‹ La science et les lettres en OrientChapitre 64 sur 68 · I, E R A SI A Y A N A · texte numérisé non relu

I, E R A SI A Y A N A

ceux qui, par l'cflel de quelque malédictiun, étaient tombés du ciel sur la terre, purifiés de nouveau, remontaient aux demeures éthérées. Les sages divins murmuraient des prières, les musiciens célestes chantaient, les belles Apsaras formaient des chœurs de danse; les troupes de pénitents se réjouissaient. L univers entier était dans l'allégresse; la descente de Gunga remplissait de joie les trois mondes. Le sage roi Bhagirata, assis sur son char, s’avançait au-devant de tous; le Gange le suivait. Traînant ses grands Ilots couronnés d'écume, précipitant sa course rapide et roulant ses impétueux tourbillons, le fleuve semblait suivre le roi en dansant. Arrivés au bord de l’océan, le roi et le fleuve entrèrent dans le sein de la terre par la voie qu’avaient creusée les fils de Sagara. Dès que le fleuve saint eut touché les cendres des Sagarides, ils prirent soudain des formes divines et montèrent au ciel. »

Tels sont les principaux traits de cet étrange et magnifique épisode choisis dans les deux versions que j’ai sous les yeux. Il me parait impossible que, malgré la bizarrerie de certains détails, on ne soit pas frappéd'un grand air de poésie répandu sur ce morceau célèbre. Ce ne sont pas les proportions harmonieuses de l’art grec, ce sont les proportions'giganlesques de l'art oriental; ce n’est pas l'Apollon du Belvédère, ce sont les colosses de Memphis ou de Ninive; ce n'est pas le Parlhénon, c’est Karnac; ce n'est pas l’Olympe, c’est ( Himalaya.

LA SCIENCE EN OlllENT

l’ar la môme raison, il ne faut pas demander à Valmiki d’ôlre un Homère. Il y a bien entre eux quelques rapports; la poésie de tous deux est une poésie non écrite, chantée par des rhapsodes. C'est probablement cette analogiequi avait fait croit e aux Grecs que les Indiens chantaient les poèmes d'Homère traduifs dans leur langue. Il y a môme dans le Rdtntlyana quelques traits d'imagination qui rappellent V Iliade. Les coursiers pleurent le héros; les dieux d’Homère font trois pas, et ils atteignent aux extrémités de l'univers ; de même le dieu Vichnou fait trois pas et franchit les trois mondes. Ici le nombre des pas est expliqué par le nombre des mondes, ce qui semble indiquer l'origine mythologique de l’allure qu'Hornère donne uses dieux; mais ce n'est pas le lieu de s'arrêter à ces ressemblances des mythes indiens et des mythes grecs dont le Râmûyana nous fournirait d'autres exemples', et je me bornerai à quelques rapprochements entre les deux poésies.

Une grande infériorité de la poésie indienne, c’est le vague des descriptions. Un trait pittoresque suffit à Homère pour caractériser une localité ; il n'en est pas de même dans le Rdmdyana. Une énumération souvent assez prolixe de circonstances banales ne laisse

* La vache d'abondance, qui prodigue toutes sortes de biens, pourrait être l'origine de la corne d'abondance. La lutte des Suras et des Asuras ressemble beaucoup A la lutte de6 dieux et des Titans. Indra l'emporte comme Jupiter.

au lecteur aucune impression distincte et individuelle. Toutes les forêts se ressemblent; il y a pour toutes un lieu commun descriptif qui se reproduit avec peu de variations. La peinture de la ville d’Ayodia est trèsfrappante, et, comme je l'ai fait remarquer, donne l'idée d’une civilisation assez avancée; mais rien n’y est particularisé, rien n’v fait connaître la situation et l’aspect d’Ayorlia. Souvent une épithète homérique a suffi pour indiquer aux géographes le site d’une ville grecque. Si les débris de l’antique cité indienne n'en marquaient encore aujourd’hui remplacement, je crois qu'on aurait eu quelque peine à le déterminer, malgré le chapitre entier du Rûm&yana qui porte le titre de Description d'Ayodia et qui a quarante vers.

