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Voyez : Du Progrès des Sciences 'physiologiques, p

les phénomènes physico-chimiques des êtres vivants sont entretenus par les mêmes causes que ceux des corps minéraux. 11 démontra que les anirnaux qui respirent et les métaux que Ton calcine absorbent dans l’air le même principe actif ou vital, l’oxygène, et que l’absence de cet air respirable arrête la calcination aussi bien que la respiration. Dans un autre travail, Lavoisier et Laplace prouvèrent que l’oxygène, en pénétrant dans les êtres vivants, engendre en eux la chaleur organique qui les anime par une véritable combustion semblable à la combustion de nos foyers. L’antique fiction de la vie comparée à une flamme qui brille et s’éteint cessa d’être une simple métaphore pour devenir une réalité scientifique. Ce sont en effet les mêmes conditions chimiques qui alimentent le feu dans la nature inorganique et la vie dans la nature organique.

Si, partant du fait signalé par Lavoisier, nous descendons maintenant dans l’analyse expérimentale des fonctions vitales, nous verrons que dans tous les tissus, dans tous les organes, c’est l’oxygène qui est toujours à la fois l’excitateur

DE LA PHYSIOLOGIE GlllNÉRALE. 123 des phénomènes physico-chimiques et la condition de l’activité fonctionnelle de la matière organisée. L’oxygène pénètre dans les animaux par la surface respiratoire, et la circulation répand la vie dans tous les organes et dans tous les éléments organiques en leur distribuant l’oxygène dissous dans le sang artériel. C’est pourquoi le sang veineux ou sang privé d’oxygène amène la mort des éléments organiques^ tandis que la transfusion du sang oxygéné est la seule transfusion vivifiante, ainsi que cela est connu depuis longtemps. Lorsqu’on injecte du sang oxygéné dans les tissus musculaires, nerveux, glandulaires, cérébraux, dont les propriétés vitales sont éteintes ou considérablement amoindries, on voit, sous l’influence de ce liquide oxygéné, chaque tissu reprendre ses propriétés vitales spéciales. Le muscle reprend sa contractilité; la motricité et la sensibilité reviennent dans les nerfs, et les facultés cérébrales reparaissent dans le cerveau. En injectant par exemple du sang oxygéné par la carotide dans la tête d’un chien décapité, on voit revenir peu à peu non-seulement les propriétés vitales des

muscles, des glandes, des nerfs, mais on voit revenir également celles du cerveau; la tête reprend sa sensibilité, les glandes sécrètent, et l’animal exécute des mouvements de la face et des yeux qui paraissent dirigés par la volonté.

Quand, sous l’influence de l’oxygène, nous voyons revenir la contractilité dans un muscle, la motricité et la sensibilité dans les nerfs, cela ne nous semble pas surprenant; mais quand nous voyons que l’oxygène fait reparaître l’expression de l’intelligence dans le cerveau, l’expérience nous frappe toujours comme quelque chose de merveilleux et d’incompréhensible.

C’est pourtant au fond toujours la même chose, et ce qui se passe pour le cerveau ne nous semble extraordinaire que parce que nous confondons les causes avec les conditions des phénomènes. Nous croyons à tort que le déterminisme dans la science mène à conclure que la matière engendre les phénomènes que ces propriétés manifestent, et cependant nous répugnons instinctivement à admettre que la matière puisse avoir par elle-même la faculté de penser, de sentir. En effet, dès que nous avons reconnu

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. 125 plus haut que la matière organisée est dépourvue de spontanéité comme la matière brute^ elle ne peut pas plus qu’elle avoir conscience des phénomènes qu’elle présente.

