TROISIÈME RELIGION
DE LA CHINE
l-AO-TSEU
Autrefois l'Orient était loin de nous; le voyage de Constantinople èlait un voyage considérable; l lnde apparaissait comme une terre presque inconnue dont on ne savait guère autre chose, sinon qu elle produisait les bayadères et les cachemires. La Chine se montrait aux extrémités du monde comme un pays ridicule et invraisemblable, bon à nous envoyer du thé, de la porcelaine et des magots. Qui avait ouï parler de l'Afghanistan? Qui connaissait Caboul autrement que par les Mille et une nuits ? Aujourd’hui, grâce aux deux puissances de notre époque, la politique et la vapeur, tout a bien changé. On va de Taris à Constantinople en
LA SCIENCE EN OItlENT
liuil jouis, et dans l'Inde en trente. La question d'Orient est devenue la grande question de l’Occident. Le théâtre des affaires humaines se déplace; elles ne se décideront peut-être plus, comme par le passé, en Italie ou en Allemagne, mais en Syrie ou en l’erse. Le sort du monde peut dépendre du siège d’Hèrat ou de Gizni. La bourse de Londres est très-occupée de la prise de l’ékin. A l'heure où j'écris, peut-être les steamers anglais sont-ils sous les murs de cette capitale. Peutêtre la Chine va-t-elle être ouverte, le voile qui cachait son antique et curieuse civilisation soulevé et arraché pour toujours1. Peut-être dans quelques années les touristes européens iront-ils visiter les lacs et les montagnes du Céleste Empire; les hôtels de la rue de Rivoli seront encombrés de mandarins à boutons bleus et à boutons jaunes, et de jeunes bacheliers chinois compléteront leur éducation par un voyage en Suisse ou en Italie.
Jusqu'à ce moment, qui pourrait bien se faire attendre encore, le meilleur moyen de connaître les habitants du Céleste Empire, c’est de traduire leurs livres d'histoire ou de philosophie, leurs romans et leurs drames. Aujourd'hui que la Chine semble se rapprocher de nous, que la guerre entreprise par les Anglais donne à tout ce qui concerne le peuple chinois ce mé-
1 [Depuis que ceci aétééci il, l'Empire du Milieu n vu plusieurs révolutions intérieures, et nos ormes, réunies à celles de l’Angleterre, ont bien réellement ouvert une partie de la ( Aline.]
LA TROISIÈME KEl.Il.lO.N RE LA CHINE H5 rite d 'actualité, comme on dit, auquel le public est si sensible, peut-être consenlira-t-on volontiers à entendre parler d'une des trois doctrines qui se partagent les croyances dans l’Empire du Milieu. 11 faut bien connaître ce que pense ce peuple de deux ou trois cents millions d’àmes, ce peuple dont le visage et le costume sont, j’en conviens, fort différents des nôtres, qui a les yeux obliques et porte les cheveux nattés, mais chez lequel nous devons nous accoutumer à trouver des hommes comme nous, puisque nous sommes à la veille, j’espère, de fraterniser avec ce membre récalcitrant de la famille humaine.
On sait qu'en Chine les lettrés, qui forment toute l’administration de l empire, ne reconnaissent d'autre doctrine que le déisme vague et la morale pratique du législateur Confucius. La masse de la nation se partage entre deux sectes religieuses, les bouddhistes et les tao-ssé , ou sectateurs du tao.
Personne n’ignore que le bouddhisme est une réforme du brahmanisme, laquelle, née et persécutée dans l'indc, s’est répandue à Ccylan, à la Chine, au Japon, au Tibet, chez les nations tartarcs, etc. J'ai déjà eu plusieurs fois occasion de parler du bouddhisme, je n’y reviendrai pas. Aujourd’hui, je veux entretenir mes lecteurs du philosophe qui a fondé la troisième doctrine ayant cours et comptant des partisans nombreux dans l’empire chinois. Cette doctrine est celle du tuo ; ce philosophe est Lao-lseu.
M. Stanislas Julien, qui a donné à l'enseignement du chinois tant de rigueur et de sûreté, vient de publier de l'ouvrage de Lao-tseu, intitulé le Livre de la Voie el de la Vérin, une traduction au moyen de laquelle on peut essayer de pénétrer dans la pensée subtile et souvent extraordinaire de ce philosophe. On peut sc faire une idée des opinions qui sont populaires parmi les sectateurs du lao , avec le secours d’un livre également traduit par M. Julien, le Traité des Récompenses et des Peines, espèce de morale en action à l’usage des tao-ssé.