La sévérité du goût occidental pourrait reprocher aussi à celte riche poésie de l'Inde une prodigalité, une exubérance trop grande d’épithètes et d’images ; on trouve quatre comparaisons de suite pour désigner le même objet. Ainsi la belle Ahalya, devenue invisible par un enchantement, est comparée à une image aérienne et insaisissable formée par Brahma, à une vive flamme que voile la fumée, à la pleine lune entourée de nuages, à la clarté du soleil réfléchi dans l’eau. Chacune de ces comparaisons est ingénieuse, mais c’est trop de moitié. Homère n’en a jamais employé plus de deux pour le même objet. Ailleurs celle accumulation est encore moins heureuse. Le père

181 I.A SCI ESCE ES OlilEST

de Rama est comparé à un serpent, à l'Océan, au soleil qui s’éclipse et à un sage qui a dit un mensonge. Il est un peu difficile de ressembler en même temps à tout cela.

Pour le pathétique, l’épopée indienne peut presque lutter avec l'épopée hellénique. Sans doute elle n’ofl'rc lien, à ma connaissance du moins, qui égale le discours de Priam aux genoux d'Achille. 11 y a même dans les plaintes de la mère de Rama, au moment où le héros s’éloigne, une surabondance qui touche à la déclamation, défaut qui n’approcha jamais de la chaste et sobre muse d’Homère; mais certains passages du Râmdyana ont ce charme d’émotions naïves qui nous attendrit aux adieux d’Hector et d’Andromaquc. Voici comment est raconté le moment où Rama se sépare de son père, qui l’a banni à regret, et dont le cœur est déchiré par cet exil. Le vieux roi a suivi son fils à pied, accompagné de la mère de Rama ; tous deux poussent d’amers gémissements. Rama, ne pouvant souffrir plus longtemps ce cruel spectacle et voulant épargner à son père les déchirements d’une douleur inutile, après avoir jeté à ses vieux parents un dernier regard de tendresse, dit à celui qui guide son char de presser le pas des chevaux. « Alors Rama vit sa misérable mère élevant les bras, gémissant comme une brebis, et chancelant sur la route. Le vieux roi criait au cocher : Arrête-toi. Rama lui disait : Continue d’avancer. Le cocher était comme un homme qui se-

I,E RAMAYANA ' 485

rail suspendu entre le ciel et la terre. Rama lui disait : « Plus cette douleur se prolonge, plus elle est cruelle. Quand tu reverras le roi, tu lui diras : Je n'ai pas entendu la voix. » Et Sumantra, ayant connu la volonté de Rama, après avoir salué tristement le roi, poussa les chevaux en avant... Alors les brahmanes dirent au roi : « Maintenant tu dois cesser de suivre celui que tu désires revoir un jour. » Les paroles des maîtres sacrés entendues, le roi retint scs larmes, et s’arrêta le cœur plein de tristesse et d’angoisse, regardant son lils qui s'éloignait. » Ici tout est simple, touchant, bien pris dans la nature, et les gémissements éperdus de la mère, et la fermeté de Rama dans son affliction, et la douleur poignante du vieux roi, et ses larmes qui s’arrêtent à la voix des brahmanes, et son dernier regard accompagnant de loin le fils qu'on ne lui permet pas de pleurer.

Je m’arrête. Ce qu'on vient de lire suffit, je crois, pour donner une idée générale du Rilmûyana, et de l’intérêt que peuvent offrir la publication et la tra duction de ce grand poème. Du reste, avant d'être traduit en latin par M. Schlcgel, en italien par M. Gorresio, le Rûmâyana l’avait été dans plusieurs langues de l’Orient, entre antres en hindoui, l’un des dialectes populaires de l'Inde '. Je ne sais quelles étaient les facilités qu’offraient ces différentes langues aux