Pour le physiologiste qui se fait une juste idée des phénomènes vitaux, le rétablissement de la vie et de l’intelligence dans une tête sous l’influence de la tranfusion du sang oxygéné n’a absolument rien d’anormal ou d’étonnant; c’est le contraire qui le surprendrait. En effet, le cerveau est un mécanisme conçu et organisé de façon à manifester les phénomènes intellectuels par l’ensemble d’un certain nombre de conditions. Or, si l’on enlève une de ces conditions (l’oxygène du sang par exemple), il est bien certain qu’on ne saurait concevoir que le mécanisme puisse continuer de fonctionner; mais si l’on restitue la circulation sanguine oxygénée avec les précautions exigées, telles qu’une température et une pression convenables, et avant que les éléments cérébraux soient altérés, il n’est pas moins nécessaire que le mécanisme cérébral reprenne ses fonctions normales.

Les mécanismes vitaux, en tant que mécanismes, ne diffèrent pas des mécanismes non vitaux.

Si dans une horloge électrique, par exemple, on enlevait l’acide de la pile, on ne concevrait pas que le mécanisme continuât de marcher; mais, si l’on restituait ensuite convenablement l’acide supprimé, on ne comprendrait pas non plus que le mécanisme se refusât à reprendre son mouvement. Cependant on ne se croirait pas obligé pour cela de conclure que la cause de la division du temps en heures, en minutes, en secondes, indiquées par l’horloge, réside dans les qualités de l’acide ou dans les propriétés du cuivre ou de la matière qui constitue les aiguilles et les rouages du mécanisme.

De même, si l’on voit l’intelligence revenir dans un cerveau et dans une physionomie auxquels on rend le sang oxygéné qui leur manquait pour fonctionner, on aurait tort d’y voir la preuve que la conscience et l’intelligence sont dans l’oxygène du sang ou dans la matière cérébrale.

Les mécanismes vitaux, ainsi que nous l’avons

Dfl LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. 127 déjà dit, sont passifs comme les mécanismes non vitaux. Les uns et les autres ne font qu’exprimer ou manifester l’idée qui les a conçus et créés.

En résumé, nous n’avons à constater dans tout ce qui précède que les conditions d’un déterminisme physico-chimique nécessaire pour la manifestation des phénomènes vitaux aussi bien que pour la manifestation des phénomènes minéraux. Nous ne saurions donc y chercher des explications qui aboutiraient à un matérialisme absurde ou vide de sens.

L’organisme animal n’est en réalité qu’une machine vivante qui fonctionne suivant les lois de la mécanique et de la physico-chimie ordinaires et à l’aide des procédés particuliers qui sont spéciaux aux instruments vitaux consti-

tués par la matière organisée ; mais les êtres vivants ont en outre pour caractère essentiel d’être périssables ou mortels. Ils doivent se renouveler et se succéder, car ils ne sont que les représentants passagers de la vie, qui est éternelle.

Il nous reste à parler maintenant des phénomènes de rénovation organique, qui ont toujours été considérés comme les phénomènes de la vie les plus mystérieux, par conséquent les plus irréductibles aux lois physico-chimiques et les plus difficiles à régir.

L’évolution d’un être nouveau, ainsi que sa nutrition, sont de véritables créations organiques qui s’accomplissent sous nos yeux. Toutefois ces phénomènes de création organique ne peuvent s’appliquer qu’à l’arrangement moléculaire matériel spécial qui caractérise la matière organisée, car les corps chimiques élémentaires qui composent la matière organisée sont absolument les mêmes que ceux qui forment la matière inorganique. Au point de vue chimique, la création de la matière vivante ne serait donc encore ici que le reflet des combinaisons mi-

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. 129 nérales sans nombre qui ont lieu dans le monde cosmique par suite d’arrangements moléculaires nouveaux et de mutations chimiques particulières qui s’opèrent incessamment autour de nous. Quant à la création primitive, elle nous échappe complètement dans tous les cas. Dans le monde tel que la science le connaît, rien ne se crée, rien ne se perd; il n’y a que des échanges et des transformations de matières et de forces qui se succèdent et s’équivalent d’une manière nécessaire et constante dans l’apparition des phénomènes de la nature.

