‹ La science et les lettres en OrientChapitre 50 sur 68 · I.E B II A A V A T A - P U R A N A · texte numérisé non relu

I.E B II A A V A T A - P U R A N A

desVédas, incréés, éternels ; et quand le frère aîné est dégradé, il n’y a pas de péché à ce que le frère puîné se marie (ou règne). Alors Santana retourna dans sa capitale, et son frère aîné Dévapi fut dégradé de sa caste pour avoir répété des doctrines contraires aux Védas. Indra (le dieu du ciel) répandit une pluie abondante qui (ut suivie de riches moissons. »

Rien ne saurait mieux que ce récit donner une juste idée de la société indienne. On y voit les brahmanes arbitres souverains de la conscience, et, par là, de l'autorité royale. A leur voix, Santana va déposer la couronne ; mais le prince légitime est atteint d'hérésie. Dès ce moment, il est déchu du trône, comme il est dégradé de sa caste, et le ciel, de concert avec les brahmanes, rend hommageaudroit de Santana, fondésurson orthodoxie. Le gouvernement thèoeralique n'a jamais été pratiqué avec cette rigueur dans notre Occident.

Les sentiments de la nature doivent se taire devant l’ascendant suprême de la caste sacrée. Une mère pardonne au brahmane qui a tué ses enfants pendant leur sommeil, parce qu'un brahmane a toujours un maître spirituel. Le coupable qui est consumé par la malédiction d'un brahmane, est-il dit aussi dans le Bhdgavata ne trouve de pitié ni dans l'enfer, ni parmi les êtres, quels qu'ils soient, au milieu desquels il vient à renaître.

On trouve dans le mèmePourana l’histoire suivante

l'asr. 115

qui fait bien voir la puissance de celte malédiction. Un brahmane était assis dans son ermitage, retenant sa respiration, les yeux fermés, dans l'état d’extase lj loya). Le roi Parikchit, qui s’est égaré, arrive à l’ermitage. Le brahmane, absorbé dans sa contemplation, n'olïre au roi ni le siège de gazon, ni l'offrande de l'eau, ni les paroles bienveillantes. Le roi, irrité, voyant auprès du brahmane un serpent mort, le prend, de colère, avec l’extrémité de son arc, et le lui jette sur l'épaule, puis regagne sa capitale. L'injure était grave. Cependant le brahmane, qui s'était élevé à V indifférence, ne l'aurait point ressentie ; mais son fils, jeune enfant qui jouait avec d’autres enfants, ayant appris l’outrage fait à son père, s’emporte en ces termes contre le roi et contre la caste guerrière des kchattriyas à laquelle ce roi appartient :

« Ali ! la conduite outrageusc de ces radjas, nourris, comme les corbeaux, de ce qu'on leur jette, ressemble à celle des chiens et des esclaves gardiens de la porte qui insultent leur maitre.

« l'n misérable kchaltriya est le gardien de la porte des brahmanes. Comment celui qui se tient à la porte serait-il admis à manger la nourriture du maitre? »

Puis l'enfant du brahmane prononce cette imprécation :

«Dans ce jour, un serpent suscité par moi anéantira ce contempteur des lois, ce brandon de sa race qui nous a fait injure. »

I E BHAGA VATA-Pt'IlANA

Bientôt le roi se repent üe son crime, et désire l'expier parla mort; il va sur les bords du Gange attendre, entouré dé pieux solitaires, que la malédiction qu’il a méritée s'accomplisse, et il s'écrie: Adoration en tous lieux aux brahmanes!

Plusieurs passages des Pouranas n’expriment pas moins que la malédiction de l’enfant citée plus haut un sentiment d’aversion et même de mépris pour la caste guerrière des kchatlriyas; quelquefois même certains passages semblent faire allusion à d anciennes luttes entre les kchatlriyas et les brahmanes, luttes oubliées par l’histoire, mais qui semblent obscurément indiquées dans la tradition par celles de différents dieux et de différents cultes ; tel est ce passage :

« La race des kchaltriyas, que le destin avait multipliée pour le malheur du monde1, celte race qui opprimait les brahmanes et qui avait abandonné la vraie voie, devait sentir les douleurs de l’enfer; le héros magnanime aux forces terribles déracina vingt et une fois, avec sa hache au large tranchant, celle épine de la terre. »

Bien ne donne une plus haute idée de la grandeur et de la puissance des brahmanes que le récit suivant’. Des brahmanes se présenlenLà la porte du palais des dieux. Deux personnages divins ((levas), gardiens du seuil, les repoussent avec injure. Les brah-