1 Voyei Vttutoire de la HUdratare hindoui et hindountani do M Garni! de Tapsy.

traducteurs du Rdnuhjana , mais je suis bien frappé des obstacles que la nature de la langue sansbrite présentait aux traducteurs européens; aucun autre idiome ne possède au même degré la faculté de former des composés par l’association d’un grand nombre de radicaux, l'n vers sanskrit detrenle-deuxsyllabespeul ne contenir qu’un seul mot. Ce qui ailleurs demande toute une phrase peut être rendu par une seule épithète. En vérité, si M. Jourdain eût connu le sanskrit, il aurait réservé pour ce bel idiome toute l'admiration que lui inspirait le turc, langue qui, à en croire Covielle, dit beaucoup de choses eu peu de paroles , et où maraba sahem veut dire: Ab! que je suis amoureux d'elle ! Sérieusement, le sanskrit possède au plus haut degré la faculté de réunir les mots simples en mots composés. Le grec, l’allemand, le français de Ronsard, > sont les seules langues qui construisent ainsi des vocables formés de plusieurs radicaux ; mais ces langues, en y comprenant la troisième, sont à cet égard d’une extrême timidité, comparées au sanskrit. L’allemand est certainement celle qui, par son génie, se prêle le mieux à reproduire, dans une certaine mesure, cette synthèse puissante, qui donne au sanskrit tant d’ampleur et de majesté. Je m’étonne donc qu’un homme, maître de la langucallemande comme l’était Schlegel, ait préféré se servir du latin pour traduire le Rdmilt/aïui, comme il s'en était déjà servi dans sa version du Rhaf/aead-Giltl. Son latin, du reste, a une certaine

— -Digito

.GoDgle

gravité un peu archaïque, assez en harmonie avec le caractère grandiose de l'épopée primitive Quant à M. fiorresio, il a voulu faire une œuvre nationale, et il s’est servi de la langue italienne, qui, pour la première fois, avait à reproduire les hardiesses et les richesses de la poésie indienne. M. Gorrcsio n’est pas seulement un érudit, il est aussi un écrivain. En même temps que l'indianiste habile fait un choixsavant entre les leçons et les variantes, l'homme d’imagination aspire à transporter dans son idiome maternel les beautés de l'antique idiome: lutte laborieuse et assez semblable à celle que Ruina lui-même soutient contre les géants. C’est aussi contre un géant que lutte M. Gorresio; aussi rassemble-t-il toutes ses forces et toutes ses armes. La langue qu’il manie est trempée aux bonnes sources; on voit qu’elle a été forgée sur la puissante enclume de Dante. Quelques mots comme tartaro, barda, ont peut-être une physionomie un peu classique ou un peu moderne; la difficulté de traduire sans trop de périphrases les épithètes complexes qui abondent dans l'original a entraîné le traducteur à user d'un expédient que je ne lui con' seille pas de renouveler : c'est de rendre par un mol grec de sa composition, lotophijllope, cette désignation

1 Seulement l’empreinte classique cflaco parfois la couleur locale. Les quatuor civium ordines ne prtxluisent pas tout à fait sur l'imagination le même effet que les quatre castes, en sanskrit les quatre couleurs.

poétique : celui ilont les yeux ressemblent aux feuilles du lotus; ce serait, ce me semble, ronsardiser en italien. Je n'aime pas non plus que, pour désigner une des plantes qu elle trouvera dans la forêt, Sita emploie l'expression technique de poa cynosur o'ides. Ce sont là du reste des chicanes bien vétilleuses. En somme, le besoin d’alléger un peu la phrase sanskrile, tout hérissée, pour ainsi dire, de ces grands mots composés dont les racines s’entrelacent comme l’inextricable végétation des jungles de l'Inde, le désir de ne pas arrêter le mouvement général de la période par une trop minutieuse reprodution de tous les détails, n'empêchent pasM. Gorresio d'être unlraducteurtidéleavec élégance, s’il n'est pas littéral jusqu’au scrupule. Je ne doute pas qu'il n’atteigne le but qu'il s’est proposé. En même temps qu’il aura mérité la reconnaissance des indianistes en publiant un bon texte du Râmâyana , il fera lire ce poème d’un bout à l'autre aux gens de lettres et aux gens de goût, et fera partager, du moins en partie, la vive admiration qu’il ressent pour un des plus remarquables produits de l'imagination humaine. Quand il aura achevé sa tâche, quand le poème entier aura paru accompagné d’une introduction qui sera sans doute bien propre à le faire apprécier, je pourrai y revenir et traiter les questions d’histoire, de philosophie et de littérature que cette introduction ne manquera pas de soulever. Pour aujourd’hui, je me hâte do terminer cette rapide excursion dans

LE RAMAYANA

l'Inde, de regagner les bords du Nil, de remonter dans ma barque, que j'ai laissée amarrée devant le temple de Dcnderab, et qui n'attend qu’un souffle de bon vent pour me porter au pied des ruines de Louksor.

HA

un

Page 1