Les corps vivants sont des composés instables qui se désorganisent sans cesse sous les influences cosmiques qui les entourent; ils ne vivent qu’à cette condition, et les organes formés par la matière vivante s’usent et se détruisent comme les organes formés par la matière inerte. Pour que la vie continue, il faut donc que la matière organisée qui forme les éléments histologiques se renouvelle constamment à mesure qu elle se décompose, de sorte que 1 on peut regarder la cause de la vie comme résidant véritablement dans la puissance d’organisation

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qui crée la machine vivante et répare ses pertes

incessantes.

Les anciens physiologistes animistes et vitalistes avaient bien aperçu cette double face que représentent les phénomènes des êtres vivants. C’est pourquoi ils admettaient qu’un principe intérieur de la vie, qui était le principe créateur ou régénérateur, se trouvait en lutte avec les forces physico-chimiques extérieures qui constituent les agents destructeurs de l’organisme. Toutefois, si les influences physico-chimiques extérieures sont les causes de la mort ou de désorganisation de la matière vivante, cela ne veut pas dire, comme l’ont cru les vitalistes, qu’il y ait incompatibilité entre les phénomènes de la vie et les phénomènes physico-chimiques; il y a au contraire, comme nous l’avons vu, harmonie parfaite et nécessaire, car les causes qui détruisent la matière organisée sont celles qui la font vivre, c’est-à-dire manifester ses propriétés. Cela ne prouve pas davantage qu’il y ait combat ou lutte entre deux principes opposés, l’un de vie, qui résiste, l’autre de mort, qui attaque et finit toujours

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE, par être victorieux. En un mot^ il n’y a pas dans les corps vivants deux ordres de forces séparées et opposées par la nature de leurs phénomènes, les unes qui créent la matière organisée avec ses propriétés caractéristiques, les autres qui la détruisent en la faisant servir aux manifestations vitales ; il n’y a que des éléments histologiques qui fonctionnent évolutivement et tous suivant une même loi.

Nous savons qu’il y a des éléments musculaires, nerveux, glandulaires, qui servent aux manifestations des phénomènes de sensibilité, de mouvement, de sécrétion. J1 y a de même des éléments ovariques et plasmatiques qui ont pour propriété de créer les êtres nouveaux et d’entretenir par la nutrition les mécanismes vitaux ; mais ces éléments créateurs et nutritifs, comme les autres, s’usent et meurent en accomplissant leurs fonctions, qui donnent ellesmêmes les conditions d’une rénovation incessante. De même dans le jeu d’une machine inerte les ouvriers se fatiguent et dépensent aussi bien leurs forces, soit qu’ils travaillent à construire et à réparer les rouages de cette ma-

chine, soit qu’ils travaillent à les faire fonctionner et à les user. Les phénomènes d’organogénèse ou de création organique ne sont donc ni plus ni moins mystérieux pour le physiologiste que tous les autres. Ils résident dans des éléments histologiques caractérisés, et ils ont leurs conditions physico-chimiques d’existence bien déterminées.

L’élément de création organique des êtres vivants est une cellule microscopique, Vomie ou le germe. Cet élément est sans contredit le plus merveilleux de tous, car nous voyons qu’il a pour fonction de produire un organisme tout entier.

On ne s’étonne plus des phénomènes qu’on a sans cesse sous les yeux; comme dit Montaigne, « l’habitude en ôte l’étrangeté. » Cependant qu’y a-t-il de plus extraordinaire que cette création organique à laquelle nous assistons, et comment pouvons-nous la rattacher à des propriétés inhérentes à la matière qui constitue l’œuf?

Quand la physiologie générale veut se rendre compte de la force musculaire par exemple.

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. 133 elle constate qu’une substance contractile vient agir directement en vertu des propriétés inhérentes a sa constitution physique ou chimique 5 mais^ quand il s agit d une évolution organique qui est dans le futur, nous ne comprenons plus cette propriété de matière à longue portée.

L’œuf est un devenir, il représente une sorte de formule organique qui résume l’être dont il procède et dont il a gardé en quelque sorte le souvenir évolutif.

