura de l'intelligence le lira Pendant trente
ans, je me suis donné une peine extrême; j’ai fait revivre la Perse par cette œuvre persane, et, si le roi
n'était un avare, j'aurais une place sur le trône. » La satire se terminait ainsi : « Et voici pourquoi j’écris ces vers puissants ; c'est pour que le roi y prenne un conseil, qu'il connaisse dorénavant la force de la parole, qu’il réfléchisse sur l'avis que lui donne un vieillard, qu'il n'aflligeplus d’aulres poêles, et qu’il ait soin de son honneur; car un poète blessé compose une satire, et elle reste jusqu'au jour de la résurrection. Je me plaindrai devant le trône du Dieu très-pur en répandant de la poussière sur ma lélc et en disant : « O Seigneur I brûle son âme dans le feu et entoure de lumière l'âme de ton serviteur qui en est digne! »
Telle est la marche et le mouvement de ce morceau remarquable qui commence par une glorification du poète et finit par l'ironie et l'anathème. Il est d'autant plus important de le noter, que la satire est rare en Orient, où l’hymne abonde. L'Orient est trop grave pour la raillerie légère, et, dans le pays du despotisme, l’invective libre et hardie ne saurait être commune; mais il n'est rien qui puisse contenir la fierté blessée d'un poète.
Le fugitif fut partout poursuivi par la haine de son formidable ennemi. Bagdad môme ne lui fut pas un sûr asile; l'autorité du chef des croyants était faible en présence de ces dynasties guerrières qui s'élevaient sur l’écroulement du kalifat. Une lettre menaçante de Mahmoud força le kalife Kader-Billah à congédier le poète. Celui-ci, chassé de pays en pays parla haine de
Mahmoud, au lieu de s'humilier, s’apprêtait à composer un livre où il voulait éterniser l'injustice du sultan. Le vieux lion, traqué sans merci, allait se retourner et mordre le chasseur, avant de succomber. Un ami prudent lui persuada de n’en rien faire, et s'interposa entre lui et le sultan pour amener une réconciliation. Mahmoud reconnut ses torts, et envoya au poète les pièces d'or jadis promises, et qu’il n’était pas destiné à recevoir. Au moment où les chameaux chargés d'or arrivaient à une des portes de la ville de Thous, patrie de Firdousi, où il s’était hâté de revenir, le convoi funèbre du grand homme, toujours malheureux, sortait par la porte opposée. Réparation tardive et vaine, qui rappelle les couronnes triomphales déposées sur le cercueil du Tasse.
l a noblesse de sentiments dont Firdousi fit preuve lorsqu’il distribua à ceux qui l'entouraient une récompense indigne de lui, avait passé à sa fille, car elle ne daigna pas accepter cet or qui avait causé le malheur de son père ; elle refusa en disant : « Ce que j’ai suffit à mes besoins, et je ne désire point les richesses. » Alors une sœur du poète se rappela qu'il avait désiré, depuis son enfance, bâtir en pierre la digue de Thous, et le vœu de toute sa vie fut du moins accompli.
La destinée de l’Homère persan ne manque donc point d'intérêt et d’une sorte de poésie mélancolique; elle a droit de prendre place à côté de celle de Dante,
do Camoëns, de Torquato, scs émules en malheur cl en génie.
Jusqu’ici j'ai suivi pas à pas le savant Iraductcur de / Firdousi. Tout ce qui précède est tiré de la préface de M. Mohl, dans laquelle on trouve à la fois un modèle de critique historique et littéraire, et une excellente biographie.
Maintenant que, grâce à cette préface, et grâce 5 la traduction de M. Mohl, complétée par l’abrégé de Goures, j’ai pu faire connaître au lecteur la vie du poète et la matière du poème, je vais terminer cette étude par un petit nombre de considérations sur le caractère de l’œuvre de Firdousi, sur les rapports qui la rapprochent et les différences qui la séparent de quelques autres grands monuments du génie épique chez différents peuples ; car, en même temps que Firdousi fut l'écho fidèle de la tradition persane, il fut aussi l'artiste puissant qui sut impr imer à cette tradition le sceau de son propre génie ; il n’en altéra nullement le fond, mais il en détermina la forme. Après avoir apprécié le Livre des Bois comme œuvre historique, on ne saurait donc faire abstraction de son caractère comme œuvre d'art, et c'est sous ce dernier aspect qu’il nous reste à l’envisager.
Le Livre des Bois offre les caractères généraux de la poésie orientale, qui sont l'éclat et la grandeur. Les mœurs dont Firdousi présente le tableau sont empreintes de cette magnificence qu’on a coutume d’at-
LE SOII Ail -.N AM L 11 5H»
Iribuer à l'Orient, et qui avait dû frapper les yeux du poëte à la cour de Mahmoud, de ce conquérant qui avait dépouillé de leurs trésors les temples de l’Inde. Le palais de Feridoun est le palais agrandi et idéalisé de Mahmoud le Ghaznévide : il y a un incroyable éclat dans les peintures qui nous montrent le roi des rois assis sur son trùne, entouré de ses grands tout brodés d'or de la télé aux pieds, avec des massues d’or et des ceintures d or, et toute la terre qui a pris la couleur (lu soleil. L’imagination de Firdousi se complaît dans ces descriptions étincelantes. 11 faut l’avouer, par moments la vue se trouble et se baisse devant tant de flamme. Le lecteur, ami de la beauté sereine, voudrait qu’un nuage vint amortir cet éclat qui l’éblouit : mais ici, comme au désert, le soleil brille incessamment dans le ciel. La poésie de l’Occident n’a point de telles splendeurs, elle éclaire les objets d'un jour plus doux et plus tempéré. L’Occident a ses nuages et ses brumes; mais ce sont les brumes qui produisent les accidents de lumière les plus variés, ce sont les nuages qui font les reflets.
Le style grandiose du dessin n'est pas moins remarquable que la vivacité du coloris. Quel plus grand spectacle que celui de cet empire primitif de Djemschid qui s’étend, non-seulement sur le genre humain , mais encore sur les génies, sur les bûtes des forêts et les oiseaux du ciel ; c’est que, selon les notions orientales, l'idée de l'empire se confond avec l’idée de l u-
nivers. La Chine et la terre s’appellent d’un môme nom, le dessous du ciel ; cette prétention à l’empire universel a été celle des grands peuples de l’antique Orient, des Chinois, des Babyloniens, des Persans. Puis, du fils du ciel, du grand roi, elle a passé un jour à un peuple, le peuple romain ; plus tard elle s’est incarnée de nouveau dans un homme. Chez les Césars, chez les empereurs modernes, c’était toujours, mais restreinte et moins absolue, la conception orientale du souverain empire. Il y a plus : la nature elle-même est soumise, en Orient, au pouvoir suprême qui régit l’humanité. On reproche à l'empereur de la Chine les tremblements de terre et les inondations, comme des désordres et des abus dont il est responsable ; de môme le fondateur et le type vivant de la royauté persane, Üjemschid, commande à tous les êtres : « 11 était ceint de la splendeur royale, et l’univers entier se soumit à lui ; le monde était calme et sans discorde, et les divs, les oiseaux, les péris, lui obéirent. » Quand Kaioumors marcha contre le div noir, « il rassembla les péris, et, parmi les animaux féroces, les tigres, les lions, les loups et les léopards; c’était une armée de bêtes fauves, d’oiseaux et de péris, sous un chef plein de bravoure. » ltien n’est plus majestueux que celle royauté primitive, dont l'autorité, égale et semblable à celle de Dieu même, commande à la création tout entière.
Le gigantesque, trait dominant de l’imagination