I.E RAMA Y AN A
De même, dans l'épopée germanique, il csl intéressant de comparer aux chants de l Edda, qui expriment par quelques Irailssublimes les passions barbares dans leur sauvage grandeur, l'ainour de l’or, la .soif de la vengeance, — de comparer, dis-je, à ces chants païens cl barbares le poème à demi-chevaleresque et à demichrétien des Nieheltmgen, poëme où sont racontées des aventures semblables, mais où apparaissent des sentiments d’un autre âge. Il y a aussi deux versions, mais beaucoup moins différentes, du lldmtUjaiia. L’une s’est conservée dans le Bengale, l'autre dans une partie plus septentrionale de l’Inde. C’est celle-ci qu’ont suivie MM. Schlcgel et Lassen; M. Gorresio a choisi la première. Sans balancer ici les mérites des deux rédactions, je dirai seulement que le public ne peut que gagner à cette divergence d’opinions entre les savants éditeurs, puisqu’il aura deux textes au lieu d'un, ce qui lui permettra d'établir d’utiles comparaisons. C est, du reste, l'opinion fort sage de M. Gorresio, et M. Schlegel reconnaît de son côté que les deux rédactions sont très-semblables, ne diffèrent que par quelques détails et ne s’écartent point l’une de l’autre dans la teneur générale du récit. Ainsi il n’y a pas à se soucier beaucoup de savoir quelle est celle qu’on doit préférer, et il faut seulement remercier les éditeurs de nous les faire connaître toutes les deux '.
' On peut reprocher à M. Schlegel d'avoir donné ce qu’il appelle lui-même un texte éclectique au lieu de la reproduction fidèle d'une
Si l'on possédait les épopées indiennes dans un état plus voisin de leur état primitif, le Rûnulyana et surtout le Mahùbhàrata présenteraient une étendue moins considérable. Évidemment bien des épisodes ont été insérés après coup dans la narration. C'est ce qu'aujourd'hui les plus sages critiques de l'Allemagne croient être arrivé pour V Iliade et YOdyssée, et c’est ainsi qu’on explique les contradictions et les discordances d’après lesquelles l'audace ingénieuse de Wolf s'était trop bâtée de nier l’existence d’Homére.
Quelquefois, au contraire, on surprend dans le Rdmdyaiui un travail d’abréviation, qui élague au lieu d'ajouter. Ainsi l'histoire d un adolescent que son père a élevé dans l'ignorance du charme et de la beauté des femmes, et que de séduisantes jeunes filles viennent troubler au sein de sa retraite; celle histoire a été tronquée dans l’une des versions du Râmâyana, parce qu elle n'a pas paru aux anliques éditeurs assez conforme à la gravité de l’ensemble. Ils semblaient pressentir que cet épisode du poème sacré était destiné à ligurer, après beaucoup de siècles, dans un recueil bien frivole; en effet, il est impossible de méconnaître dans un récit du Rdmayâna l'origine de la nouvelle italienne d’où la Fontaine a tiré le conte des Oies du frère Philippe. Ce n’est pas, on le sait, le seul des fabliaux et des apologues qui, au moyen âge, soit venu
îles deux rédactions indiennes. M Gorresio n’a point suivi cet exemple. et les philologues, je crois, l'approuveront
du fond de l’Orient pour fournir plus tard, après avoir couru l’Europe, le sujet d’un conte charmant ou d'une fable exquise au génie insouciant de notre la Fontaine, génie si original par l’exécution, mais qui ne s’est jamais donné la peine d’inventer ce qu’il créait. Ce qu'offre de plus piquant la généalogie du conte que j’ai cité tout à l'heure, c'est qu'à moitié chemin entre l'Inde et la France, il a été recueilli et placé dans une pieuse légende par un saint. Saint Jean de Damas, qui a écrit au septième siècle, sous le nom d 'Histoire de llarlaam et de Josapliut, un roman dévot souvent reproduit au moyen âge, y a inséré le vieux récit que devait rajeunir la Fontaine. Seulement, au lieu de dire au jeune homme que les êtres qui lui ont tant plu sont des oies, le vieillard qu’il interroge lui dit que ce sont des diables, ce qui, de la part de l'auteur, est tout à la fois plus édifiant, plus poli et plus vrai. Celte réponse est aussi plus semblable à celle que le père fait à son fils dans le Rânuhjana. La comparaison des femmes aux mauvais génies, aux démons, c'est l’idée primitive, l'idée orientale; les Oies sont la parodie.