Les phénomènes de création organique des êtres vivants me semblent bien de nature à démontrer une idée que j’ai déjà indiquée, à savoir que la matière n’engendre pas les phénomènes quelle manifeste. Elle n’est que le substratum et ne fait absolument que donner aux phénomènes leurs conditions de manifestation, seul intermédiaire par lequel le physiologiste peut agir sur les phénomènes de la vie. C’est pourquoi ces conditions doivent être soumises à un déterminisme absolu et rigoureux, qui constitue le principe fondamental de toutes les sciences expérimentales. L’œuf ou le germe est un centre puissant d’action nutritive, et c’est à

CLAUDE BERNARD

ce titre qu’il fournit les conditions pour la réalisation d’une idée créatrice qui se transmet par hérédité ou par tradition organique. L’œuf, en présidant à la création de l’organisme, opère le renouvellement des êtres, et devient par suite la condition primordiale de tous les phénomènes ultérieurs de la vie.

Quand on observe l’évolution ou la création d’un être vivant dans l’œuf, on voit clairement que son organisation est la conséquence d’une loi organogénique qui préexiste d’après-une idée préconçue, et qui s’est transmise par tradition organique d’un être à l’autre. On pourrait trouver dans l étude expérimentale des phénomènes d’histogenèse et d’organisation la justification des paroles de Gœthe, qui compare la nature à un grand artiste. C’est qu’en effet la nature et l’artiste semblent procéder de même dans la manifestation de l’idée créatrice de leur œuvre.

Nous voyons dans l’évolution apparaître une simple ébauche de l’être avant toute organisation. Les contours du corps et des organes sont d’abord simplement arrêtés, en commençant, bien entendu, par les échafaudages organiques

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. 135 provisoires qui serviront d’appareils fonctionnels temporaires au fœtus. Aucun tissu n’est d’abord distinct, toute la masse n’est constituée que par des cellules plasmatiques ou embryonnaires ; mais dans ce canevas vital est tracé le dessin idéal d’une organisation encore invisible pour nous, qui a assigné d’avance à chaque partie, à chaque élément, sa place, sa structure et ses propriétés. Là où doivent être des vaisseaux sanguins, des nerfs, des muscles, des os, les cellules embryonnaires se changent en globules de sang, en tissus artériels, veineux, musculaires, nerveux et osseux. L’organisation ne se réalise pas d’emblée; d’abord vague et seulement ébauchée, elle ne se perfectionne que par différenciations élémentaires, c’est-à-dire par un fini dans le détail de plus en plus achevé.

Ce n’est pas tout : cette puissance créatrice ou organisatrice n’existe pas seulement au début de la vie dans l’œuf, l’embryon ouïe fœtus; elle poursuit son œuvre chez l’adulte, en présidant aux manifestations des phénomènes vitaux, car c’est elle qui entretient par la nutri-

tion et renouvelle d’une manière incessante la matière et les propriétés des éléments organiques de la machine vivante. La nutrition n’est donc rien autre chose que cette puissance génératrice continuée et s’affaiblissant de plus en plus. C’est pourquoi il faut comprendre sous la dénomination de phénomènes organotrophiques tous les phénomènes d’organisation, de nutrition ou sécrétion organique chez l’embryon, le fœtus, l’adulte, parce qu’ils sont toujours soumis à une seule et même loi.

Les conditions physico-chimiques ambiantes règlent les manifestations vitales du germe ou de l’ovule comme celles de tous les autres éléments organiques.

Nous avons vu précédemment que la présence de l’oxygène provoque les manifestations des phénomènes de contraction dans les muscles, de motricité et de sensibilité dans les nerfs, d intelligence dans le cerveau. L’oxygène conserve encore ici la même influence sur la manifestation de l’idée créatrice ou évolutive renfermée dans l’œuf. Si l’ovule ne reçoit pas l’action directe ou indirecte de l’oxygène, l’évolu-

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. 137 lion ne peut avoir lieu. Quand l’incubation est intérieure, dans rutérus, l’oxygène arrive par le sang; quand l’évolution est extérieure, l’oxygène arrive directement par l’air. Si l’on vernit un œuf de poule afin d’empêcher l’air de pénétrer par les pores de la coquille, l’ovule qu’il contient ne peut se développer et créer un être nouveau ; de même, si l’on opère l'incubation de l’œuf d’oiseau dans un air confiné, l’évolution n’a lieu que quand l’oxygène existe dans l’air, et elle s’arrête, si l’on soustrait ce gaz du milieu d’incubation.

