‹ La science et les lettres en OrientChapitre 63 sur 68 · I.E rUMAÏANA · texte numérisé non relu

I.E rUMAÏANA

entrent en pourparlers et en arrangement avec lui. C’est que les personnages divins eux-mémes ne peuvent résister à la toute-puissance que les solitaires puisent dans les vertus de la pénitence; souvent les dieux l'éprouvent à leurs dépens, l’n solitaire qui a à se plaindre de la déesse Ganga (le Gange) la punit en l'avalant; un autre se venge de Siva, roi des dieux, en le mettant, par l'efiicaci lé de la prière, dans l'état où Saturne fut réduit par Jupiter. Tel est le pouvoir que les anachorètes de l'Inde peuvent acquérir par la mortification. L’homme, en réprimant ses sens, devient mailrc de l’univers et supérieur aux dieux. Cette exagération insensée de l’énergie que possède la volonté de l'homme affranchi de ses passions a un côté sublime.

Autre singularité qui caractérise le génie indien : à côté de l'ascétisme est la philosophie. Les brahmanes sont représentés discutant sur la nature dps choses; lun d'eux, pour avoir trop médité sur la misère delà condition humaine, sur le triomphe des méchants cl le malheurdes bons, en est venu à mettre en question l'autorité des Védas. Ainsi, dès ces temps reculés, la spéculation métaphysique revendique ses droits en présence de l'autorité religieuse la plus forte et la plus tyrannique qui fut jamais, et môme le bon sens moral s’est fait jour dans cette poésie tout imprégnée d’extase au point d’y introduire une pensée qui sent son dix-huitième siècle. « Un roi n'obtient

pas le ciel par des sacrifices, maiscnbien gouvernant ses Étals. » Je connais peu d’exemples d’une poésie philosophique plus élevée que celle que respire le passage suivant sur la mort. « Les hommes se réjouissent lorsque le soleil se lève, et, lorsque le soleil se couche, ce devrait être pour eux un avertissement que tout a son aurore et son couchant. Ils se réjouissent du printemps quand tout nous semble jeune et nouveau. Hélas! à mesure que l'année entraîne les saisons, notre vie nous échappe. Comme une goutte de rosée qui tremble sur une fleur de lotus, le bonheur de l’homme est toujours vacillant et près de disparaître; clcomme au sein du grand océan un bois flottant en rencontre un autre, ainsi les êtres se rencontrent un moment sur la terre. » 11 y a dans ces vers une mélancolie pleine de grandeur. Du reste, la grandeur est le caractère de la poésie du Râmûyaua; ce caractère ne l’abandonne jamais. Ln roi sur son trône est comparé au père universel environné par les dieux qui gouvernent le monde. L’arc divin de Siva est si pesant, que huit cents hommes ont peine à le traîner; Rama le soulève facilement, et en le tendant, le brise avec un bruit semblable au fracas d’un rocher qui se précipite, au retentissement de la foudre qu’lndra lance contre le sommet d’une montagne. Nulle part ce caractère de grandeur ne se montre avec plus de puissance cl d’originalité que dans le récit de la descente de la déesse Ganga du ciel sur la terre. Voici les cir-

constances, elles-mêmes fort étranges, qui amènent cet épisode extraordinaire.

Un ancien roi nommé Sagara avait deux épouses; la première lui donna un fils, la seconde lui eu donna soixante-dix mille. J'ai déjà dit que les nombres ne coûtent rien à l’imagination des Hindous. Il advient que Sagara, le père de cette abondante postérité, voulut offrir le sacrifice du cheval. C'est une grande chose que ce sacrifice dans les idées indiennes : les prospérités terrestres et les bénédictions célestes sont attachées à l'accomplissement de cet acte religieux. Celte fois, tout était préparé pour l’offrande, quand un serpent sort de terre, entraîne avec lui la victime et disparait. Les brahmanes sont consternés, l'interruption du rite sacré peut attirer les plus grands malheurs, il faut à toute force retrouver le cheval enlevé par une puissance inconnue. Sagara charge du soin de cette recherche ses soixante-dix mille fils. Aussitôt tous se mettent à creuser et à fouiller la terre ; la terre gémit de douleur. Les fils de Sagara exterminent toutes les créatures qu’ils rencontrent. Les dieux et les génies s’épouvantent et supplient Brahma d'empéchcr que les terribles enfants de Sagara n'achèvent de détruire le monde. Alors fut entendue, semblable au bruit du tonnerre, la voix des robustes fils de Sagara ; après avoir parcouru la terre et l’avoir partout déchirée, ils revinrent à leur père, et lui demandèrent ce qu'ils devaient faire encore. Sagara, rempli de fureur, leur