Si, laissant de côté la question des remaniements divers qu’a pu subir la tradition qui est la base du fidmdijana, on veut déterminer à quelle époque elle a pris la forme poétique sous laquelle elle nous apparaît aujourd'hui dans le poème indien ; si, en un mot, on prétend fixer la date de la rédaction définitive de ce poème, on est rejeté vers une assez haute antiquité,
vers une époque antérieure, d’une pari, à la naissance du bouddhisme, qui ne se montre pas encore dans le ft'lmâijiiiia ', et de* l'autre à l'usage où sont depuis longtemps les veuves indiennes de se brûler avec le corps de leurs maris, usage dont il n’est point fait mention dans l'antique poème. Or, cette coutume cruelle était déjà en vigueur, et probablement depuis longtemps, à l’époque d’Alexandre, et, comme l'établissement du bouddhisme remonte pour le moins au sixième siècle avant l’ère chrétienne, voilà la date du Rdmayanâ reculée jusqu’au delà de cette époque. Les plus modérés s’accordent à reporter la composition du poème indien au dixième siècle avant notre ère : M. Corresio va jusqu'au treizième. C’est, dans tous les cas, une antiquité fort respectable, et un monument de cette étendue, conservé soigneusement par l’admiration continue des générations et des siècles, présentant l'image des mœurs, des sentiments, de la civilisation de l'Inde à cette date lointaine, un tel monument est digne, on en conviendra, de fixer l'attention de ceux qui veulent connaître l’humanité sous toutes ses faces et à fous ses âges, sans parler de l’art et de la poésie, intéressés l’un et l’autre à l’étude de cette Iliade colossale dont l'Homère s’appelle Valmiki.
1 Un seul vers dnns tout le poème fait allusion au bouddhisme ^cc vers est rejeté par Schlegcl. Si le bouddhisme eût existé ou temps où le fUimâf/una a été composé, il n’en serait pas question dans un endroit seulement du poème.
LE RANAYANY
On n'en sait pas plus sur l'Homère indien que sur l'ilomère grec; on ignore jusqu'à l'époque où il a vécu; la traditionl'a fait contemporain du héros qu'il a chanté. Dans une introduction poétique placée en tête du Rdmâijaua , il est raconté comment le sage solitaire Valmiki, quand il eut composé son grand poème en l'honneur de Rama, confia le soin de le répandre parmi les hommes à deux jeunes fils de Rama lui-même, lesquels, après avoir enchanté de ces beaux récits les anachorètes des solitudes, firent entendre à leur père sa propre histoire. Il y a dans cette tradition une grâce touchante. Ces deux jeunes gens célébrant ainsi la gloire de leur père en sa présence, ces tendres et pieux rhapsodes font un charmant contraste avec le vieux mendiant aveugle de Chio. M. Gorresio croit la tradition véridique, et pense que Valmiki a été en effet contemporain de Rama. 11 appuie son opinion de l'exemple, selon moi peu applicable ici, deCamoëns chantant des héros et des exploits dont il fut le contemporain. Je pense que les Lusiades et le Rdmdyana sont leproduit d’époques et de sociétés trop distantes pour pouvoir être comparés. Je sais que, dans Y Odyssée, Démodocus chante les événements de la guerre de Troie devant Ulysse, et que les larmes du héros coulent silencieuses tandis qu'il entend célébrer ses propres aventures ; cependant je ne puis admettre pour le Rdmdyana celte coexistence du poêle cl du béros. Il faut toujours qu'il s'écoule un certain temps entre le moment où la tra-
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dition héroïque naît de la réalité et celui où celle tradition, formée et développée parla muse populaire, arrive aux mains du poète habile qui l’arrête et la fixe définitivement en lui donnant la forme durable de l’épopée.