En résumé, nous voyons que le physiologiste, en s’adressant aux conditions de vitalité des divers éléments histologiques, a la possibilité d’exercer son empire sur tous les phénomènes vitaux, de quelque nature qu’ils soient.

La vie est une cause première qui nous échappe comme toutes les causes premières, et dont la science expérimentale n’a pas à se préoccuper; mais toutes les manifestations vitales, depuis la simple contraction musculaire jusqu’à l’expression de l’intelligence et à 1 apparition de l’idée créatrice organique, ont chez

les êtres vivants des conditions physico-chimiques d’existence bien déterminées que nous pouvons saisir, et sur lesquelles nous pouvons agir pour régler les phénomènes auxquels président les éléments histologiques.

La physiologie a donc une base expérimentale tout aussi réelle et tout aussi solide que les sciences expérimentales des corps bruts. Son problème est sans doute très-complexe ; mais, comme on le voit, elle ne rêve point une chimère en poursuivant la conquête de la nature vivante.

L’homme a entre les ^mains les instruments de sa puissance sur les êtres vivants. Il en acquiert chaque jour la preuve en voyant les actions toxiques et médicamenteuses si variées qu’il provoque dans l’organisme *. La physiologie nous apprend que les poisons et les médicaments ne sont actifs que parce qu’ils pénètrent dans le sang, c’est-à-dire dans le milieu intérieur où vivent les éléments organiques.

D’un autre côté, la vitalité des éléments ne

1. Cl. Bernard, Leçons sur les effets des substances toxiques et médicamenteuses. Paris, 1857.

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. 139 peut être modifiée qu’autant que la substance active produit autour d’eux des modifications physico-chimiques déterminées, d’où il suit que le problème du physiologiste consiste à connaître quelles sont les modifications physicochimiques spéciales qui favorisent, troublent ou détruisent les propriétés des divers éléments histologiques; mais, outre les actions immédiates produites par les agents modificateurs énergiques, poisons ou médicaments, le physiologiste peut encore exercer une action profonde et durable sur les organismes vivants en modifiant les éléments histologiques au moyen de la nutrition.

On produit par la nutrition ou par la culture des modifications considérables et bien connues dans les organismes végétaux. On crée ainsi des variétés dans l’espèce, et même des espèces nouvelles. Chez les animaux il en est de même, et nous savons, par exemple, que la production de la sexualité et beaucoup d’autres modifications organiques importantes se réduisent à des questions d’alimentation et de nutrition embryonnaire.

Les éléments histologiques ne suivent la tradition organique des êtres dont ils procèdent qu’autant qu’ils se trouvent placés dans des conditions convenables de nutrition. Une simple cellule animale ou végétale qui, dans certaines circonstances, peut rester indifférente prend un développement nouveau, si l’on vient à changer les conditions nutritives. En modifiant les milieux intérieurs nutritifs, et en prenant la matière organisée en quelque sorte à l’état naissant, on peut espérer changer sa direction évolutive et par conséquent son expression organique finale.

En un mot, rien ne s’oppose à ce que nous puissions ainsi produire de nouvelles espèces organisées, de même que nous créons de nouvelles espèces minérales, c’est-à-dire que nous ferions apparaître des formes organisées qui existent virtuellement dans les lois organogéniques, mais que la nature n’a point encore

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE

Jusqu’à présent, toutes les actions modificatrices de l’homme sur l’organisation des êtres vivants sont encore très-bornées, et ne sont que l’œuvre d’un grossier empirisme. Ici comm^ partout, c’est l’observation empirique qui doit nous tracer la route scientifique. La science^ commence seulement à pénétrer dans l’étude des phénomènes de la vie; mais elle marche dans une voie qui lui permettra certainement d’éclairer avec le temps toutes les obscurités qui couvrent maintenant les divers problèmes de la physiologie générale.