dit : Creusez, fouillez, el ue revenez que quand vous aurez trouvé le ravisseur du cheval. Les Sagarides recommencent à fendre le sein de la terre. Après avoir trouvé successivement les quatre éléphants qui soutiennent le monde, ils découvrent enfin le ravisseur, c’était Vichnou lui-même. Le cheval paissait à quelque distance; les intrépides lils de Sagara reprochent à Vichnou son larcin et le menacent; mais la bouche du dieu irrité fait entendre un frémissement sourd, et les soixante-dix mille Sagarides sont réduits en poussière. Un petit-fils de Sagara est envoyé à la recherche de ses oncles; il s’enfonce courageusement dans la route souterraine qu’ils ont ouverte, et ne trouve plus rien d'eux qu’un amas de cendres; à cet aspect, il gémit el se livre au désespoir, parce que l’eau manque pour faire à ses parents morts une libation funèbre. Le roi des oiseaux, qui se trouvait être son grand oncle, le console en lui disant que la déesse Ganga descendra des demeures célestes dans les profondeurs de la terre, el que son eau divine, en louchant les cendres des Sagarides, les ranimera. Le jeune homme ramène le cheval à Sagara, qui achève son sacrifice; mais il s'agit maintenant d'accomplir une autre œuvre bien difficile, il faut découvrir un moyen de faire descendre du ciel la déesse Ganga *. Après trente mille ans de règne, Sagara meurt sans l’avoir trouvé.

1 C'est le Gange. M. de Chéiy, dans une brochure spirituelle publiée à l'occasion du Paria de Casimir Delavigne, reprochait au iiocte fran-

Cependant les rois de sa race amassent un grand trésor de mérites par des austérités continuées durant des milliers d'années. A ces anciens rois sont attribuées les macérations auxquelles se soumettent encore aujourd’hui les pénitents de l’Inde. Ils couchent sur le sol humide pendant la saison des pluies, ils tiennent les bras constamment élevés, ils vivent entourés de feux durant l’été. Brahma, touché de ces mortifications, vient trouver dans son ermitage l’arrière-petit-fils de Sagara, — car la pénitence a mis le saint roi sur un pied d’égalité avec le dieu, — et lui annonce que ses prières sont exaucées, que les eaux de la rivière céleste baigneront les cendres des Sagarides, et que ceux-ci, purifiés par cette lustration divine, monteront au ciel. Seulement, dit Brahma, il faut obtenir du dieu Siva qu’il reçoive sur sa tète l’onde qui se précipitera du firmament, car la terre ne pourrait en soutenir la chute et l’impétuosité. Après une année que le roi pénitent passe encore dans des austérités inouïes, Siva consent à recevoir sur sa tète la déesse Ganga tombant du ciel. « Alors le puissant dieu du monde, ayant gravi les sommets de l'ilimalaya et appelant Ganga, la nymphe du ficuvc céleste, lui cria : Descends. La fille aînée de rHimalaya, celle que le monde entier adore, en entendant cet ordre de Siva, fut saisie de colère; rassemblant l’immensité de ses

çais d'avoir fait dire à Néala qu’elle était l'épouse du Gange, le Gange étant une déesse dans la mythologie indienne.

eaux, elle se précipite sur la tôle fortunée du dieu. La déesse se disait : Certainement je pénétrerai jusqu’aux enfers, et j’entraînerai Siva avec mes flots; mais le dieu se dit à son tour : Je saurai l’humilicr. Eu effet, il la laissa, durant des années, s’égarer parmi les boudes de sa chevelure, semblable aux forêts de l’Himalaya; il fallut encore de nouvelles austérités du descendant de Sagara pour délivrer Ganga, prisonnière dans l’immense chevelure de Siva. Enfin celui-ci écarte une boucle de ses cheveux, et le Gange se répand sur la terre, le Gange, fleuve divin, immaculé, qui purifie le monde. Les dieux et les sages célestes, les génies, les bienheureux, s’avancent pour le contempler sur des chars, des chevaux et des éléphants, ou en volant à travers les airs ; des divinités se plongent dans les ondes sacrées, et le grand Brahma lui-même, le père de l’univers, suit le courant divin. Les pierreries qui forment la parure des dieux resplendissent, le ciel sans nuage semble éclairé de mille soleils; des poissons et des dauphins sillonnent l’air en tombant comme des éclairs, et les flots blanchissants d'écume, dispersés dans l’espace, semblent des troupes de cygnes volant sous un ciel d’automne. Ici le fleuve s’élance d’un cours rapide, là il se traîne dans un lit tortueux; ici il s’épanche sur une vaste étendue, là ses eaux sont presque immobiles. Tous les êtres, en se baignant dans les ondes pures qui se sont réunies sur le corps sacré de Siva, étaient lavés de leurs souillures ;

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