LE S C II A 11 - N A H E II
urientale, est nn caractère fréquent de la poésie de Firdousi. 11 dira des approches d’une bataille : a D'un côté était le feu, de l’autre l’ouragan; l’étendard de Kawch était porté devant eux, et le inonde en reçut un reflet jaune, rouge et violet. La face de la terre, couverte de cette multitude, était agitée connue un vaisseau quand s’élèvent les vagues dans la mer de la Chine. Les boucliers couvraient les boucliers dans les plaines et sur les montagnes, et les épées étincelaient comme des flambeaux ; le monde entier était devenu comme une mer de suie au-dessus de laquelle auraient flotté cent mille lampes. On aurait dit que le soleil s’était écarté de sa voie, effrayé du son des clairons et du bruit de l’armée. » Et, pour exprimer la grandeur du carnage: « Le sang rejaillit jusqu'à la lune. »
Ces métaphores colossales dégénèrent souvent en exagérations tellement démesurées, qu’elles approchent du ridicule. Les héros élèvent leurs lentes jusqu’aux nuages; le butin entassé occupe tant de place que la flèche d'un archer ne pourrait passer par-dessus. D'autres fois leur bizarrerie n’est pas sans grâce : « Toute l’armée, avec ses lignes de combat et avec le bruit de ses timbales, était ornée comme une fiancée... Tu aurais dit que c’était un banquet, tant résonnaient les clairons et les trompettes. La plaine devint comme une mer de sang ; tu aurais dit que la face de la terre était couverte de tulipes. » On ne peut exprimer l’effusion du sang par une image à la fois plus hardie et
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plus gracieuse. Ailleurs on trouve ces paroles : « La nuit vint, le ciel fut comme un jardin dont les roses étaient des étoiles. » 11 semble qu'on lit des vers cultos de Caldèron, tant la poésie castillane a été fidèle au génie de la poésie orientale.
Dans certains passages on retrouve un délire d’hyperboles que peut seule enfanter l'imagination effrénée de l’Orient : « Les épées qui étincelaient comme des diamants, les lances qui s’échauffaient dans le sang paraissaient au milieu de la poussière comme des ailes de vautour sur lesquelles le soleil aurait versé du vermillon. L'intérieur du brouillard retentissait du bruit des timbales, et l'âme des épées se rassasiait de sang rouge. » Mais il ne faut pas oublier que celle richesse poétique, qui nous semble à bon droit surabondante, ne coûte aucun effort aux imaginations qui la répandent ; que cette recherche même est naturelle, on pourrait presque dire naïve. Les expressions qui nous paraissent les plus étranges et quelquefois les plus forcées font souvent partie du langage usuel et journalier. Dans le Livre îles Rois, tout beau jeune homme est un cyprès ou un palmier, toute femme une lune, et quelquefois un palmier au visage de lune. Il n’y a dans cette manière de dire rien d'extraordinaire. Malcolm raconte qu'un Persan amusa beaucoup les Anglais de son escorte, en appelant l’un d’ cm palmier (pou date tree). Ce Persan faisait de la poésie héroïque sans le savoir.
En Orient, les dépêches diplomatiques ne sont pas écrites dans un style beaucoup moins figuré que les passages les plus fleuris du Livre des Rois. Je le répète, tout cela n’est guère qu’une habitude de langage qui ne change rien au fond des choses, et on peut juger des sentiments, des mœurs, des caractères qu'invente ou dépeint Firdousi, aussi bien que s’ils étaient exprimés à la manière européenne, en faisant seulement la part d’un certain convenu, dont il faut tenir compte; souvent même on n'a pas à prendre ce soin : l'héroïsme et la passion introduisent, comme malgré le poète et le peuple pour lequel il écrit, une certaine simplicité dans le langage. On a pu le remarquer dans diverses citations que j’ai faites, et entre autres dans tout ce qui se rapporte au pathétique épisode de la mort de Zohak.
Ce qui appartient bien en propre à Firdousi, ce sont les réflexions religieuses et morales qu’il jette quelquefois avec un peu de profusion au travers du récit. Elles sont, en général, empreintes d’une gravité douce et d'une tristesse sérieuse. On n’entend pas sans un certain recueillement la parole désabusée d’un sage « élever parmi la fureur des orages, le choc des populations, l’écroulement des empires.
«O monde! que tu es méchant et de nature perverse ; ce que tu as élevé tu le détruis toi-méme. liegarde ce qu’est devenu Feridoun, le héros qui ravit l'empire au vieux Zohak. Il a régné pendant cinq
siècles, et à la lin il est mort, et sa place est restée vide ; il est mort et a laissé à un autre ce monde fragile, et de sa fortune il n'a emporté que des regrets. Il en sera de même de nous tous, grands et petits, que nous ayons été bergers ou que nous ayons été troupeau. » 11 y a une grande mélancolie dans ces contemplations rapides par lesquelles le poète interrompt un moment la course des événements. Ailleurs il dit : « Au commencement, la vie est un trésor; à sa fin est la peine, et puis il faut quitter cette demeure passagère. »
Unquenda lellus et dormis...
Celte mélancolie se mêle singulièrement à des images gracieuses dans le passage suivant qui précède le récit de la mort de Zolirab, et que je traduis d’après Gœrrcs : « O jeune homme qui m'écoutes, ne détoùrne pas ton visage de l'amour et de la joie, car l'amour et la joie conviennent à la jeunesse; après nous, bien souvent encore doit revenir la saison où la rose brille, où le printemps se renouvelle. Beaucoup de nuages passeront, beaucoup de Heurs se fermeront; ton corps se dissoudra et se mêlera avec la terre noire. » Je trouve un grand charme de tristesse à ce morceau qui commence comme Anacréon et finit comme Job.
Pour achever de faire connaître au lecteur le grand ouvrage dont je viens de l’entretenir, je rapprocherai de la poésie héroïque persane quatre autres poésies