La physiologie est destinée à servir de base à toutes les sciences qui veulent arriver à régir les phénomènes de la nature vivante; ces sciences intéressent par conséquent l’humanité au plus haut degré.

L’agriculture ne saurait se fonder sur les seules sciences naturelles. Elle s’appuie nécessairement sur les sciences expérimentales, sur la physique et la chimie d'un côté et sur la physiologie animale et végétale de l’autre.

L’hygiène et la médecine d’ohsorvation, fondées par Hippocrate depuis vingt-trois siècles, ne pourront donner naissance à la médecine expérimentale et sortir de l’empirisme que lorsque la physiologie expérimentale leur fournira le point d’appui qui leur manque.

La physiologie est donc une science nouvelle sur laquelle on doit fonder les plus légitimes espérances, et que l’on doit protéger et développer le plus possible.

Tout ce que nous avons dit en commençant sur la nécessité de séparer dans les sciences biologiques le problème des sciences naturelles du problème des sciences expérimentales, ne se rapporte point seulement à une distinction purement théorique qu’il convient de faire entre la physiologie d’une part, la zoologie et la phytologie ou botanique de l’autre; il s’agit encore d’une séparation pratique [qu’il faut établir

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. 143 entre ces sciences et qui est destinée à exercer la plus grande influence sur leurs progrès réciproques.

Les sciences procèdent analytiquement dans leur développement; c’est pourquoi il s’est établi successivement des divisions et des subdivisions scientifiques qui continuent encore ; mais en se divisant et en se subdivisant, les sciences ne font que s’accroître et s’épanouir en des problèmes nouveaux qui s’engendrent les uns les autres sans se confondre ni s’amoindrir. Le problème des sciences naturelles biologiques ne perdra rien de son importance en se séparant du problème des sciences expérimentales physiologiques. Au contraire, les deux ordres de sciences ne s’en développeront que plus librement et avec plus d’éclat; mais la physiologie expérimentale, constituant un plus jeune rameau de l’arbre scientifique, tire nécessairement la sève du tronc et des branches inférieures des sciences biologiques : d’où il suit que les progrès particuliers de cette dernière science doivent être considérés non-seulement comme des résultats dus à la culture d’une

science distincte, mais encore comme le fruit de l’évolution totale des autres sciences biologiques.

La physiologie expérimentale, ayant son problème spécial, constitue une science expérimentale autonome qui, dans l'ordre des sciences biologiques, est tout aussi distincte et indépendante de la zoologie et de la botanique que la chimie, dans l’ordre des sciences minérales, est indépendante de la géologie et de la minéralogie. Dès lors la physiologie expérimentale doit posséder ses moyens particuliers de travail scientifique, séparés de ceux de la zoologie et de la botanique. C’est là un point capital dans la question qui nous occupe.

Un des obstacles que la physiologie expérimentale a dû rencontrer nécessairement dans son évolution, c’est l’antagonisme des naturalistes, — zoologistes, botanistes, anatomistes, — qui, pensant que la physiologie rentrait dans leur domaine et leur appartenait, réclamaient pour leurs musées et leurs collections toutes les améliorations à faire dans les sciences biologiques, et s’opposaient à la création

DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE. 145 de laboratoires indépendants et de chaires spéciales de physiologie. C’est une loi commune dans les sciences comme dans toutes les insti • tutions humaines que le progrès ne se fasse que par la lutte ou tout au moins à la suite d’efforts longtemps répétés; mais aujourd’hui la physiologie a conquis l’indépendance scientifique, et les conséquences de cette conquête se font sentir chaque jour de plus en plus dans l’organisation de son enseignement. On sépare maintenant l’enseignement de la zoologie et de l’anatomie de celui de la physiologie, et de grands et beaux laboratoires de physiologie expérimentale, sous le nom d'instituts physiologiques^ s’élèvent à côté des musées des zoologistes et