Il y a, bien avant le poêle définitif, des chantres précurseurs qui sont comme des intermédiaires entre lui et la tradition naissante; mais ces chantres ne sont point le poêle. Démodocus n’est pas Homère. Homère n’est venu qu'après Démodocus. De mèmeValmiki n’a pu agir librement sur la tradition, la manier en artiste, que lorsqu’elle était déjà affranchie par le temps du joug qu’impose à l’imaginationle spedaclcdc la réalité présente. La légende, en faisant Valmiki le contemporain de Rama, a voulu indiquer tout au plus qu'aux époques primitives la poésie commence avec les souvenirs, et qu'il y a des chants dès qu’il y a de la gloire.
Cette introduction au Râmtiynna contient une autre tradition louchante aussi gracieuse, non celte fois sur la composition du poème, mais sur l'invention du mètre dans lequel il a été composé, de ce distique indien de I rente-deux syllabes appelé çloka. Ce préambule singulier ne doit pas trop surprendre, car il est de la nature de la poésie indienne de vouloir rendre compte de toutes les origines.
Un jour, le sage Valmiki, après s’être purifié, se promenait dans une forêt. Le regard du solitaire suivait avec complaisance un beau couple de hérons qui marchaient en toute sécurité sur la rive d’un fleuve. Un
LE R AM Aï AN A
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chasseur était cache près de là; il lance un trait, et le héron mâle vient tomber sur le sol et palpite sanglant. Sa compagne désolée voltige et tournoie autour de lui en gémissant. Le solitaire gémit aussi, il prononce une imprécation contre le chasseur, et cette imprécation a pris dans sa bouche la forme du mètre qui sera le mètre indien par excellence, du çloka. Valmiki rentre dans sa hutte, bientôt Krahma en personne y vient visiter le saint solitaire ; mais la présence môme du dieu sur laquelle il s'efforce en vain déconcentrer toutes les puissances de la contemplation, la présence môme du dieu suprême ne peut empêcher Valmiki de répéter à son insu : « Le chasseur a mal fait, il a accompli un destin funeste lorsqu'il a tué sans motif l’oiseau qui murmurait si doucement; » et ces paroles forment un distique, un çloka. llrahma sourit de la préoccupation du sage, et lui ordonne d'employer ce rhythme, qui est né spontanément dans son âme et sur ses lèvres, à célébrer la gloire du grand Uama. Rien n’csl plus profondément indien que ce respect pour la vie des animaux, cette pitié vive et tendre de leurs souffrances et de leur mort. On conçoit qu'une religion dont l'idée fondamentale est l'unité delà substance de tous les êtres, inspire aux Hindous uncalfection fraternelle pour tout ce qui respire. Le langage de la poésie, c’est pour l llindou le langage de la compassion et de la douleur; pour lui, l’émotion inspiratrice est une émotion plaintive, le chant de la Muse est un gémissement.