La doctrine des tao-ssé participe à la fois du système philosophique cl du dogme religieux. « Lao-tseu, dit M. Julien, ouvre la série de dix philosophes célèbres qui ont fleuri en Chine avant l’ôre chrétienne, et dont les œuvres, presque aussi inconnues en Europe que leurs noms, forment une collection de trente-quatre volumes petit in-folio. » En même temps, les sectateurs de Lao-tseu composent une société religieuse avant scs chefs, son culte, ses Superstitions particulières, et autorisée par la tolérance de 1 État.
La religion du lao parait plus ancienne que Laotseu lui-mème. Celui-ci vivait en même temps que Confucius, au sixième siècle avant notre ère. bien longtemps auparavant, il y avait en Chine des sectaires qui s’attribuaient, comme les tao-ssé d'aujourd’hui, la puissance de deviner l’avenir, de procurer l'immortalité, de s'élever au rang des génies, etc. Le I1. Amyot,
LA TROISIÈME RELIGION DE I.A CHINE 117 parlant d'après les idées reçues à la Chine, voit là les devanciers des tao ssé actuels. S’il en était ainsi, Laotseu aurait tiré sa doctrine d une -tradition antérieure, et eut été un réformateur dans son genre, comme Confucius dans le sien ; mais ce que les missionnaires, et en particulier le père Amyot, disent touchant les dogmes des tao-ssé avant Lao-tseu, me semble trop différent des opinions de ce philosophe, telles qu elles sont contenues dans le Livre de la Voie et de la Vertu , pour qu'il soit bien démontré que les anciens sectaires du temps des Tcheou (1122 avant Jésus-Christ) aient pu oflrirunegrande analogie d’opinion avec les fno-ss^des temps postérieurs. Négligeant donc les antiquités de la secte, je ne la ferai dater que de celui qui est regardé généralement par les Chinois comme son fondateur, de Lao-tseu.
Il en est de Lao-tseu comme de la plupart des fondateurs de sectes ou de religions ; tout ce que l’on raconte de lui se borne à un petit nombre de faits certains entourés de beaucoup de fables. Son histoire est plus courte que sa légende. La première ne nous apprend presque rien des circonstances de sa vie, et pas môme le lieu de sa mort. Les légendes en disent davantage. Si l’on en croit celle dont nous devons la traduction à M. St. Julien, Lao-tseu fut conçu par sa mère, comme le Bouddha par la sienne, sans le secours d'un époux, cl, encore comme le Bouddha, il naquit successivement dans plusieurs siècles cl dans diverses condi-
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tiens. Ces imaginations semblent indiennes; le bon sens chinois se montre dans les réflexions qu’elles suggèrent à l’auteur qui les rapporte : « Tous ces récits, dit-il, ont été inventés par des disciples ignorants, épris des choses rares et extraordinaires, qui ont voulu exalter Lao-tseu aux dépens de la vérité*. »
C’est dans cette source suspecte que M. A. Hémusat, infidèle cette fois à la sagesse ordinaire de sa critique, avait puisé l'indication des voyages de Lao -tseu vers l’Occident1, indication très-vague qui lui avait suffi pour assurer que le sage Chinois avait pu aller jusqu’en Syrie et peut-être même visiter Athènes. La conséquence était hardie et les prémisses bien incertaines. M. A. Rémusat avait besoin de celte hypothèse pour rendre raison, par des communications avec l’Occident, de la ressemblance qu’il croyait apercevoir entre les idées de Lao-tseu et celles de Platon, et pour expliquer comment le nom de Jéhovah avait pu passer de la Bible dans le livre du philosophe chinois, où, par une incroyable préoccupation, il s’imaginait le retrouver. M. Julien, appuyé sur le texte et les commentateurs, démontre jusqu'à la dernière évidence que ce rapprochement est illusoire et dénué de tout fondement. M. A. Rémusat raisonnait un peu ce jour-là à la manière de certains missionnaires, hommes du reste dignes du plus grand respect, mais qui voulaient abso-
’ Voyez son Mémoire sur la vie el les opinions de Lao-lseu. {Mélanges asiatiques, t I, p. Kg )