1 Rhàyatata-Piirduo, pag. 215 * Ibid., pair. 421 et suit-.

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mânes condamnent ces dieux à descendre sur la (erre. Ceux-ci se reconnaissent coupables, et acceptent le châtiment qui leur est infligé. Ce n'est pas tout. Yiclinou, le dieu suprême, va trouver les brahmanes et leur fait, on peut le dire, les plus humbles excuses. « Je regarde, leur dit-il, comme laite par moi-mème l'injure que vous avez reçue de mes serviteurs... Je me couperais moi-mème le bras si ce bras s’était opposé à vous1... Qui donc, ajoute-t-il, ne supporterait pas les brahmanes, quand moi je porte sur mon aigrette la poussière «le leurs pieds? » L'imagination la plus complaisante ne saurait faire davantage, pour l'apothéose des brahmanes, que de prosterner le créateur à leurs pieds.

Tels sont les principaux traits qui peuvent caractériser les Pouranas, et par eux les Hindous; mais le travail nécessaire pour donner l'intelligence de ces curieux monuments, si l’on n'y prenait garde, tromperait sur leur nature. Afin de faire eonnailre les Pouranas, j’ai considéré successivement dans les deux qui étaient à ma disposition les différentes matières qu'ils traitent, les différents aspects philosophiques et poétiques qu’ils présentent. On est bien obligé de faire ainsi, de décomposer ce qu’on étudie; mais, ce travail accompli, il faut se retourner vers l’œuvre patiemment analysée, et l’embrasser dans son ensemble; car

1 Uhàgnvnta-VnrAna . p:tg. 435.

LE B H A fi A Y A T A - P T K A N A

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jamais fous les éléments de la pensée ne furent à ce point fondus et soudés les uns dans les autres. La poésie des Pouranas a tous les caractères du panthéisme qui l’inspire, une profonde unité de laquelle tout émane, et à laquelle tout revient aboutir, et en même temps une variété infinie de formes toujours changeantes, toujours renouvelées.

Celte poésie, comme le panthéisme indien, est tour à tour cl presque en mémo temps empreinte d’un grossier matérialisme et d'un idéalisme raffiné. L’idée et le symbole, la réflexion et l’imagination, l’abstraction et les images sensibles, sont amalgamés dans cette composition désordonnée. On croit entendre parler tour à tour, ou plutôt tous ensemble, un métaphysicien, un poète et un prêtre, et quelquefois un enfant. Les peintures théologiques sont employées pour exprimer des idées philosophiques: les conceptions les plus hautes interviennent dans des récits fantastiques ou même puérils. Rien ne saurait , je crois, donner du génie indien une idée pluscomplète que la lecture d’un Pourana.

Si je voulais revenir, en terminant, sur les diverses phases de la littérature sanskrite que j 'indiquais au commencement de cet article, je pourrais trouver dans I Inde elle-même l’image des produits littéraires qu’elle a enfantés. L'austére simplicité et l’immuable durée des Védas seraient figurées par les rochers de l’Hirnalaya, qui dominent tout, indestructibles, immobiles,

cl ne portant sur leur tête nue que le ciel étoilé. Les deux grands fleuves qui roulent parallèlement leurs eaux à travers la terre indienne offriraient une image assez ressemblante des deux vastes épopées, le Hdmâijana et le Mahûkhûrata, lleuves aussi, au large sein, à la source mystérieuse comme celle du Gange, au cours majestueux et parfois embarrassé, aux affluents nombreux, aux sinuosités infinies. La poésie de Kalidasa, par les parfums dont elle semble, imprégnée, par l’éclat éblouissant dont elle rayonne, rappelle les forêts embaumées de Ceylan et les mines de Golconde. Enfin les Pouranus offrent l’image de l'Inde tout entière. A l’horizon l'Océan sans bornes et des sommets qui touchent le ciel, au centre ces impénétrables jungles où le voyageur s'égare à chaque pas, mais où la vie, sous toutes les formes, bruit et scintille sur sa tête et à ses pieds; où le cri de mille oiseaux, le murmure de mille insectes, le craquement des vieux troncs et le frôlement des herbes sous les pas des éléphants, remplissent l'oreille de bruits confus, tandis que l’œil contemple le plumage des perroquets et l'éclat des fleurs, s’amuse au balancement des lianes, s’éblouit enfin et se fatigue aux innombrables reflets de cette lumière qui ne se voile et ne se tempère jamais.

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