Rama n’cst pas seulement, comme l’Achille d’Homère, un héros divin, il est un héros-dieu. Rama est la septième incarnation de Vichnou, incarnation étrange, car elle est quadruple. Ce dieu, s’incarnant simultanément dans le seindes trois épouses du roi Dasaratha, naît à la fois sous la forme de quatre princes, dont l’un est Rama. D’autre part, la race royale, de laquelle sort . le héros, remonte à Brahma, né lui-même de l 'essence pure Voilà pour un guerrier une origine bien mythologique et bien métaphysique, c’est-à-dire bien indienne. Rama est soumis aux conditions de l’humanité, il en éprouve les afflictions et en supporte les misères, car c’est un dieu fait homme; mais, selon les idées indiennes, la divinité ne peut tellement s’absorber dans la nature humaine, qu’elle ne reparaisse et ne resplendisse par moments à travers son enveloppe mortelle. Ces éclairs de divinité jettent par intervalle sur le personnage de Rama un singulier éclat. Du reste, le héros de l’épopée sanskrile a laissé dans l’Inde de nombreux vestiges de sa gloire. Les sculptures gigantesques taillées dans les grottes d’Ellora représentent des scènes du Rùmûyana. Les souvenirs populaires, celte suprême consécration des grandes renommées, n’ont pas plus manquéà Rama qu’à Alexandre,
1 Le leate île Schlegcl donne avyacta, qu’il traduit par intcusilm ce qui ne peu! être atteint par les sens. Le tcite de M. Corresio remplace aeyacla par aknsa, l’éther, ce qui est moins philosophique et peut-être à cause décria plus ancien.
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à Charlemagne, à Roland, ces autres héros de l'épopée, dont tant de lieux gardent la mémoire. Comme Alexandre a, selon les traditions orientales, ouvert les portes caspiennes et creusé le détroit de Gibraltar; comme Charlemagne a bâti toutes les vieilles églises du midi de la France; comme Roland a (aillé d’un revers de son épée, dans la cime des Pyrénées, la brèche immense qui porte son nom, tandis que son cheval laissait sur le rocher celte empreinte de son pied que mon guide me montrait hier sur 1a route de Gavarnie, de môme les rochers qui s’élèvent dans la mer, entre la pointe méridionale de l’Inde et l'ile de Ceylan, sont des débris du pont que Rama construisit pour aller chercher dans celte île sa belle épouse, enlevée par un géant1. Ainsi partout les ruines de l’art ou les monuments de la nature sont rattachés à des noms célèbres, et la poésie épique, née de la tradition populaire, Tentante à son tour. C’est un écho qui est répété par un écho.
L’idée fondamentale, le sujet principal du poème indien est la lutte de Rama avec les mauvaises puissances. Son rôle est celui de défenseur des brahmanes, d’exterminateur des monstres, de héros libérateur et sauveur. De là une suite de combats contre des géants,
1 Cnc vieille batelière napolitaine m’a bien affirmé que- les débris du mêle de Pouzzoles, qu’on voit eneore, étaient les restes d’un pont que Pierre Abailard, Pielro bailardo, avait bitli pour plaire à une magicienne. Tel est le sort des noms fameux. Du reste, Héloïse peut se consoler d'étre une sorcière à .Naples, où Virgile est un sorcier.
des géantes, des êtres formidables et surnaturels. Cette suite de combats est amenée par un événement qui répand sur Ilama le plus touchant intérêt. Après de nombreux exploits qui lui ont mérité l'admiration des peuples, Rama va être associé à l’empire par son père, le roi Dasaratha; mais la plus jeune et la plus belle des épouses du vieux roi réclame l'accomplissement d'une promesse imprudente qu'il lui a faite : elle exige que ce soit son fils à elle qui monte sur le trône, et que Rama soit exilé pendant quatorze années. La consternation du roi et de son peuple est profonde, car Rama est l'objet de l'adoration universelle. Le héros, avec une parfaite magnanimité, console son père, scs amis, sa mère. 11 s’éloigne avec son épouse, la belle Sita, qui était née de la terre comme une fleur, et tous deux s'enfoncent dans les forêts, où ils vont mener pendant quatorze ans la vie de solitaires et de pénitents. C’est durant cet exil, volontairement accepté, que Rama accomplit une foule d'exploits, dont le but est fréquemment religieux, et recueille de la bouche des solitaires un grand nombre de traditions concernant les lieux qu’il parcourt ou qu'il habite. L'enseignement mythologique domine toujours l’intérêt épique et humain; la théogonie d'Hésiode est toujours auprès de 1 Iliade d'Homère : c’est là ce qui caractérise l’épopée indienne et la sépare profondément de l'épopée grecque, où l'homme est sur le premier plan, souvent seul avec sa force,