' 1. A Heidelberg, la chaire d’anatomie et de physiologie a été divisée, et le bel institut physiologique de M. Helmholtz a été créé. A Berlin, la chaire d’anatomie, zoologie, physiologie, de J. Muller, a été partagée : M. Reichert a été chargé de la zoologie et anatomie, et M. Du Bois-Reymond de la physiologie. A Würtzbourg, la chaire d’anatomie et physiologie a été également divisée. A Upsal, on a opéré dernièrement la même séparation, et on a créé une chaire de physiologie. Ges,exemples sont suivis dans beaucoup d’autres universités.

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des botanistes, comme les laboratoires de chimie et de physique se sont élevés à côté des musées du géologue et du minéralogiste.

La France a marché en avant dans l initiation aux découvertes et aux idées qui ont provoqué la rénovation de la physiologie expérimentale moderne, mais il reste des réformes à faire pour installer cet enseignement. Partout la physiologie expérimentale est appréciée et accueillie comme la science moderne qui monte à l’horizon et à laquelle est réservé le plus brillant avenir. Elle a des laboratoires spéciaux et des chaires séparées qui se multiplient de plus en plus dans les universités de la Russie, de l’Allemagne, de la Suède, de la Hollande, de la Belgique, de l’Italie. Des instituts sont déjà créés à Pétersbourg, à Heidelberg et ailleurs; il s’élève à Leipzig un magnifique institut physiologique qui sera sous la direction de l’éminent professeur Ludwig.

Toutes les nations rivalisent en quelque sorte dans l’empressement qu’elles mettent à protéger la physiologie et à lui fournir tous les moyens de culture qui lui sont nécessaires*

I3fî LA physiologie GÉNÉRALE. l47

Je n’ai plus qu’un vœu à exprimer, c’est que notre pays, ainsi que je Fai déjà dit, qui a eu la gloire de donner le jour à d’illustres promoteurs de la physiologie moderne*, s’associe au mouvement scientifique général et encourage les sciences physiologiques, dont il est important de faciliter l’accès aux jeunes générations de savants.

Mais la physiologie ne saurait borner son rôle à expliquer les fonctions les plus grossières du corps humain; elle doit éclairer aussi les mécanismes de la psychologie, elle est appelée par conséquent à réagir directement sur les opinions philosophiques. Peut-être se rencontrera-t-il des esprits qui, poursuivant à l’aide de la logique les conséquences extrêmes de ce que nous avons dit sur la possibilité de régler tous les phénomènes de la vie, seront portés à voir dans cette prétention physiologique une contradiction avec la philosophie et même une négation de la liberté. De semblables opposi-

(1) Voyez mon Rapport au ministre de l'instruction publique sur la marche et les progrès de la physiologie générale en France.

148 PROBLÈME DE LA PHYSIOLOGIE GÉNÉRALE, lions ne me paraissent pas à craindre, car la science ne saurait détruire les faits évidents d’eux-mêmes, seulement elle peut arriver à les comprendre autrement. Je me bornerai à dire, par exemple, que le déterminisme absolu que le physiologiste reconnaît et démontre dans les phénomènes de la vie est lui-même une condition nécessaire de la liberté. Le savant ne concevrait pas en effet qu’un phénomène, quel qu’il soit, puisse être librement manifesté dès qu’il n’est régi par aucune loi et qu’il est indéterminé par nature. Je pense d’ailleurs qu’il n’y a pas pour le moment à se préoccuper de semblables questions. Nous n’avons qu’à continuer nos investigations et à attendre patiemment les solutions de la science. Elle ne peut nous conduire qu’à la vérité, et tenons pour certain que la vérité scientifique sera toujours plus belle que les créations de notre imagination et que les illusions de notre ignorance.

15 décembre 1867.

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